Speaker #0Je suis un homme trans arabe. Les hommes trans sont peu visibles. Les hommes arabes sont trop visibles. Vive à l'intersection des deux transforme le regard du monde. Ici, je raconte ma vie. Marhaba. Avant les mots, avant les concepts, il y avait un corps. Dans cet épisode, j'ai parlé d'un temps où je savais que j'étais un garçon. sans connaître le mot trans, ou même lesbienne. Entre le Liban et la France, je raconte comment le genre se lit. C'est un épisode sur le misgendering, sur la langue, la représentation, et le besoin vital d'être reconnu. Avant de commencer, j'ai besoin de me rappeler quelque chose. Je n'ai pas à simplifier mon histoire, je n'ai pas à la rendre confortable. Je peux... me permettre de passer d'un souvenir à une réflexion, puis revenir en arrière, parce que ce podcast n'est pas une démonstration, c'est un espace de parole. Donc je me suis rendu compte très tôt que j'étais un garçon, pas trans. J'avais à peine 5-6 ans, quoi. Donc oui, je me suis toujours considéré comme un garçon, avec les garçons, j'étais un garçon, avec les filles aussi, ça ne posait pas de questions. Et là, vraiment, je parle d'une période où on était encore innocent. Et puis, à un moment donné, mon corps a commencé à changer. Mes règles sont arrivées, comme celles de mes amis. Et ça, ça a été un choc, quoi. Un vrai choc. Voir mon corps faire ça, voir mes seins pousser d'un coup, sans que je l'aie demandé, sans que je m'y reconnaisse, c'est horrible. Et en même temps, les rapports avec... mes amis et un garçon ont changé donc d'un coup sans explication on traînait plus trop ensemble les garçons tombaient amoureux de moi alors que moi j'étais amoureux des filles c'était horrible les amitiés se sont déplacées les regards aussi je n'étais plus un des leurs quoi mais je savais une chose ce n'était pas juste un changement de coeur c'était vraiment un déplacement de ma place que je prenais dans le monde. Comme si on m'a placée ailleurs sans mon consentement. Donc oui, j'étais toujours amoureux des filles sans jamais me demander ce que ça disait de mon genre, de mes orientations sexuelles. Dans les jeux, j'étais toujours le mari. Dans les jeux de couple qu'on faisait ensemble, c'était évident pour moi, pour mes amis, pour mes cousines. Je me souviens très bien d'une amie, on avait 6 ans, et un jour elle est venue me voir et elle m'a dit « On ne peut plus jouer au mari et à la femme parce que si on s'embrasse, j'ai tombé enceinte. » Comme dans les feuilletons mexicains que regardaient nos grands-mères à l'époque. Donc moi je savais que ça ne marchait pas comme ça. Mais j'ai accepté, j'ai respecté son choix. Mais ça me fait encore rire aujourd'hui. Au Liban, la question du genre est simple. Tu es soit l'un, soit l'autre. Cheveux courts, homme. Boucle d'oreille, femme. Non, mais je caricature un peu, évidemment. Mais dans les environnements un peu conservateurs, c'est souvent comme ça. Et en même temps, parenthèse importante, je vous jure que j'ai vu plus de couples. Voilà, je ferme la parenthèse. Mais j'ai vraiment compris que j'étais trans dans ma vingtaine. J'avais eu peut-être 22 ans. C'était surtout acté dans mes relations amoureuses. J'avais vraiment envie que dans mon couple, la fille avec qui je suis me traite comme un garçon. Mais surtout, surtout, plus explicitement dans nos rapports intimes et sexuels. Mais j'étais toujours avec des femmes hétéros, donc c'était le seul moment où il fallait vraiment dire et demander et expliquer un peu mes envies et besoins. Mais je ne me suis jamais sentie vraiment lesbienne, de toute façon. Donc dans mon couple, en dehors des rapports sexuels, je me sentais, et je pense que les femmes avec qui j'étais, sentaient que j'étais un homme, quoi. Avant même qu'on sache que j'étais trans. Mais voilà, jamais en société, quoi. Je ne sais pas si je me protégeais, je savais que ça allait être trop compliqué au Liban de faire un coming out trans. Donc c'est en arrivant en France que je l'ai assumé complètement. Je suis sous testostérone depuis presque 3 ans et depuis je suis retourné une seule fois au Liban. Et au Liban... Je n'ai jamais été mis-genré, surtout que je suis vraiment retourné au tout début de mon traitement hormonal, donc je n'avais pas encore la barbe, je n'avais pas encore tout mon physique qui a changé. Jamais au moins mis-genré là-bas. Donc le mis-gendering, pour dire les choses simplement, c'est quand on t'attribue un genre qui n'est pas le tien. Quand on t'appelle par exemple madame alors que tu es un homme, ou l'inverse. Donc ça c'est le mis-gendering. Mais avant la testostérone au Liban, aux yeux des gens, j'étais un homme, il n'y avait vraiment pas de doute. Donc vraiment, ça c'était incroyable. C'est paradoxal parce que je pense qu'il y a moins de vocabulaire, moins de concept autour du genre au Liban. Et les gens lisent ce qu'ils voient et ils passent à autre chose. En France, c'était très différent. Les gens se sentaient mal à l'aise quand ils m'appelaient monsieur, puis doutaient, puis se corrigeaient. C'était horrible, vraiment, avant la testostérone, je veux dire. Quand ils savaient qu'il existait des femmes habillées comme ça et que j'étais sûrement ça, juste une femme habillée en homme et ça c'est cool, on est ouvert. C'est pas parce que vous êtes habillée comme ça qu'on va vous traiter d'un monsieur, c'est insultant, désolé. Ce qui est intéressant c'est aussi la langue. En français par exemple, on peut éviter le genre. Alors qu'en arabe, tout est genré très vite. Les verbes, les adjectifs, les phrases. Et je me sentais plus reconnue là-bas. Bien sûr être trans en France est plus simple. Ce serait vraiment malhonnête de dire le contraire. Il y a les lois, surtout il y a des protections au travail, dans l'espace public, et surtout il y a une forme d'habitude, je dirais. Alors parfois je tombe sur des agents RATP transphobes, ça arrive, mais je sais que je peux répondre, que je peux les faire taire, sans avoir peur que ça dégénère, et sans avoir peur qu'on décide de me frapper. Et même si, oui, je sais très bien me défendre, ce n'est pas la question, mais je n'ai jamais voulu être dans une situation de violence physique extrême où je vais devoir frapper aussi quelqu'un en retour. Mais avant la testostérone, j'ai eu des moments où ça s'arrêtait juste avant ce moment-là, avec des gens transphobes. Jamais au Liban. Donc comme je le disais dans l'épisode 1, je suis auteur et scénariste. Et en France, je sens encore que mettre une... Personne trans dans un récit reste un sujet, quelque chose à justifier auprès des sociétés de production par exemple. Moi j'essaie de banaliser ça, mais souvent on est encore bloqué sur le parcours, la transition. Comme si être trans résumait toute une existence. Et parfois on me dit par exemple, ça j'ai vu ça plusieurs fois, c'est trop marrant, la personne arabe est trans, ça fait beaucoup de thématiques, ce n'est pas crédible. On me disait ça en face, quoi. Alors que je suis devant eux. Voilà, moi, ce que j'entendais, c'est toi-même, tu es trop, ta vie n'est pas crédible. Et parfois, franchement, je préférais qu'on me dise je suis transphobe, je te déteste. Ce serait plus honnête. Et ça, au Liban, on est moins hypocrite par rapport à ça. Mais bon, il y a encore énormément de travail au Liban, évidemment, mais en France aussi. surtout dans les représentations dans l'art, dans les récits qu'on autorise à exister il y a du travail à faire aujourd'hui le misgendering n'est plus mon problème, alhamdoulilah on ne misgenre plus mais avant sortir de chez moi c'était la peur d'entendre madame à n'importe quel moment mais voilà aujourd'hui j'ai d'autres problèmes à gérer mais je pense souvent à celles et ceux qui se font misgenrer tous les jours, à celles et ceux qui finissent par se misgenrer eux-mêmes pour aller plus vite, pour éviter les regards, les problèmes, pour éviter d'expliquer, pour éviter la violence. Je pense à la fatigue que ça crée, à la manière dont ça ronge doucement. Et parfois, il suffit d'une seule chose pour moi. Quelqu'un qu'on aime bien, qui nous voit vraiment tel qu'on est. Parfois, c'est suffisant. J'espère que chacun de vous, ou chacune de vous, a cette personne dans sa vie. À la prochaine ! Salam