Description
A travers les rituels d'initiations dans le Candomble Nago au Brésil, Arnaud Halloy va nous décrire ce qu'est un dispositif d'enchantement.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Description
A travers les rituels d'initiations dans le Candomble Nago au Brésil, Arnaud Halloy va nous décrire ce qu'est un dispositif d'enchantement.
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Transcription
L'homme est influencé par l'environnement dans lequel il vit. Son regard se nourrit de ce qui l'entoure. Son regard donne vie à ce qu'il perçoit. Dès les premières étincelles, L'homme a voulu enchanter son monde. Des routes ont percé les forêts. Des ponts étaient construits par-dessus les vallées. Des cheminées ont recraché d'épaisses fumées. Des engrenages se sont mis à tourner. Une couche de béton sur la terre a coulé. La lumière a fini par coloniser nos nuits. La manière dont nos ancêtres percevaient le monde nous est devenue étrangère. Leur magie, leur croyance, leur imaginaire et leurs rêves ne se déploient plus sur nos existences. La technologie et la science nous ont fait prendre d'autres chemins. Notre monde se serait-il désenchanté ? Il existe ? Aujourd'hui encore, certaines expériences dans lesquelles on peut se sentir envoûté, les expériences sensorielles non ordinaires. Ces pratiques peuvent prendre de nombreuses formes, travers différents processus, et amènent l'individu à vivre des moments extraordinaires. Ces expériences singulières ont été définies comme des expériences d'enchantement. La notion d'enchantement intéresse de nombreux domaines, notamment dans les sciences humaines et sociales. Arnaud Alloy et Véronique Servais sont tous deux anthropologues. Ils ont écrit un article en commun. Leurs sujets d'études respectifs ont des univers culturels extrêmement éloignés. Les rites de possession dans le camp d'Omblénago à Récif au Brésil pour Arnaud Alloy et les rencontres en mer avec des dauphins pour Véronique Servais. Le croisement de ces deux sujets paraît de premier abord improbable. Et pourtant, ils se sont rendus compte que leur expérience comportait de nombreuses similarités. Dans le camp d'Omblée-Nagou, comme dans les rencontres en mer, les personnes vivent ces expériences comme un enchantement. Cet enchantement, ils l'ont décrit comme une suspension ordinaire du monde. À partir de là, ils ont cherché à identifier les conditions nécessaires, mais non déterminantes, à l'expérience d'enchantement.
Au départ, on était vraiment sur l'expérience vécue, c'est-à-dire sur la phénoménologie de ce qui se passait dans ces deux situations.
Arnaud Allois.
Et très vite, en tant qu'anthropologue, on s'est dit aussi, mais quelles sont les conditions et les modalités de cette rencontre ? Parce que d'une part, il y avait la rencontre en mer avec des dauphins. Et d'autre part, il y avait la rencontre lors de rituels publics, dans des rites qu'on appelle de possession en anthropologie, donc des rites qui vont cultiver ce phénomène de transe de possession. Il y avait une rencontre entre des divinités africaines, qu'on appelle orisha, et des personnes. Et en gros, il y avait des rituels, des dispositifs qui allaient venir faciliter cette rencontre. et ces dispositifs facilitateurs, on les a appelés les dispositifs d'enchantement.
Un dispositif d'enchantement est un espace au sein duquel s'élabore un imaginaire. et des dispositions quant à une expérience singulière, en l'occurrence une expérience d'enchantement. Même fortement désirée, l'expérience d'enchantement reste incertaine. Elle est soumise à de nombreux aléas. C'est donc sur les trajectoires d'apprentissage qu'ils ont porté leurs intérêts. Ils ont distingué trois étapes dans la trajectoire d'apprentissage propre au dispositif d'enchantement.
On a discerné dans les deux cas trois étapes qui sont bien distinguées. Il y a d'abord l'étape de mise en condition ou de préparation, qui pour nous est très importante parce qu'elle va conditionner l'état d'esprit dans lequel est placée la personne ou les personnes de manière à optimiser ou faciliter la survenue de l'expérience d'enchantement. Ensuite, il y a l'expérience en soi, c'est-à-dire l'expérience située. l'expérience vécue de l'enchantement, et ensuite sa validation sociale. Et pour nous, ces trois étapes font partie de l'expérience d'enchantement. Donc on a essayé de ne pas se restreindre à l'expérience vécue in situ. en situation, mais de bien montrer que justement le dispositif embrassait ces trois étapes.
Les études d'Arnaud Alloy portent sur les rituels d'initiation et l'apprentissage religieux dans le camp d'Omblénago de Récif au Brésil. Il a lui-même suivi ce rite initiatique. Le camp d'Omblénago est une religion afro-brésilienne. C'est un culte initiatique d'origine Yoruba, un peuple originaire d'Afrique de l'Ouest.
Oh,
La possession, manifestation du divin, est un des quatre piliers de la liturgie du camp d'Omblé. Elle est à la fois une expérience incarnée et un événement ostentatoire hautement conventionnel. La possession est l'élection de l'individu par la divinité. Pour l'initié, elle est le signe d'une proximité à la fois relationnelle et affective avec son orisha. Les orishas sont des divinités assimilées aux éléments de la nature, qui sont perçues comme des êtres enchantés. C'est à travers ce culte de possession qu'Arnaud Alloy va nous décrire les trois étapes du dispositif d'enchantement.
Dans la première étape, on a distingué deux éléments très importants. Le premier, c'est ce qu'on appelait le déverrouillage de l'imagination, c'est-à-dire que les individus vont s'informer. Parfois c'est par immersion. Si vous naissez dans un quartier où il y a des rites de possession, s'il y a des églises évangélistes, vous allez être enculturé ou socialisé naturellement par votre participation, par le fait que vous vivez dans le quartier. Dans les religions afro-brésiliennes, c'est quoi un orisha ? Comment il se manifeste ? C'est quoi un bain qu'on appelle amassi, un bain de purification ? C'est quoi un bori, c'est-à-dire un rituel ? au cours duquel on va nourrir la tête, on va la fortifier, on va recevoir la divinité. Donc tout cela c'est naturel pour ces personnes dans la mesure où elles fréquentent ces cultes. Et donc ce déverrouillage de l'imagination, il se fait par la fréquentation.
Le déverrouillage de l'imagination est une étape centrale dans le dispositif d'enchantement. Elle est primordiale, mais sa forme n'est pas figée. Elle peut se faire de différentes manières, selon l'expérience d'enchantement, Et selon la personne qui y participe, dans les rencontres dauphins, par exemple, elle se fera d'une toute autre façon.
Pour les rencontres en mer avec les dauphins, c'est des individus qui vont beaucoup surfer sur Internet. Ils vont aller sur les sites où il y a des centaines, voire des milliers de témoignages de gens qui vont rendre compte de leur expérience d'expérience dauphin ou de rencontre dauphin. Ils vont également s'informer auprès de groupes Facebook, ils vont fréquenter des personnes qui sont déjà parties, etc. Et donc le déverrouillage de l'imagination pour nous, il est essentiel parce qu'il va susciter toute une série d'attentes à l'égard, enfin, à cet expérience. Un deuxième point très important pour nous, c'est ce qu'on a appelé l'éducation de l'attention. C'est-à-dire que dans cette éducation de l'attention, on va amener la personne, on va l'encourager à prêter attention à certains phénomènes plutôt qu'à d'autres. Et donc cette éducation de l'attention, elle peut être soit sollicitée, je veux dire, par l'organisation ou l'aménagement même du dispositif rituel en l'occurrence, ou bien par l'environnement naturel, qui est le fait que l'individu soit en immersion. Je me souviens de ma première irradiation, c'est-à-dire la première fois où j'ai ressenti ce que j'ai appris à interpréter comme la présence de Ausha lors d'une cérémonie privée qu'on appelle bain de feuilles ou amassie. Et en fait, il y avait une jeune fille dont on était en train de laver sa tête. de laver son corps avec toute une série de plantes qui avaient été cueillies en forêt et qui correspondent à sa divinité. Or, il se trouve que sa divinité était la même que la mienne, qu'on appelle Odeh ou Ausha, qui est la divinité de la chasse. Et dans le répertoire de chant de ce rituel qui dure plus ou moins deux heures, toute la première partie, on chante pour les plantes, on chante pour les feuilles. Et c'est très monotone, c'est très monocorde, il ne se passe pas grand-chose, mais on remercie chacune des feuilles et d'une certaine manière on la sacrifie, dans la mesure où on la tranche pour faire partie du bain, etc. Et à un moment donné, on bascule du répertoire des plantes vers le répertoire de la divinité. Là, il y a vraiment un regain émotionnel. Il y a une intensité émotionnelle et affective très forte. Et à ce moment-là, moi, je suis parcouru par un énorme frisson et tous mes poils se hérissent. Il y avait une vieille dame, vieille dame initiée depuis 30-40 ans, qui était assise à côté de moi. Elle pose tranquillement sa main sur la mienne et elle me dit « Hum, Marno, c'est pour bientôt, hein ? C'est pour bientôt. » Et par là, elle me signifie que ce qui m'arrive, que moi, ce que je pense avoir d'abord interprété comme un... un frisson de l'ordre d'émotion, elle me signifiait qu'en vérité, ce frisson était un signe avant-coureur du rapprochement de ma divinité. Et de cette manière, elle a éduqué mon attention et elle a, j'ai envie de dire, déverrouillé mon imaginaire vis-à-vis de « Ah, ok, c'est comme ça que se manifestent les divinités. » pour signifier justement qu'ils sont en train d'agir, c'est le mot qu'ils utilisent, actuar sur le corps de leurs initiés.
Le déverrouillage de l'imagination et l'éducation de l'attention ont une importance capitale. Elles permettent au novice de faire travailler son imaginaire et d'éveiller sa perception afin de le préparer pour la deuxième étape, l'expérience vécue. Quand on blé nago, les rituels se déroulent dans le terreiro, lieu de coexistence entre les dieux et les hommes. C'est un espace sacré, organisé et rempli de symboliques. On exige du participant une mise en condition spécifique pour y accéder. Tous ces éléments préparent l'individu à l'événement rituel. Ils le mettent également dans un état propice à ressentir une singularité émotionnelle. Et dans le cas du candomblé, pour la trance.
Dans cette deuxième étape, la personne est amenée à prêter attention. à certaines saillances perceptives. Par exemple, on sait que la divinité va se rapprocher. En portugais, on va dire « se rapprocher » . Elle va se rapprocher. Mais comment sait-on qu'elle se rapproche ? Parce qu'elle est invisible. En fait, on le sait par des sensations et des intensités affectives tout à fait spécifiques. Par exemple, les gens vont beaucoup parler de frissons, de frissons très intenses. Et donc il y a cette intensité affective qui nous prend au corps, avec en plus de ça, parfois des étourdissements, on a la tête qui commence à tourner, on a des picotements dans l'extrémité des membres, on a des bouffées de chaleur, ou bien on est investi d'une énergie dont on ne sait que faire, etc.
Les objets, les couleurs, les sons et les odeurs sont une langue spécifique à chaque rituel. Il plonge en immersion l'individu dans un environnement sensoriel aménagé. Ses objets, ses sons ou ses odeurs suggèrent à l'initié un mode d'usage ou une pratique spécifique. Arnaud Allois et Véronique Servais ont appelé ça des attracteurs perceptuels. Cette caractéristique de potentialité d'un objet ou d'un environnement se définit également sous le terme d'affordance.
Dans nos environnements, on a des affordances un peu partout. Et ce qui est intéressant avec le concept d'affordance, c'est que... Les affordances s'adressent directement à notre système perceptif. On n'est pas obligé de passer par la compréhension, la cognition, ce système de haut niveau, comme on dit. Et donc, dans un environnement rituel, il y a à la fois les affordances propres aux objets, mais également les affordances propres aux odeurs. qui vont induire chez les personnes certaines actions, qui vont mobiliser certains affects. Mais il y a également ce que Laurence Kaufmann et Fabrice Clément appellent les affordances sociales, c'est-à-dire les affordances propres aux expressions corporelles, expressions faciales des personnes autour de nous, qui vont également nous inviter à nous comporter d'une certaine manière. Et donc, ils vont réagir, par exemple, au rapprochement de la divinité qui va nous encourager ou au contraire, va nous inviter à... nous calmer ou à freiner ce qui se joue à ce moment-là parce qu'il n'est pas approprié que la divinité se manifeste. Et donc, ce paysage sensoriel avec ses saillances perceptives, pour nous, est vraiment central dans la manière dont l'individu va vivre son expérience d'enchantement. Le deuxième point de la rencontre en situation, c'est aussi les uncanny feelings. On pourrait traduire ça comme émotions, ressentis ou sentiments d'étrangeté. Et les uncanny feelings, ce sont donc des ressentis, mais bizarres. On a tous des frissons. Mais on n'a pas des frissons qui ne partent pas. On a tous des picotements, des étourdissements, mais on n'a pas à la fois des frissons qui ne partent pas, des étourdissements et des picotements. Et donc, c'est vraiment cette configuration particulière qui donne à ces expériences une saillance très forte pour les individus, dans la mesure où seuls ces dispositifs leur permettent de vivre ce type. d'expérience. Et que ce soit donc un environnement naturel comme les rencontres en mer avec les dauphins ou des dispositifs aménagés, et j'ai envie de dire sélectionnés de génération en génération pour devenir particulièrement efficaces, c'est-à-dire optimiser, j'ai envie de dire, les chances qu'il y ait effectivement tranches de possession. En fait, ces rites sont tellement puissants qu'une toute petite suggestibilité, c'est-à-dire une faible sensibilité à ce qui se joue, souvent s'avère suffisante pour qu'il se passe quelque chose. Et ça, c'est une définition que je reprends à Rachel Brahi, justement, une sociologue de Liège, où elle dit qu'une définition minimaliste de l'enchantement, lorsque les personnes en parlent, c'est ils vont dire, en fait, il s'est passé quelque chose. Et souvent, c'est très difficile de dire ce qui s'est passé, parce qu'on n'a pas les termes, parce que souvent, ce sont des choses, c'est cette suspension non ordinaire de la perception du monde. Et donc, le non ordinaire, on n'a pas l'habitude d'en parler.
Ces expériences extraordinaires laissent dans un premier temps sans voix, mais l'envie de l'initié de partager ce qui lui est arrivé est souvent immense. C'est le moment de la troisième étape, le partage social. Ces expériences personnelles vécues viennent créer de nouveaux récits. Ces nouvelles histoires se joignent à la myriade déjà existante. participent à leur tour à enrichir l'imaginaire.
L'étape 3, c'est-à-dire l'évaluation sociale, c'est déjà aussi un peu l'étape 1. C'est le serpent qui se mange la queue, c'est-à-dire qu'une personne qui aura vécu cette expérience ou qui aura traversé ce dispositif d'enchantement va en rendre compte et va contribuer à nourrir l'imaginaire et va contribuer à éduquer l'attention sur ce qui est pertinent de retenir de cette expérience. parmi ses pairs, P-A-I-R-S. Et de fait, parfois, ça se fait au sein de la communauté même. Et souvent, dans les communautés comme celle que j'ai étudiée au Brésil, on partage relativement peu, parce qu'il n'y a pas besoin. À nouveau, parce que ce phénomène est une évidence. Mais dans les communautés de rencontres ou d'expériences dauphins, les gens vont beaucoup partager. Parce que c'est... à travers ce partage qu'ils vont d'une certaine manière chercher à légitimer leur expérience. Le fait qu'ils ne sont pas tous seuls mais qu'il y a des centaines d'autres individus qui ont vécu des choses très proches est perçu comme une preuve d'une certaine manière que ce qu'ils ont vécu est bien réel. Et donc de fait, ce partage au sein de communautés épistémiques comme on dit, c'est-à-dire de communautés de connaissances, s'avère essentiel pour des expériences Si on a tous ces éléments rassemblés, donc déverrouillage de l'imagination, si on a éducation de l'attention avant, si on a ces affordances ou attracteurs perceptuels, si on a cette forme d'opacité ontologique de ces êtres qu'on ne sait pas trop ce qu'ils sont, si on a ces expériences corporelles un peu étranges, Si on a tout ça rassemblé, il y a de fortes chances qu'on ait affaire à une expérience d'enchantement si et seulement si l'individu est engagé dans une relation de confiance à l'égard de son environnement. Et ça, c'est vraiment la qualité relationnelle constitutive pour nous. Et je dis ça à la suite du jeune sociologue belge Emmanuel Belin. Il dit, à minima, pour qu'il y ait dispositif d'enchantement, il faut qu'il y ait confiance ordinaire dans le monde. Et c'est cette confiance ordinaire dans le monde qui permet à ces expériences extraordinaires d'avoir lieu. C'est-à-dire, il faut pouvoir s'en remettre à ce qui se passe. Et pouvoir s'en remettre, c'est-à-dire lâcher prise, comme on dirait un peu vulgairement, il faut faire confiance à ses initiateurs. Et donc, cette confiance ordinaire dans le monde, pour nous, est vraiment ce qui permet à l'expérience d'enchantement d'avoir lieu.
Ces expériences d'enchantement s'appuient sur un vécu émotionnel particulièrement intense et non ordinaire. C'est en grande partie ce qui les rend remarquables. Et la seule manière de percevoir leur caractère remarquable est d'en faire l'expérience personnelle. Et pour ça...
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A travers les rituels d'initiations dans le Candomble Nago au Brésil, Arnaud Halloy va nous décrire ce qu'est un dispositif d'enchantement.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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L'homme est influencé par l'environnement dans lequel il vit. Son regard se nourrit de ce qui l'entoure. Son regard donne vie à ce qu'il perçoit. Dès les premières étincelles, L'homme a voulu enchanter son monde. Des routes ont percé les forêts. Des ponts étaient construits par-dessus les vallées. Des cheminées ont recraché d'épaisses fumées. Des engrenages se sont mis à tourner. Une couche de béton sur la terre a coulé. La lumière a fini par coloniser nos nuits. La manière dont nos ancêtres percevaient le monde nous est devenue étrangère. Leur magie, leur croyance, leur imaginaire et leurs rêves ne se déploient plus sur nos existences. La technologie et la science nous ont fait prendre d'autres chemins. Notre monde se serait-il désenchanté ? Il existe ? Aujourd'hui encore, certaines expériences dans lesquelles on peut se sentir envoûté, les expériences sensorielles non ordinaires. Ces pratiques peuvent prendre de nombreuses formes, travers différents processus, et amènent l'individu à vivre des moments extraordinaires. Ces expériences singulières ont été définies comme des expériences d'enchantement. La notion d'enchantement intéresse de nombreux domaines, notamment dans les sciences humaines et sociales. Arnaud Alloy et Véronique Servais sont tous deux anthropologues. Ils ont écrit un article en commun. Leurs sujets d'études respectifs ont des univers culturels extrêmement éloignés. Les rites de possession dans le camp d'Omblénago à Récif au Brésil pour Arnaud Alloy et les rencontres en mer avec des dauphins pour Véronique Servais. Le croisement de ces deux sujets paraît de premier abord improbable. Et pourtant, ils se sont rendus compte que leur expérience comportait de nombreuses similarités. Dans le camp d'Omblée-Nagou, comme dans les rencontres en mer, les personnes vivent ces expériences comme un enchantement. Cet enchantement, ils l'ont décrit comme une suspension ordinaire du monde. À partir de là, ils ont cherché à identifier les conditions nécessaires, mais non déterminantes, à l'expérience d'enchantement.
Au départ, on était vraiment sur l'expérience vécue, c'est-à-dire sur la phénoménologie de ce qui se passait dans ces deux situations.
Arnaud Allois.
Et très vite, en tant qu'anthropologue, on s'est dit aussi, mais quelles sont les conditions et les modalités de cette rencontre ? Parce que d'une part, il y avait la rencontre en mer avec des dauphins. Et d'autre part, il y avait la rencontre lors de rituels publics, dans des rites qu'on appelle de possession en anthropologie, donc des rites qui vont cultiver ce phénomène de transe de possession. Il y avait une rencontre entre des divinités africaines, qu'on appelle orisha, et des personnes. Et en gros, il y avait des rituels, des dispositifs qui allaient venir faciliter cette rencontre. et ces dispositifs facilitateurs, on les a appelés les dispositifs d'enchantement.
Un dispositif d'enchantement est un espace au sein duquel s'élabore un imaginaire. et des dispositions quant à une expérience singulière, en l'occurrence une expérience d'enchantement. Même fortement désirée, l'expérience d'enchantement reste incertaine. Elle est soumise à de nombreux aléas. C'est donc sur les trajectoires d'apprentissage qu'ils ont porté leurs intérêts. Ils ont distingué trois étapes dans la trajectoire d'apprentissage propre au dispositif d'enchantement.
On a discerné dans les deux cas trois étapes qui sont bien distinguées. Il y a d'abord l'étape de mise en condition ou de préparation, qui pour nous est très importante parce qu'elle va conditionner l'état d'esprit dans lequel est placée la personne ou les personnes de manière à optimiser ou faciliter la survenue de l'expérience d'enchantement. Ensuite, il y a l'expérience en soi, c'est-à-dire l'expérience située. l'expérience vécue de l'enchantement, et ensuite sa validation sociale. Et pour nous, ces trois étapes font partie de l'expérience d'enchantement. Donc on a essayé de ne pas se restreindre à l'expérience vécue in situ. en situation, mais de bien montrer que justement le dispositif embrassait ces trois étapes.
Les études d'Arnaud Alloy portent sur les rituels d'initiation et l'apprentissage religieux dans le camp d'Omblénago de Récif au Brésil. Il a lui-même suivi ce rite initiatique. Le camp d'Omblénago est une religion afro-brésilienne. C'est un culte initiatique d'origine Yoruba, un peuple originaire d'Afrique de l'Ouest.
Oh,
La possession, manifestation du divin, est un des quatre piliers de la liturgie du camp d'Omblé. Elle est à la fois une expérience incarnée et un événement ostentatoire hautement conventionnel. La possession est l'élection de l'individu par la divinité. Pour l'initié, elle est le signe d'une proximité à la fois relationnelle et affective avec son orisha. Les orishas sont des divinités assimilées aux éléments de la nature, qui sont perçues comme des êtres enchantés. C'est à travers ce culte de possession qu'Arnaud Alloy va nous décrire les trois étapes du dispositif d'enchantement.
Dans la première étape, on a distingué deux éléments très importants. Le premier, c'est ce qu'on appelait le déverrouillage de l'imagination, c'est-à-dire que les individus vont s'informer. Parfois c'est par immersion. Si vous naissez dans un quartier où il y a des rites de possession, s'il y a des églises évangélistes, vous allez être enculturé ou socialisé naturellement par votre participation, par le fait que vous vivez dans le quartier. Dans les religions afro-brésiliennes, c'est quoi un orisha ? Comment il se manifeste ? C'est quoi un bain qu'on appelle amassi, un bain de purification ? C'est quoi un bori, c'est-à-dire un rituel ? au cours duquel on va nourrir la tête, on va la fortifier, on va recevoir la divinité. Donc tout cela c'est naturel pour ces personnes dans la mesure où elles fréquentent ces cultes. Et donc ce déverrouillage de l'imagination, il se fait par la fréquentation.
Le déverrouillage de l'imagination est une étape centrale dans le dispositif d'enchantement. Elle est primordiale, mais sa forme n'est pas figée. Elle peut se faire de différentes manières, selon l'expérience d'enchantement, Et selon la personne qui y participe, dans les rencontres dauphins, par exemple, elle se fera d'une toute autre façon.
Pour les rencontres en mer avec les dauphins, c'est des individus qui vont beaucoup surfer sur Internet. Ils vont aller sur les sites où il y a des centaines, voire des milliers de témoignages de gens qui vont rendre compte de leur expérience d'expérience dauphin ou de rencontre dauphin. Ils vont également s'informer auprès de groupes Facebook, ils vont fréquenter des personnes qui sont déjà parties, etc. Et donc le déverrouillage de l'imagination pour nous, il est essentiel parce qu'il va susciter toute une série d'attentes à l'égard, enfin, à cet expérience. Un deuxième point très important pour nous, c'est ce qu'on a appelé l'éducation de l'attention. C'est-à-dire que dans cette éducation de l'attention, on va amener la personne, on va l'encourager à prêter attention à certains phénomènes plutôt qu'à d'autres. Et donc cette éducation de l'attention, elle peut être soit sollicitée, je veux dire, par l'organisation ou l'aménagement même du dispositif rituel en l'occurrence, ou bien par l'environnement naturel, qui est le fait que l'individu soit en immersion. Je me souviens de ma première irradiation, c'est-à-dire la première fois où j'ai ressenti ce que j'ai appris à interpréter comme la présence de Ausha lors d'une cérémonie privée qu'on appelle bain de feuilles ou amassie. Et en fait, il y avait une jeune fille dont on était en train de laver sa tête. de laver son corps avec toute une série de plantes qui avaient été cueillies en forêt et qui correspondent à sa divinité. Or, il se trouve que sa divinité était la même que la mienne, qu'on appelle Odeh ou Ausha, qui est la divinité de la chasse. Et dans le répertoire de chant de ce rituel qui dure plus ou moins deux heures, toute la première partie, on chante pour les plantes, on chante pour les feuilles. Et c'est très monotone, c'est très monocorde, il ne se passe pas grand-chose, mais on remercie chacune des feuilles et d'une certaine manière on la sacrifie, dans la mesure où on la tranche pour faire partie du bain, etc. Et à un moment donné, on bascule du répertoire des plantes vers le répertoire de la divinité. Là, il y a vraiment un regain émotionnel. Il y a une intensité émotionnelle et affective très forte. Et à ce moment-là, moi, je suis parcouru par un énorme frisson et tous mes poils se hérissent. Il y avait une vieille dame, vieille dame initiée depuis 30-40 ans, qui était assise à côté de moi. Elle pose tranquillement sa main sur la mienne et elle me dit « Hum, Marno, c'est pour bientôt, hein ? C'est pour bientôt. » Et par là, elle me signifie que ce qui m'arrive, que moi, ce que je pense avoir d'abord interprété comme un... un frisson de l'ordre d'émotion, elle me signifiait qu'en vérité, ce frisson était un signe avant-coureur du rapprochement de ma divinité. Et de cette manière, elle a éduqué mon attention et elle a, j'ai envie de dire, déverrouillé mon imaginaire vis-à-vis de « Ah, ok, c'est comme ça que se manifestent les divinités. » pour signifier justement qu'ils sont en train d'agir, c'est le mot qu'ils utilisent, actuar sur le corps de leurs initiés.
Le déverrouillage de l'imagination et l'éducation de l'attention ont une importance capitale. Elles permettent au novice de faire travailler son imaginaire et d'éveiller sa perception afin de le préparer pour la deuxième étape, l'expérience vécue. Quand on blé nago, les rituels se déroulent dans le terreiro, lieu de coexistence entre les dieux et les hommes. C'est un espace sacré, organisé et rempli de symboliques. On exige du participant une mise en condition spécifique pour y accéder. Tous ces éléments préparent l'individu à l'événement rituel. Ils le mettent également dans un état propice à ressentir une singularité émotionnelle. Et dans le cas du candomblé, pour la trance.
Dans cette deuxième étape, la personne est amenée à prêter attention. à certaines saillances perceptives. Par exemple, on sait que la divinité va se rapprocher. En portugais, on va dire « se rapprocher » . Elle va se rapprocher. Mais comment sait-on qu'elle se rapproche ? Parce qu'elle est invisible. En fait, on le sait par des sensations et des intensités affectives tout à fait spécifiques. Par exemple, les gens vont beaucoup parler de frissons, de frissons très intenses. Et donc il y a cette intensité affective qui nous prend au corps, avec en plus de ça, parfois des étourdissements, on a la tête qui commence à tourner, on a des picotements dans l'extrémité des membres, on a des bouffées de chaleur, ou bien on est investi d'une énergie dont on ne sait que faire, etc.
Les objets, les couleurs, les sons et les odeurs sont une langue spécifique à chaque rituel. Il plonge en immersion l'individu dans un environnement sensoriel aménagé. Ses objets, ses sons ou ses odeurs suggèrent à l'initié un mode d'usage ou une pratique spécifique. Arnaud Allois et Véronique Servais ont appelé ça des attracteurs perceptuels. Cette caractéristique de potentialité d'un objet ou d'un environnement se définit également sous le terme d'affordance.
Dans nos environnements, on a des affordances un peu partout. Et ce qui est intéressant avec le concept d'affordance, c'est que... Les affordances s'adressent directement à notre système perceptif. On n'est pas obligé de passer par la compréhension, la cognition, ce système de haut niveau, comme on dit. Et donc, dans un environnement rituel, il y a à la fois les affordances propres aux objets, mais également les affordances propres aux odeurs. qui vont induire chez les personnes certaines actions, qui vont mobiliser certains affects. Mais il y a également ce que Laurence Kaufmann et Fabrice Clément appellent les affordances sociales, c'est-à-dire les affordances propres aux expressions corporelles, expressions faciales des personnes autour de nous, qui vont également nous inviter à nous comporter d'une certaine manière. Et donc, ils vont réagir, par exemple, au rapprochement de la divinité qui va nous encourager ou au contraire, va nous inviter à... nous calmer ou à freiner ce qui se joue à ce moment-là parce qu'il n'est pas approprié que la divinité se manifeste. Et donc, ce paysage sensoriel avec ses saillances perceptives, pour nous, est vraiment central dans la manière dont l'individu va vivre son expérience d'enchantement. Le deuxième point de la rencontre en situation, c'est aussi les uncanny feelings. On pourrait traduire ça comme émotions, ressentis ou sentiments d'étrangeté. Et les uncanny feelings, ce sont donc des ressentis, mais bizarres. On a tous des frissons. Mais on n'a pas des frissons qui ne partent pas. On a tous des picotements, des étourdissements, mais on n'a pas à la fois des frissons qui ne partent pas, des étourdissements et des picotements. Et donc, c'est vraiment cette configuration particulière qui donne à ces expériences une saillance très forte pour les individus, dans la mesure où seuls ces dispositifs leur permettent de vivre ce type. d'expérience. Et que ce soit donc un environnement naturel comme les rencontres en mer avec les dauphins ou des dispositifs aménagés, et j'ai envie de dire sélectionnés de génération en génération pour devenir particulièrement efficaces, c'est-à-dire optimiser, j'ai envie de dire, les chances qu'il y ait effectivement tranches de possession. En fait, ces rites sont tellement puissants qu'une toute petite suggestibilité, c'est-à-dire une faible sensibilité à ce qui se joue, souvent s'avère suffisante pour qu'il se passe quelque chose. Et ça, c'est une définition que je reprends à Rachel Brahi, justement, une sociologue de Liège, où elle dit qu'une définition minimaliste de l'enchantement, lorsque les personnes en parlent, c'est ils vont dire, en fait, il s'est passé quelque chose. Et souvent, c'est très difficile de dire ce qui s'est passé, parce qu'on n'a pas les termes, parce que souvent, ce sont des choses, c'est cette suspension non ordinaire de la perception du monde. Et donc, le non ordinaire, on n'a pas l'habitude d'en parler.
Ces expériences extraordinaires laissent dans un premier temps sans voix, mais l'envie de l'initié de partager ce qui lui est arrivé est souvent immense. C'est le moment de la troisième étape, le partage social. Ces expériences personnelles vécues viennent créer de nouveaux récits. Ces nouvelles histoires se joignent à la myriade déjà existante. participent à leur tour à enrichir l'imaginaire.
L'étape 3, c'est-à-dire l'évaluation sociale, c'est déjà aussi un peu l'étape 1. C'est le serpent qui se mange la queue, c'est-à-dire qu'une personne qui aura vécu cette expérience ou qui aura traversé ce dispositif d'enchantement va en rendre compte et va contribuer à nourrir l'imaginaire et va contribuer à éduquer l'attention sur ce qui est pertinent de retenir de cette expérience. parmi ses pairs, P-A-I-R-S. Et de fait, parfois, ça se fait au sein de la communauté même. Et souvent, dans les communautés comme celle que j'ai étudiée au Brésil, on partage relativement peu, parce qu'il n'y a pas besoin. À nouveau, parce que ce phénomène est une évidence. Mais dans les communautés de rencontres ou d'expériences dauphins, les gens vont beaucoup partager. Parce que c'est... à travers ce partage qu'ils vont d'une certaine manière chercher à légitimer leur expérience. Le fait qu'ils ne sont pas tous seuls mais qu'il y a des centaines d'autres individus qui ont vécu des choses très proches est perçu comme une preuve d'une certaine manière que ce qu'ils ont vécu est bien réel. Et donc de fait, ce partage au sein de communautés épistémiques comme on dit, c'est-à-dire de communautés de connaissances, s'avère essentiel pour des expériences Si on a tous ces éléments rassemblés, donc déverrouillage de l'imagination, si on a éducation de l'attention avant, si on a ces affordances ou attracteurs perceptuels, si on a cette forme d'opacité ontologique de ces êtres qu'on ne sait pas trop ce qu'ils sont, si on a ces expériences corporelles un peu étranges, Si on a tout ça rassemblé, il y a de fortes chances qu'on ait affaire à une expérience d'enchantement si et seulement si l'individu est engagé dans une relation de confiance à l'égard de son environnement. Et ça, c'est vraiment la qualité relationnelle constitutive pour nous. Et je dis ça à la suite du jeune sociologue belge Emmanuel Belin. Il dit, à minima, pour qu'il y ait dispositif d'enchantement, il faut qu'il y ait confiance ordinaire dans le monde. Et c'est cette confiance ordinaire dans le monde qui permet à ces expériences extraordinaires d'avoir lieu. C'est-à-dire, il faut pouvoir s'en remettre à ce qui se passe. Et pouvoir s'en remettre, c'est-à-dire lâcher prise, comme on dirait un peu vulgairement, il faut faire confiance à ses initiateurs. Et donc, cette confiance ordinaire dans le monde, pour nous, est vraiment ce qui permet à l'expérience d'enchantement d'avoir lieu.
Ces expériences d'enchantement s'appuient sur un vécu émotionnel particulièrement intense et non ordinaire. C'est en grande partie ce qui les rend remarquables. Et la seule manière de percevoir leur caractère remarquable est d'en faire l'expérience personnelle. Et pour ça...
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Description
A travers les rituels d'initiations dans le Candomble Nago au Brésil, Arnaud Halloy va nous décrire ce qu'est un dispositif d'enchantement.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
L'homme est influencé par l'environnement dans lequel il vit. Son regard se nourrit de ce qui l'entoure. Son regard donne vie à ce qu'il perçoit. Dès les premières étincelles, L'homme a voulu enchanter son monde. Des routes ont percé les forêts. Des ponts étaient construits par-dessus les vallées. Des cheminées ont recraché d'épaisses fumées. Des engrenages se sont mis à tourner. Une couche de béton sur la terre a coulé. La lumière a fini par coloniser nos nuits. La manière dont nos ancêtres percevaient le monde nous est devenue étrangère. Leur magie, leur croyance, leur imaginaire et leurs rêves ne se déploient plus sur nos existences. La technologie et la science nous ont fait prendre d'autres chemins. Notre monde se serait-il désenchanté ? Il existe ? Aujourd'hui encore, certaines expériences dans lesquelles on peut se sentir envoûté, les expériences sensorielles non ordinaires. Ces pratiques peuvent prendre de nombreuses formes, travers différents processus, et amènent l'individu à vivre des moments extraordinaires. Ces expériences singulières ont été définies comme des expériences d'enchantement. La notion d'enchantement intéresse de nombreux domaines, notamment dans les sciences humaines et sociales. Arnaud Alloy et Véronique Servais sont tous deux anthropologues. Ils ont écrit un article en commun. Leurs sujets d'études respectifs ont des univers culturels extrêmement éloignés. Les rites de possession dans le camp d'Omblénago à Récif au Brésil pour Arnaud Alloy et les rencontres en mer avec des dauphins pour Véronique Servais. Le croisement de ces deux sujets paraît de premier abord improbable. Et pourtant, ils se sont rendus compte que leur expérience comportait de nombreuses similarités. Dans le camp d'Omblée-Nagou, comme dans les rencontres en mer, les personnes vivent ces expériences comme un enchantement. Cet enchantement, ils l'ont décrit comme une suspension ordinaire du monde. À partir de là, ils ont cherché à identifier les conditions nécessaires, mais non déterminantes, à l'expérience d'enchantement.
Au départ, on était vraiment sur l'expérience vécue, c'est-à-dire sur la phénoménologie de ce qui se passait dans ces deux situations.
Arnaud Allois.
Et très vite, en tant qu'anthropologue, on s'est dit aussi, mais quelles sont les conditions et les modalités de cette rencontre ? Parce que d'une part, il y avait la rencontre en mer avec des dauphins. Et d'autre part, il y avait la rencontre lors de rituels publics, dans des rites qu'on appelle de possession en anthropologie, donc des rites qui vont cultiver ce phénomène de transe de possession. Il y avait une rencontre entre des divinités africaines, qu'on appelle orisha, et des personnes. Et en gros, il y avait des rituels, des dispositifs qui allaient venir faciliter cette rencontre. et ces dispositifs facilitateurs, on les a appelés les dispositifs d'enchantement.
Un dispositif d'enchantement est un espace au sein duquel s'élabore un imaginaire. et des dispositions quant à une expérience singulière, en l'occurrence une expérience d'enchantement. Même fortement désirée, l'expérience d'enchantement reste incertaine. Elle est soumise à de nombreux aléas. C'est donc sur les trajectoires d'apprentissage qu'ils ont porté leurs intérêts. Ils ont distingué trois étapes dans la trajectoire d'apprentissage propre au dispositif d'enchantement.
On a discerné dans les deux cas trois étapes qui sont bien distinguées. Il y a d'abord l'étape de mise en condition ou de préparation, qui pour nous est très importante parce qu'elle va conditionner l'état d'esprit dans lequel est placée la personne ou les personnes de manière à optimiser ou faciliter la survenue de l'expérience d'enchantement. Ensuite, il y a l'expérience en soi, c'est-à-dire l'expérience située. l'expérience vécue de l'enchantement, et ensuite sa validation sociale. Et pour nous, ces trois étapes font partie de l'expérience d'enchantement. Donc on a essayé de ne pas se restreindre à l'expérience vécue in situ. en situation, mais de bien montrer que justement le dispositif embrassait ces trois étapes.
Les études d'Arnaud Alloy portent sur les rituels d'initiation et l'apprentissage religieux dans le camp d'Omblénago de Récif au Brésil. Il a lui-même suivi ce rite initiatique. Le camp d'Omblénago est une religion afro-brésilienne. C'est un culte initiatique d'origine Yoruba, un peuple originaire d'Afrique de l'Ouest.
Oh,
La possession, manifestation du divin, est un des quatre piliers de la liturgie du camp d'Omblé. Elle est à la fois une expérience incarnée et un événement ostentatoire hautement conventionnel. La possession est l'élection de l'individu par la divinité. Pour l'initié, elle est le signe d'une proximité à la fois relationnelle et affective avec son orisha. Les orishas sont des divinités assimilées aux éléments de la nature, qui sont perçues comme des êtres enchantés. C'est à travers ce culte de possession qu'Arnaud Alloy va nous décrire les trois étapes du dispositif d'enchantement.
Dans la première étape, on a distingué deux éléments très importants. Le premier, c'est ce qu'on appelait le déverrouillage de l'imagination, c'est-à-dire que les individus vont s'informer. Parfois c'est par immersion. Si vous naissez dans un quartier où il y a des rites de possession, s'il y a des églises évangélistes, vous allez être enculturé ou socialisé naturellement par votre participation, par le fait que vous vivez dans le quartier. Dans les religions afro-brésiliennes, c'est quoi un orisha ? Comment il se manifeste ? C'est quoi un bain qu'on appelle amassi, un bain de purification ? C'est quoi un bori, c'est-à-dire un rituel ? au cours duquel on va nourrir la tête, on va la fortifier, on va recevoir la divinité. Donc tout cela c'est naturel pour ces personnes dans la mesure où elles fréquentent ces cultes. Et donc ce déverrouillage de l'imagination, il se fait par la fréquentation.
Le déverrouillage de l'imagination est une étape centrale dans le dispositif d'enchantement. Elle est primordiale, mais sa forme n'est pas figée. Elle peut se faire de différentes manières, selon l'expérience d'enchantement, Et selon la personne qui y participe, dans les rencontres dauphins, par exemple, elle se fera d'une toute autre façon.
Pour les rencontres en mer avec les dauphins, c'est des individus qui vont beaucoup surfer sur Internet. Ils vont aller sur les sites où il y a des centaines, voire des milliers de témoignages de gens qui vont rendre compte de leur expérience d'expérience dauphin ou de rencontre dauphin. Ils vont également s'informer auprès de groupes Facebook, ils vont fréquenter des personnes qui sont déjà parties, etc. Et donc le déverrouillage de l'imagination pour nous, il est essentiel parce qu'il va susciter toute une série d'attentes à l'égard, enfin, à cet expérience. Un deuxième point très important pour nous, c'est ce qu'on a appelé l'éducation de l'attention. C'est-à-dire que dans cette éducation de l'attention, on va amener la personne, on va l'encourager à prêter attention à certains phénomènes plutôt qu'à d'autres. Et donc cette éducation de l'attention, elle peut être soit sollicitée, je veux dire, par l'organisation ou l'aménagement même du dispositif rituel en l'occurrence, ou bien par l'environnement naturel, qui est le fait que l'individu soit en immersion. Je me souviens de ma première irradiation, c'est-à-dire la première fois où j'ai ressenti ce que j'ai appris à interpréter comme la présence de Ausha lors d'une cérémonie privée qu'on appelle bain de feuilles ou amassie. Et en fait, il y avait une jeune fille dont on était en train de laver sa tête. de laver son corps avec toute une série de plantes qui avaient été cueillies en forêt et qui correspondent à sa divinité. Or, il se trouve que sa divinité était la même que la mienne, qu'on appelle Odeh ou Ausha, qui est la divinité de la chasse. Et dans le répertoire de chant de ce rituel qui dure plus ou moins deux heures, toute la première partie, on chante pour les plantes, on chante pour les feuilles. Et c'est très monotone, c'est très monocorde, il ne se passe pas grand-chose, mais on remercie chacune des feuilles et d'une certaine manière on la sacrifie, dans la mesure où on la tranche pour faire partie du bain, etc. Et à un moment donné, on bascule du répertoire des plantes vers le répertoire de la divinité. Là, il y a vraiment un regain émotionnel. Il y a une intensité émotionnelle et affective très forte. Et à ce moment-là, moi, je suis parcouru par un énorme frisson et tous mes poils se hérissent. Il y avait une vieille dame, vieille dame initiée depuis 30-40 ans, qui était assise à côté de moi. Elle pose tranquillement sa main sur la mienne et elle me dit « Hum, Marno, c'est pour bientôt, hein ? C'est pour bientôt. » Et par là, elle me signifie que ce qui m'arrive, que moi, ce que je pense avoir d'abord interprété comme un... un frisson de l'ordre d'émotion, elle me signifiait qu'en vérité, ce frisson était un signe avant-coureur du rapprochement de ma divinité. Et de cette manière, elle a éduqué mon attention et elle a, j'ai envie de dire, déverrouillé mon imaginaire vis-à-vis de « Ah, ok, c'est comme ça que se manifestent les divinités. » pour signifier justement qu'ils sont en train d'agir, c'est le mot qu'ils utilisent, actuar sur le corps de leurs initiés.
Le déverrouillage de l'imagination et l'éducation de l'attention ont une importance capitale. Elles permettent au novice de faire travailler son imaginaire et d'éveiller sa perception afin de le préparer pour la deuxième étape, l'expérience vécue. Quand on blé nago, les rituels se déroulent dans le terreiro, lieu de coexistence entre les dieux et les hommes. C'est un espace sacré, organisé et rempli de symboliques. On exige du participant une mise en condition spécifique pour y accéder. Tous ces éléments préparent l'individu à l'événement rituel. Ils le mettent également dans un état propice à ressentir une singularité émotionnelle. Et dans le cas du candomblé, pour la trance.
Dans cette deuxième étape, la personne est amenée à prêter attention. à certaines saillances perceptives. Par exemple, on sait que la divinité va se rapprocher. En portugais, on va dire « se rapprocher » . Elle va se rapprocher. Mais comment sait-on qu'elle se rapproche ? Parce qu'elle est invisible. En fait, on le sait par des sensations et des intensités affectives tout à fait spécifiques. Par exemple, les gens vont beaucoup parler de frissons, de frissons très intenses. Et donc il y a cette intensité affective qui nous prend au corps, avec en plus de ça, parfois des étourdissements, on a la tête qui commence à tourner, on a des picotements dans l'extrémité des membres, on a des bouffées de chaleur, ou bien on est investi d'une énergie dont on ne sait que faire, etc.
Les objets, les couleurs, les sons et les odeurs sont une langue spécifique à chaque rituel. Il plonge en immersion l'individu dans un environnement sensoriel aménagé. Ses objets, ses sons ou ses odeurs suggèrent à l'initié un mode d'usage ou une pratique spécifique. Arnaud Allois et Véronique Servais ont appelé ça des attracteurs perceptuels. Cette caractéristique de potentialité d'un objet ou d'un environnement se définit également sous le terme d'affordance.
Dans nos environnements, on a des affordances un peu partout. Et ce qui est intéressant avec le concept d'affordance, c'est que... Les affordances s'adressent directement à notre système perceptif. On n'est pas obligé de passer par la compréhension, la cognition, ce système de haut niveau, comme on dit. Et donc, dans un environnement rituel, il y a à la fois les affordances propres aux objets, mais également les affordances propres aux odeurs. qui vont induire chez les personnes certaines actions, qui vont mobiliser certains affects. Mais il y a également ce que Laurence Kaufmann et Fabrice Clément appellent les affordances sociales, c'est-à-dire les affordances propres aux expressions corporelles, expressions faciales des personnes autour de nous, qui vont également nous inviter à nous comporter d'une certaine manière. Et donc, ils vont réagir, par exemple, au rapprochement de la divinité qui va nous encourager ou au contraire, va nous inviter à... nous calmer ou à freiner ce qui se joue à ce moment-là parce qu'il n'est pas approprié que la divinité se manifeste. Et donc, ce paysage sensoriel avec ses saillances perceptives, pour nous, est vraiment central dans la manière dont l'individu va vivre son expérience d'enchantement. Le deuxième point de la rencontre en situation, c'est aussi les uncanny feelings. On pourrait traduire ça comme émotions, ressentis ou sentiments d'étrangeté. Et les uncanny feelings, ce sont donc des ressentis, mais bizarres. On a tous des frissons. Mais on n'a pas des frissons qui ne partent pas. On a tous des picotements, des étourdissements, mais on n'a pas à la fois des frissons qui ne partent pas, des étourdissements et des picotements. Et donc, c'est vraiment cette configuration particulière qui donne à ces expériences une saillance très forte pour les individus, dans la mesure où seuls ces dispositifs leur permettent de vivre ce type. d'expérience. Et que ce soit donc un environnement naturel comme les rencontres en mer avec les dauphins ou des dispositifs aménagés, et j'ai envie de dire sélectionnés de génération en génération pour devenir particulièrement efficaces, c'est-à-dire optimiser, j'ai envie de dire, les chances qu'il y ait effectivement tranches de possession. En fait, ces rites sont tellement puissants qu'une toute petite suggestibilité, c'est-à-dire une faible sensibilité à ce qui se joue, souvent s'avère suffisante pour qu'il se passe quelque chose. Et ça, c'est une définition que je reprends à Rachel Brahi, justement, une sociologue de Liège, où elle dit qu'une définition minimaliste de l'enchantement, lorsque les personnes en parlent, c'est ils vont dire, en fait, il s'est passé quelque chose. Et souvent, c'est très difficile de dire ce qui s'est passé, parce qu'on n'a pas les termes, parce que souvent, ce sont des choses, c'est cette suspension non ordinaire de la perception du monde. Et donc, le non ordinaire, on n'a pas l'habitude d'en parler.
Ces expériences extraordinaires laissent dans un premier temps sans voix, mais l'envie de l'initié de partager ce qui lui est arrivé est souvent immense. C'est le moment de la troisième étape, le partage social. Ces expériences personnelles vécues viennent créer de nouveaux récits. Ces nouvelles histoires se joignent à la myriade déjà existante. participent à leur tour à enrichir l'imaginaire.
L'étape 3, c'est-à-dire l'évaluation sociale, c'est déjà aussi un peu l'étape 1. C'est le serpent qui se mange la queue, c'est-à-dire qu'une personne qui aura vécu cette expérience ou qui aura traversé ce dispositif d'enchantement va en rendre compte et va contribuer à nourrir l'imaginaire et va contribuer à éduquer l'attention sur ce qui est pertinent de retenir de cette expérience. parmi ses pairs, P-A-I-R-S. Et de fait, parfois, ça se fait au sein de la communauté même. Et souvent, dans les communautés comme celle que j'ai étudiée au Brésil, on partage relativement peu, parce qu'il n'y a pas besoin. À nouveau, parce que ce phénomène est une évidence. Mais dans les communautés de rencontres ou d'expériences dauphins, les gens vont beaucoup partager. Parce que c'est... à travers ce partage qu'ils vont d'une certaine manière chercher à légitimer leur expérience. Le fait qu'ils ne sont pas tous seuls mais qu'il y a des centaines d'autres individus qui ont vécu des choses très proches est perçu comme une preuve d'une certaine manière que ce qu'ils ont vécu est bien réel. Et donc de fait, ce partage au sein de communautés épistémiques comme on dit, c'est-à-dire de communautés de connaissances, s'avère essentiel pour des expériences Si on a tous ces éléments rassemblés, donc déverrouillage de l'imagination, si on a éducation de l'attention avant, si on a ces affordances ou attracteurs perceptuels, si on a cette forme d'opacité ontologique de ces êtres qu'on ne sait pas trop ce qu'ils sont, si on a ces expériences corporelles un peu étranges, Si on a tout ça rassemblé, il y a de fortes chances qu'on ait affaire à une expérience d'enchantement si et seulement si l'individu est engagé dans une relation de confiance à l'égard de son environnement. Et ça, c'est vraiment la qualité relationnelle constitutive pour nous. Et je dis ça à la suite du jeune sociologue belge Emmanuel Belin. Il dit, à minima, pour qu'il y ait dispositif d'enchantement, il faut qu'il y ait confiance ordinaire dans le monde. Et c'est cette confiance ordinaire dans le monde qui permet à ces expériences extraordinaires d'avoir lieu. C'est-à-dire, il faut pouvoir s'en remettre à ce qui se passe. Et pouvoir s'en remettre, c'est-à-dire lâcher prise, comme on dirait un peu vulgairement, il faut faire confiance à ses initiateurs. Et donc, cette confiance ordinaire dans le monde, pour nous, est vraiment ce qui permet à l'expérience d'enchantement d'avoir lieu.
Ces expériences d'enchantement s'appuient sur un vécu émotionnel particulièrement intense et non ordinaire. C'est en grande partie ce qui les rend remarquables. Et la seule manière de percevoir leur caractère remarquable est d'en faire l'expérience personnelle. Et pour ça...
Description
A travers les rituels d'initiations dans le Candomble Nago au Brésil, Arnaud Halloy va nous décrire ce qu'est un dispositif d'enchantement.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
L'homme est influencé par l'environnement dans lequel il vit. Son regard se nourrit de ce qui l'entoure. Son regard donne vie à ce qu'il perçoit. Dès les premières étincelles, L'homme a voulu enchanter son monde. Des routes ont percé les forêts. Des ponts étaient construits par-dessus les vallées. Des cheminées ont recraché d'épaisses fumées. Des engrenages se sont mis à tourner. Une couche de béton sur la terre a coulé. La lumière a fini par coloniser nos nuits. La manière dont nos ancêtres percevaient le monde nous est devenue étrangère. Leur magie, leur croyance, leur imaginaire et leurs rêves ne se déploient plus sur nos existences. La technologie et la science nous ont fait prendre d'autres chemins. Notre monde se serait-il désenchanté ? Il existe ? Aujourd'hui encore, certaines expériences dans lesquelles on peut se sentir envoûté, les expériences sensorielles non ordinaires. Ces pratiques peuvent prendre de nombreuses formes, travers différents processus, et amènent l'individu à vivre des moments extraordinaires. Ces expériences singulières ont été définies comme des expériences d'enchantement. La notion d'enchantement intéresse de nombreux domaines, notamment dans les sciences humaines et sociales. Arnaud Alloy et Véronique Servais sont tous deux anthropologues. Ils ont écrit un article en commun. Leurs sujets d'études respectifs ont des univers culturels extrêmement éloignés. Les rites de possession dans le camp d'Omblénago à Récif au Brésil pour Arnaud Alloy et les rencontres en mer avec des dauphins pour Véronique Servais. Le croisement de ces deux sujets paraît de premier abord improbable. Et pourtant, ils se sont rendus compte que leur expérience comportait de nombreuses similarités. Dans le camp d'Omblée-Nagou, comme dans les rencontres en mer, les personnes vivent ces expériences comme un enchantement. Cet enchantement, ils l'ont décrit comme une suspension ordinaire du monde. À partir de là, ils ont cherché à identifier les conditions nécessaires, mais non déterminantes, à l'expérience d'enchantement.
Au départ, on était vraiment sur l'expérience vécue, c'est-à-dire sur la phénoménologie de ce qui se passait dans ces deux situations.
Arnaud Allois.
Et très vite, en tant qu'anthropologue, on s'est dit aussi, mais quelles sont les conditions et les modalités de cette rencontre ? Parce que d'une part, il y avait la rencontre en mer avec des dauphins. Et d'autre part, il y avait la rencontre lors de rituels publics, dans des rites qu'on appelle de possession en anthropologie, donc des rites qui vont cultiver ce phénomène de transe de possession. Il y avait une rencontre entre des divinités africaines, qu'on appelle orisha, et des personnes. Et en gros, il y avait des rituels, des dispositifs qui allaient venir faciliter cette rencontre. et ces dispositifs facilitateurs, on les a appelés les dispositifs d'enchantement.
Un dispositif d'enchantement est un espace au sein duquel s'élabore un imaginaire. et des dispositions quant à une expérience singulière, en l'occurrence une expérience d'enchantement. Même fortement désirée, l'expérience d'enchantement reste incertaine. Elle est soumise à de nombreux aléas. C'est donc sur les trajectoires d'apprentissage qu'ils ont porté leurs intérêts. Ils ont distingué trois étapes dans la trajectoire d'apprentissage propre au dispositif d'enchantement.
On a discerné dans les deux cas trois étapes qui sont bien distinguées. Il y a d'abord l'étape de mise en condition ou de préparation, qui pour nous est très importante parce qu'elle va conditionner l'état d'esprit dans lequel est placée la personne ou les personnes de manière à optimiser ou faciliter la survenue de l'expérience d'enchantement. Ensuite, il y a l'expérience en soi, c'est-à-dire l'expérience située. l'expérience vécue de l'enchantement, et ensuite sa validation sociale. Et pour nous, ces trois étapes font partie de l'expérience d'enchantement. Donc on a essayé de ne pas se restreindre à l'expérience vécue in situ. en situation, mais de bien montrer que justement le dispositif embrassait ces trois étapes.
Les études d'Arnaud Alloy portent sur les rituels d'initiation et l'apprentissage religieux dans le camp d'Omblénago de Récif au Brésil. Il a lui-même suivi ce rite initiatique. Le camp d'Omblénago est une religion afro-brésilienne. C'est un culte initiatique d'origine Yoruba, un peuple originaire d'Afrique de l'Ouest.
Oh,
La possession, manifestation du divin, est un des quatre piliers de la liturgie du camp d'Omblé. Elle est à la fois une expérience incarnée et un événement ostentatoire hautement conventionnel. La possession est l'élection de l'individu par la divinité. Pour l'initié, elle est le signe d'une proximité à la fois relationnelle et affective avec son orisha. Les orishas sont des divinités assimilées aux éléments de la nature, qui sont perçues comme des êtres enchantés. C'est à travers ce culte de possession qu'Arnaud Alloy va nous décrire les trois étapes du dispositif d'enchantement.
Dans la première étape, on a distingué deux éléments très importants. Le premier, c'est ce qu'on appelait le déverrouillage de l'imagination, c'est-à-dire que les individus vont s'informer. Parfois c'est par immersion. Si vous naissez dans un quartier où il y a des rites de possession, s'il y a des églises évangélistes, vous allez être enculturé ou socialisé naturellement par votre participation, par le fait que vous vivez dans le quartier. Dans les religions afro-brésiliennes, c'est quoi un orisha ? Comment il se manifeste ? C'est quoi un bain qu'on appelle amassi, un bain de purification ? C'est quoi un bori, c'est-à-dire un rituel ? au cours duquel on va nourrir la tête, on va la fortifier, on va recevoir la divinité. Donc tout cela c'est naturel pour ces personnes dans la mesure où elles fréquentent ces cultes. Et donc ce déverrouillage de l'imagination, il se fait par la fréquentation.
Le déverrouillage de l'imagination est une étape centrale dans le dispositif d'enchantement. Elle est primordiale, mais sa forme n'est pas figée. Elle peut se faire de différentes manières, selon l'expérience d'enchantement, Et selon la personne qui y participe, dans les rencontres dauphins, par exemple, elle se fera d'une toute autre façon.
Pour les rencontres en mer avec les dauphins, c'est des individus qui vont beaucoup surfer sur Internet. Ils vont aller sur les sites où il y a des centaines, voire des milliers de témoignages de gens qui vont rendre compte de leur expérience d'expérience dauphin ou de rencontre dauphin. Ils vont également s'informer auprès de groupes Facebook, ils vont fréquenter des personnes qui sont déjà parties, etc. Et donc le déverrouillage de l'imagination pour nous, il est essentiel parce qu'il va susciter toute une série d'attentes à l'égard, enfin, à cet expérience. Un deuxième point très important pour nous, c'est ce qu'on a appelé l'éducation de l'attention. C'est-à-dire que dans cette éducation de l'attention, on va amener la personne, on va l'encourager à prêter attention à certains phénomènes plutôt qu'à d'autres. Et donc cette éducation de l'attention, elle peut être soit sollicitée, je veux dire, par l'organisation ou l'aménagement même du dispositif rituel en l'occurrence, ou bien par l'environnement naturel, qui est le fait que l'individu soit en immersion. Je me souviens de ma première irradiation, c'est-à-dire la première fois où j'ai ressenti ce que j'ai appris à interpréter comme la présence de Ausha lors d'une cérémonie privée qu'on appelle bain de feuilles ou amassie. Et en fait, il y avait une jeune fille dont on était en train de laver sa tête. de laver son corps avec toute une série de plantes qui avaient été cueillies en forêt et qui correspondent à sa divinité. Or, il se trouve que sa divinité était la même que la mienne, qu'on appelle Odeh ou Ausha, qui est la divinité de la chasse. Et dans le répertoire de chant de ce rituel qui dure plus ou moins deux heures, toute la première partie, on chante pour les plantes, on chante pour les feuilles. Et c'est très monotone, c'est très monocorde, il ne se passe pas grand-chose, mais on remercie chacune des feuilles et d'une certaine manière on la sacrifie, dans la mesure où on la tranche pour faire partie du bain, etc. Et à un moment donné, on bascule du répertoire des plantes vers le répertoire de la divinité. Là, il y a vraiment un regain émotionnel. Il y a une intensité émotionnelle et affective très forte. Et à ce moment-là, moi, je suis parcouru par un énorme frisson et tous mes poils se hérissent. Il y avait une vieille dame, vieille dame initiée depuis 30-40 ans, qui était assise à côté de moi. Elle pose tranquillement sa main sur la mienne et elle me dit « Hum, Marno, c'est pour bientôt, hein ? C'est pour bientôt. » Et par là, elle me signifie que ce qui m'arrive, que moi, ce que je pense avoir d'abord interprété comme un... un frisson de l'ordre d'émotion, elle me signifiait qu'en vérité, ce frisson était un signe avant-coureur du rapprochement de ma divinité. Et de cette manière, elle a éduqué mon attention et elle a, j'ai envie de dire, déverrouillé mon imaginaire vis-à-vis de « Ah, ok, c'est comme ça que se manifestent les divinités. » pour signifier justement qu'ils sont en train d'agir, c'est le mot qu'ils utilisent, actuar sur le corps de leurs initiés.
Le déverrouillage de l'imagination et l'éducation de l'attention ont une importance capitale. Elles permettent au novice de faire travailler son imaginaire et d'éveiller sa perception afin de le préparer pour la deuxième étape, l'expérience vécue. Quand on blé nago, les rituels se déroulent dans le terreiro, lieu de coexistence entre les dieux et les hommes. C'est un espace sacré, organisé et rempli de symboliques. On exige du participant une mise en condition spécifique pour y accéder. Tous ces éléments préparent l'individu à l'événement rituel. Ils le mettent également dans un état propice à ressentir une singularité émotionnelle. Et dans le cas du candomblé, pour la trance.
Dans cette deuxième étape, la personne est amenée à prêter attention. à certaines saillances perceptives. Par exemple, on sait que la divinité va se rapprocher. En portugais, on va dire « se rapprocher » . Elle va se rapprocher. Mais comment sait-on qu'elle se rapproche ? Parce qu'elle est invisible. En fait, on le sait par des sensations et des intensités affectives tout à fait spécifiques. Par exemple, les gens vont beaucoup parler de frissons, de frissons très intenses. Et donc il y a cette intensité affective qui nous prend au corps, avec en plus de ça, parfois des étourdissements, on a la tête qui commence à tourner, on a des picotements dans l'extrémité des membres, on a des bouffées de chaleur, ou bien on est investi d'une énergie dont on ne sait que faire, etc.
Les objets, les couleurs, les sons et les odeurs sont une langue spécifique à chaque rituel. Il plonge en immersion l'individu dans un environnement sensoriel aménagé. Ses objets, ses sons ou ses odeurs suggèrent à l'initié un mode d'usage ou une pratique spécifique. Arnaud Allois et Véronique Servais ont appelé ça des attracteurs perceptuels. Cette caractéristique de potentialité d'un objet ou d'un environnement se définit également sous le terme d'affordance.
Dans nos environnements, on a des affordances un peu partout. Et ce qui est intéressant avec le concept d'affordance, c'est que... Les affordances s'adressent directement à notre système perceptif. On n'est pas obligé de passer par la compréhension, la cognition, ce système de haut niveau, comme on dit. Et donc, dans un environnement rituel, il y a à la fois les affordances propres aux objets, mais également les affordances propres aux odeurs. qui vont induire chez les personnes certaines actions, qui vont mobiliser certains affects. Mais il y a également ce que Laurence Kaufmann et Fabrice Clément appellent les affordances sociales, c'est-à-dire les affordances propres aux expressions corporelles, expressions faciales des personnes autour de nous, qui vont également nous inviter à nous comporter d'une certaine manière. Et donc, ils vont réagir, par exemple, au rapprochement de la divinité qui va nous encourager ou au contraire, va nous inviter à... nous calmer ou à freiner ce qui se joue à ce moment-là parce qu'il n'est pas approprié que la divinité se manifeste. Et donc, ce paysage sensoriel avec ses saillances perceptives, pour nous, est vraiment central dans la manière dont l'individu va vivre son expérience d'enchantement. Le deuxième point de la rencontre en situation, c'est aussi les uncanny feelings. On pourrait traduire ça comme émotions, ressentis ou sentiments d'étrangeté. Et les uncanny feelings, ce sont donc des ressentis, mais bizarres. On a tous des frissons. Mais on n'a pas des frissons qui ne partent pas. On a tous des picotements, des étourdissements, mais on n'a pas à la fois des frissons qui ne partent pas, des étourdissements et des picotements. Et donc, c'est vraiment cette configuration particulière qui donne à ces expériences une saillance très forte pour les individus, dans la mesure où seuls ces dispositifs leur permettent de vivre ce type. d'expérience. Et que ce soit donc un environnement naturel comme les rencontres en mer avec les dauphins ou des dispositifs aménagés, et j'ai envie de dire sélectionnés de génération en génération pour devenir particulièrement efficaces, c'est-à-dire optimiser, j'ai envie de dire, les chances qu'il y ait effectivement tranches de possession. En fait, ces rites sont tellement puissants qu'une toute petite suggestibilité, c'est-à-dire une faible sensibilité à ce qui se joue, souvent s'avère suffisante pour qu'il se passe quelque chose. Et ça, c'est une définition que je reprends à Rachel Brahi, justement, une sociologue de Liège, où elle dit qu'une définition minimaliste de l'enchantement, lorsque les personnes en parlent, c'est ils vont dire, en fait, il s'est passé quelque chose. Et souvent, c'est très difficile de dire ce qui s'est passé, parce qu'on n'a pas les termes, parce que souvent, ce sont des choses, c'est cette suspension non ordinaire de la perception du monde. Et donc, le non ordinaire, on n'a pas l'habitude d'en parler.
Ces expériences extraordinaires laissent dans un premier temps sans voix, mais l'envie de l'initié de partager ce qui lui est arrivé est souvent immense. C'est le moment de la troisième étape, le partage social. Ces expériences personnelles vécues viennent créer de nouveaux récits. Ces nouvelles histoires se joignent à la myriade déjà existante. participent à leur tour à enrichir l'imaginaire.
L'étape 3, c'est-à-dire l'évaluation sociale, c'est déjà aussi un peu l'étape 1. C'est le serpent qui se mange la queue, c'est-à-dire qu'une personne qui aura vécu cette expérience ou qui aura traversé ce dispositif d'enchantement va en rendre compte et va contribuer à nourrir l'imaginaire et va contribuer à éduquer l'attention sur ce qui est pertinent de retenir de cette expérience. parmi ses pairs, P-A-I-R-S. Et de fait, parfois, ça se fait au sein de la communauté même. Et souvent, dans les communautés comme celle que j'ai étudiée au Brésil, on partage relativement peu, parce qu'il n'y a pas besoin. À nouveau, parce que ce phénomène est une évidence. Mais dans les communautés de rencontres ou d'expériences dauphins, les gens vont beaucoup partager. Parce que c'est... à travers ce partage qu'ils vont d'une certaine manière chercher à légitimer leur expérience. Le fait qu'ils ne sont pas tous seuls mais qu'il y a des centaines d'autres individus qui ont vécu des choses très proches est perçu comme une preuve d'une certaine manière que ce qu'ils ont vécu est bien réel. Et donc de fait, ce partage au sein de communautés épistémiques comme on dit, c'est-à-dire de communautés de connaissances, s'avère essentiel pour des expériences Si on a tous ces éléments rassemblés, donc déverrouillage de l'imagination, si on a éducation de l'attention avant, si on a ces affordances ou attracteurs perceptuels, si on a cette forme d'opacité ontologique de ces êtres qu'on ne sait pas trop ce qu'ils sont, si on a ces expériences corporelles un peu étranges, Si on a tout ça rassemblé, il y a de fortes chances qu'on ait affaire à une expérience d'enchantement si et seulement si l'individu est engagé dans une relation de confiance à l'égard de son environnement. Et ça, c'est vraiment la qualité relationnelle constitutive pour nous. Et je dis ça à la suite du jeune sociologue belge Emmanuel Belin. Il dit, à minima, pour qu'il y ait dispositif d'enchantement, il faut qu'il y ait confiance ordinaire dans le monde. Et c'est cette confiance ordinaire dans le monde qui permet à ces expériences extraordinaires d'avoir lieu. C'est-à-dire, il faut pouvoir s'en remettre à ce qui se passe. Et pouvoir s'en remettre, c'est-à-dire lâcher prise, comme on dirait un peu vulgairement, il faut faire confiance à ses initiateurs. Et donc, cette confiance ordinaire dans le monde, pour nous, est vraiment ce qui permet à l'expérience d'enchantement d'avoir lieu.
Ces expériences d'enchantement s'appuient sur un vécu émotionnel particulièrement intense et non ordinaire. C'est en grande partie ce qui les rend remarquables. Et la seule manière de percevoir leur caractère remarquable est d'en faire l'expérience personnelle. Et pour ça...
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