- Speaker #0
Bonjour à tous et à toutes et bienvenue dans l'émission Soul R'n'B Diaspora. Vous connaissez l'émission, tous les jeudis une bonne dose de Soul, de R'n'B, mais je m'intéresse aussi aux différentes diasporas. Et le temps d'un épisode, je vais parler aujourd'hui d'un autre style musical qui me tient à cœur, les musiques latines par le biais... du chanteur Bad Bunny. Dimanche 5 juillet, quasiment un mois tout juste, je me suis rendu à la Plénitude Arena de Nanterre pour assister au concert de Benito Antonio Martinez Ocasio a.k.a. Bad Bunny. Alors je ne vais pas en rajouter sur l'artiste, né en 1994 à Vega Bahia, à Porto Rico, et connu dans le monde entier pour ses hits. Le chanteur portoricain cumule 100 millions de streams mensuels sur une plateforme comme Spotify Et son album Un Verano Sinti est tout simplement l'album le plus streamé de toute l'histoire de la musique. Cela étant dit, il faut bien reconnaître qu'il y a eu un avant et un après 2026 pour Bad Bunny. Avant, il était ce chanteur de reggaeton reconnu et talentueux, au répertoire imparable et percutant, attaché à son île de Puerto Rico. En 2025 sort DTMF, autrement dit en espagnol Debitirar Mas Fotos, un album qui va faire le pont entre la musique urbaines latines actuelles et des styles plus traditionnels, comme la plena ou la salsa. Par exemple, le ton est donné dès le premier titre de l'album Nueva Yol, basé sur un sample d'El Gran Combo de Puerto Rico, Un Verano, Un Nueva York. Et cette formule va rencontrer l'adhésion de son public, et même au-delà. Mais début 2026, c'est surtout sa prestation mémorable au Super Bowl et ses prises de position contre l'administration Trump et la police de l'immigration aux frontières, l'ICE, qui vont le faire basculer à un tout autre niveau. Bad Bunny, drainant une forte communauté hispanophone, va refuser de se produire en concert dans certaines villes des USA, évitant ainsi à Lice d'interpeller de potentiels sans-papiers hispanophones lors de ses shows. On peut déjà noter l'intelligence de la démarche, parce que je ne suis pas certain que beaucoup d'artistes auraient fait ce choix éthique, puisqu'on peut aisément imaginer le manque à gagner que l'annulation de ces dates peut représenter. Alors je suppose qu'il y a sans doute derrière toutes ces décisions une petite part de marketing, mais cette posture de Bad Bunny a renforcé encore plus le lien. avec sa communauté, portoricaine tout d'abord, et hispanophone à travers le monde. Dans le monde entier, Bad Bunny est devenu un symbole, un chanteur qui s'est placé du côté des plus faibles et a refusé de courber les chines face à la politique menée par les Etats-Unis, notamment sur son île de Porto Rico. Il y dénonce d'ailleurs la gentrification qui gagne l'île, menaçant la perte d'identité de son oasis. Par ailleurs, la star du reggaeton a constamment refusé de s'exprimer en anglais préférant sa langue natale, l'espagnol. Toutes ces raisons n'ont fait qu'augmenter l'engouement autour de ses concerts. Et preuve en est, lorsque j'ai récupéré ma place en août 2025, la majorité de mes amis ne connaissaient pas forcément Bad Bunny. Ils connaissaient certains titres, bien entendu, mais ils auraient été bien incapables de le reconnaître à la télé. Un an plus tard, après sa prestation au Super Bowl et ses prises de position contre Trump, Bad Bunny est reconnu dans le monde entier. En parlant d'ailleurs de reconnaissance, Bad Bunny a fait son entrée début juillet 2026 au musée Grévin de Paris, dans une mise en scène fortement inspirée de son dernier album, DTMF. De Puerto Rico à travers le monde, c'est le mantra notamment qu'il décline sur ses t-shirts, Benito Antonio est devenu une figure majeure de la pop culture. Il faudra d'ailleurs un jour se poser la question de l'impact de l'île de Puerto Rico sur les musiques latines d'une part, mais aussi sur la musique de manière générale, à l'instar de la Jamaïque avec le reggae par exemple. En tant que DJ, j'ai énormément de sons de Bad Bunny dans mes playlists. Mais pour être honnête avec vous, j'ai surtout des titres reggaeton ou trap de cet artiste. Alors lorsque j'ai découvert DTMF, j'ai apprécié le concept de l'album tourné vers le passé. Déjà au niveau des textes, Car « detti tirar mas fotos » , autrement dit « j'aurais dû prendre plus de photos » , nous rappelle que rien n'est éternel et qu'il faut profiter de chaque instant, que ce soit avec nos proches, nos relations, et surtout avec les lieux, les endroits que l'on chérit. Ensuite, musicalement, Bad Bunny a fait le choix d'une production live, jouée par des musiciens, avec les styles musicaux évoqués plus tôt. Ce choix m'a forcément transporté plusieurs années en arrière, en me remémorant énormément de souvenirs, Et c'est justement l'objectif de DTMF. Prendre le temps de se retourner, de faire le bilan, ouvrir la boîte à souvenirs et de sortir quelque part de la posture urbaine du reggaeton. Bad Bunny a conservé les mêmes thématiques en concert, en débutant son show avec la partie orchestrale au début, donc plutôt salsa et pléna, pour aborder ensuite son répertoire reggaeton et trap. Et forcément, assister à ce concert a fait remonter à la surface tout un tas de souvenirs et d'émotions. En fait, tout a démarré avec un autre artiste portoricain en 1998. A l'époque, j'habite Nancy et je mixe depuis quelques années avec des amis DJ lors de soirées groove et latino. On jouait beaucoup de boogaloo, du mambo, des grooves latino 70's et de la salsa en début de soirée, en warm-up. Ensuite, vers minuit, on passait de la soul, de la funk, pour terminer avec de la house, boostée au disco. Je rappelle qu'en 98, la French Touch était à son apogée, c'était donc une suite logique dans ce qu'on proposait. On achetait régulièrement beaucoup de disques, pour avoir les dernières nouveautés et on se replongeait aussi dans les musiques latines et brésiliennes. Et un jour, je tombe en fouillant dans des bacs de disques sur une compilation mixée intitulée « Calle Ocho » d'un bar bordelais. La sélection est terrible, mais c'est surtout la piste numéro 7 du disque qui va me rendre complètement dingo. Suavemente, Davis Crespo me retourne le cerveau. C'est une des premières fois où j'entends ce rythme saccader avec des temps marqués et des cuivres omniprésents. Pourtant, j'ai déjà pas mal de disques de musique latine, mais je n'ai jamais rien entendu de tel. Alors je cherche, mais à Nancy, personne ne connaît ce style, je voyage pas mal déjà à l'époque, je rends visite à des amis à Paris, à Strasbourg, je fais écouter le morceau mais personne ne sait véritablement m'expliquer ce que c'est que ce style. Je me rappelle qu'à l'époque, internet se développe à peine et qu'on est bien loin d'avoir accès à l'information comme aujourd'hui. Au mieux, des vendeurs en ligne comme Amazon vous permettent d'avoir accès à certains disques mais pas plus. Alors je range mon frein, je commande l'album d'Elvis Crespo et au fur et à mesure de mes achats, je découvre des morceaux dans la même veine, tels que Tony Tuntun, Groupomania, qui est d'ailleurs le premier groupe d'Elvis Crespo, La Machina, ou encore Tony Rosario. Un jour, je suis au Luxembourg pour le travail, et dans un centre commercial se trouve un stand qui joue le style d'Elvis Crespo, le merengue. Je suis super satisfait, car j'ai enfin découvert, quelques mois après Suavemente, quel est ce style qui m'a littéralement retourné le cerveau. En fait, je découvre que le merengue vient de République Dominicaine et qu'il existe une forte communauté dominicaine au Luxembourg. Quelques semaines plus tard, j'envoie mon CV dans un restaurant-bar nommé Teinos pour mixer les week-ends, car le bar était tenu par un luxembourgeois et une dominicaine et, finalement, je suis retenu. En arrivant sur... place pour mixer lors de ma première soirée, je m'aperçois que la patronne du bar a toute une collection de CD de merengue. Au moins une centaine. J'hallucine. Rétrospectivement, ça m'a fait sourire parce que j'avais voyagé un peu partout en demandant à chacun s'il connaissait ce style de musique, en cherchant donc du merengue, puisque je ne connaissais pas le nom, alors qu'il y avait une discothèque pleine à craquer de ce style à une heure, pas plus, de chez moi. Un peu comme l'alchimiste qui voyage au bout du monde pour se rendre compte que ce qu'il cherchait était finalement à côté de chez lui. Et grâce à cette collection de disques, j'ai énormément progressé dans ma compréhension du merengue. J'ai emprunté tous les disques de la patronne pour les graver, j'en ai acheté énormément sur Amazon, bref, je me suis gavé de merengue.
- Speaker #1
Je te confirme que je m'en mêle de toi M'en mêle de toi Et tu le sais
- Speaker #0
Un soir, il était 3h du matin, je mixais au bar Teinos, donc au Luxembourg, et j'étais en pleine session salsa. Il y avait suffisamment de monde pour danser, mais on sentait une fois 3h du matin que le bar commençait à se vider, et donc c'était pas complètement full. A ce moment-là, j'ai un adolescent, je me souviendrai toute ma vie, qui vient me voir et qui me demande si je veux bien lui passer un disque. Alors j'étais en pleine salsa, il me fait écouter le disque, comme ça on pré-écoute, et je trouve que c'est assez lent. Mais je me dis, bon, je peux faire plaisir à l'ado, je vois qu'il a derrière lui un groupe de gens qui sont avec lui, qui attendent que je passe ce titre, et je me dis, bah, je peux faire plaisir aux gens, alors qu'il est 3h du mat', de toute façon, combien même si le morceau est pas top, bon, ça va pas me flinguer la soirée, le plus gros de la soirée est passé, je décide donc de faire plaisir à l'adolescent. Et le paradoxe, c'est que je vais découvrir ce soir-là un titre qui va devenir un hit majeur. Et là, il va m'arriver un moment comme j'aime les appeler, les moments Lost in Translation, à savoir que tout le monde dans le bar se met à hurler, à chanter, à danser. Alors j'ai envie de dire, grâce à cet ado qui m'a tendu ce CD, je l'ai joué pour lui faire plaisir, mais du coup, ça a rendu fou le bar. C'était rempli de dominicains et il s'avère qu'en 2002, J'ai découvert Aventura avec Obsession, et tous les dominicains connaissaient. Pas moi, je ne savais même pas quel était le style de musique, parce que je trouvais ça extrêmement lent. Et en fait, j'ai découvert la bachata ce soir-là, grâce à Aventura. Alors la patronne du bar m'expliquera qu'en fait, ce style de musique était énormément joué dans les mariages en république dominicaine, et qu'il avait été remis au goût du jour, grâce à des artistes comme Frank Reyes ou encore Aventura. Cela étant dit... J'ai découvert ce titre, Obsession d'Avon Tora, et je suis absolument convaincu du potentiel. Alors de retour en France, quand je mixe à Strasbourg, à Paris, à Nancy, j'essaye de le placer en début de soirée, en fin de soirée, mais à chaque fois on me regarde comme si je venais de Mars. On me dit, ton truc c'est trop mou, c'est trop lent, on s'ennuie, qu'est-ce que tu nous fais ? Au Luxembourg ça fonctionne, mais ça ne marche pas en France. Ça déjà c'est une première leçon, c'est pas parce qu'on fait des sets à un endroit qu'il faut forcément refaire la même chose. Mais j'essaye pendant 6 mois de le placer et fin de non recevoir à chaque fois de la part du public. Le paradoxe c'est que un an plus tard, le titre Obsession d'Aventura va rentrer en rotation sur les plus grandes radios françaises, Fun, Energy, et là ça va changer. C'est à dire que fin 2002 je jouais Aventura, tout le monde me disait t'es fou, un an plus tard tout le monde me le demande parce qu'il passe sur Fun, sur Energy et j'en passe. Donc là, c'est un clin d'œil pour tous les DJ qui ont déjà vécu ces moments, où en fait, vous êtes persuadés d'avoir des titres avec du potentiel, vous les passez parce que vous dites « Ouais, c'est vachement bien » , personne ne vous le calcule, et puis il suffit que les grosses radios s'en mêlent, et là, ça y est, le titre devient à la mode. En ce qui concerne la pléna, en revanche, j'avais découvert ce style à la fin des années 90-97, avec notamment le titre « Todo o nada » de Willie Cullen et Ruben Vlades, et j'avais accroché direct. Le morceau est splendide, mais ça, c'était avant de découvrir Plena Libre via le titre Elle Bravo. Elle Bravo, c'est l'histoire d'un enfant qui grandit en étant victime de violences et qui, une fois adulte, reproduit le même schéma sur sa femme et son enfant. Et dans l'histoire du morceau, on explique qu'en fait, à un moment donné, il y a un coup de feu qui retentit et qui met fin aux sévices subis par la mère et ses enfants. Alors ce qui est intéressant dans ce morceau, c'est qu'on sent une ambiance très mélancolique au début du titre, durant une minute. Puisqu'en fait on nous raconte l'histoire de cet enfant qui grandit. Et puis une fois que le coup de feu part, le titre se transforme en pléna. Il y a même des rythmes du Brésil qui sont incorporés. Et les chœurs, ces acabos, reviennent sans cesse. Donc ces acabos, ça veut dire c'est fini. Et la pléna en fait symbolise l'arrivée de cette nouvelle vie. Et la fête peut enfin commencer.
- Speaker #1
C'est un type confus que personne n'entend Une souris de médecin Occultant ce qu'il sent Le poids des maltrats de ce enfant occulte
- Speaker #0
Ma rencontre avec le reggaeton, elle, est devenue plus consistante au début des années 2000, grâce encore une fois aux multiples compilations que j'achetais, qu'on s'échangeait avec quelques potes, qu'on gravait, et donc j'avais découvert le style, alors je regardais ça un petit peu de loin, même si je savais que la thématique principale du reggaeton, cette batterie si caractéristique, venait du dembow de Chabarangt, qui est... Un morceau emblématique du Ragga Muffin. Mais, pour être tout à fait honnête, je trouve à titre personnel que le reggaeton du début des années 2000 était ultra répétitif. Alors qu'on s'entende bien, j'adorais la rythmique, le riddim, mais par contre au niveau des samples et des textes, c'était toujours la même chose. J'ai encore gardé certains disques, certains sont sur vinyle, il y avait des titres reggaeton incorporés à des compiles hip-hop, et ma sensation n'a pas varié. Quand je les réécoute aujourd'hui, effectivement, j'ai toujours le même sentiment. Il fallait sans doute que le reggaeton mûrisse un peu, et heureusement qu'il y a eu des artistes comme Daddy Yankee pour pousser, qui est considéré encore aujourd'hui comme un des plus grands chanteurs de reggaeton, des artistes comme Angel Chris, et puis c'est l'époque aussi, en 2004-2005, des premiers hits qui commencent à titiller les radios, et là je pense à Speedy et Lumidi avec Sientelo. La suite, vous la connaissez, le reggaeton va mûrir, évoluer et devenir ce style incontournable grâce à des artistes aussi comme Enrique Iglesias ou encore G. Balvin. Le reggaeton truste les premières places des charts depuis plusieurs années désormais Grâce aussi, je l'ai dit au début, à Bad Bunny qui depuis le milieu des années 2010, petit à petit, en sortant album sur album de qualité, tisser sa toile s'est fait connaître du plus grand nombre jusqu'à devenir l'artiste incontournable qu'il est aujourd'hui. Et en concluant cet épisode, je ne peux m'empêcher de penser que le titre Monaco a eu un impact sur la création de DTMF. En effet, le single de Bad Bunny sorti en 2023, Sample, hier encore d'Aznavour. Dans ce titre, Charles Aznavour regarde avec amertume son passé et se demande où sont passés ces 20 ans justement, ses amours et ses amis, dans une forme de bilan. Le chanteur français a déjà abordé ce thème dans des titres comme La Bohème. Avec Debra Tirar Mas Fotos, dans une forme de contre-pied à Aznavour, Bad Bunny nous enjoint à profiter des nôtres, d'immortaliser ces moments partagés et de chérir les lieux qui nous sont chers. A profiter de la vie ? Tout simplement. Pour ma part, j'ai adoré cet album, et le concert donc de Bad Bunny, parce qu'il établit un pont entre plusieurs styles de musique latine, j'en ai parlé longuement au cours de cet épisode, mais aussi parce qu'il nous rappelle à quel point le temps passe vite. En choisissant cette option, Bad Bunny a élargi son auditoire et a fait de DTMF un disque incontournable à la croisée des chemins entre les différents styles de musique latine. Nous voici arrivés au terme de cet épisode. J'espère que celui-ci vous aura permis de comprendre ma passion pour les musiques latines et l'impact que ces dernières ont eu sur ma carrière de DJ. Et forcément, le lien a été fait avec le dernier album de Bad Bunny, DTMF. Comme je le dis chaque semaine, n'oubliez pas de vous abonner au podcast, de le noter aussi sur les différentes plateformes d'écoute, parce que ça aide. Soul ! R&B Diaspora est un podcast indépendant, donc à chaque fois que vous mettez un pouce, un like, des commentaires, que vous vous abonnez à la newsletter, eh bien ça permet de booster l'algorithme, mais ça, vous le savez déjà. Alors un petit bonus interviendra la semaine prochaine, puisque je vous ai préparé un mix 100% Bad Bunny. Voilà, je vous souhaite à tous et à toutes une belle semaine, et on se donne rendez-vous la semaine prochaine. A très vite, bye bye !
- Speaker #2
Sans compter ce nouveau qui fuit à mon temps