- Speaker #0
On vient tous de quelque part, mais parfois, de plusieurs endroits en même temps. Bienvenue dans Racine, le podcast signé Ankiya, où on explore le rapport à nos origines, souvent multiples, parfois compliquées, sans tabou et sans jugement. Aujourd'hui, dans Racine, on accueille notre tout premier invité, et quel invité ! C'est Igache, ou devrais-je dire Chéri ? Chéri ? Qu'est-ce que ça te fait d'être là pour ce premier épisode ?
- Speaker #1
Franchement, c'est un plaisir d'être avec toi ici. Je suis tellement content. On a beaucoup parlé de ce podcast à la maison. Et enfin d'y être, c'est un honneur quand même d'être le premier en plus. Donc, je suis content. C'est cool.
- Speaker #0
Donc, comme vous l'aurez compris, Igache, c'est mon compagnon avec lequel on partage notre vie depuis bientôt deux ans maintenant. Et j'ai pensé à toi pour ce premier épisode. Parce que le but est de parler de culture, de racines. Toi, tu as quand même une histoire particulière par rapport à ça, puisque tu n'es pas née en France. Tu es née en Côte d'Ivoire, tu es venue ensuite en France et tu as aussi, on va dire, beaucoup adopté cette culture française sans pour autant oublier ta culture africaine. Et donc, le but, c'est de parler de tout ça aujourd'hui. Déjà, est-ce que tu pourrais nous dire dans quel contexte tu es née, dans quel pays ? Je l'ai un petit peu... peu dit mais comment tu as grandi ?
- Speaker #1
Waouh ! Bah écoute franchement c'est exactement ça. C'est une vie qui est remplie d'aventures. C'est une très grande aventure en fait pour le coup. Je suis né en Côte d'Ivoire dans une petite ville pas très loin de Abidjan. Et pour le coup moi j'ai grandi à Abidjan toute ma famille habitait à Abidjan ma mère, mon père mes oncles et tantes. Et puis, à l'âge de 7 ans, je suis arrivé ici en France. Donc, c'était un changement brutal, complètement brutal pour moi. J'étais complètement... J'étais à la fois désemparé, surpris et heureux parce que je découvrais la France. La France, ça représente énormément de choses pour la Côte d'Ivoire, pour les Ivoiriens. Donc, le fait d'y être et de vivre en France, de voyager en France quand on est jeune comme je l'étais. C'est limite un accomplissement même. Donc non, c'est un rapport très particulier que j'ai avec la France et très riche.
- Speaker #0
Ok. Déjà pour commencer, avant de savoir comment s'est passé ton arrivée en France. Donc toi, tu es né en Côte d'Ivoire. Est-ce qu'à ce moment-là, tu vivais dans un schéma classique ? Comment c'était déjà ?
- Speaker #1
C'était assez spécial.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #1
C'était assez spécial parce que... Moi, je suis né, je n'ai pas connu mon père directement. Il habitait en France, en fait.
- Speaker #0
Déjà, avant ta naissance et à ta naissance, il n'était pas sur place.
- Speaker #1
Exactement. Mon père, il était installé en France depuis quelques mois, on va dire. Et moi, je suis arrivé au monde. Donc, je vivais avec ma mère, qui était très jeune, et ma grand-mère.
- Speaker #0
Elle avait quel âge, ta maman ? Ma mère,
- Speaker #1
elle allait avoir 18 ans.
- Speaker #0
Ah oui.
- Speaker #1
Elle allait avoir 18 ans. Donc oui, c'était très jeune, c'était une grossesse qui n'était pas forcément voulue. Et donc, je suis arrivé dans ce contexte-là. Donc, j'ai vécu avec ma mère, ma grand-mère. Mes premières années, c'était avec elle.
- Speaker #0
Et c'est du coup après que tu as commencé à connaître ton père, finalement. Et après, il t'a emporté en France. Comment ça s'est passé, la rencontre avec ton père ?
- Speaker #1
C'est encore particulier. C'est vrai qu'on s'est rencontrés... Déjà, moi, je l'ai rencontré en photo. C'était le premier souvenir que j'avais de mon père, c'était la photo. À l'époque, ils nous avaient envoyé une photo de lui quand il était en France. Donc, je me rappelle ma grand-mère qui me parlait de lui tout le temps en me disant c'est ton père, il habite en France. Donc déjà, j'avais déjà cette idéalisation de la France. C'était un accomplissement en fait, de savoir que mon père avait fait le voyage pour aller là-bas s'installer. C'était un accomplissement pour lui.
- Speaker #0
Et toi, tu le voyais un peu du coup comme un héros ? C'est vrai que souvent, quand on ne connaît pas une personne de sa famille, d'autant plus quand c'est l'un de ses parents, on a tendance à un petit peu l'idéaliser. Est-ce que c'est un petit peu ce que tu avais ressenti ?
- Speaker #1
C'était complètement ça. Pour moi, mon père, c'était celui qui était en France. En Côte d'Ivoire, on dit qu'il était à Benguet. C'était un benguiste, du coup. C'était vraiment la représentation de l'ivoirien qui avait réussi et qui s'était installé en France. Bien sûr, pour moi, mon père, c'était... C'était un magicien, vraiment. Et donc j'étais très heureux de savoir qu'il était là-bas. Mais en même temps, je ne le connaissais pas. Je ne le connaissais pas, c'était difficile de m'imaginer avec lui. Donc moi, je l'ai rencontré par le biais de la photographie.
- Speaker #0
Ok. Et ensuite, la première rencontre physique, est-ce que tu as été surpris, content, un petit peu déçu ? Comment tu l'as vécu ?
- Speaker #1
C'était très bizarre parce que je l'ai rencontré dans un contexte de deuil. Mon grand-père venait de... Mon grand-père paternel, son père, du coup, venait de mourir. Et pour l'occasion, il s'était déplacé. Il était venu aux obsèques en Côte d'Ivoire. Et je l'avais rencontré cette première fois-là, comme ça. Mais c'était très furtif parce que... Parce que ça a duré quelques jours, quoi. Et on l'a vu assez rapidement. Moi, je l'ai vu assez rapidement. Donc, un peu particulier parce que le contexte n'était pas du tout adapté à une rencontre père-fils. Mais c'était déjà la première approche. Donc, on est restés quelques jours ensemble. Je l'ai vu rapidement et puis après, il a dû repartir.
- Speaker #0
Ok. Et du coup, c'est après, c'est quoi ? C'est quelques mois, quelques années après que tu es venu en France ?
- Speaker #1
C'est très exactement... Mon grand-père est décédé en 97, je crois, ou 98. Et moi, je suis arrivé en France en 2001.
- Speaker #0
Ok, oui.
- Speaker #1
Donc, c'était trois, quatre ans après. Après le décès. Et donc voilà, je suis arrivé en France avec lui. Et complètement, comme je te disais un peu en introduction, complètement perdu, mais en même temps heureux. Heureux d'être avec lui parce que je savais tout ce que ça représentait d'être enfin avec mon père, mais perdu parce que je ne connaissais pas ce monde en fait.
- Speaker #0
Oui, et puis en plus tu quittes ton pays, tu quittes ta maman aussi, ta mamie. Il me semble que tu étais très très très très proche d'elle. Comment d'ailleurs tu as vécu à la fois cette opportunité d'aller en France, pour toi qui représentait quelque part un rêve, mais en sachant que ça demandait de laisser derrière soi sa famille, sa culture, tout ce qu'on connaît ?
- Speaker #1
Bon, c'est un épisode qui était assez difficile à vivre, vraiment. C'était assez difficile à vivre pour moi. J'étais très, très attaché à ma grand-mère, très attaché à ma mère. On avait une relation vraiment particulière parce que je suis le premier petit-fils de ma grand-mère. Et elle était très jeune quand elle est devenue grand-mère. Et je l'ai considéré comme ma mère, pour être très clair. Donc la séparation, il faut s'imaginer vraiment un enfant qu'on arrache des mains de sa mère pour voyager. C'est très difficile. Et surtout que j'ai 7 ans à ce moment-là. Donc pour moi, c'est un déchirement en fait. C'est un déchirement, mais je suis un petit peu préparé parce que quelques mois auparavant, je ne vivais plus avec ma mère et ma grand-mère, mais j'avais déménagé dans la famille de mon père en fait.
- Speaker #0
D'accord, ok.
- Speaker #1
Comme je te disais, en fait, moi, quand je suis né, au tout début, je suis resté avec ma grand-mère jusqu'à mes 4-5 ans. Et ensuite, j'ai rejoint la famille de mon père pour commencer l'école là-bas. Et quelques mois après, mon père est venu et j'ai dû déménager en France.
- Speaker #0
Ok. Et déjà, est-ce que tu as senti une différence, même du point de vue de la culture, entre chez ta maman et ta grand-mère et chez ton père ? Est-ce que tu as senti des différences alors que c'était le même pays ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui, j'ai senti des différences. J'ai senti des grosses, grosses différences, vraiment. Clairement, chez ma grand-mère et chez ma mère, j'étais l'enfant adoré. Je suis le premier petit-fils de ma grand-mère Imagine donc, elle avait une trentaine d'années Quand elle est devenue grand-mère Ma mère, elle avait 18 ans à peine Et j'étais l'enfant choyé J'étais le petit prince L'enfant roi L'enfant roi, vraiment Et puis, j'arrive dans la famille de mon père C'était complètement différent C'était une autre chanson Vraiment, c'était une famille Et j'ai de très bons souvenirs là-bas avec la famille de mon père. Je rencontre mes cousins pour la première fois. Mes cousins qui sont encore aujourd'hui près de moi. J'ai la chance d'avoir toute cette fratrie qui s'est élargie. J'ai rencontré ma grande soeur pour la première fois aussi là-bas.
- Speaker #0
Ah oui, donc finalement, tu as découvert quand même plusieurs membres de ta famille. C'est assez tard. Exactement.
- Speaker #1
J'ai découvert énormément de membres de ma famille très tard. Je sortais d'une famille où j'étais le seul enfant. à une famille où je me retrouvais avec 8, 9 autres enfants.
- Speaker #0
C'est pas la même chose.
- Speaker #1
Donc c'était pas la même chose. C'était plutôt très militaire, j'ai envie de dire. La famille de mon père, c'était très militaire. Mais c'était bien parce que du coup, ça m'a apporté cette dualité. Très tôt, j'étais l'enfant roi. Cette vie d'enfant prince qui avait tout ce qu'il demandait. Et puis de l'autre côté, l'armée. L'armée où pour avoir quelque chose, il faut vraiment se battre. Et donc cette dualité-là, j'ai dû vivre avec très tôt dans ma vie.
- Speaker #0
C'est intéressant de voir que même du point de vue de la culture familiale, tu en as connu deux assez différentes. Et donc, c'est à cet âge-là, quand tu es dans la famille de ton père, à 7 ans, que tu pars en France. En plus, un petit mot, il me semble que tu ne savais pas, ce jour-là, que tu allais partir. Donc, j'imagine que ça a dû être difficile pour un enfant jeune.
- Speaker #1
Mais clairement, c'était la surprise, en fait. C'était complètement la surprise. à peut-être 24 heures du vol, mon père et un de mes oncles, je me rappelle, me prend, moi et ma grande sœur, nous prennent tous les deux, et on va faire quelques courses. Déjà, moi, je ne comprends pas.
- Speaker #0
Ils ont dit juste ça.
- Speaker #1
Voilà. Je ne comprends pas. On se retrouve au marché d'Adjamé, qui est vraiment juste à côté de notre maison familiale paternelle. On va au marché d'Adjamé, on achète une doudoune, on achète un bonnet, des gants. Je ne comprends pas ce qui se passe à ce moment-là.
- Speaker #0
Parce qu'en Côte d'Ivoire, tu me le confirmes, il ne fait pas hyper froid.
- Speaker #1
Non. Surtout à cette époque-là, à cette période-là de l'année. En novembre, en Côte d'Ivoire, il commence à faire vraiment chaud. On est sortis de la saison des pluies entre le mois de juillet à septembre. Donc septembre, octobre, novembre, il fait chaud en fait. Il fait bon vivre, vraiment. Donc je ne comprends pas qu'on achète une doudoune, des gants, un bonnet. Et puis avec ma grande sœur, très vite, on s'imagine, on se dit « Ah oui, c'est ça en fait, c'est ce qui va se passer au moment de la voyage. » Mais oui, 24 heures avant le vol, je ne savais pas qu'on allait voyager. Et puis surtout, ils nous avaient donné à ce moment-là nos passeports. Donc c'est la première fois que moi, je vois mon passeport. Je vois mes papiers d'identité, en fait. Donc, c'était la surprise.
- Speaker #0
C'est dingue. C'est dingue. Donc, à ce moment-là, en 24 heures, tout s'accélère. Vous arrivez à l'aéroport. Paf ! Tu prends ton vol. Et là, tu atterris à Pâques. Je crois que ça a été quand même un gros choc.
- Speaker #1
Ah ouais.
- Speaker #0
Parce qu'à quel moment... t'as compris que ça y est, ta vie allait changer et que t'étais plus au même endroit.
- Speaker #1
Déjà, ça a commencé en Côte d'Ivoire. Ça a commencé à l'aéroport d'Abidjan. C'est à ce moment-là que j'ai compris que les choses allaient être différentes. Vraiment. Et l'arrivée à Paris, c'était, comment dire ? Très froid. Vraiment. C'était glacial, je dirais.
- Speaker #0
Même avec les gants et le modé.
- Speaker #1
Même avec les gants, mais ça n'avait rien à voir. Mais vraiment, je suis arrivé en plus... Un 21 novembre, 21 novembre 2001, je quitte un climat tropical avec 24, 25 degrés, mais avec une chaleur qui est lourde. J'arrive ici, il fait zéro degré, quoi.
- Speaker #0
Ouais, déjà, même pour les Parisiens, je pense que c'est difficile. Alors là,
- Speaker #1
c'était le choc total. C'était le choc total parce que je ne m'attendais pas à ce qu'il fasse aussi froid. Et je me rappelle parce que... Je sors de l'avion, je regarde ma grande sœur et vraiment, la première chose qui me vient à l'idée, c'est que je lui dis « je fume » .
- Speaker #0
Tu fais
- Speaker #1
« ouais » . Vraiment, j'ai de la buée qui sort de la bouche et pour moi, je ne connaissais pas cette sensation, je ne connaissais pas ce phénomène. Donc non, c'était la surprise, j'étais là « mais je fume, mais ce n'est pas possible » . Donc on en rigolait avec ma grande sœur et mon père qui se moquait un peu de nous parce qu'ils nous disaient que Ils nous disaient qu'on était des gaous, comme dans Magic System. Premier gaou à Paris. C'était clairement nous.
- Speaker #0
Incroyable. Et donc là, s'en suivent plusieurs mois d'acclimatation, on va dire. Puisque ça y est, tu rentres, tu fais ton entrée à l'école. Cette fois-ci, une école française. Alors quand même, ce qui est bien, entre guillemets, c'est qu'en Côte d'Ivoire, on parle français aussi. Donc là, il n'y avait pas cette barrière de la langue. Mais est-ce que... tu as eu d'autres barrières, notamment à l'école, avec les autres enfants ?
- Speaker #1
Au début, j'étais très naïf, très innocent. Je suis arrivé... Pour moi, c'était le paradis. En tant que jeune Ivoirien qui arrive en France, c'est le paradis. Vraiment, tout est beau, tout est rose. On ne voit que les bons côtés. Surtout que je suis arrivé quand même très tôt, très jeune, donc du coup, j'ai eu beaucoup de temps pour comprendre... les codes, mais je les ai compris assez quand même rapidement pour le coup.
- Speaker #0
Ah, c'est intéressant ça. T'as vite capté qu'est-ce qui était différent, c'était quoi, c'était peut-être dans la façon de s'exprimer, ou même dans le vocabulaire, parce que même si en Côte d'Ivoire on parle français aussi, on a aussi d'autres expressions, etc. C'était à travers ça ?
- Speaker #1
C'était à travers ça. Clairement, en fait, ce qui moi m'a choqué, c'est la manière dont les gens étaient très taiseux. Même chez les enfants. qui pour d'habitude ont l'habitude de parler, ont l'habitude de s'exprimer, de dire vraiment ce qu'ils pensent. Là, j'ai trouvé des jeunes enfants vraiment très taises et qui ne parlaient pas plus que ça. Et c'était complètement le contraste avec nous, avec moi. En Côte d'Ivoire, on a l'habitude vraiment de parler, de beaucoup s'exprimer, vraiment. Et donc, je suis arrivé ici, j'avais tellement de choses à raconter. Et le fait de rencontrer des Blancs, c'était aussi un changement. Donc, je m'intéressais à tout. Je posais plein de questions. Et en face de moi, je n'avais pas tant de réponses que ça, en fait. Donc, c'était un peu surprenant.
- Speaker #0
Ok. Est-ce que toi, tu as senti des fois de l'hostilité à ton égard ou au contraire, quand même, certains étaient un petit peu curieux de savoir d'où tu venais, pourquoi tu étais là ?
- Speaker #1
L'hostilité, je l'ai rencontrée un peu plus tard. Vraiment, quand je suis arrivé au début, il y avait de la curiosité. Bon, il faut dire que je suis arrivé dans un quartier où il y avait quand même de la mixité. Ça m'a aidé aussi et les gens n'étaient pas hyper surpris. Je ne suis pas arrivé dans un petit village de Picardie sans faire réponse au village.
- Speaker #0
On embrasse tous les Picards.
- Speaker #1
Voilà, exactement. Mais je suis arrivé dans le 93 en Seine-Saint-Denis, à Pantin très exactement. D'ailleurs, petit big up à Pantin, à tous les Pantinois. Je suis arrivé là-bas en fait et à Pantin, il faut savoir, il y avait énormément de mixité. une diversité culturelle qui était très riche et ça, ça m'a beaucoup aidé, vraiment. Dans ma classe, il y avait beaucoup de jeunes noirs, il y avait des asiatiques, des blancs, des maghrébins et donc du coup, c'était quand même assez facile et les gens n'étaient pas trop trop surpris. Donc il n'y avait pas trop d'hostilité au début. C'était vraiment des connaissances assez rapides entre enfants. Donc c'était des petites questions, mais tu viens d'où ? Ok, c'est bien, tu parles français. Ok, tu t'appelles comment, etc. C'était plutôt simple.
- Speaker #0
Ok. Et du coup, en grandissant, finalement, vu que tu es venu assez jeune en France, c'est vrai qu'on ne se rend pas forcément compte que tu n'es pas né ici parce que quand tu parles, tu n'as pas forcément d'accent ou quoi. Est-ce que tu as quand même senti que juste par exemple par ta couleur de peau ou alors quand tu disais que tu étais Ivoirien, T'as eu des petites remarques particulières ou non, pas forcément ?
- Speaker #1
C'est quand même arrivé, mais plus au collège. Plus au collège, il faut savoir que moi, je suis quelqu'un d'assez sociable. Plus jeune, j'étais encore plus jeune. Vraiment, j'essayais de m'intéresser aux gens. En fait, j'étais tellement surpris de la diversité qu'il y avait en France. Je n'imaginais pas ça, en fait. Pour moi, la France, c'était que des Blancs. Et je me nourrissais de chaque personne que je rencontrais. Donc, j'étais quand même un jeune garçon ouvert d'esprit et qui aimait le contact avec les autres. Donc, je n'ai pas eu à souffrir de nocivité. En général, les gens étaient plutôt cool avec moi. Parce que j'étais le bon gars, assez cool avec tout le monde. Et donc, tout le monde voulait être mon pote, en fait. Tout le monde voulait que je sois son pote, en fait, pour le coup. Donc, ça m'a aidé. Ça m'a aidé, mais j'ai quand même eu ces moments que je qualifierais plutôt de maladroits. avec des gens que j'aimais beaucoup en plus mais au collège physiquement j'étais un garçon normal j'étais pas le plus beau de la classe j'étais pas non plus le plus moche mais j'avais une particularité c'était mon nez j'avais un nez qui était différent des autres il faut savoir que dans ma classe au collège j'avais quand même un peu plus de blanc que de noir Mais mon nez était intriguant pour certains. Ils disaient, mais c'est fin, je ne sais pas quoi. Mais tu es sur un peu de verre de rac. Exactement. Et c'est vrai que parfois, de temps en temps, c'est déjà arrivé à certaines personnes de toucher mon nez. Ah ouais ? De venir vraiment à l'agression, un petit peu, pour se moquer, pour dire, bon, tu n'as pas le même nez que nous, ce n'est pas trop compliqué. Et à ce moment-là, ça a commencé à mériter un petit peu. Ça a commencé à mériter. Et je n'étais pas non plus très ravi de cette situation.
- Speaker #0
Et aussi à la maison, quand tu étais chez toi en France avec ton père, et même avec ta famille qui venait peut-être de Côte d'Ivoire, mais qui était elle aussi qui vivait en France. Est-ce que tu as senti une différence déjà dans la relation avec ta famille qui vivait en Côte d'Ivoire ?
- Speaker #1
Oui. Oui, j'ai quand même senti un décalage. Un gros décalage. Surtout que moi, quand je suis arrivé en France, pendant 15 ans, je ne suis pas retourné en Côte d'Ivoire. Donc, il y avait vraiment une... Il y a un fossé qui s'est mis entre nous. Mais je restais quand même assez connecté. Parce que souvent, les dimanches, mon père avait l'habitude de mettre à la télévision des sketchs, des comédies ivoiriennes, de la musique ivoirienne. Du coup, ça me permettait de rester connecté avec la Côte d'Ivoire. Mais je n'avais plus de contact avec mes cousins, avec la famille là-bas. Je grandissais ici et puis on avait ces deux mondes parallèles qui ne se mélangeaient pas tant que ça.
- Speaker #0
Est-ce qu'à un moment, tu as eu la sensation de perdre un petit peu de ta culture ivoirienne ? Ou finalement, tu as quand même réussi à maintenir ce lien à travers la musique ou à travers autre chose ?
- Speaker #1
Je vois très bien où tu veux en venir. Et effectivement, c'est arrivé ce moment-là. Ce moment-là où je me suis senti complètement déconnecté de la Côte d'Ivoire, déconnecté des miens. J'arrivais au lycée à ce moment-là. Vraiment, ça me revient directement. J'étais très impliqué dans le foot. Et la fin du collège, début du lycée, pendant 3-4 ans, j'avais du mal à me retrouver, à retrouver le higaché enfant qui arrivait ici en France avec sa culture et qui était fier des deux côtés. Et à ce moment-là, je ne voyais pas forcément le mal. Je me disais que j'ai grandi ici, c'est normal que je me comporte comme un Français et que j'oublie la Côte d'Ivoire en quelque sorte. Et ça m'a rattrapé. Ça m'a rattrapé, je l'ai vécu après coup en fait pour le coup.
- Speaker #0
Ok, quand tu dis que ça t'a rattrapé, c'est de quelle façon ? C'est peut-être en rencontrant aussi d'autres Ivoiriens où tu t'es dit « Oh, mais en fait... » J'ai l'impression qu'il manque quelque chose. Est-ce que c'est venu de par des remarques, même parfois de ta propre famille, qui peuvent des fois être blessantes aussi ?
- Speaker #1
Ça oui, ça c'est arrivé, mais c'était plus tard. Mais l'élément déclencheur, je dirais, c'était lorsque je discutais de vacances avec mes amis. Comme je t'ai dit, moi j'ai des amis qui viennent de plein, plein, plein, qui ont plein d'origines, de divers horizons. Et un jour, j'avais discuté avec un pote d'origine maghrébine qui était parti en Côte d'Ivoire. Il était parti en Côte d'Ivoire. Ses vacances, il était parti en Côte d'Ivoire. Il avait fait le Ghana et il avait fait le Sénégal. Et il était revenu. Et limite, il voulait m'apprendre ce que c'était la Côte d'Ivoire, en fait. Il voulait m'apprendre. Il était tellement fier d'avoir vu énormément de choses qu'il voulait m'apprendre ce que c'était que la Côte d'Ivoire. Et ça, vraiment, je ne lui ai pas montré, mais ça m'a fait mal. Ça m'a vraiment, vraiment fait mal. Je me suis senti pas légitime, en fait. Pas légitime de venir de ce pays. Je me suis dit, mais c'est pas normal. Comment lui, il peut savoir ça et moi, non ? Et c'est à ce moment-là que j'ai eu un déclic. C'est vraiment à ce moment-là que j'ai senti qu'il y avait un truc qui devait changer dans ma façon de penser.
- Speaker #0
Je comprends très bien. Faire la parenthèse, moi aussi, je suis à moitié ivoirienne. Et c'est vrai que je ne suis jamais encore allée en Côte d'Ivoire. Et c'est vrai que quand je rencontre des gens qui me disent « Ah oui, moi je suis allée en Côte d'Ivoire, j'ai fait ci, j'ai fait ça, je suis allée là, etc. » Je les regarde un petit peu en me disant « Mais en fait, moi-même, je ne connais pas en fait. » Et c'est vrai que ça pique un peu quand même de se dire « Punaise, moi sur le papier, je suis d'origine ivoirienne, mais je ne connais pas mon propre pays. » Donc ça, c'est compliqué.
- Speaker #1
Moi, il y avait une remarque qui m'avait assez piqué, c'était... Bah, toujours cet été-là, mon pote qui revient et qui me dit, tu sais même pas c'est quoi la capitale de la Côte d'Ivoire ? Je lui dis, la capitale de la Côte d'Ivoire, c'est Yamoussoukro. Et lui, il va m'apprendre que non, en fait. Il me dit, mais pas du tout, c'est Abidjan, la capitale de la Côte d'Ivoire. Et pendant, je me rappelle, pendant une heure, on avait débattu à ce moment-là. On n'avait pas encore les téléphones portables. Excusez-nous, hein.
- Speaker #0
Il n'y avait pas de chat de GPT.
- Speaker #1
Il n'y avait pas de chat de GPT. Donc, on avait débattu là-dessus pendant une heure, quoi. Et j'essayais de lui expliquer que c'était Yamoussoukro, la capitale. Mais il n'en démordait pas. Pour lui, c'était Abidjan. Et ça, je me suis dit, non, mais en fait, il faut que ça change. Il faut que j'arrive à avoir plus confiance et à pouvoir vraiment parler de mon pays en étant fier.
- Speaker #0
Oui. Et en plus, j'imagine, voilà, c'est ce qui est compliqué. C'est que d'un côté, tu as envie du coup de reconnecter avec ton pays d'origine. Mais de l'autre, tu as grandi en France.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Tu as été dans une école en France. Oui. Tu as des amis français. Même eux aussi, s'ils sont d'origine différente, il n'empêche qu'ils sont en France. Donc, ton identité, c'est... aussi construite comme ça. Et il y a aussi cette fierté d'être en France. Ça reste, malgré tous les problèmes qu'il peut y avoir, le racisme, tout ce que vous voulez, ça reste aussi un beau pays. Donc comment tu as réussi à conjuguer les deux, c'est-à-dire à te rapprocher de tes origines ivoiriennes sans vouloir les remplacer, sans vouloir remplacer toutes ces cultures françaises qui t'as construit ?
- Speaker #1
Moi ? je me définis toujours comme étant un enfant de la Côte d'Ivoire mais qui a grandi en France vraiment J'y tiens. Je veux vraiment qu'on remette l'église au milieu du village. Je suis né en Côte d'Ivoire. J'ai grandi en Côte d'Ivoire jusqu'à mes 7 ans. Je suis arrivé en France et j'ai grandi en France par la suite. J'ai fait toute ma vie en France par la suite. Je suis un enfant de la Côte d'Ivoire qui a grandi en France. J'étais très attaché à la Côte d'Ivoire. Je suis toujours très attaché à la Côte d'Ivoire. Mais je n'oublie pas que c'est la France qui m'a fait. C'est la France qui m'a permis de devenir... l'homme que je suis aujourd'hui. Et il y a un épisode de ma vie qui, je pense, m'a aidé à vivre ça correctement et à ne pas avoir honte de l'homme que j'étais en train de devenir, de l'homme que je devenais en fait. À 15 ans, j'ai quitté Pantin, dans le 93, pour rejoindre la Bretagne.
- Speaker #0
Ah, monsieur a été breton.
- Speaker #1
Exactement. Et j'ai fait de très belles rencontres là-bas. Vraiment. Au point où aujourd'hui encore, j'ai des contacts avec des gens que j'ai rencontrés là-bas, des amis bretons qui sont réellement mes amis. Vraiment. Pas plus tard qu'il y a quelques mois, ils étaient à la maison, je les ai invités à la maison et je suis fier de voir que j'ai pu vraiment m'approcher d'eux et sympathiser avec eux et garder ce contact avec eux. Vraiment. Créer ce contact surtout avec eux. Donc, vivre avec cette dualité, pour moi, elle a toujours été là. Elle a toujours été là depuis ce moment-là. Vraiment. Et c'est ça qui m'aide à me dire que grâce à la France, je peux être aujourd'hui fier de dire que je viens de la Côte d'Ivoire. C'est vraiment grâce à la France parce que j'ai appris à connaître beaucoup, beaucoup de personnes et je me suis adapté à énormément de personnes. Et donc ça, ça m'a aidé à me dire, OK, je sais que je suis au visionnaire de Côte d'Ivoire et que mon attache, mon cœur est en Côte d'Ivoire. Mais ma vie, elle est ici. Ma vie, elle est ici. Et il ne faut pas que j'ai peur de le dire. Il ne faut pas que j'ai honte de le revendiquer. Même auprès de ma famille qui est restée en Côte d'Ivoire. Même auprès de ma famille qui est en France et qui me dit des fois, montre un peu que tu es Ivoirien. Je n'ai pas besoin de le crier sur tous les toits que je suis Ivoirien.
- Speaker #0
C'est vrai que ça aussi, ça peut être compliqué. Des certaines remarques qu'on peut avoir d'un côté ou d'un autre. C'est-à-dire auprès de personnes qui sont français. vraiment de culture très très très française, ils vont te faire des remarques en disant « Ah non, mais en gros, t'as un blé d'art. » Mais d'un autre côté, t'as aussi ta propre famille qui peut te faire des reproches en te disant « Oh là là, tu fais trop le blanc parce que tu fais ci, parce que tu fais ta l'activité. » Toi, je sais en plus que, comme tu l'as dit, tu t'intéresses à tout. Donc, tu fais énormément de choses, des activités qu'on pourrait considérer comme des activités de blanc. Alors, on est d'accord. c'est complètement débile par exemple tu fais du ski et comment toi tu vivais ces remarques que tu pouvais recevoir soit de la part de personnes noires ou alors de la part de personnes blanches ou françaises franchement
- Speaker #1
très vite j'ai réussi à déconnecter
- Speaker #0
des remarques. Je m'en foutais complètement. Vraiment, je ne faisais même pas attention. Ce n'est même pas que je m'en foutais, c'est que je ne faisais même pas attention. Pour moi, je voulais juste être heureux, en fait.
- Speaker #1
Ça ne t'a pas perturbé dans ton identité en disant « Ah ouais, c'est vrai, si je fais ça, peut-être je ne suis pas assez ceci, assez cela. »
- Speaker #0
Non, et encore une fois, j'ai de la chance vraiment d'avoir eu la vie que j'ai eue parce que le fait d'être né en Côte d'Ivoire, ça m'a donné une légitimité. là où certains, peut-être comme toi... qui n'est pas... Des gens qui ne sont pas nés en Afrique ou au Sénégal ou en Côte d'Ivoire. Le fait d'être né ici et d'avoir ces remarques-là, ça peut piquer. Un jeune, un ami noir qui vient te voir, par exemple, et qui te dit que tu n'es pas un vrai noir, ça peut faire mal. Moi, ça ne me faisait pas mal parce que...
- Speaker #1
C'est vrai que dans les yeux des autres, ce n'est pas non plus exactement la même chose. C'est vrai. Une personne noire qui est née en Afrique et une personne noire qui est née en France, c'est vrai que c'est... Déjà, on va se dire, s'il est en Afrique, donc forcément, c'est sûr qu'il a cette culture. On ne va pas forcément remettre en doute le fait que tu sois attaché à ton pays d'origine.
- Speaker #0
C'est exactement ça. Et moi, j'ai bénéficié un peu de ça. Parce que du coup, les gens, ils n'osaient pas me dire, mais tu n'es pas un vrai noir,
- Speaker #1
toi.
- Speaker #0
Je leur disais, les gars, je suis né en Côte d'Ivoire.
- Speaker #1
Déjà,
- Speaker #0
ça calmait plein de choses, ça calmait plein de personnes. Et puis, en interne, dans ma famille, moi, j'ai vécu aussi certaines situations qui étaient peut-être un peu blessantes. Et c'est là-dessus où moi, J'avais du mal à le comprendre. J'étais un bon élève à l'école. J'étais un bon élève et moi j'adorais vraiment m'intéresser à plein de choses. Et donc parfois, j'avais des remarques en famille qui me disaient « Mais t'es pas un vrai noir toi, parce que t'es, en quelque sorte limite, t'es intelligent. » Et donc ça, ça me blessait. Je me disais « Mais non, ça c'est pas des trucs qui sont réservés qu'aux blancs. C'est pas vrai. Faut pas se dire ça, parce que c'est en faisant ça qu'on régresse en fait. » Tout simplement.
- Speaker #1
C'est hyper réducteur.
- Speaker #0
C'est tellement réducteur. Et dans mon quartier, il y avait plusieurs fois, des fois, des gens qui me disaient « Mais non, mais tu ne vas pas faire ça, tu ne vas pas aller à la bibliothèque. Mais c'est des trucs de blanc, ça. » Je leur disais « Mais pourquoi ? Qui nous a dit ça, en fait ? » Vraiment. Et ça, j'avais beaucoup de mal à le comprendre, que ce soit à la maison ou bien mes potes du quartier dans le 93. J'avais énormément de mal à le comprendre. Je me disais « Mais ce n'est pas normal. » Et Dieu merci encore, parce que moi, les gens avec qui je restais, les gens avec qui... je marchais, qui étaient vraiment de divers horizons, des potes noirs comme des potes maghrébins, comme des amis chinoises, on était dans le même délire. C'est-à-dire qu'on faisait les mêmes choses à 14 ans, on se levait, on allait à la bibliothèque, on lisait des bouquins et ensuite on allait jouer aux jeux de société et ensuite on allait regarder la Star Academy. On faisait tout ça sans se restreindre, tout simplement.
- Speaker #1
C'est important de rencontrer comme ça au cours de sa vie des personnes. avec qui on partage des valeurs communes. Parce que je pense que la culture, c'est aussi beaucoup une question de valeur. Et elle se construit. Et finalement, vous êtes construit un petit peu votre propre culture avec ce groupe d'amis, dont vous venez tous un peu d'ici et d'ailleurs. Mais il y avait quand même certaines valeurs qui vous réunissaient. Le fait d'aller à la bibliothèque, du coup, j'ai réunissé la valeur de l'excellence, de vouloir bien travailler à l'école pour... Vouloir envisager un avenir brillant, ça c'est top.
- Speaker #0
Oui, clairement.
- Speaker #1
Et donc tu nous disais qu'au moment où tu as senti que tu commençais à t'éloigner un petit peu de la culture ivoirienne, tu as eu envie de la reconquérir, on va dire. Et qu'est-ce que tu as fait pour ça ?
- Speaker #0
Ça c'était un long chemin quand même. C'est un long chemin qui m'a pris beaucoup d'énergie. J'ai tout simplement rappelé ma mère.
- Speaker #1
Ah ouais, parce que tu ne l'as pas appelé pendant plusieurs années.
- Speaker #0
Pendant plusieurs années. Moi, je suis arrivé en France en 2001. J'ai revu ma mère en 2016. Ah ouais. Ouais. Et entre-temps, on a peut-être dû s'appeler 4-5 fois. Quand mon père est retourné en 2011 ou 2012, à ce moment-là, on a dû s'appeler une fois. Et on a repris contact comme ça. C'est grâce à ma mère. que j'ai repris contact avec la Côte d'Ivoire, vraiment.
- Speaker #1
C'est hyper intéressant parce que finalement, tu as repris aussi contact avec elle par rapport à son lien maternel aussi, votre lien mère-fils. Du coup, ça t'a permis de reprendre lien avec la Côte d'Ivoire. Et donc, je crois que tu es même allé en Côte d'Ivoire pour la revoir, pour revoir ton pays. Qu'est-ce que tu as ressenti à ce moment-là ?
- Speaker #0
C'est ça que je te disais, c'était un long chemin. Vraiment, ça m'a... Ça m'a pris beaucoup de temps pour digérer tout ce qui s'était passé. Ça m'a pris beaucoup de temps pour me questionner aussi. Et le chemin, il a duré à peu près 3-4 ans. Pendant ces 3-4 ans, j'étais en contact avec elle. Et je me disais, il faut que j'y aille. Il faut que j'y aille pour me reconnecter, pour vraiment me reconnecter. C'était le mot. J'avais besoin de retrouver mes racines. J'avais besoin de retrouver mon histoire. Au point où, si tu demandes aux gens qui me connaissent depuis que je suis en France à 7 ans, ils vont tous te dire que je m'appelle Junior. Junior, c'est mon dernier prénom. C'est le dernier de mes prénoms. Et jusqu'en 2016, tout le monde m'appelait Junior. Il y a des gens encore qui me connaissent sous le nom de Junior. Ils ne me connaissent pas sous le nom d'Igaché.
- Speaker #1
Il y en a peut-être qui vont découvrir ça. Il y en a peut-être qui vont découvrir ça.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Grâce à cet épisode.
- Speaker #0
Puis en 2016, en retournant en Côte d'Ivoire, j'ai passé trois semaines avec ma mère. Et je lui ai demandé de me raconter mon histoire. Parce que finalement, je ne la connaissais pas en fait. Je suis parti trop tôt. On n'a pas eu le temps de se connaître, puisque ça, parce que pendant presque dix ans, on ne se parlait pas du tout. Et j'avais besoin de savoir qui j'étais. J'avais besoin de savoir quel jeune homme elle avait mis au monde, en fait. J'avais besoin de connaître l'histoire de ma naissance. J'avais besoin d'avoir plein de détails, tous ces détails-là, en fait. Et on a pris le temps de parler. On a pris le temps de parler, on a rencontré les bonnes personnes. J'ai revu certains oncles qui m'ont parlé de cette histoire, qui m'ont parlé de sa grossesse. Et elle m'a expliqué l'origine du prénom Igaché. Et en revenant de ce voyage, je me suis dit, mais plus jamais, plus jamais, je cacherai ce prénom. Parce que parfois, j'avais honte de dire que je m'appelais Igaché pour éviter les moqueries, en fait.
- Speaker #1
Parce que ça sonnait trop différent.
- Speaker #0
Ça sonnait trop exotique. Et donc, c'était, voilà, surtout au collège, c'était propice aux moqueries. Donc, je me suis dit, non, maintenant, je suis un homme. J'ai envie de l'assumer. Je pense que Igaché, ça peut être bien porté si je l'assume fièrement. Et voilà, aujourd'hui, c'est Igaché.
- Speaker #1
Finalement, tu t'es recréé, réapproprié ton identité. Parce qu'en plus, Igaché, c'est ton premier prénom sur tes papiers. Donc, c'est dingue comme ça de faire ce postulat aussi de « Non, maintenant, appelez-moi Igaché » . J'imagine que ça n'a pas dû être facile pour les personnes qui ne t'ont jamais connu sous ce nom-là. Pour eux, ils ont un peu l'impression que ça sort de nulle part. part qu'en fait ça a toujours été là.
- Speaker #0
Ouais c'est ça. C'était drôle en fait parce que cet été-là, je sais pas, je me rappelle en plus j'étais avec mon meilleur ami il s'appelle William, il m'a accompagné à l'aéroport le jour du voyage. Donc il m'a déposé à l'aéroport, il était 5h du matin et j'étais voilà, je suis parti en tant que junior et je reviens, je le retrouve quelques jours plus tard et il me dit Junior, comment ça va ? Je lui dis non. Non par contre c'est fini. Junior il est resté à l'aéroport quand tu l'as déposé début juillet. Maintenant, c'est Igaché. Et il était là. Je suis fier de toi, vraiment. Franchement, je suis content. Je suis content d'avoir fait ça. Et ça m'a permis de reprendre confiance en moi et d'assumer ça, vraiment.
- Speaker #1
Oui, c'est presque cathartique.
- Speaker #0
Clairement, clairement. C'est vraiment une reprise de sa vie en main.
- Speaker #1
Complètement. Complètement. En plus, c'est drôle quand même que ton nom par lequel on t'a appelé, c'était Junior. Parce que Junior, souvent, c'est quelqu'un qui est petit. Et là, finalement, de le laisser derrière et de marquer vraiment, ça y est, une évolution dans ma vie. Même, j'imagine, tu t'es senti peut-être adulte aussi à ce moment-là. Parce qu'être adulte, c'est assumer ses propres choix, prendre sa vie en main, comme tu l'as dit. Donc, franchement, c'est hyper courageux et on sent que ça a vraiment marqué un tournant dans ta vie.
- Speaker #0
Oui, oui, vraiment. Ces trois ans qui ont précédé ce voyage et ce voyage... C'était vraiment le déclic qui a changé ma vie. Vraiment.
- Speaker #1
Et depuis, du coup, ça y est, tu as voyagé. Tu es retourné d'ailleurs plusieurs fois en Côte d'Ivoire. Maintenant, tu vis toujours en France. J'ai l'impression que tu veux rester en France pour le moment. Donc, comment aujourd'hui tu vis ce fait d'avoir plusieurs cultures, des racines multiples ? Comment tu le vis ?
- Speaker #0
Moi, je trouve que c'est une chance. C'est une chance de pouvoir avoir plusieurs origines. Moi, aujourd'hui, quand je vais à l'étranger, je dis que je suis français. C'est la première chose que je dis à l'étranger. Et je suis fier de ça parce que ça m'a apporté énormément de choses. Vraiment, déjà, ça m'a permis de te rencontrer toi. On est en France. J'ai fait mes études ici. J'ai une grande partie de ma famille qui est ici. Mes amis les plus proches sont ici. J'ai des amis en Côte d'Ivoire, bien sûr. Mais ma vie, je la construis ici en France. Et ça ne veut pas dire qu'aujourd'hui, j'oublie la Côte d'Ivoire. Bien évidemment que non. Je suis très attaché avec la Côte d'Ivoire et j'ai envie de mettre des projets en Côte d'Ivoire aussi. J'ai déjà commencé un petit peu et j'ai envie de pousser le truc. Je trouve que c'est une chance d'avoir... deux pays. C'est complètement une chance. Et moi, j'assimile mon pays, la Côte d'Ivoire, comme ma région natale. Un peu comme un breton qui vient à Paris travailler et dire, je retourne en Bretagne pour fêter les fêtes. La Côte d'Ivoire, pour moi, c'est ça. Aujourd'hui, c'est ma maison. C'est ma deuxième maison. Et j'ai envie d'avoir ce rapport-là avec la Côte d'Ivoire, d'y retourner souvent pour garder ce lien et éventuellement le transmettre à nos enfants plus tard.
- Speaker #1
Incroyable, c'est hyper intéressant ce comparatif de dire que finalement c'est comme une région qui n'a pas forcément de grosses barrières à mettre entre la France d'un côté et la Côte d'Ivoire de l'autre. Parce qu'il y a aussi des choses qui rassemblent ces deux pays. On parle de culture, un des éléments de la culture c'est la langue. Donc le simple fait que dans ces deux pays on parle la même langue, forcément il y a quelque chose en commun. Donc oui, c'est vrai que ce n'est pas si éloigné que ça.
- Speaker #0
Non. Et puis aujourd'hui, en plus, ce qui est très drôle, c'est qu'on voit dans le lexique français des mots qui commencent à arriver, qui viennent de la Côte d'Ivoire. Et donc, c'est drôle de voir ça. C'est même dans la culture, même tout simplement dans la musique, grâce à la chanson. Il y a plein de choses qui viennent de Côte d'Ivoire qui sont reprises avec les réseaux sociaux. Il y a énormément de mèmes qui sont créés en Côte d'Ivoire et qui sont repris ici par les jeunes. Donc, ce lien, pour moi, grâce à l'évolution aussi, ça a permis de... Faire tomber les barrières, tout simplement, et de ne plus avoir ce rapport de « Ok, la France, c'est le paradis, et la Côte d'Ivoire, c'est un peu... » Non, aujourd'hui, moi, je le vois vraiment comme une chance d'avoir les deux, et les deux sont des paradis, et j'essaie de cultiver ça. Et surtout aussi, je veux mettre une chose dans la tête de mes cousins qui commencent à arriver en France et qui commencent à voir aussi la vie en France, c'est que tout est possible. Il ne faut pas se dire que la France, c'est inaccessible. La France, c'est possible, et la Côte d'Ivoire... c'est un beau pays et il faut que les gens soient fiers de savoir ça aussi donc c'est une chance d'avoir les deux,
- Speaker #1
vraiment Complètement, comme tu le dis c'est vrai qu'aujourd'hui avec les réseaux sociaux, beaucoup les cultures elles se mélangent de plus en plus tu l'as dit avec les mots d'argot ivoirien qui sont très utilisés on dit une gau, un goumin ça y est maintenant c'est rentré dans le vocabulaire est-ce que quelque part ça t'a pas aussi aidé ? Parce qu'en fait, ce qui est dur aussi quand on a une culture différente, c'est qu'on doit toujours expliquer les choses. Dire pourquoi on fait ça, pourquoi il y a des plats qu'on mange avec les mains, pourquoi ceci, pourquoi cela. Là, le fait que tout le monde connaisse ce genre de choses. Aujourd'hui, tout le monde mange des foutous bananes.
- Speaker #0
C'est clair.
- Speaker #1
Est-ce que ça ne facilite pas ?
- Speaker #0
Moi, je ne le vis plus parce que du coup, je suis un tonton maintenant, ça y est. J'ai la quarantaine, je sors moins. Mais ma petite soeur, elle le vit. Ma petite soeur le vit et j'ai l'impression qu'elle le vit bien, qu'elle le vit vraiment bien, qu'elle est fière de ses origines. Parce que là, aujourd'hui, c'est installé. Les gens, ils peuvent aller dans un restaurant, manger un foutu banane et venir commenter avec elle. J'ai mangé un super foutu banane. Moi, il y a 15 ans, ce n'était pas vraiment ça. Quand je sortais avec mes potes, on allait au kebab. On n'allait pas manger les aloko ou le foutu banane dans un restaurant. C'est une chance vraiment de voir ces deux mondes qui s'associent. C'est une chance et il faut en profiter. c'est un message qui est très fort et je veux passer ce message là on est tous des êtres humains on a voyagé dans nos vies on a rencontré plein de personnes vraiment il faut que ça nous serve parce qu'on a la chance d'avoir vécu ça c'est pas tout le monde qui a la chance de voyager dans sa vie et le fait d'avoir toutes ces cultures qui se mélangent,
- Speaker #1
il faut en profiter c'est une chance alors juste là ça y est on commence à arriver sur la fin Mince, yeah. Je pourrais t'écouter des heures, bon, de toute façon je peux t'écouter des heures à la maison, donc c'est pas grave pour moi, mais je t'avais demandé de choisir une senteur, parce que ce podcast il est fait dans le cadre de ma marque qui s'appelle Ankiya, qui est une marque de parfums d'intérieur, que j'ai créé pour justement moi-même me reconnecter à mes origines, et tu as choisi la tubéreuse.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Alors c'est un parfum qui est très très peu connu, je pense que même toi avant tu ne connaissais pas forcément ce que c'était. Mais du coup, j'en avais mis à la maison et t'avais adoré. Je te laisse prendre le pot, le sentir et me dire qu'est-ce que ça t'évoque comme souvenir.
- Speaker #0
Ça m'évoque beaucoup de souvenirs, vraiment énormément de souvenirs. Je repense aux belles années à Pantin avec ma grande sœur et ma maman, la femme de mon père à ce moment-là, qui est d'origine ivoirienne aussi et qui mettait beaucoup d'encens à la maison.
- Speaker #1
Ah, c'était un peu la même odeur. Tu devais décrire quand même pour ceux qui nous écoutent, qui ne peuvent pas sentir.
- Speaker #0
C'était une odeur, comment la décrire ? J'ai beaucoup de mal avec les goûts et compagnie. Mais ça me rappelle le propre. Ça me rappelle le propre. Elle avait l'habitude de vraiment toujours propre sur elle, avoir une maison très propre. Et en général, quand elle mettait le housselin, quand elle le mettait à la maison, c'est que le ménage avait été fait. et qu'on pouvait commencer une bonne journée. Donc ça me rappelle tous ces bons souvenirs quand on était gamin, tous les bons souvenirs qui sont liés à l'enfance.
- Speaker #1
C'est génial, c'est hyper intéressant parce que c'est vrai que cette forme de parfum d'intérieur, elle me rappelle même visuellement le houssoulan. Le houssoulan, c'est une forme d'encens qu'on retrouve en Afrique de l'Ouest, en Côte d'Ivoire, Sénégal, Mali, toute cette zone-là. Et ces documents, mes parfums d'intérieur en Kia, ça s'en inspire. Ce n'est pas la même chose. Ce n'est pas du Ousoulan. Mais en tout cas, le but, c'est de retrouver ces souvenirs-là. Alors avec une composition qui est différente et qui est plus saine, qui est adaptée à aujourd'hui. Des senteurs aussi un petit peu plus modernes. Mais du coup, c'est drôle que tu évoques ce souvenir-là.
- Speaker #0
Oui, c'est la première chose qui me vient à l'esprit.
- Speaker #1
Écoute, en tout cas, merci. Igachi, qu'est-ce que tu dirais ? à un jeune homme qui t'écouterait et qui lui se sent encore perdu entre ces différentes cultures pour qu'il puisse se sentir mieux ?
- Speaker #0
C'est une très bonne question. Je lui dirais qu'il doit être fier. Il doit être fier de ses origines. Il doit être fier d'être français. Il ne faut pas qu'il ait peur de le dire haut et fort qu'il a les deux. C'est une chance d'avoir les deux. qu'il soit fier de cette chance.
- Speaker #1
Génial. Vraiment, merci. J'espère que ça résonnera auprès de tous ceux qui vont écouter cet épisode. En tout cas, moi, ça résonne beaucoup, d'autant plus que tu es mon amoureux. Mais vraiment, merci. J'ai pris beaucoup, beaucoup, beaucoup de plaisir à t'écouter aujourd'hui et j'ai hâte d'entendre les retours de nos auditeurs.
- Speaker #0
Merci à toi de m'avoir invité. C'est un honneur, vraiment, comme je l'ai dit en début. En début de podcast, c'est un honneur d'être ici et d'être le premier à ouvrir le bal. C'est un plaisir, vraiment. Merci beaucoup, j'ai pris beaucoup de plaisir.
- Speaker #1
Merci. Alors, on se retrouve pour des prochains épisodes le mois prochain avec d'autres invités. J'ai déjà la petite liste. Je vous donnerai des petites informations. Donc, n'hésitez pas, venez vous abonner sur Instagram. Venez aussi découvrir le site Internet et surtout... tous nos parfums d'intérieur inspirés de l'art de l'encens qu'on peut retrouver au Sénégal avec des senteurs intenses, modernes. Je suis sûre qu'elles sont faites pour vous. A très vite !