Speaker #0Et quand j'y repense aujourd'hui, je me rends compte qu'à certaines périodes, je voyais beaucoup plus les gens de ma brigade que ma propre famille. Ce n'est pas une façon de parler. A une époque, quand j'étais jeune, j'habitais carrément au-dessus du restaurant. Je finissais mon service, je dormais sur place et au petit matin, j'étais déjà là. Sur le moment, ça ne me paraissait même pas si bizarre que ça. C'est ça la cuisine. Tu peux vraiment aimer ce métier, aimer l'ambiance d'un service qui se déroule aux petits oignons et être fier de ce que tu envoies. Et justement parce que tu l'aimes, tu acceptes parfois beaucoup de choses sans trop te demander si elles sont normales. La pression s'installe, la fatigue aussi et petit à petit, ta vie s'organise autour du restaurant. Au bout d'un moment, t'as juste plus du tout le même rythme que les autres. Quand tes proches sont disponibles, toi tu bosses. Quand ils sortent, partent en vacances ou vont à des événements, toi tu bosses. Et à force, j'ai parfois eu cette impression un peu bizarre que les autres vivaient pendant que moi, je travaillais. Tu finis par te sentir mis de côté alors qu'en réalité, c'est surtout que tu n'es jamais là. Ça crée une vraie distance avec la vie qui se passe en dehors de la cuisine, et tu ne la vois pas forcément arriver. C'est en partant avec cette idée-là que j'ai regardé le menu. Dès que j'ai découvert le personnage du chef slovique, il m'a touché en plein cœur. J'ai tout de suite su qu'on était au-delà d'un simple thriller. Le personnage du chef est poussé très loin. Je n'en ai jamais connu qui préparait un dernier service avec l'idée de faire cramer tout le resto. Mais son rapport au métier, lui, me paraît beaucoup plus proche de la réalité. Il a atteint ce qu'on pourrait appeler le sommet. Son restaurant est reconnu, son équipe le suit, et les gens sont prêts à faire le voyage juste pour manger chez lui. Il a tout ce qui ressemble à une réussite professionnelle totale. Sauf qu'on sent très vite qu'il n'est plus heureux là-dedans. Et c'est ça qui m'intéresse dans le film. Comment on peut aimer un métier au point de tout lui donner et finir par ne plus savoir ce qu'il nous apporte encore ? Bienvenue dans Séance, je suis Annie et aujourd'hui c'est un épisode un peu spécial, peut-être un des plus personnels que je ferai sur ce podcast. Aujourd'hui je vais vous parler du film Le Menu, réalisé par Mark Mylod, sorti en 2022. Le film commence avec Margot et Tyler qui prennent un bateau pour aller dîner à O'Thorne, le restaurant de Julian Slovy. Tyler est complètement fasciné par ce chef. Margot, pas du tout. Et cette différence entre les deux suffit à installer le film. Lui veut vivre une expérience exceptionnelle. Elle veut simplement aller au resto. D'ailleurs, cette idée du restaurant isolé vient d'une vraie expérience du scénariste Will Tracy. En Norvège, il avait dîné sur une île accessible uniquement en bateau. En voyant le bateau repartir, il s'est dit qu'en cas de problème, il n'y avait aucun moyen de s'échapper. C'est cette petite angoisse qui a donné le point de départ au scénario du film. A Hawthorne, tout tourne autour de Slovik. Même la brigade vit sur l'île. Et forcément, ce détail m'a sauté aux yeux. Quand tu bosses en cuisine, tu sais à quel point le resto peut finir par prendre toute la place dans ta vie. Et là, le film prend cette idée et la pousse tellement loin que ça devient quasiment insecte. Le service commence, les plats s'enchaînent, et petit à petit... On comprend que Slovik sait exactement qui il a en face de lui. Tous ces gens assis à la table. Il les a choisis pour une raison bien précise. Sauf que Margot, elle, n'était pas censée être là. Et forcément, ça vient complètement foutre en l'air tout ce qu'il avait prévu. On découvre que personne n'est censé quitter l'île. Et surtout que Tyler le savait avant de venir. Slovik finit par l'envoyer en cuisine pour voir ce qu'il vaut vraiment. Et là, Tyler s'écroule complètement. Il sait parler de cuisine pendant des heures, mais dès qu'il faut vraiment cuisiner, il n'y a plus personne. Margot, elle, trouve une vieille photo de Slovik, où on le voit jeune, en train de préparer des burgers avec le sourire. Elle comprend alors ce qu'il a perdu. Elle lui demande un cheeseburger. Il le prépare, et pendant quelques secondes, on voit revenir le cuisinier qu'il était avant. Margot demande le reste à emporter, et c'est comme ça qu'elle réussit à quitter l'île en vie. Ce qui est intéressant, c'est que le réalisateur Mark Miload, il a quelques pépites à son actif dans le monde des séries. Il a réalisé quelques épisodes de Game of Thrones et de la série The Last of Us. Mais si on remonte au début des années 2000, il a également réalisé Ali G avec Sacha Baron Cohen. C'est quand même particulier. Le gars qui nous filme Ralph Ines en chef étoilé glacial a aussi réalisé un film aussi déjanté que Ali G. Et désormais, il est producteur de la série Harry Potter et va en réaliser quelques épisodes. Le mec a quand même pas mal de cordes à son arc. Ce que j'aime beaucoup, c'est qu'il y a eu un vrai travail de recherche pour l'ambiance de la cuisine. Ils ont bossé avec des chefs étoilés en amont pour que ce convoi soit crédible. Et ça se voit assez vite. Derrière Slovic, les cuisiniers ne sont jamais juste là pour faire joli. Ils bougent vite, ils se croisent, se comprennent sans parler, et chacun sait ce qu'il a à faire. Quand on a connu les gros services de fous, on sait reconnaître ce moment un peu étrange où tout va à une vitesse folle, mais où si l'équipe tourne bien, personne ne bouge au hasard. Le film arrive super bien à le retranscrire. Les plats ont aussi été pensés pour le cinéma, oui, mais aussi comme réalisables dans un vrai restaurant. Les chefs étoilés qui ont pensé les plats tenaient à ce qu'on puisse croire ce qu'on voyait dans les assiettes, même quand le film commence à partir dans quelque chose de beaucoup plus absurde. Et pour certains gros plans, la production a fait appel à David Gelb, le créateur de l'émission de télé Chef's Table. Le clin d'œil, il est assez drôle, parce que le menu reprend exactement cette manière très noble de filmer la gastronomie comme ils l'ont à la télé. Tout devient précieux à l'image, ce qui soit dit en passant est assez ridicule quand tu connais vraiment le métier. Mais plus le dîner dérape, plus cette manière sérieuse de filmer contraste avec ce qui est réellement en train de se passer dans la salle. Autorne n'est pas la copie d'un restaurant existant. Mark Myload et son équipe se sont inspirés des plus grands restaurants dans le monde pour construire un lieu qui paraît familier sans exister réellement. Ça donne à ce resto un côté presque idyllique, très contrôlé. où rien ne semble avoir été laissé au hasard. Et c'est important parce que Slovic n'a pas seulement créé une carte, il a construit tout un monde autour de sa façon de voir la cuisine. À mesure que le film avance, on comprend que ce monde s'est refermé sur lui et sur ceux qui travaillent avec lui. La chef étoilée Dominique Crenn a aidé Ralph Fiennes à trouver la posture de son personnage. Un chef n'a pas forcément besoin de courir partout ou de gueuler pour imposer son autorité, même s'il y en a beaucoup des comme ça aussi. Mais parfois, la manière qu'un chef a de regarder sa cuisine suffit déjà à faire comprendre ce qu'il veut. Ralph Innes s'appuie beaucoup là-dessus. Slovic reste calme presque tout le temps, et ça le rend encore plus inquiétant. Il tape dans ses mains, et tout le monde se remet instantanément à son rythme, à lui. Je l'ai évoqué au moment de l'arrivée à Hawthorne. Moi, ce que j'ai regardé tout de suite, c'est La Brigade. Le film la laisse souvent en arrière-plan, mais elle est toujours là. Elle travaille, elle attend l'ordre suivant, elle vit sur l'île. Et forcément, ça m'a renvoyé à quelque chose de très personnel. Quand tu bosses longtemps en cuisine, tes collègues finissent souvent par connaître une version de toi que tes proches ne voient presque jamais. Ils savent comment tu réagis quand tu es à bout de force, quand tu es sous pression, quand le service tourne mal. Quand tu es, comme on dit, dans le jus. Tu apprends aussi à lire tes collègues très vite. Au bout d'un moment, il suffit parfois d'un regard pour savoir qu'il faut aller donner un coup de main. C'est une des choses qui peuvent être très belles dans ce métier. Une brigade qui fonctionne bien, ça crée une vraie solidarité. Mais il y a aussi l'envers du décor. Si ces gens deviennent presque ta deuxième famille, c'est aussi parce que tu passes une énorme partie de ta vie avec eux. Avec le recul, je crois que la cuisine m'a vraiment forgé. Elle m'a appris à encaisser une grosse charge de travail, à encaisser quand je suis fatigué, et à ne pas paniquer dès que quelque chose se passe mal. Cette endurance-là, je l'ai gardée. et elle me sert dans plein d'autres moments de ma vie. Mais je serais malhonnête si je ne disais pas qu'elle m'a aussi abîmé petit à petit. Pas du jour au lendemain, non. C'était beaucoup plus long que ça. Je dirais que c'était progressif. Je passais tellement de temps au travail qu'il me restait peu de place pour vivre autre chose. Et pendant longtemps, je n'ai même pas vraiment vu le problème. C'est aussi pour ça que Slovic me parle. Othorn est évidemment une version complètement folle de l'idée du restaurant gastro. Mais chez le chef, il n'y a plus rien en dehors du restaurant. Son identité, sa vie, ses relations, tout passe par son métier. Il a fini par construire un endroit dont il est lui-même prisonnier. Comme la plupart d'entre nous. Chacun se forge sa propre prison. Il y a quelque chose que le film montre très bien avec cette ambiance où tout le monde est en permanence sous le regard du chef. La pression psychologique d'une cuisine ne s'arrête pas forcément quand le service est terminé. Quand ça ne va pas avec quelqu'un de ta brigade, ou pire, avec ton chef, tu ne peux pas vraiment l'éviter. Tu vas passer des heures dans quelques mètres calmes. avec cette personne, parfois plusieurs jours de suite. Et quand la tension s'installe, tu peux finir ton service, rentrer chez toi et continuer à refaire l'histoire dans ta tête. Physiquement, tu as quitté le boulot, mais la cuisine est encore avec toi. Je crois que c'est un des trucs qui use le plus à la longue. Tu peux supporter un gros coup de feu, tu peux supporter une journée de merde. Ce qui est beaucoup plus compliqué, c'est quand le stress devient une toile de fond et que tu ne récupères plus vraiment entre deux journées. Et c'est là que la cuisine est assez paradoxale. Parce qu'au milieu de tout ça, il y a aussi une sensation que je n'ai jamais retrouvée ailleurs. Il y a des services où tu regardes les commandes s'accumuler et où tu sais que tu vas prendre très cher. Tu as des dizaines de plats en attente. Tout repose sur le fait que chacun fasse exactement son boulot et tu n'as pas le luxe de réfléchir longtemps à chaque geste. Puis, parfois, quelque chose se passe. C'est dur de poser des mots dessus. Tu entres dans une espèce de flot. Tout va extrêmement vite, mais dans ta tête, le temps donne presque l'impression de ralentir. Tu sais où est chaque chose, ce que tu dois faire à la seconde près, et ce qui arrive juste après. Tes gestes deviennent précis sans que tu aies besoin d'y réfléchir, par automatisme. Pendant quelques minutes, tu as l'impression de maîtriser complètement ton environnement. Cette sensation-là est très addictive. Et elle explique aussi pourquoi on peut accepter autant de choses dans ce métier. Parce qu'un très bon service, quand tu es dans cet état et que toute la brigade tourne ensemble, ça peut être incroyablement satisfaisant. Moi, j'étais passionné au départ, vraiment. Et je pense que c'est justement cette passion qui m'a permis de tenir aussi longtemps. Sauf qu'à force, la pression a commencé à prendre plus de place que le plaisir. Quand tu donnes beaucoup, que ton travail est peu valorisé, et que tu recommences sans arrêt les mêmes choses, il y a quelque chose qui s'use en toi. Chez moi, ça ne s'est pas cassé d'un coup. Ça s'est effrité, lentement. Jusqu'au moment où je me suis rendu compte que la passion qui m'avait fait entrer dans ce métier n'était simplement plus là. Et là encore, je retrouve Slovic. Il est arrivé au sommet, mais il donne l'impression d'avoir continué bien après que le plaisir ait disparu. Il ne cuisine plus parce qu'il en a envie. Il cuisine parce qu'il est devenu le chef Slovic et qu'il doit continuer à être à la hauteur de son personnage. Le film montre aussi que les clients ont participé à fabriquer ce rapport complètement tordu à la cuisine. Certains viennent surtout pour pouvoir dire qu'ils étaient là. Le vieux couple a déjà mangé là plusieurs fois, sans vraiment se souvenir de ce qu'on lui a servi. Et Tyler connaît tellement le chef qu'il ne voit même plus l'homme derrière. Avec Tyler, le repas devient presque une façon de montrer tout ce qu'il sait. Il peut tout expliquer, mais quand Slovic l'envoie en cuisine, il découvre d'un coup ce qu'il y a derrière l'assiette. Et c'est peut-être la chose qui lui échappait depuis le début. La cuisine n'est pas seulement de la technique, c'est du travail avec tout ce que ce mot implique. C'est pour ça que la scène du cheeseburger me touche autant. Margot découvre une photo de Slovik jeune quand il préparait encore des burgers et qu'il avait l'air franchement heureux de le faire. Elle comprend qu'il y avait un avant au torn. Quand elle lui demande ce burger, Slovik se remet simplement à cuisiner pour quelqu'un qui a faim. Et on voit son sourire. Je ne crois pas que le film ait besoin d'en faire plus. Pendant quelques minutes, il retrouve un geste qui lui procurait quelque chose avant que tout bascule. Et aujourd'hui, c'est probablement la partie de la cuisine que j'ai le plus envie de garder. Je ne suis plus cuisinier, mais les compétences sont toujours là. Quand je fais à manger pour des amis ou pour les gens que j'aime, et que je vois que ça leur fait plaisir, ça me remplit encore de joie. Je ne pense pas que le menu soit en train de dire que la passion puisse devenir malsaine, ou que la haute gastronomie c'est n'importe quoi. Ce serait beaucoup trop simple. Moi, j'y vois plutôt une question sur ce qu'on laisse le travail devenir dans notre vie. La cuisine peut apprendre énormément de choses. Elle peut te donner une discipline, une résistance et des souvenirs très forts. Mais si elle prend toute la place, elle peut aussi te faire oublier qu'il existe une vie en dehors. Slovic, lui, n'a plus réussi à retrouver la sortie. Il a créé le restaurant parfait et il a fini par disparaître à l'intérieur. Et quand Margot lui demande un cheeseburger, Elle lui rappelle pendant quelques minutes qu'avant tout ça, il y avait simplement quelqu'un qui aimait faire à manger. Le menu fonctionne très bien comme thriller. Mais avec mon parcours, j'ai du mal à ne pas regarder aussi ce qui se passe derrière Slovic. Me mettre à sa place, dans cette cuisine où le travail a fini par devenir toute sa vie. Ce que je retiens surtout, c'est ce chef qui a obtenu énormément de choses dans son métier et qui semble avoir perdu en chemin la raison pour laquelle il avait commencé. Et je n'ai pas envie de présenter la cuisine uniquement comme quelque chose qui abîme les gens. Elle m'a donné des valeurs que j'ai encore aujourd'hui. Elle m'a fait vivre des moments très forts. Et elle m'a laissé un savoir-faire dont je profite toujours. Mais surtout, elle m'a laissé le plaisir de faire à manger pour les gens que j'aime. Et ça, des années après avoir quitté la cuisine. Je l'ai toujours. C'est pour ça qu'aujourd'hui, quand je regarde Slovic préparer ce cheeseburger, je ne vois pas seulement le plan qui permet à Margot de s'en sortir, Je vois un type qui retrouve pendant quelques minutes le plaisir très simple de faire à manger pour quelqu'un. Et je crois que c'est précisément ce que le travail avait fini par lui enlever. Je voudrais dédier cet épisode à toutes les personnes qui travaillent en cuisine, peu importe le type de restauration. Car je sais tout ce que ce métier peut nous donner, mais aussi nous prendre. Voilà, la séance est terminée, c'était un épisode très personnel, on a plus parlé de moi que... du film en question. Il peut y avoir plusieurs interprétations pour le menu. On aurait pu aller beaucoup plus loin. Mais je voulais vraiment aborder cet angle. En tout cas, merci beaucoup de m'avoir écouté. On se retrouve au prochain épisode. En attendant, soyez sages, mais pas trop.