Speaker #2L'affaire d'Auramard, c'est effectivement une affaire pour ADD emblématique. Emblématique à plusieurs titres. Mais ce qu'il faut peut-être bien avoir en tête, c'est que pour nous, le dossier d'Auramard, au départ, c'est un dossier Henriette Theodora Markovitch. On sait qu'elle est née le 22 novembre 1907 et elle vient de décéder le 16 juillet 1997. A partir de là, nous nous lançons dans des recherches, mais comme un dossier tout à fait classique, c'est qu'au fur et à mesure du temps que nous prendrons conscience du fait que Henriette Theodora Markovitch, c'est Dora Maar, la muse de Picasso, mais surtout, surtout, une des plus grandes photographes du XXe siècle. L'affaire Doramard, c'est un dossier emblématique parce que d'abord les recherches ont été très compliquées, même parfois conflictuelles, puisque nous n'étions pas seuls dans ce dossier. Très vite, il nous est apparu qu'Henriette Markovitch Doramard avait des origines croates. C'est une famille qui a connu un certain nombre de migrations. Son père, né à Zagreb, est parti assez jeune pour l'Argentine, où il s'est installé. Ce n'est qu'ensuite qu'il est revenu à Paris. Donc finalement, les liens avec le pays d'origine avaient été relativement distendus. Lorsque nous avons initié les recherches, nous n'avions aucune idée de l'ampleur du patrimoine de Dorama. Dorama, ce n'est pas quelqu'un qui a fait sa fortune, c'est sa vie qui a fait qu'elle était à la tête d'un patrimoine important. L'essentiel de son patrimoine, c'est d'une part ses œuvres propres et d'autre part la collection d'œuvres, de tableaux qu'elle tenait, notamment de Pablo Picasso. Doramar décède dans un hôpital à Paris. Elle vivait rue de Savoie, dans son appartement, je devrais dire atelier appartement. Nous y sommes rentrés ensuite, évidemment, pour procéder aux opérations d'inventaire qui ont été relativement longues. Et c'était fascinant de constater à quel point les choses avaient été figées, en réalité. Et d'ailleurs, elles se partageaient entre la rue de Savoie. dans le 6e arrondissement, tout près de la Seine, et pas très loin de l'atelier des grands Augustins, dans lequel Picasso a peint Guernica, qu'elle a photographié d'ailleurs, elle a photographié la jeunesse de l'histoire, de l'œuvre, pardon, donc c'était assez intéressant, et elle se partageait entre la rue de Savoie et sa maison de Ménherbe. Ce qu'il faut bien avoir en tête, c'est que lorsqu'un généalogiste s'empare d'un dossier, lorsqu'on le... missionne pour fixer, comme on dit, la généalogie successorale d'une personne, la dévolution successorale d'une personne, le généalogiste doit obligatoirement partir sans aucun a priori. Donc toutes les hypothèses sont possibles. On nous dit, Dora Maar n'a pas d'enfant. Elle ne pouvait pas avoir d'enfant. Nous vérifions si Dora Maar a bien... eu des enfants, parce qu'il n'y a pas une possibilité qu'un jour, elle ait eu un enfant en France ou ailleurs. Et ainsi de suite. Et c'est comme ça que nous remontons jusqu'à ses parents. ses grands-parents. Et toute la difficulté de ce dossier, alors il faut bien comprendre l'environnement, le contexte du dossier. C'est-à-dire que nous partons notamment pour la Croatie, la Serbie également, afin d'entamer les recherches. Mais l'équipe à Paris avait déjà beaucoup travaillé, puis on avait un œil quand même sur ce qui avait pu se passer éventuellement en Argentine, où le père de Doramar avait vécu pendant un certain temps. On arrive dans cette région, l'ex-Yougoslavie, qui venait de se disloquer. On était juste après la guerre. On arrivait dans un pays qui était plutôt dans une espèce de chaos, une certaine insécurité, et ça a compliqué considérablement les recherches. Nous sommes en 97, Internet n'existe quasiment pas, et nos sources d'informations, ce sont les archives. Alors les archives croates, il faut bien avoir en mémoire que, pour une fois on va pousser un cocorico, que l'état civil français est le plus ancien, le mieux organisé du monde depuis sa laïcisation en 1792. Ce n'est pas le cas des archives droites qui sont beaucoup plus récentes et qui reposent essentiellement sur des archives, des documents religieux, avec toute l'imprécision qu'on peut retrouver. Ce qui corse la recherche, et la complique d'ailleurs considérablement, c'est que le père de Dora Maar est né d'une femme qui, à l'époque, n'était pas mariée. Prénom et nom, Barbara Markovitch. Barbara, je ne sais pas quel est le pourcentage de femmes croates qui se sont appelées Barbara, ça a sûrement évolué depuis, et Markovitch est un nom extrêmement répandu, beaucoup plus chez nous, c'est un peu l'image d'Epinal, mais que les... les Martin, les Dupont ou les Durand. Markovitch, c'est un nom très répandu avec en plus plusieurs orthographes. Et ça nous a considérablement compliqués la vie. Ça nous a entraînés vers une piste qui s'est avérée une fausse piste, un cousin. au cinquième degré, qui en réalité était le fils d'une autre Barbara Markovitch, qui n'avait pas de lien avec le père de Doramard, Josip Joseph. Très vite, nous avons demandé, obtenu la nomination d'un administrateur provisoire de la succession, parce que nous commencions à entrevoir que le patrimoine artistique, notamment le dorama, était extrêmement important. Chez ADD, on a toujours géré les dossiers importants ou plus modestes. de la même manière. Mais alors là, on sentait qu'il y avait d'abord une certaine émulation, puisqu'évidemment, à l'époque, nous étions une jeune étude généalogique avec des ambitions affichées. Ce qui nous a beaucoup aidé, d'ailleurs, c'est que très vite, lorsqu'on a créé ADD, qui ne s'appelait pas ADD à l'époque, mais Aubrind et le Croc de l'Abre, lorsque nous avons créé ADD, nous avons inscrit immédiatement dans notre ADN la compétence concernant la recherche de dossiers à l'étranger. Et il nous est apparu que, compte tenu de l'histoire des migrations, un jour ou l'autre, nous aurions à faire face et à maîtriser un grand nombre de dossiers avec des recherches qui nous renverraient à l'étranger. Et je dois dire que là, bien nous en a pris parce qu'on avait, bien que très jeunes, une... compétences que d'autres peut-être n'avaient pas à ce moment-là. Au fur et à mesure que l'administrateur provisoire a commencé son travail, nous nous sommes rendus compte qu'effectivement, c'était un dossier extraordinaire, c'était un dossier emblématique. Dora Mars était un témoin de son siècle artistique. C'est indéniable. Elle avait côtoyé Paul Éluard, Fernand Léger, Georges Bataille, jusqu'à sa rencontre en 1936 avec Picasso. C'était extraordinaire. Dora Mars est la femme qui pleure, évidemment. Et dans sa collection personnelle, il y avait des femmes qui pleurent, le Minotaur, des choses assez incroyables. Donc au fur et à mesure que nous avions des doutes sur la... réalité du lien de ce cousin au cinquième degré avec Dora Maar, nous avons poursuivi les recherches. Nous avons renvoyé une équipe sur place. Alors ce qu'il faut vous dire, c'est que dans l'intervalle, notre confrère avait retrouvé une cousine au sixième degré de Dora Maar et nous étions dans une situation un peu délicate. Nous avons donc très rapidement constitué une team de combat et nous avons écumé littéralement les archives croates. Jusqu'au jour où, dans un document religieux, nous avons retrouvé le lien avec Doramar et... une cousine au cinquième degré, qui était toujours en vie, issue d'une très grande fratrie, je crois qu'ils étaient douze ou treize, et cette femme, qui avait plus de 90 ans, était toujours en vie. Donc la nouvelle était très importante. Le lien de paroté était... incontestable, même si après on a cherché devant les tribunaux à contester ce lien. Pour parenthèse d'ailleurs, il s'est révélé presque dans le monde entier, aux États-Unis, en Belgique, dans des tas de pays, des personnes qui prétendaient être... être héritière de Doramar. J'ai même vu une fois, en arrivant à Zagreb, on me l'a traduit évidemment à Tokcho, dans lequel paradait une personne qui prétendait être l'héritière de Doramar. Donc c'était assez sidérant, sachant que j'avais rendez-vous le soir même avec la vraie héritière côté paternelle de Doramar. Donc c'est pour cette raison que je dis que c'est un dossier emblématique. Et il m'est revenu ensuite de consacrer la relation contractuelle que nous allions avoir avec cette famille. Je dis cette famille puisqu'il y avait une héritière unique qui est décédée aujourd'hui, mais qui laissait des enfants, quatre enfants et des petits-enfants. Et je suis parti assez rapidement pour Zagreb, pour les rencontrer à une cinquantaine de kilomètres de Zagreb, dans une petite ferme. petite dame très âgée avec un œil espiègle qui m'avait chanté le temps des cerises qui avait été une résistante, une combattante et je l'ai rencontrée avec son fichu noir sur la tête. Nous étions autour d'une table rassemblée avec ses enfants et je leur ai expliqué la genèse du dossier et pourquoi à partir de maintenant, elle était héritière et eux avec Doramard. C'était assez émouvant de voir ces gens constater, découvrir, apprendre qu'ils avaient un lien avec Doramar. Et j'ai gardé, évidemment, des liens jusqu'à aujourd'hui avec cette famille, puisque notre travail chez ADD est allé très au-delà du règlement du dossier. Donc lorsque les recherches étaient totalement terminées, nous avons pu déposer chez le notaire, il y avait plusieurs notaires d'ailleurs, nous avons pu déposer chez les notaires le tableau généalogique définitif qui incarnait la dévolution successorale de Dorama. et ensuite a commencé le travail de règlement de la succession auquel nous assistions en qualité de mandataire des héritiers que nous représentons. Et là, ça a été plusieurs moments assez forts, je dois dire, j'en ai connu quelques-uns des dossiers, des moments forts parce que, par exemple, lorsque nous sommes entrés pour l'inventaire officiel au domicile de Dorama rue de Savoie, je me souviens qu'au-dessus de la cheminée, il y avait des petits insectes qui avaient été peints sur les murs. Est-ce qu'ils étaient de la main de Picasso ? Est-ce qu'ils étaient de la main d'Aura ? Je ne sais pas, je n'ai jamais eu cette réponse. Et cet appartement-atelier était figé, totalement figé, avec des trésors, une bibliothèque très riche, des négatifs classés, répertoriés, et puis la trace des tableaux qui avaient été sécurisés par eux. par l'administrateur qui avait été mis dans des coffres importants. Donc ce moment-là, lorsque nous pénétrons tous, un aéropage, dans l'appartement avec une certaine tension, c'était très fort. S'il y a des moments dont je me souviens, c'est un de ceux-là. Un autre, c'est l'inventaire dans les coffres, justement, lorsque ont été mises à jour les tableaux qui appartenaient à Dora Maar, qui avaient été des présents, des... des cadeaux que lui avait fait Picasso. Et puis un grand silence régnait dans cette salle de coiffe, je me souviens très bien, deux personnes, il y avait des commissaires-priseurs, des experts, administrateurs judiciaires, il y avait du monde et des gens expérimentés, mais il y avait un grand silence. Et chaque tableau était sorti avec moult précautions. Mais ce qui avait été peut-être le plus frappant, c'est cette fameuse boîte. qui a été ouverte avec des objets qui avaient été installés dedans comme un reliquaire, probablement par Dorama. C'était des vestiges de son amour qui s'est arrêté autour de 1946, bien que Picasso ait rencontré Françoise Gillot, je crois, en 1943. Et c'était très impressionnant de voir ce foulard avec cette tâche de sang, ces petits dessins. une espèce de reliquaire en fait pour Doramard. Et à ce moment-là, on a compris la richesse de cette rencontre, mais également la douleur de la rencontre et ce qu'il en est ressorti. Il avait été envisagé et négocié une nation à l'État français de certaines œuvres, ce qui nous permettait, parce que c'était une négociation en réalité, d'obtenir que d'autres œuvres ne soient pas interdites de sortie du territoire français, ce qui entachait fortement leurs valeurs. Tout cela pour aboutir à cette grande messe de la Maison de la Chimie, en octobre 1998, trois jours de vente. Avec le premier soir, une vente tout à fait prestigieuse qui avait généré un tumulte incroyable. Il y avait des centaines de personnes qui s'étaient pressées pour assister à l'exposition. Et la famille de l'héritière que nous représentions est venue parfaitement incognito. C'était émouvant ça aussi de voir se confronter aux œuvres, à la collection d'Auramard, à ses œuvres. C'est... C'était vraiment un moment fort. Et évidemment, la vente a été un grand succès, jusqu'au moment d'ailleurs où, quand je dis que c'est un dossier extraordinaire et emblématique, jusqu'au moment où, dans les années 21-22, il a été porté à ma connaissance que des négatifs réapparaissaient à la surface. Et on fait... en juin 2022, objet d'une vente, une nouvelle vente d'Auramark, qui a été également un grand succès. Alors, l'ensemble des ventes de la maison de la chimie, c'était environ 213 millions de francs. Pas trop à quoi ça correspond aujourd'hui en euros, mais c'était une somme considérable pour l'époque. Si je me remémore les choses, la recherche des héritiers de Dora Maar s'est faite dans un climat assez... conflictuelle. D'une part parce que, bon, évidemment, on avait un confrère traditionnel qui n'était pas très content de nous voir là, mais également parce que la presse était très intéressée par l'identité de l'héritière de Dora Maar et voulait à tout prix la rencontrer, ainsi que sa famille. Or, cette famille refusait catégoriquement tout contact, notamment parce qui craignait les pressions locales. La situation de la Croatie était assez compliquée. Donc nous avons eu beaucoup de pression en tout genre, et puis beaucoup de pression de personnes qui se prétendaient héritiers, puisque nous avons été suivis, menacés, cambriolés même. Donc c'était vraiment un dossier dans une atmosphère très particulière. Alors pour le coup, je n'ai jamais rencontré à nouveau cette situation, mais c'est bien, c'est bien,
Speaker #2Ce qu'il faut peut-être avoir bien en tête, c'est qu'en 1997, nous étions une jeune étude, une vingtaine de collaborateurs, d'associés, très déterminés à grandir. Ça, c'est indéniable. Cette affaire d'Orhamar, elle nous a considérablement boostés, alors moins pour des raisons financières que parce qu'on s'est dit, d'une part... On peut être parmi les meilleurs sur le marché. Et puis on s'est dit, on n'est pas mauvais à l'étranger, et il faut vraiment qu'on développe ça, il faut qu'on s'implante à l'étranger, etc. Aujourd'hui, ADD, c'est 250 collaborateurs environ et associés, des bureaux à l'étranger, en Argentine, en Espagne, au Maroc, au Vietnam, en Pologne, j'en passe. Ça nous a vraiment... Donner des ailes, ça a été très important pour les équipes. Ce qui est très intéressant dans le dossier d'Oramar, c'est que notre travail ne s'est pas borné à la recherche d'héritiers, à la représentation des héritiers lors du règlement de la succession d'Oramar, mais qu'au-delà, notre rôle en tant que représentant des héritiers, des parents de de Doramart, c'est de contribuer à la valorisation de son œuvre par notamment l'exercice du droit d'auteur. Et ça, c'est très intéressant. D'ailleurs, nous collaborons en 2026 à la création du comité Doramart. Notre rôle s'inscrit très au-delà de la recherche des héritiers, du règlement de la succession. Il s'inscrit dans la préservation, la valorisation de l'œuvre. de Dorama, et ça nous paraît très important. Comme nous le faisons d'ailleurs pour d'autres artistes, mais ce dossier-ci, qui m'a mobilisé pendant trois ans, à titre personnel, il est très emblématique, tout ça. Je dirais que ce dossier nous a permis de grandir. Moi, personnellement, j'ai détesté Doramar pendant très longtemps, puisque ça a été des nuits sans dormir, des pressions incessantes, des procédures injustifiées qui prenaient du temps, qui coûtaient de l'argent. Et puis, je me suis mis vraiment à l'aimer et à la voir comme l'énorme artiste qu'elle était, avec ce caractère mystérieux, ombrageux. Enfin, elle devait pas être très... Très facile, on la voit très belle sur les photos, mais l'air toujours très sombre.