Speaker #1Tu ouvres les yeux dans le noir. Au-dessus de toi, un homme dort dans un hamac. À quelques mètres, quelqu'un tousse. Le bois craque, les cordages grincent. Puis, tu entends un ordre. En quelques secondes, tout le monde se lève. On replie les hamacs, on court à son poste, on charge les canons. Les mêmes hommes qui mangeaient, dormaient ou jouaient aux cartes deviennent les rouages d'un navire de guerre. C'est ça qui me fascine dans Master & Commander. Je crois que c'est le film qui m'a le plus donné l'impression de comprendre réellement ce que ça pouvait être la vie des marins à bord d'un bateau de guerre au XIXe siècle. Peter Ware ne filme pas le HMS Surprise comme un vulgaire décor. Il le filme comme un monde complet, avec ses corps de métier, sa hiérarchie, ses rituels, ses croyances, mais aussi ses peurs. Et ce qui rend ce film si particulier, c'est qu'il ne nous montre presque jamais ces choses comme des infos à retenir. Il nous les fait absorber en restant avec les hommes, au repas, dans les hamacs, pendant les réparations ou même un quart de nuit. On finit par comprendre les règles du bateau sans qu'un personnage ait besoin de nous les expliquer. Et au centre de ce monde, il y a Jack Aubrey, un capitaine qui doit décider vite, rester rationnel, connaître son navire et ses hommes. tout en acceptant qu'il existe des choses qu'il ne contrôle pas. Mais il y a aussi Stephen Maturin, le chirurgien, naturaliste et ami du capitaine, qui représente une autre manière de voir le monde. Bienvenue dans Séance, je suis Annie, et aujourd'hui on parle d'un film qui est pour moi quasiment parfait, un film que l'on peut revoir souvent, Master and Commander de Peter Weir, sorti en 2003. On est en 1805. A l'époque où Napoléon était en guerre avec l'Angleterre, le HMS Surprise, c'est une frégate de la Royal Navy commandée par Jack O'Bray. Elle reçoit l'ordre d'intercepter l'Acheron, un navire français plus rapide et beaucoup plus lourdement armé. Le film commence dans le brouillard avec un jeune officier qui croit voir quelque chose dans la brume. Il hésite et quelques secondes plus tard, l'Acheron ouvre le feu. Peter Weir ne filme pas seulement deux bateaux qui se tirent dessus. Il filme tout un équipage qui, d'un coup, bascule en mode combat. Les canonniers courent à leur poste. Le chirurgien prépare ses instruments. Les blessés sont descendus sous le pont. C'est une des grandes forces du film. On apprend petit à petit à connaître le navire simplement en regardant l'équipage vivre et travailler à bord. Pas de visite guidée. Et surtout, le film ne se précipite jamais. Il prend le temps de regarder les hommes manger, réparer une voile, nettoyer le pont. grimper sur les cordages, plaisanter, chanter ou être puni. On voit le docteur soigner, on voit les autres s'ennuyer, travailler, dormir. Il accepte les moments où, en apparence, il ne se passe presque rien. Et j'aime énormément ça. C'est un film lent, posé, mais cette lenteur demande un investissement au spectateur. Il faut entrer dans son rythme. Ce n'est pas un film qu'on peut vraiment regarder à moitié. Plus on se laisse embarquer, Plus le bateau cesse d'être un décor pour devenir un endroit familier. La mer est immense autour d'eux, mais leur monde est fait de quelques dizaines de mètres. On dort les uns au-dessus des autres, on travaille et on souffre sous le regard des autres. Même les opérations chirurgicales, la maladie et la mort font partie du quotidien. Et quand le capitaine Aubray prend une décision dangereuse, on sait tout de suite qui va en payer le prix. Ce ne sont plus des figurants, on les a déjà vus vivre. Il y a aussi quelque chose qui peut surprendre. Certains officiers sont presque des enfants. Lord Blackney est un très jeune aspirant. Et historiquement, c'est réaliste. Dans la Royal Navy de l'époque, les aspirants officiers pouvaient commencer leur apprentissage en mer autour de 10-12 ans. Le film ne les traite pas comme des enfants. Ils apprennent à commander des adultes. Ils sont blessés et ils combattent. Blackney perd un bras, mais le bateau, lui, ne s'arrête pas pour autant. On continue à le former comme officier. Ce qui est super bien fait, c'est qu'on nous montre en même temps plusieurs générations de marins qui passent par le même système. D'un côté, ces garçons qui apprennent encore à devenir des officiers. De l'autre, le capitaine Aubray, qui est peut-être ce qu'ils seront dans 20 ou 30 ans. Entre les deux, tout un équipage qui leur obéit parce que le rang compte davantage que l'âge. Au début du film, on montre au jeune Kanami une marque gravée dans le bois par le capitaine lorsqu'il était du même aspirant. Au même âge que lui. Jack connaît ce navire depuis qu'il est petit lui aussi. Et là, on comprend qu'en regardant ces jeunes, le capitaine revoit un peu aussi le garçon qu'il était. Ce bateau, ce n'est pas seulement le navire qu'il commande, c'est aussi l'endroit où il a grandi. Après la première attaque, Aubrey refuse de rentrer. Il répare en mer et poursuit l'Akéron. Il a ses raisons qu'ils sont militaires, mais plus la traque avance, plus Maturine se demande si Jack accomplit encore sa mission ou s'il est devenu incapable d'accepter d'avoir été battu. Au Cap Horn, un homme tombe à la mer alors que la chute d'un mât menace de faire couler le bateau. Le capitaine doit choisir, sauver un seul homme ou sauver tout le monde. Il tranche la corde. et le marin se noie. Le film a passé assez de temps à nous montrer la vie de l'équipage pour que ce geste ne soit jamais abstrait. Commander, ici, ce n'est pas choisir entre le bien et le mal. C'est parfois décider ce qu'on accepte de perdre. Pour moi, c'est là que Master & Commander devient bien plus qu'un bon film. Peter Ware ne voulait pas seulement reconstituer un bateau avec précision. Il voulait fabriquer un univers suffisamment cohérent pour que les acteurs, et ensuite le spectateur, cessent d'y voir un décor. Les comédiens ont appris à naviguer, grimper sur les cordages, manipuler les voiles, utiliser les canons, et ont compris la discipline à bord. Il fallait que tous leurs gestes aient l'air automatique. C'est exactement la sensation que j'ai devant le film. Le cadre est constamment rempli de gens qui travaillent sans que la caméra nous dise quoi regarder. Quelqu'un passe avec un seau, un autre est en train de coudre un truc. Le bateau continue d'exister même quand la caméra n'est pas là. C'est probablement ce qui donne cette impression rare d'être avec eux plutôt que de les regarder. La caméra n'est pas toujours à la meilleure place. Elle est parfois coincée dans un angle, derrière un canon ou sous une caisse. Le film accepte de se plier au bateau, à ses petits espaces, à ses contraintes. Et en tant que spectateur, on finit par ressentir ces dimensions, où l'on peut tenir debout ou alors là où il faut se baisser. Toute cette précision finit par produire quelque chose de plus important que de la simple reconstitution. Le navire paraît avoir sa propre vie. On ressent qu'il existait avant que la caméra monte à bord et qu'il continuera à exister après qu'elle soit repartie. C'est ce que moi j'appelle un film de vie. On ne nous raconte pas vraiment un début, un milieu et une fin. On rejoint des personnages pendant un bout de leur vie. Leur travail, leurs habitudes, leurs amitiés étaient déjà là avant nous et la mission continue après nous. La caméra les accompagne pendant un temps Puis elle les laisse repartir. Et derrière tout ça, il y a un énorme travail de tournage. Un vrai bateau, des décors sur vérins. Ils ont utilisé le même bassin que sur le tournage de Titanic. Ils ont même utilisé des images de vraies tempêtes. Il y a plein de plans truqués de partout. Mais quand on voit le résultat, on n'y pense jamais. On a juste l'impression d'être sur le bateau avec eux. Émotionnellement, je ne vois presque aucun trucage. Je vois juste un bateau qui vit. Et le son est essentiel. Le bois travaille, les cordages grincent, les boulets traversent la coque. Pendant les combats, les ordres doivent être hurlés pour exister au milieu de tout ce bordel. Le film a remporté l'Oscar du meilleur montage sonore. Et je comprends pourquoi. Le son n'accompagne pas simplement l'image. Il nous enferme dans le même espace que les marins. C'est subtilement fait. On ne s'en rend pas compte. Et c'est pour ça que ça marche. Sur le navire, tout est très hiérarchisé. Mais tout le monde dépend de tout le monde. Le capitaine est tout en haut de la chaîne alimentaire. Pourtant, il ne peut rien faire sans ses hommes. Sur le bateau, un poste vide finit toujours par se voir. Et c'est peut-être ça que le film montre le mieux. Même le capitaine dépend des autres. Aubrey peut donner un ordre, mais il doit ensuite faire confiance à des dizaines d'hommes pour qu'ils deviennent réels. Le navire fonctionne parce que chacun connaît sa place, mais aussi parce que chacun sait que la survie de tous dépend du travail des autres. Et le réalisme du film ne s'arrête pas aux bateaux ou aux costumes. Il passe aussi par la manière dont les marins pensent, croient et voient le monde. Olom, c'est un aspirant beaucoup plus âgé que les autres. Il a échoué plusieurs fois à devenir lieutenant et il galère à s'imposer. Peu à peu, l'équipage commence à le considérer comme un Jonas, quelqu'un qui porte malheur au navire. Clairement, c'est de la superstition. Mais quand tu vis des mois en mer, avec des tempêtes, des maladies, des accidents qui peuvent te tomber dessus à tout moment. Forcément, tu lui laisses une place à la superstition. Le capitaine Aubray, il n'est pas naïf. Il est terrible. La terre est pragmatique. Quand Maturin prend les marins pour des ânes parce qu'il croit que Olom leur porte la poisse, Jack lui répond « Tout n'est pas écrit dans tes livres, Stephen. » Il ne dit pas que Olom est réellement maudit. Il sait simplement qu'il ne peut pas tout connaître et qu'il y a une part d'inexplicable dans ce monde. Le capitaine Aubray agit par loyauté envers la couronne et par discipline militaire. Maturin représente quant à lui la science et le besoin de comprendre le monde. Et les Galapagos rendent cette opposition magnifique. Là où Aubrey y voit d'abord une étape dans sa mission, Stephen voit un monde qu'il rêve d'observer, d'étudier et de comprendre. Leur amitié fonctionne parce que chacun apporte à l'autre ce qui lui manque. Il faut aussi que je parle de Russell Crowe, parce que pour moi, c'est tout simplement son meilleur rôle au cinéma. Je sais très bien, tout de suite, on va penser à Gladiator. Son rôle de Maximus est un monument du cinéma. Mais justement, dans Master & Commander, Il me paraît beaucoup plus accessible, beaucoup plus humain. Jacob Ray est charismatique, mais le film ne cherche pas constamment à le transformer en légende. On le voit manger, faire de mauvaises blagues, jouer du violon, se vexer, douter sans pouvoir le montrer, être affectueux avec les jeunes officiers, parfois injuste avec son meilleur ami, et prendre des décisions terribles parce que c'est son travail. Russell Crowe s'est énormément préparé pour comprendre comment fonctionne un bateau comme celui-là et comment on commande un équipage. Mais ce qui me frappe le plus chez lui est beaucoup plus simple. C'est son immersion dans le rôle. Quand Aubrey traverse un pont, il n'a jamais l'air d'un acteur qui joue. Il a l'air chez lui. Il donne l'impression d'avoir vécu là pendant 20 ans. Et dans son jeu, il y a aussi un truc très juste. En tant que capitaine, il ne peut pas montrer ses doutes à son équipage. Aubrey peut hésiter avec Matourine dans sa cabine. Mais lorsqu'il revient sur le pont, sa voix doit redevenir celle de l'homme qui sait où aller. Russell Crowe a une interprétation très juste ici. On voit parfois le doute avant l'ordre, puis l'ordre efface le doute. Et parce que le réalisateur nous a fait passer autant de temps avec les mêmes hommes, Aubrey n'est plus seulement le personnage principal. Il devient presque notre capitaine à nous. C'est pour ça qu'il me touche davantage que Maximus. Il n'est pas un héros placé au-dessus de tout le monde. Il fait partie de ce monde. Comme les autres. Et il y a un endroit où la hiérarchie peut disparaître. C'est quand Jack et Stephen jouent de la musique ensemble. J'adore ces scènes parce qu'elles ne servent pas seulement à montrer qu'ils sont cultivés. Pendant quelques minutes, il n'y a plus vraiment le capitaine et le chirurgien. Il y a seulement deux amis. Deux hommes capables de se disputer sur la mission, la science ou les hommes. Puis de s'asseoir côte à côte et de chercher la même harmonie. Les deux hommes se retrouvent. Et la musique est d'autant plus belle qu'elle existe dans un film rempli de bruits bruts. Le vent, les ordres, le bois qui craque, les canons qui tirent. Dans cette cabine, tout se resserre autour d'eux. C'est probablement le seul moment où Jack n'a rien à diriger et où Stephen n'a rien à démontrer. Ils doivent simplement s'accorder. Et maintenant qu'on connaît un peu mieux les hommes qui vivent sur ce bateau, une question se pose. Jusqu'où va le devoir ? Aubrey ne décide pas dans le vide. Il décide pour les hommes qu'on a vu dormir, rire, saigner, se battre et chanter. Il décide pour des enfants à qui on demande déjà d'être des officiers. Le commandement dans ce film, ce n'est pas avoir toutes les réponses. C'est accepter d'être celui qui doit répondre. C'est aussi accepter que chaque décision laisse une trace. Aubrey peut avoir eu raison de couper le cordage et laisser son marais mourir. Il peut avoir raison de poursuivre l'Akéron. Mais il laisse toujours apparaître ce que ses ordres coûtent. aux hommes qui doivent les exécuter. Et Maturide lui apporte quelque chose d'essentiel. Quelqu'un qui peut encore lui dire qu'il se trompe. Quelqu'un qui n'est pas impressionné par son grade. Quelqu'un avec qui il peut oublier un moment qu'il est le capitaine, et juste redevenir Jack. Master and Commander a été nommé dix fois aux Oscars et en a remporté deux, pour la photographie et le montage sonore. Mais ce n'est pas ce que je retiens en premier. Ce que je retiens, c'est la sensation d'avoir passé deux heures sur un navire en 1805. Avec l'équipage, comme si j'étais l'un d'entre eux. Et au milieu de tout ça, Russell Crowe, qui trouve pour moi son rôle le plus humain. Un capitaine extraordinairement compétent, mais jamais tout puissant. C'est peut-être ça, la vraie réussite du film. Il ne nous montre pas seulement comment on faisait la guerre en mer. Il nous montre comment on vivait ensemble, enfermés entre quatre planches de bois, au milieu de l'océan. Voilà, la séance est terminée. Merci de m'avoir écouté. On se retrouve très vite. au prochain épisode. En attendant, soyez sages, mais pas trop.