Speaker #0Je suis un homme trans arabe. Les hommes trans sont peu visibles. Les hommes arabes sont trop visibles. Vive à l'intersection des deux transforme le regard du monde. Ici, je raconte ma vie. Marhaba. Dans cet épisode, je vais parler du cispassing, ce que ça donne, ce que ça enlève, et comment ça transforme un peu... le monde autour de nous. Donc c'est un épisode, c'est un premier épisode assez intime sur le corps, le regard et ce que ça change d'être perçu comme un homme arabe dans le monde d'aujourd'hui, dans l'Europe d'aujourd'hui et si vous voulez plus précisément dans la France d'aujourd'hui vu que je vis en France. Avant de commencer, j'ai besoin de me dire quelque chose. Je n'ai pas à être pédagogue, je n'ai pas à rassurer les six. Je me permets d'utiliser le jeu pas mal de fois, peut-être tout le temps. Je me permets d'hésiter, de me contredire parfois et de me corriger à voix haute si je le sens. Parce que ce podcast n'est pas une conférence, c'est un espace de respiration pour moi et j'espère pour vous aussi. Donc moi je suis... Ah non, je ne vais pas me présenter. En fait, je ne vais pas dire qui je suis, c'est ça. Je vais me présenter sans dire mon nom, mon prénom. Je vais juste dire que j'ai 31 ans, je suis cinéaste et auteur en France. m'étant en scène également, et je suis arrivé ici en 2018. Je suis libanais, et pourquoi j'ai décidé de rester anonyme dans ce podcast ? Parce que j'ai l'habitude de me mettre à nu dans mon travail artistique, mais ici j'avais besoin de me protéger un peu. Et pour des raisons personnelles, je trouve que c'est sans doute mieux comme ça, Amen. Mais on ne sait jamais, peut-être que je vais me dévoiler à un moment donné. Pour le moment, on reste anonyme. Aujourd'hui, je vais parler du CISPASSING. Rapidement, pour celles et ceux qui ne savent pas ce que c'est, le CISPASSING, c'est le fait d'être perçu par les autres comme une personne cisgenre. Donc, dans mon cas, c'est être perçu comme un homme cis. Personnellement, je trouve que le 6 Passing, c'est à la fois une bénédiction et une malédiction. Je vais expliquer pourquoi, mais permettez-moi d'abord de parler un peu de mon parcours. Moi, ça fait deux ans et demi que je suis sous testostérone et j'ai un 6 Passing. Donc, une bénédiction parce que, soyons honnêtes, les rapports avec les gens deviennent beaucoup, voire extrêmement plus simples. Quand on a un six-passing, parce que les gens se posent pas de questions que toi t'as pas envie qu'ils se posent en te parlant ou en te voyant ou en échangeant avec toi. En fait t'as envie vraiment d'aller droit au but, de parler de trucs que vous deux choisissez d'aborder ensemble sans qu'ils te montrent à un moment donné des doutes ou des questionnements ou des moments de c'est un homme ou c'est une femme dans le regard. Vraiment, ça me perturbait. D'autres personnes, ils kiffent ça, ils adorent intimider peut-être, parce que c'est un peu intimidant ce truc-là. On n'arrive pas à te lire, on n'arrive pas à te déchiffrer, donc tu deviens un peu un mystère. Mais moi, ce n'est pas mon kiff. Je n'aimais pas ça et ça me perturbait en vrai. Donc oui, c'est vrai. On parle souvent du cispassing comme étant un privilège et c'est le cas. Aujourd'hui dans notre monde, c'est le cas parce que parfois on a besoin d'être moins visible et de se perdre un peu dans la foule. C'est plus simple, c'est tout simplement plus simple parce qu'on n'a pas tout le temps envie de s'expliquer, de se défendre et que les gens se posent des questions par rapport à ce que... Ce qu'il y a sous nos pantalons, quoi, ou sous nos vêtements en tout court. Mais je trouve qu'on ne parle pas souvent de ce que ça coûte aussi. D'où vient la partie malédiction dont je parlais tout à l'heure. Aujourd'hui, et je ne pense pas que j'ai besoin de trop expliquer pourquoi, mais je pense qu'être perçu comme un homme cis, ce n'est pas juste être tranquille, mais c'est aussi devenir en quelque sorte le danger. D'un coup, tu passes du côté de ceux dont on se méfie. de ceux qui font peur, qu'il faut surveiller. Ton corps, il est maintenant lu comme une menace potentielle. Mais le problème pour moi, c'est que ce 6 Passing-là, même si j'en suis tellement reconnaissant, non mais vraiment, le 6 Passing a un peu plus ou moins sauvé ma vie. Mais pour moi, le problème, c'était que ça arrivait trop vite. Pourquoi ? Parce qu'autour du 7e mois, de traitement hormonal, je me suis retrouvée dans une situation, j'étais avec des gens que je ne connaissais pas très bien, qui ne me connaissaient pas très bien, et j'ai dû dire, je ne me rappelle plus du sujet vraiment, mais je pense que j'ai dû mentionner vite fait, d'une manière très banale, que j'étais trans, et j'ai vu dans le regard de tout le monde une sorte de surprise, je pense qu'ils ne savaient pas. que j'étais trans. Et c'est plus tard mon ami qui m'a dit « Tu ne te rends pas compte, mais personne ne savait. » Et c'est ce jour-là que j'ai compris quelque chose de très très précis. Je n'étais plus perçu comme un homme trans. J'étais perçu comme un homme cis. Et ce septième mois aussi, c'était le début du génocide à Gaza. Et un jour, je me regarde dans le miroir. Je vois une barbe sur mon visage, ça faisait longtemps que je ne me suis pas regardé. Et d'un coup, je ressemble à ces hommes palestiniens qu'on cible, qu'on affame et qu'on tue. Moi, je suis libanais, donc évidemment, les ressemblances sont là. Et c'est là où j'ai compris autre chose. J'ai compris qu'être et ressembler à un homme arabe aujourd'hui dans ce monde, ça veut dire que ma vie vaut moins que celle d'une personne non arabe. Pas seulement le regard du monde sur moi a changé, mais mon regard sur moi-même a changé, mon regard sur les hommes a changé. Avant, on me regardait pour deviner mon genre, aujourd'hui on me regarde pour deviner ma religion, mes croyances, mon origine. Être un homme arabe en France, c'est être encore plus visible. Et en même temps, j'ai découvert quelque chose de profondément bouleversant. Et ça, c'est vraiment incroyable. C'était la découverte du siècle. C'est que chez les hommes arabes, mais chez les hommes en général, il y a une douceur, une vulnérabilité, une fragilité immense. Même moi qui côtoyais beaucoup les hommes, qui avais beaucoup d'amis. hommes et tout, j'ai jamais vu cette facette-là qui nous montre très rarement et surtout pas aux personnes qui ne sont pas perçues comme des hommes, j'ai l'impression. C'est vraiment mon expérience, donc je vous partage ça, donc je suis sûre. Croyez-moi, quoi. Et ça, ça m'a touchée. Ça, ça m'a vraiment touchée. C'est pour ça que je disais que mon regard sur les hommes a changé aussi. Je suis passé de ne pas trop aimer les hommes à les aimer un peu. Non mais, ils sont vraiment touchants, c'est tout. C'est tout ce que j'essaie de dire. Un autre basculement, ça a été mon rapport avec les enfants. Ça, c'était horrible. Moi, j'ai toujours eu une relation très très mignonne avec eux. On s'entend bien, on se sourit, on joue. Et d'un coup, je deviens aussi le danger. Les parents n'aiment plus trop quand je souris à leurs enfants. Les enfants ne me sourient plus et ils ne viennent plus jouer. Et ça, ça a été vraiment dur. Et quoi d'autre ? Il y a aussi quelque chose dont on parle peu, mais moi je n'ai pas fait mes vrais adieux à certaines personnes au Liban par exemple. Mon corps a trop changé, trop vite. J'ai une barbe qui, même rasée, est toujours visible, qui repousse en moins de 12 heures. Mes grands-mères, par exemple, j'ai l'impression de les avoir tuées. avant même qu'elle ne meure. Parce que la personne que j'étais pour elle n'existe plus et je ne sais pas comment je vais me présenter aujourd'hui si je les revois. Je n'arrive même plus à leur parler au téléphone. Et je pleure à cause de ça au moins 2-3 fois par jour. Je me sens un peu coupable, pas égoïste, je refuse de me dire que je suis égoïste parce que j'ai fait ce que mon corps et mon être me suppliaient de faire pendant très longtemps. Mais oui, je me suis éloigné d'elle sans réponse, sans explication. Ça me demande énormément d'efforts d'en parler, donc excusez-moi si je n'arrive pas trop à... à aller au bout de mes idées par rapport à cette partie-là, mais voilà, c'est dur. Mais malgré tout ça, le 6 passing, c'est aussi incroyable. J'ai un corps grand, sportif, déjà musclé de base, et aujourd'hui, je ne fais pas que passer. Je suis fier d'avoir ce corps sain, physiquement beau. Je trouve, personnellement. Et surtout, c'est un corps que j'ai construit, que j'ai sculpté moi-même. Et ce n'était pas un travail facile, tout ça. Donc si tu écoutes cet épisode, j'espère que tu te sens bien dans ton corps. Et si ce n'est pas le cas, j'espère que tu trouveras un jour une solution qui te convient. Parce que... Je sais à quel point c'est dur de vivre dans un corps qui ne te plaît pas. Et ce podcast, je ne sais pas ce qu'il va devenir, je ne sais pas qui va l'écouter, mais je sais pourquoi je le fais. Je cherche souvent des vidéos, des podcasts, des films, des livres de personnes trans arabes pour me sentir moins seul parfois, et pour respirer aussi. Et je tombe souvent sur des entretiens, des interviews de... de personnes trans, mais pour la plupart du temps, ce sont des femmes trans. Et très souvent, elles sont exposées et attaquées, même voire humiliées sous le regard de tout le monde. Ça me tue, ça me ronge, mais je regarde. Je regarde parce que ces images existent et parce que leur voix existe, même dans la violence. Mais moi, je... voilà. Je cherchais autre chose, évidemment. Et ce podcast, c'est ça. Ce n'est pas une réponse, c'est un espace laissé ouvert. Tu n'es pas seul. Voilà, c'est ça. Tu n'es pas seul. Allez, salam tout le monde.