Speaker #1Bienvenue dans Séance. Je suis Hanny, et ici le principe est simple. A chaque épisode, un film et une question que l'on va se poser. Dans Séance, je pars du principe qu'un film ne s'arrête pas au générique de fin. Parce qu'ici, on ne vient pas seulement découvrir des films, on vient les réouvrir. Cet épisode contient des spoilers majeurs sur le film, y compris sa fin. Alors si tu n'as pas vu le film et que tu veux le découvrir intact, regarde-le d'abord, puis reviens ici. Parce qu'à partir de maintenant, on entre vraiment dans le labyrinthe. Pour ce premier épisode, je voulais commencer avec un film qui m'a marqué comme peu de films m'ont marqué. Un film froid, lourd, inconfortable. De Denis Villeneuve, sorti en 2013, ce film, c'est Prisonners. Nous sommes en Pennsylvanie, en novembre, jour de Thanksgiving. Deux familles passent la journée ensemble, les Dover et les Birch. Un repas tranquille, les enfants jouent, les adultes discutent, rien d'extraordinaire. Jusqu'au moment où deux petites filles, Anna et Joy, sortent dehors et ne reviennent pas. Très vite, la police arrête un suspect, Alex Jones. Un jeune homme étrange, fragile, presque absent, qui traînait dans le quartier avec une vieille caravane. L'inspecteur Locky l'interroge, mais il n'a pas assez de preuves. Donc Alex est relâché. Et pour quelle heure d'hiver le père d'Anna, une des petites... petite fille, c'est impossible à accepter. Keller, joué par Hugh Jackman, c'est un père dur, survivaliste, le genre d'homme qui pense qu'un père doit toujours protéger sa famille. Mais là, il ne contrôle rien. Sa fille a disparu, le suspect est libre, la police lui demande d'attendre. Et pour lui, attendre, c'est déjà abandonner. Alors Keller fait ce qu'il pense devoir faire, parce qu'il est légal, ce qu'il pense devoir faire. Il kidnappe Alex, l'enferme dans un immeuble abandonné et le torture pour lui faire dire où sont les fillettes. Pendant ce temps, l'inspecteur Loki continue l'enquête. Lui, il suit les règles, il cherche, il recoupe, mais tout devient de plus en plus étrange. Des labyrinthes, des fausses pistes, des choses qui ne collent pas, et le film te met dans une position horrible. Au début, tu veux croire que Keller a raison, tu veux croire qu'Alex sait quelque chose. Puis une idée arrive. Et si Keller se trompait ? La vérité, c'est qu'Alex n'était pas le monstre. Alex était une victime. Le vrai danger, c'est Holly Jones, sa tante adoptive. Une femme calme, polie, presque banale. Elle et son mari ont perdu leur enfant des années plus tôt. Et cette douleur, ils l'ont transformée en guerre contre Dieu. Ils ont enlevé des enfants pour briser d'autres parents. Comme ils ont enlevé Alex quand il était petit. Ils voulaient... dépossédés de leur foi, les parents, leur espoir, leur humanité. Et là, tout change, parce que Keller pensait torturer le coupable. En réalité, il torturait quelqu'un que le même mal avait déjà détruit. À la fin, Keller comprend qu'Oli est impliqué. Il va chez elle, mais elle le piège. Elle les tire dessus, puis l'enferme dans une fosse cachée dans son jardin. Une prison sous terre. Pendant ce temps, Loki retrouve Anna. Elle est vivante mais droguée. Il tue Oli, puis fonce à l'hôpital avec la petite. Anna est sauvée. Mais quelle heure lui a disparu ? Et dans la dernière scène, Loki revient chez Oli. La police fouille partout. L'affaire semble terminée. Et là, il entend quelque chose. Un sifflement. Très léger. C'est Keller, coincé sous terre, qui souffle dans le sifflet rouge. Loki s'arrête. Il écoute. Et le film coupe. Pas de retrouvailles, pas de soulagement, pas de réponse confortable. Juste ce son. L'enquête est résolue, oui, mais rien n'est réparé. Anna est sauvée, Alex est détruit, Keller est devenu ce qu'il détestait. La vérité est sortie, mais personne ne sort vraiment indemne du labyrinthe. Avant d'être un film de Denis Villeneuve, Prisoners, c'est d'abord un scénario d'Aaron Guzikowski. Et ce qui est intéressant, c'est que le film ne repose pas seulement sur un twist ou sur une révélation finale. Dès l'écriture, tout est construit comme un piège moral. Chaque piste donne l'impression d'ouvrir une porte. Mais derrière cette porte, il y a souvent un autre couloir, une autre impasse, un autre doute. Même la structure du récit ressemble à un labyrinthe. Et ce n'est pas un hasard si le symbole du labyrinthe revient dans le film. Prisonners n'est pas juste une enquête où il faut trouver une sortie. C'est une enquête où chaque personnage s'enfonce dans sa propre prison. Keller croit avancer vers la vérité, mais il s'enferme dans sa rage. Loki croit poursuivre des indices, mais il se retrouve piégé par les fausses pistes. Les familles veulent survivre à l'attente, mais elles se retrouvent enfermées dans la culpabilité, dans le silence et dans la peur. Et nous, spectateurs, on pense regarder un thriller. Mais en réalité, on est nous aussi enfermés dans une question. Qu'est-ce qu'on aurait fait à leur place ? Ce qui est fou avec Prisonner, c'est que le film aurait pu être complètement différent. Avant d'arriver entre les mains de Denis Villeneuve, le projet a circulé pendant des années. Plusieurs noms ont été évoqués pour le rôle de Keller. On a eu Mark Wahlberg, Christian Bale, Michael Fassbender ou encore DiCaprio. Le film aurait pu prendre une toute autre direction. Imagine Prisonners avec DiCaprio à la place de Hugh Jackman. Ce serait probablement un bon film, mais ce ne serait pas du tout le même. Parce que Hugh Jackman apporte quelque chose de très particulier. Il a cette image d'homme fort, de héros, de père protecteur. Et justement, le film utilise cette image pour la détruire petit à petit. Au début, Keller donne l'impression de quelqu'un qui tient debout, quelqu'un qui contrôle, quelqu'un qui sait quoi faire. Et puis, plus le film avance, plus tu vois que cette force devient une prison. Il ne protège plus seulement sa famille, il s'enferme dans sa propre rage. Il devient prisonnier de son besoin d'agir, et c'est pour ça que Duke Jackman est aussi fort dans ce rôle. On ne regarde pas un monstre, on regarde un homme ordinaire qui pense faire ce qu'il faut, jusqu'au moment où il n'arrive plus à voir qu'il est en train de devenir autre chose. Il faut aussi qu'on parle de l'image, parce que Prisoners, visuellement, c'est un film qui t'enferme avant même que Keller enferme Alex dans la salle de bain. A la photographie, c'est Roger Dickens. Et Dickens, c'est pas juste un bon chef opérateur. C'est l'un des grands directeurs photo de ces dernières années. Il a travaillé avec les frères Cohen ou encore Sam Mendes. Et pour Prisoners, il a même été nommé à l'Oscar de la meilleure photographie. Et quand tu regardes le film, tu comprends pourquoi. Tout semble froid, mouillé, gris, presque malade. Les maisons ont l'air normales, mais jamais rassurantes. Les rues sont ouvertes, mais elles donnent l'impression d'être sans issue. Même dehors, tu as l'impression d'être coincé. Et c'est ça qui est très fort. L'image raconte déjà le titre. Tout le monde est prisonnier du cadre. Il y a très peu de chaleur dans ce film. Même les intérieurs familiaux, qui devraient être des refuges, deviennent lourds, sombres, étouffants, comme par exemple l'intérieur de Sheoli et Alex avec ses tapisseries horribles aux airs démoniaques. La musique aussi, elle joue un rôle énorme. Elle est de Johan Johansson, un compositeur islandais qui retravaillera ensuite avec Denis Villeneuve sur Sicario ou Arrival. Et ce qui est très fort chez lui, c'est qu'il ne compose pas une musique qui vient simplement te dire quoi ressentir. Il ne fait pas une musique qui te dit « là faut que tu sois triste » ou « là faut que t'aies peur » . Non, il crée plutôt une tension, une pression, un poids. Et dans Prisoners, la musique ne cherche pas à rendre les scènes plus belles. Elle les rend plus lourdes. Elle donne l'impression que le film respire mal. mal et c'est exactement ce qu'on ressent, on respire mal, parce qu'il n'y a presque jamais de relâchement. Même les scènes calmes semblent annoncer quelque chose de terrible. La musique ne vient pas soulager l'attention, elle l'installe, elle la laisse dans la pièce et te laisse seul avec. Il y a aussi cette scène interrogatoire avec le marteau dans la salle de bain. Le réalisateur aurait tellement poussé Hugh Jackman dans ses retranchements qu'il a improvisé en brisant Lévi à coups de marteau. Paul Dano, qui interprète Alex, s'est écroulé de peur, mais de peur réelle, et Villeneuve l'a gardé dans le montage final. Prisonners est aujourd'hui cité souvent comme l'un des grands thrillers des années 2010, et à juste titre selon moi. Pourtant, aux Oscars... Le film n'a reçu qu'une seule nomination, celle de la photographie. Et quelque part, ça dit quelque chose du film. C'est un film qui ne cherche pas vraiment à plaire. Il cherche à rester. Et parfois, ce sont ces films-là qui marquent le plus. Parlons désormais du message du film. Ta fille a disparu. La police a relâché le suspect. T'es persuadé qu'il sait quelque chose. Qu'est-ce que tu fais ? C'est ça la vraie question de Prisoners. Pas qui a enlevé les enfants, pas seulement est-ce que Keller va les retrouver, mais plutôt qu'est-ce qu'un homme peut devenir quand il pense que la loi ne suffit plus. Est-ce qu'on peut faire quelque chose d'inhumain pour une raison profondément humaine ? Keller Dover n'est pas présenté ici comme un psychopathe. C'est ça qui rend le film aussi inconfortable. C'est un bon père de famille, quelqu'un qui pense sincèrement que son rôle, c'est de protéger les siens. Et dans une situation normale, on pourrait presque admirer ça. Mais Prisonners prend cette qualité, le besoin de protéger, et la pousse jusqu'à son point de rupture. Parce que quand le système le lâche, Keller ne se dit pas « je vais attendre » , il se dit « je vais agir » . Son raisonnement n'est pas complètement incompréhensible. Il a tort, mais on comprend pourquoi il a tort. Et parfois, c'est plus dérangeant que de regarder un personnage simplement mauvais. Les neufs ne filment jamais Keller comme un héros. Il n'y a jamais de musique triomphante quand il frappe Alex. Il n'y a pas de mise en scène qui dit « Regardez, il fait ce qu'il faut ! » Il n'y a pas de soulagement. Il y a juste un homme qui détruit un autre homme en pensant sauver son enfant. Et en face de lui, il y a Loki. L'inspecteur Loki, lui, il représente la loi, la procédure, l'enquête, la patience, le cadre. Mais le film est intelligent, parce qu'il ne fait pas de Loki un super-fic parfait. Il avance, oui, mais il avance lentement, il rate des choses, il doute, il s'énerve, il est parfois dépassé. Et pour quelle heure cette lenteur est insupportable ? Parce que pour un parent, chaque minute sans réponse ressemble à une condamnation. D'un côté tu as Loki qui avance avec la loi et de l'autre tu as Keller qui avance avec sa rage. Prisonneur ne te demande pas d'approuver la violence, il te demande si, dans certaines circonstances, tu pourrais être tenté de la justifier. Parce que la violence de Keller ne vient pas d'un désir de faire de mal, elle vient d'un amour déformé par la peur. Il aime sa fille, il veut la sauver, il refuse l'impuissance. Mais à force de refuser l'impuissance, il devient capable de l'impensable. Tous les personnages sont prisonniers de quelque chose ici. Les enfants déjà, mais aussi Keller dans son rôle de père protecteur. Loki, lui, est enfermé dans la procédure. Grace, la mère d'Anna, est enfermée dans son lit, dans ses médicaments, dans l'attente, dans l'absence. Franklin et Nancy Birch sont enfermés dans leur culpabilité. Et Alex, lui, il est enfermé deux fois. Physiquement, déjà, par Keller, mais également mentalement, émotionnellement, dans son incapacité à dire clairement ce qu'il sait, ce qu'il a vécu ou ce qu'il comprend. Dans beaucoup de thrillers, l'enquête sert à remettre de l'ordre. Quelqu'un disparaît, quelqu'un enquête, la vérité finit par sortir. Et le monde retrouve une forme de logique. Prisonners fait presque l'inverse. Plus l'enquête avance, plus le monde paraît malade. Plus on découvre des choses, moins on se sent rassuré. Et c'est pour ça qu'on peut rapprocher le film de Mystic River ou de Zodiac encore. Ce sont des thrillers où la vérité ne répare pas tout. Dans Mystic River, le traumatisme détruit les personnages bien avant que la vérité arrive. Dans Zodiac, l'enquête devient une obsession, quelque chose qui avale la vie de ceux qui cherchent. Et ici, c'est pareil. La vérité existe, oui. Mais la question, c'est dans quel état les personnages seront quand ils l'atteindront. On ne cesse de penser à l'état dans lequel cette histoire va laisser les personnages. Prisonners ne te donne pas le plaisir simple du polar résolu. Ils te laissent avec les ruines morales de l'enquête. Il n'y a pas de réponse confortable, et c'est pour ça que ce film reste. Parce qu'il ne te donne pas une simple réponse. Il ne te dit pas seulement se faire justice soi-même c'est mal. Il ne dit pas non plus fais confiance à la justice, parce que le film montre très bien les limites, les lenteurs ou les failles du système. Il te laisse avec une tension, une tension entre ce qui est juste et ce qui est légal. Entre l'image qu'on a de soi et la personne qu'on pourrait devenir dans le pire moment de notre vie. Et c'est pour ça que ce film m'a autant marqué. Est-ce que le contrôle que je pense avoir sur moi-même existe vraiment ? Ou est-ce qu'il n'a jamais simplement été testé ? C'est facile de dire qu'on respecte les règles quand elles semblent fonctionner. Mais Prisonners te demande autre chose. Il te demande, et si les règles échouent au pire moment possible ? Et si la personne que tu aimes le plus au monde disparaît ? Et si tu as devant toi quelqu'un que tu crois coupable ? Est-ce que tu restes la personne que tu pensais être ? Ou est-ce que tu deviens quelqu'un d'autre en te racontant que tu n'as pas le choix ? C'est ça pour moi, le vrai sujet de ma vie. de prisonneurs. Pas le crime. Pas même la vengeance. L'excuse. Cette petite phrase intérieure qui peut justifier presque n'importe quoi. Je le fais pour une bonne raison. Et le film te regarde droit dans les yeux en te demandant, tu es sûr que cette phrase ne t'a jamais traversé l'esprit ? Si tu n'as pas vu Prisoners, regarde-le. Même si maintenant, oui, tu connais la fin. Parce que ce film ne repose pas uniquement sur ce qu'il cache, il repose sur ce qu'il te fait ressentir quand tu sais. C'est long, c'est froid, c'est dur par moments. Et même si tu l'as déjà vu, je pense qu'il mérite une deuxième fois. Pas seulement pour comprendre l'enquête, mais pour regarder quelle heure autrement. Et peut-être aussi pour te regarder toi-même autrement. Parce que la grande force de Prisonners, ce n'est pas de nous demander qui est coupable, c'est de nous demander ce qu'on serait capable de faire en se croyant innocent. La séance est terminée, merci de m'avoir écouté. On se retrouve une prochaine fois. Soyez sages, mais pas trop. La vie c'est comme une boîte de chocolat.