Speaker #2Bienvenue dans Séance, je suis Hanny, et dans cet épisode, nous allons parler d'un film dérangeant, profondément sombre. Sorti en 1995 de David Fincher, Seven. La première chose que Seven raconte, ce n'est pas une enquête. C'est une ville. Une ville sans nom, sans repère. Une ville qui pourrait être partout, justement parce qu'elle ressemble à un cauchemar ordinaire. Il pleut presque tout le temps. Les rues sont sales, les murs semblent fatigués, même la lumière paraît malade. Chez Fincher, cette ville n'est pas juste un décor, c'est un monde déjà contaminé, un endroit où le mal ne surgit pas, il est déjà là. Dans cette ville, il y a deux policiers, William Somerset, joué par Morgan Freeman, un inspecteur calme, intelligent, mais usé. Il est à quelques jours de la retraite. Il a vu bien trop de violence, trop longtemps, et il ne sait plus vraiment si ce monde mérite encore qu'on se batte pour lui. Et puis il y a David Mills, joué par Brad Pitt. Plus jeune, plus nerveux, plus sûr de lui. Il vient d'arriver avec sa femme Tracy. Il croit encore que le bien peut triompher, que les monstres peuvent être arrêtés. Et c'est précisément cette certitude que le film va détruire. Tout commence avec un corps, un homme obèse forcé à manger jusqu'à la mort. Sur le mur, un mot est écrit, gourmandise. Puis un autre, puis un autre. Très vite, Somerset comprend que le tueur ne choisit pas ses victimes au hasard. Il suit les sept péchés capitaux. La gourmandise, l'avarice, la paresse, la luxure, l'orgueil. Mais ce qui rend le meurtrier terrifiant, ce n'est pas seulement la violence de ses crimes. C'est leur logique. Il ne se voit pas comme un assassin. Il se voit comme un messager. Pour lui, chaque meurtre est une leçon, un serment, une façon de forcer le monde à regarder sa propre pourriture. Et puis, contre toute attente, l'assassin qui s'appelle John Doe rentre dans le commissariat. Couvert de sang, les mains levées, il se rend. Pendant un instant, on croit que l'enquête est terminée. Mais en réalité, c'est là que son vrai plan commence. John Doe propose de conduire Somerset et Mills jusqu'aux deux dernières victimes. Ils partent avec lui, seuls, vers le désert. C'est le seul endroit du film où la pluie disparaît. Le seul endroit où le soleil existe vraiment. Et pourtant, c'est la scène la plus sombre du film. Un camion arrive. Un collier livré. Somerset l'ouvre et son visage comprend avant nous. Dans la boîte, c'est la tête de Tracy, la femme de Mills qui était enceinte. John Doe avoue alors qu'il enviait la vie de Mills, son amour, son foyer, sa normalité. L'envie, c'était lui. Il ne reste plus qu'un dernier péché, la colère. Somerset supplie Mills de ne pas tirer, parce qu'il comprend que John Doe ne voulait pas simplement tuer, il voulait écrire une histoire. Et Mills est devenu la dernière page. Mills tire. John Doe meurt, le septième péché est accompli. Le tueur est mort, mais il a gagné. Parce que son plan s'est déroulé exactement comme il l'avait prévu. Et Seven ne se termine pas sur une victoire, mais sur le désespoir. David Fincher disait qu'il voulait faire un film en noir et blanc, en couleurs. Et quand tu regardes Seven, tu comprends exactement ce qu'il voulait dire. Les couleurs existent, mais elles semblent mortes. Les verts sont maladifs, les jaunes sont sales, les rouges ressemblent presque à du brun. Lorsqu'il fait jour, on a l'impression que le soleil est fatigué. Et puis cette pluie incessante, elle ne nettoie jamais la ville. Elle donne au contraire l'impression qu'elle devient chaque jour un peu plus sale. Fincher ne voulait pas simplement montrer une ville... où vivent des criminels. Il voulait montrer une ville où le mal est devenu le décor. Et sans qu'on s'en rende compte, on finit par trouver cet enfer presque normal. On parle assez peu de la musique de Seven, et pourtant elle est composée par Howard Shore, archi-connu aujourd'hui pour Le Seigneur des Anneaux. Des thèmes épiques, immenses, mais quelques années plus tôt, il écrivait certaines ébances originales les plus oppressantes du cinéma. Ici, il ne cherche presque jamais à créer de l'émotion. Il crée une sensation, une pression, quelque chose qui s'installe lentement sous les images, comme une menace invisible. Warchor a utilisé une mécanique très proche dans le silence des agneaux. La musique ne te dit jamais d'avoir peur, elle te fait simplement comprendre qu'il est déjà trop tard. Avant Brad Pitt, le rôle de David Mills est proposé à Denzel Washington. Il refuse. Le scénario lui paraît trop sombre, trop diabolique. et reconnaîtra des années plus tard publiquement qu'il regrettait cette décision. Pendant le tournage de la course-poursuite, Brad Pitt se casse réellement le bras. Le réalisateur décide d'en faire une force et modifie le scénario. Le personnage de Mills portera in attel le reste du film. Comme quoi, certains accidents rendent parfois un film encore plus crédible. Les dizaines de carnets retrouvés dans l'appartement de John Doe avec des centaines de pages remplies d'écritures, de dessins, de réflexions... On pourrait croire qu'il s'agit de simples accessoires. En tout cas, aujourd'hui, ce serait largement le cas. En réalité, tout a été fabriqué spécialement pour le film. Des artistes ont passé près de deux mois à écrire ces cahiers à la main, à les salir, à les vieillir. Le coût de cette seule partie du décor a dépassé les 15 000 dollars. Quelque chose qui serait inenvisageable aujourd'hui. Et pourquoi autant d'efforts pour quelque chose que le spectateur regarde à peine quelques secondes ? Parce que David Fincher est obsédé par le détail. Le studio de production voulait une fin plus optimiste, une fin où Tracy survivait, une fin où Mills ne tirerait pas, une fin où le public pourrait quitter la salle avec un peu d'espoir. David Fincher refuse, et Brad Pitt aussi. Le réalisateur avait même négocié dans son contrat le droit de quitter le projet si cette scène était modifiée. Sans cette décision, Seven serait probablement devenu un bon thriller parmi d'autres, au lieu de devenir un film dont on parle encore 30 ans plus tard. En 1995, Kevin Spacey, c'est déjà une star. Pourtant, son nom n'est pas sur l'affiche ni au générique. Personne ne devait savoir qu'il jouait dans le film. Aujourd'hui, ça paraît presque impossible. Mais à l'époque, les spectateurs découvrent réellement Kevin Spacey dans le rôle de John Doe au moment où il pousse la porte du commissariat. Le choc est immense. Et ce choix raconte parfaitement la philosophie de Fincher. Il préfère toujours protéger l'expérience du spectateur plutôt que de vendre un acteur. Quelques années après le succès de Seven, le studio cherche absolument à faire une suite. Un scénario est acheté, Morgan Freeman doit reprendre le rôle de Somerset. Le problème, c'est que ce scénario n'a jamais été écrit comme une suite de Seven. A l'origine, c'est un thriller fantastique mettant en scène un médium traquant un tueur en série. Le projet finira par abandonner tout lien avec Seven et sortira en 2015, bien des années plus tard, sous le titre de Prémonition en français, avec Anthony Hopkins. Ce qui me touche le plus dans Seven, ce n'est pas seulement la fin, c'est ce que cette fin détruit. Parce que Seven est un film sans lumière, il pleut tout le temps, les murs sont sales, les personnages sont fatigués, on a l'impression que ce monde est déjà perdu avant même que John Doe apparaisse. Et au milieu de ça, il y a Tracy. Elle n'a pas beaucoup de scènes, elle ne mène pas l'enquête, elle ne fait pas avancer l'intrigue au sens classique, mais elle change tout. Parce que Tracy, c'est la seule présence positive du film. Elle sourit. Elle invite Somerset à dîner, elle parle de son malaise, de cette ville qu'elle n'arrive pas à aimer. Et surtout, elle porte un enfant. Dans un film obsédé par la mort, Tracy représente la vie. Et c'est pour ça que sa disparition est aussi violente. Pas parce que le film nous montre l'horreur. Justement, il ne montre rien. Mais on comprend. John Doe ne tue pas au hasard, il veut prouver quelque chose. Pour lui, le monde est malade. Les gens sont corrompus et personne ne veut le voir. Alors il construit ses propres meurtres. comme un discours. Chaque crime est une phrase, chaque victime est un exemple, chaque péché devient une démonstration. John Doe ne se voit pas comme un simple tueur, il se voit comme quelqu'un qui force le monde à ouvrir les yeux. Il ne veut pas simplement faire du mal. Il veut avoir raison. Quand la boîte arrive dans le désert, Somerset l'ouvre. Et avant même qu'on sache ce qu'il y a dedans, son visage suffit. On comprend que John Doe a gardé le pire pour la fin. La tête de Tracy, la femme de Mills. Et avec elle, tout ce qu'elle représentait. Son foyer, son futur, son espoir. John Doe n'a pas seulement tué quelqu'un que Mills aimait. Il a détruit la seule chose qui pouvait encore contredire sa vision du monde. Parce que si Tracy existe, Alors tout n'est pas perdu. Si Tracy existe, il reste encore de la douceur, de l'amour, de la vie. Et donc John Doe l'efface. Il met Mills devant ce vide. A partir de là, la question n'est plus est-ce que John Doe va être arrêté ? Il l'est déjà. La vraie question c'est est-ce que Mills va lui donner ce qu'il veut ? Parce que John Doe a tout préparé. Il sait que Mills est impulsif. Il sait qu'il aime Tracy. Il sait que sa douleur peut devenir de la rage. Et surtout il sait qu'en tirant, Mills ne reprend pas le contrôle. Il perd le dernier morceau de contrôle qu'il avait encore. C'est ça le piège. John Doe veut que Mills le tue. Pas pour mourir, pour compléter son œuvre. L'envie, c'était John Doe. La colère, ce sera Mills. Et il faut parler de Brad Pitt dans cette scène. Pour moi, c'est peut-être le plus grand moment de jeu de toute sa carrière. Pas parce qu'il en fait beaucoup, justement l'inverse. Quand Mills comprend ce qu'il y a dans la boîte, tout passe par son visage. Le refus, la panique, la douleur. Puis la colère. En quelques secondes, on voit un homme disparaître. Et je ne suis pas sûr que Brad Pitt ait été déjà aussi fort ailleurs. Et c'est là que la scène devient vraiment insupportable, parce qu'on sait que Mills ne doit pas tirer. Somerset le sait, nous aussi on le sait. Mais en même temps, on peut comprendre pourquoi il le fait. Pas parce que c'est juste, parce que c'est humain. La force de Brad Pitt dans cette scène, c'est qu'il ne joue pas un héros, il joue un homme qui s'effondre. Au début, Mills refuse de comprendre. Puis il comprend trop vite, et à partir de là, son visage change. Il n'est plus policier, il n'est plus dans l'enquête. Il est juste un mari à qui on vient d'arracher sa vie. Et John Doe est là, calme, presque satisfait. Parce qu'il sait qu'il a gagné. Somerset essaye de retenir Mills, mais que peut faire une phrase face à une douleur pareille ? Mills tire. Et à ce moment-là, John Doe meurt, mais son idée survit. Il a réussi à transformer Mills en preuve. Preuve que la colère peut avaler un homme. Preuve qu'on peut tous devenir violents si on trouve la bonne faille. Preuve que personne n'est aussi solide qu'il ne le croit. Et c'est peut-être ça, le vrai sujet de Seven. Pas les meurtres, pas les péchés, la faille. Et au milieu de cette scène, il y a Somerset. Somerset, c'est l'homme fatigué. Depuis le début, il veut partir. Il ne croit presque plus en cette ville. Il ne croit presque plus en ce métier. Mais dans le désert, c'est lui qui résiste encore. Il sait que Thierry ne sauvera rien. Tracy est morte, John Doe... Et déjà, elle est bien trop loin. La seule chose qu'il reste à sauver, c'est Mills. Pas son innocence, elle est déjà brisée. Mais peut-être, son humanité. Somerset essaye de lui dire, ne lui donne pas ça. Mais Mills tire quand même. Et c'est pour ça que la fin est si dure. Parce qu'est-ce qu'on peut vraiment lui en vouloir ? Le film ne nous demande pas seulement de regarder Mills. Il nous demande de nous mettre à sa place. On aimerait tous croire qu'on serait Somerset. Qu'on garderait la tête froide. Qu'on verrait le piège. qu'on choisirait la justice plutôt que la vengeance. Mais le film sait très bien que ce n'est pas si simple. Et quand la douleur est aussi grande, la vengeance peut ressembler à une forme de justice, même quand elle ne l'est pas. Donc la question reste, est-ce que tu aurais tiré ? Dans le désert, avec John Doe devant toi, avec Somerset qui te supplie d'arrêter, avec ta vie détruite en quelques secondes. La réponse honnête, c'est qu'on ne sait pas. Et c'est ça qui fait peur. Parce qu'on passe notre vie à croire qu'on se connaît. On pense à savoir où sont nos limites. On pense à savoir ce qu'on ferait, ce qu'on ne ferait jamais. Mais Seven vient poser une question beaucoup plus dérangeante. Est-ce que tes principes tiendraient encore si on touchait à ce que tu aimes le plus ? Seven est un film dur, sale, étouffant. Mais c'est aussi un film qui reste. Il nous force à garder cette question avec nous. Est-ce que moi, à la place de Mills, j'aurais tiré ? La séance d'aujourd'hui est terminée. Merci de m'avoir écouté. On se donne rendez-vous au prochain épisode. Merci pour votre soutien. Soyez sages, mais pas trop.