- Speaker #0
J'explore tous les chemins qui y conduisent. Je vais à la rencontre de personnes qui ont eu une expérience du sacré, qui se manifestent sous une multitude de formes, rites, mythes, symboles, hommes, animaux, plantes. Je vais les interroger sur ce moment de bascule où tout a changé, intérieurement et extérieurement. Edgar, bonjour. A ma surprise et à mon plaisir, tu as souhaité toi-même revenir sur le sacré que nous avions abordé ensemble pour ce qui était de l'épisode inaugural du podcast Sacré Tula. Le premier manque que tu as éprouvé est la question du politique. Ce lieu déchiré pendant des siècles entre la revendication sacrée d'un ordre transcendant et la revendication inverse et profane d'une libération de l'homme par rapport à ses injonctions qui lui paraissent extérieures. Ton œuvre est entièrement traversée par le politique, les causes qu'il faut défendre selon toi et que tu choisis comme les plus représentatives de ce qui ferait le fond humain et doivent donc être défendues indépendamment de nos opinions profanes. Peux-tu élaborer sur les causes politiques essentielles qu'un devoir sacré nous interdirait d'abandonner ?
- Speaker #1
Eh bien, moi je dirais que la cause première est celle de l'humanité. Et c'est une cause qui est extrêmement concrète depuis ce processus que nous appelons la mondialisation. qui a rendu interdépendantes de plus en plus étroitement toutes les parties du monde. Et d'ailleurs, aujourd'hui même, le jour où je te parle, on voit qu'un microscopique virus a cet effet macroscopique de nous révéler que l'interdépendance, le lien qui existe entre l'Iran où le virus arrive, l'Italie, d'autres pays, ce petit virus nous montre la multidimensionnalité des relations qui existent entre tous les humains et le sort commun. qui les menacent. Donc, c'est un exemple quotidien, mais on aurait pu trouver d'autres à un autre moment. Alors, je pense, si tu veux, que la cause de l'humanité, qui pour la première fois a un destin commun, ce n'est pas seulement l'interdépendance, c'est aussi le fait que cette terre que nous habitons est menacée par... Nos activités économico-techniques, qu'elles aient dégradées par notre propre civilisation, qu'elles nous obligent donc à nous repenser que nous avons des périls communs gigantesques comme le péril des armes nucléaires et d'autres armes de destruction massive. Bref, ce destin commun de l'humanité, cette aventure de l'humanité qui suit un sort inconnu. et dans laquelle chacun d'entre nous est un minuscule virus ou corpuscule, je pense que c'est une cause sacrée, sacrée dans le sens où il faut éviter non seulement qu'elle court au désastre ou aux catastrophes, que nous-mêmes nous sommes... Chacun une partie, un moment éphémère de cette aventure gigantesque et inconnue dont nous ne savons pas pourquoi elle a commencé et où elle va. Elle porte en elle un mystère profond mais en même temps nous sentons que dans cette aventure il y a une sorte de lien inextricable entre les forces. d'amour, d'union, de fraternité et les forces de destruction, de mort, de cruauté, que le sens de nos vies c'est de vrai pour les forces d'Eros, de l'amour, et contre celles de destruction. Et donc, dans ce sens-là, moi je pense, je sens plutôt, c'est pas une pensée, c'est un sentiment, que la cause, cette cause de l'aventure humaine... du destin, de la communauté de destin humain, est une cause sacrée. Je dirais un peu plus amplement que la cause de la vie est sacrée. Alors évidemment on ne peut pas dire que c'est toutes les formes de vie qui doivent être protégées, puisque nous savons que des espèces se mangent les unes les autres, que ce n'est pas nous seulement qui consommons des animaux et des plantes, mais que les carnivores eux-mêmes se nourrissent, que les herbivores, etc. Donc la vie elle-même est ce lien inextricable entre ce que Héraclite appelait la discorde et la concorde. Voilà, c'est ça l'aventure de la vie et peut-être même de l'univers. Et donc à ce moment-là, on peut dire que cette chose prend un caractère sacré dans le même sens que j'ai dit pour l'aventure de la vie, c'est-à-dire... Dépendre la vie dans ce qu'elle a de plus beau, de meilleur, de ce qu'elle nous donne. Et en même temps, savoir que la nature n'est pas seulement notre mère, mais en même temps une marâtre. Il y a deux aspects toujours présents, le négatif et le positif. Et peut-être aussi l'histoire de l'univers portant lui un mystère, mais nous donne un frisson sacré. La contemplation de la nuit étoilée. Au-delà même de ces étoiles, puisque nous savons qu'au-delà de ces étoiles, il y a d'autres étoiles qui sont invisibles, qui sont à des millions d'années-lumière, qu'il y a tout aussi une aventure qui a commencé et dont ne sait pas le sens aussi, le mystère qui comporte sa part de sacré. Voilà pour cette première question.
- Speaker #0
Tu m'as dit hors micro que le sacré... Tu ne savais pas le définir, mais qu'il fallait tourner autour, car la notion traverse nécessairement chaque personne toute entière avec ses singularités. Pourtant, fort de ton expérience, pourrais-tu donner un conseil, une suggestion, à tous ceux, très nombreux, qui sentent obscurément que le sacré est très important pour eux, mais qui se sentent mal à l'aise chaque fois qu'ils abordent avec ces notions imparfaites que nous ont léguées les prophètes et les philosophes sur la mort, l'universel et le singulier ? Quel rapport suffisamment complexe au sacré, selon ta méthode, pourrais-tu leur proposer, afin qu'ils puissent respirer davantage à l'intérieur de cette grande question ?
- Speaker #1
Je ne peux pas proposer une méthode directe. Ce que je dirais, c'est que si chacun cultive en lui la qualité poétique de la vie, et la qualité poétique de la vie, c'est ce qu'il nous donne... un sentiment de communion, d'admiration, je dirais de transe qui nous conduit presque à l'extase, que je pense qu'à ce moment-là, on peut cultiver. Le sentiment de sacré peut jaillir dans l'extrême de l'émotion poétique. que l'on ressent. Oui, je voudrais ajouter que, pour parler de l'extase, d'après, disons, des études sur le cerveau, il semble que des états extatiques, il y a deux types d'états extatiques, il y a l'étage, disons, de sérénité absolue. Et les tâches presque intenses, presque convulsives. Il y a l'intense, disons, du bouddhiste qui est dans le calme absolu, dans le silence. dans la méditation sereine, et par exemple l'exclase de cette mystique qui était dans sa relation intense avec Jésus, ne sais pas, Thérèse, Davila ou d'autres. Donc, alors... Alors ce qui est intéressant, c'est que du point de vue, paraît-il, cérébral, qu'est-ce que c'est ? C'est que nous avons des centres cérébraux qui sans cesse maintiennent la séparation. entre nous et le monde, entre nous et les autres. Et que dans ces états extatiques, qu'on peut dire aussi bien presque un état d'extase amoureuse, il y a une inhibition de ces centres qui font la séparation et nous avons le sentiment qu'à ce moment-là, nous communions totalement, nous nous perdons. dans l'autre, dans le tout, dans ce qui fait notre adoration, et nous nous perdons tout en nous trouvant, en nous découvrant. Et donc, je pense que là aussi, il y a un élément où le sacré apparaît, c'est ce moment, justement, où nous ne nous sentons plus enfermés. dans son moi, dans son je isolé, et où on sent justement cette ouverture presque infinie ou du moins définie. Alors ça, c'est un point capital. Le deuxième point, c'est que je pense qu'il faut respecter le sacré des autres. Alors c'est quelque chose de, à la limite, facile et difficile. C'est facile parce que quand quelqu'un croit en un dieu, en un rite, qui pour lui est sacré, blasphémer, ridiculiser ceci est une offense, on essaye d'éviter. Mais en même temps, moi-même qui suis un laïc, qui suis quelqu'un dans un pays où la liberté de penser... Et passer à travers les blasphèmes, disons. Je comprends que les possesseurs de sacrés ne veuillent pas supprimer physiquement celui qui a blasphémé, comme ça s'est passé pour les gens de Charlie Hebdo, ou comme des ayatollahs ont voulu le faire pour Salman Rushdie. Donc, il faut respecter le sacré tout en respectant la liberté de blasphémer. C'est une tâche. difficile et à chaque fois il faut prendre une décision.
- Speaker #0
Edgar, le politique, et aussi Edgar, l'individu, très sensible à la poésie. Tu m'en as montré quelques exemples qui disent la mort, la précarité et la richesse de l'éphémère. Est-ce qu'un être humain peut trouver une façon d'être assez universelle pour devenir éternel ? Ou est-il condamné ? purement et simplement à s'anéantir, à peine préservé quelque temps dans la mémoire de ceux qui l'ont aimé.
- Speaker #1
Je ne sais rien sur cette question, mais j'ai un sentiment. Par exemple, je pense à l'argument qui peut nous dire que quelque chose en nous subsiste après la décomposition physique du corps. Qu'on peut appeler l'âme ou l'esprit. D'ailleurs, le mot âme et esprit, ce sont deux faces, une même réalité. Je dirais presque que l'esprit a les faces masculines et l'âme a la face féminine, enfin, sensibilité, disons. Alors, par rapport à ceux qui disent que l'âme ou l'esprit... effectivement peut survivre à la décomposition du corps, moi je me dis, mais c'est quand même curieux, parce que d'où viennent-ils ? S'ils viennent, s'ils eux-mêmes sont nés à partir d'un certain moment ? Au bout de quelques mois de gestation, un embryon se forme, etc. Et finalement, quand on accède au jour, on commence à avoir une âme et un esprit, avec le langage, avec tout ça. Alors la seule réponse à ça serait de la mettre en psychose, c'est-à-dire qu'une âme antérieure renaît en nous. Mais moi je n'y crois pas du tout parce que je vis dans un monde... occidentale où cette idée n'a jamais pris corps alors que dans le monde de l'inde asiatique c'est une idée fondamentale qui est bon donc je n'arrive pas à croire que c'est qu'il y a une survie ou une autre vie de l'âme ou de l'esprit. Là aussi, il y a un autre argument qui m'est donné par mon ami ami Jean-Pierre Petit, dont je parlais l'autre jour ici même, qui dit que l'univers est composé de deux univers jumeaux indissolubles, l'un qui est plutôt matériel et l'autre qui est plutôt immatériel, et que dans le fond, ces deux univers sont intimement imbriqués, et que donc ce serait tout à fait normal que... La décomposition de corps ne s'accompagne pas à la décomposition de l'esprit. Et alors je reviens toujours à mon argument en disant mais cet esprit, il est né de rien, il s'est formé à travers un processus. Et là encore, la seule réponse, c'est la méta-psychotope. Je reste extrêmement, je dis sceptique, agnostique, je ne peux pas répondre à cette question. Je reste penser que le problème de la mort contient son mystère. C'est-à-dire, c'est pas seulement de dire, voilà, c'est fini, il n'y a plus rien, ça se décompose ou ça passe au crématoire. Bien entendu, je pense qu'il y a une forme de survie aliénée dans la mémoire de ceux qui vous aiment et qui continuent à vivre. dans la mémoire de ceux qui ont lu vos œuvres et qui connaissent, et qui, à travers ces œuvres, vous donnent aussi une continuité. Mais je ne pense pas que là aussi ce soit une immortalité, parce que les gens qui vous aiment eux-mêmes sont mortels, et que même l'humanité, à mon avis, elle est mortelle.
- Speaker #0
Maintenant Edgar, la question traditionnelle du podcast Sacré es-tu là ? Que souhaiterais-tu rendre sacré ?
- Speaker #1
Je voudrais pouvoir rendre sacré le plus grand nombre de moments de ma vie.
- Speaker #0
Retrouvez-moi un jeudi sur deux pour entendre parler des gens de tout horizon. J'imaginais ces podcasts en réaction contre les préjugés véhiculés par les sectaires, les douaniers des spécialités, les fragmentateurs de multiples scènes en France et partout ailleurs. Après avoir commenté ce podcast et laissé une appréciation, je vous invite à éteindre votre smartphone pour aller à la rencontre du sacré.