- Speaker #0
Super Docteur, c'est le podcast des soignants qui redonne de la noblesse à notre métier pour soigner mieux et différemment. Aujourd'hui, je vous propose un épisode particulier. Un épisode à la frontière entre médecine, récits de vie et reconstruction. Mon invitée s'appelle Olympe. Elle a 19 ans, elle est humoriste. Et elle a traversé une anorexie sévère avec des hospitalisations au point que son pronostic vital a été engagé. Mais l'histoire d'Olympe ne s'arrête pas là. Car au cœur de cette maladie, alors que tout semblait se refermer, un projet est apparu. Un rêve un peu fou, monter sur scène, faire rire, exister autrement que par la maladie. Ce projet de stand-up a profondément changé sa trajectoire. Il n'a pas remplacé les soins ni les hospitalisations, mais il a redonné du sens, du désir, une direction. Et parfois, dans certaines maladies, cela fait toute la différence. Ce que je vous propose ici, ce n'est pas un cours sur les troubles du comportement alimentaire, c'est le récit d'une patiente racontée depuis l'intérieur. Un récit subjectif, fragile, incarné. Et pour nous, soignant une occasion rare d'écouter ce que l'on n'apprend pas dans les livres. Salut Olympe, je te remercie beaucoup d'être avec moi aujourd'hui et d'avoir accepté de me raconter ton histoire.
- Speaker #1
Bonjour, avec plaisir, merci.
- Speaker #0
Est-ce que tu peux me parler du moment où... tu te souviens, lorsque tu as arrêté de manger, qu'est-ce qui se passait dans ta vie à ce moment-là quand tu as débuté ta pathologie ?
- Speaker #1
Alors moi, j'ai commencé, je suis tombée dans la maladie, j'avais 16 ans. Et ça s'est fait petit à petit. Au début, je ne m'en suis pas vraiment rendue compte. Je n'ai pas vraiment d'explication à cela. J'ai commencé juste à moins manger, mais sans raison. Je ne prêtais pas forcément attention. Et quand j'ai commencé à comprendre que là j'évitais de prendre une goûter je finissais pas vraiment mes plats c'est surtout du sport se passe pas je pense c'est sûr à un mal être j'étais pas très bien dans ma vie j'avais je connaissais quelques épreuves mais donc ça a été un peu moyen pour moi de me concentrer sur autre chose et c'est comme ça que j'ai un peu pu expliquer ma peine voilà c'est comme ça que s'est manifestée mais si je les compris plus tard.
- Speaker #0
Très bien. Donc, c'était un début très lent, insidieux. Ce n'est pas brutal ?
- Speaker #1
Alors non, ça n'a pas été brutal. Mais par contre, une fois que ça a commencé, c'est allé crescendo très rapidement. Ça se fait petit à petit, mais c'était quand même très rapide puisque j'ai quand même perdu 17 kilos en trois mois.
- Speaker #0
D'accord. Et ça, donc, c'est à partir de 16 ans ?
- Speaker #1
C'est à partir de 16 ans,
- Speaker #0
oui. OK. Donc, ta pathologie, c'est de l'anorexie ?
- Speaker #1
Oui, de l'anorexie mentale très sévère.
- Speaker #0
D'accord. Et avant qu'on poursuive, est-ce que tu peux me dire, en faisant un grand écart temporel, à l'heure actuelle, tu en es où dans cette pathologie ?
- Speaker #1
Alors aujourd'hui je ne peux pas dire que je suis guérie à 100% parce que je pense que c'est très long, c'est encore trop récent et puis moi je pense que c'est souvent un débat mais je pense qu'on peut guérir entièrement de la anorexie. Je pense qu'on ne remangera jamais certainement comme ce que je faisais à l'époque parce qu'on a On apprend beaucoup de choses sur l'alimentation qu'on n'apprend pas en temps réel, je pense. Mais je pense qu'on peut guérir. Aujourd'hui, je suis sur le très bon chemin. J'ai fait des avancées qui sont quand même très importantes. Je vais beaucoup mieux. Je n'ai plus besoin de quoi que ce soit. Mais me dire guéri à 100%, je ne le pense pas encore.
- Speaker #0
Très bien. Et donc, ok, c'est des mots qui me conviennent, qui me touchent tout à fait. En revenant sur les mots... Quand on repart vers l'âge de tes 16 ans, là je l'ai rappelé, je crois que tu as 19 ans à l'heure actuelle, c'est ça ?
- Speaker #1
C'est ça,
- Speaker #0
oui. Quel mot tu mettrais sur ta pathologie de l'intérieur ? Tes mots personnels, tu m'as décrit déjà quelques brides de ton histoire. Quels mots tu emploierais pour décrire cette pathologie chez toi ?
- Speaker #1
Moi, je pense que c'est conséquence.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
C'est vraiment la non-existe, en tout cas pour ma part. Ça a été pour moi un moyen de vraiment détourner mon cerveau sur autre chose, avec les choses que je pouvais vivre, les traumatismes que j'ai vécu auparavant. Et c'est vraiment la conséquence de quelque chose de plus grave et qui devient par contre invivable par la suite.
- Speaker #0
Est-ce que cette pathologie selon toi, cette conséquence que tu m'évoques, c'était une manière de prendre le contrôle sur quelque chose pour lequel t'avais manqué, c'est ça ?
- Speaker #1
Vraiment avoir le contrôle, quand on tombe dans la nourriture, on veut avoir le contrôle sur tout, ce qui est très paradoxal parce que pourtant en voulant le contrôle tout le temps, on perd totalement le contrôle.
- Speaker #0
Ok, intéressant. Et est-ce que tu sais de ton point de vue pourquoi ça s'est focalisé sur la nourriture, pas sur autre chose par exemple ?
- Speaker #1
Alors, je n'ai pas vraiment d'explication. Il y en a qui vont justement faire... Voilà, ça peut être tout et n'importe quoi. En réalité, moi, ça s'est fait sur la nourriture et de manière à me restreindre. D'autres vont beaucoup manger. Ça dépend vraiment des gens. Mais je n'ai pas vraiment d'explication. Mais en tout cas, c'est vraiment basé sur ça. Et pour le coup, j'ai eu d'autres soucis de santé autrement après, par la suite et même auparavant. Mais l'anorexie a été... conséquence la plus sévère.
- Speaker #0
Très bien. Est-ce que tu peux m'expliquer comment ça marche, la faim, le corps, les pensées dans ta pathologie ? Parce que c'est pour ça que je suis hyper content de t'avoir avec moi aujourd'hui. Il va y avoir des dizaines de milliers de gens qui vont écouter ça. Et moi, je suis médecin. Mon boulot, c'est de poser des questions, d'essayer de comprendre les gens. Et je n'ai jamais vécu ça, l'anorexie. Et j'aimerais bien que tu puisses m'expliquer comment ça marche, la faim, le corps, les pensées. Quand on débute une anorexie sévère à l'âge de 16 ans, qu'est-ce qui se passe ?
- Speaker #1
Alors, ce serait de mentir, de dire qu'on n'a pas faim. C'est vrai que c'est souvent un mensonge qu'on utilise quand on explique aux gens qu'on ne mange plus. On dit oui, mais je n'ai pas très faim. C'est faux. On reste humain au début. Comme tout le monde, on a faim. Seulement, on essaye de se persuader qu'on n'a pas faim parce qu'on ne veut pas manger. Donc forcément, on essaye de dire à notre cerveau j'ai pas faim, j'ai pas faim, j'ai pas faim. Donc au début, si on a faim, seulement on se restreint. Donc on se dit à notre cerveau non, ne mange pas. Et c'est assez simple parce qu'on entend aussi une espèce de petite voix qui dans notre tête nous dit ne mange pas parce que personne va t'aimer, ne mange pas parce que tu vas être grosse, tu vas ressembler à rien. Donc en fait, c'est plus facile de se persuader de ne pas manger quand déjà notre cerveau nous dit que si on mange, c'est quelque chose de mauvais. Mais par contre, la faim, on la ressent. Ce qui est vrai par la suite, c'est qu'à force de refuser de s'alimenter, pour le coup, on n'a plus aucune sensation et que pour le coup, la faim n'est plus là et elle disparaît petit à petit.
- Speaker #0
Ah ok. Au bout d'un moment, tu n'as plus faim ?
- Speaker #1
Au bout d'un moment, en tout cas pour ma part, moi je n'avais plus faim et aujourd'hui, ça reste toujours parfois du coup compliqué parce que même si j'ai retrouvé énormément de sensations, le fait de m'être restreint pendant 30 ans très, très longtemps. Je n'ai pas ce truc de « oui, science me dit que j'ai envie de manger, par exemple, des pâtes carbo » . Ça n'existe pas dans mon cerveau parce que mon cerveau était conditionné à « je n'ai jamais faim » .
- Speaker #0
Est-ce que tu te rends compte que ton cerveau te joue des tours, que tu t'inventes des histoires pour tromper ta faim, pour tromper tes sens ou est-ce que c'est les soins qui t'amènent à t'en rendre compte ?
- Speaker #1
Je pense que c'est très différent des... Ça dépend des personnes, en fait. Moi, j'étais quelqu'un de très lucide sur la maladie. Je savais que j'étais malade. Je n'ai jamais connu de déni parce que ça existe, mes dénis d'ananasie. Moi, j'ai tout de suite su que j'étais malade. Maintenant, savoir et changer les choses, c'est deux choses différentes. Donc, je le savais. Je savais que c'était mon cerveau qui essayait de me faire croire quelque chose qui n'était pas vrai. Mais par contre, ça ne change pas du tout ma position et j'étais incapable de changer les choses.
- Speaker #0
Très bien. Et je crois... que quand tu as développé ta pathologie, assez rapidement, tu as eu une hospitalisation, puis d'autres ?
- Speaker #1
Oui. Alors, ce qui s'est passé, en fait, c'est que moi, mes parents ont tout de suite compris que ça... Dès le premier kilo, mes parents ont compris que ça allait être plus compliqué que ça. Parce que déjà, de base, je suis toute petite. Je fais 1m50. Je suis un petit gabarit. Donc, perdre du poids, ça se voit très facilement et très vite. Donc, j'ai tout de suite été amenée chez ma médecin traitante. qui connaissait aussi mon histoire personnelle et qui a aussi tout de suite compris que ça allait être donc de l'anorexie, et que je n'allais pas pouvoir m'arrêter au premier kilo. Donc directement il y a eu une demande de prise en charge en fait à l'hôpital, mais malheureusement en France on n'a pas beaucoup de place, ce n'est pas une maladie non plus qu'on s'éreve, enfin il n'y a pas de solution magique, il n'y a pas vraiment de traitement magique pour cette maladie-là, donc parfois des patients restent très très longtemps, ce qui ne libère donc pas les lits, et il y en a... très, très peu puisque moi, il y avait seulement 12 lits dans ma région. Donc c'est très peu pour énormément de patientes et patients. Donc en fait, j'ai dû attendre 4 mois avant d'être prise en charge. Donc quand une demande de prise en charge a été faite, je pesais déjà 31 kilos et j'ai été prise à 25 kilos. Donc j'ai eu le temps de me dégrader au fur et à mesure du temps forcément. Et en fait, je suis rentrée, moi, via les urgences puisque j'étais arrivée à un stade où voilà, mon mon cœur pouvait s'arrêter, je risquais l'arrêt cardiaque. Donc à un moment donné, en ce moment, ils ont été obligés de me prendre. Et donc là j'ai été hospitalisée pendant trois mois en urgence dans notre chronologie.
- Speaker #0
Donc la maladie a évolué à un point que tu étais en danger vital ?
- Speaker #1
Ah oui, j'ai commis deux hospitalisations et deux hospitalisations dans lesquelles je suis rentrée en urgence.
- Speaker #0
Dans lesquelles tu as été hospitalisée plusieurs mois. Et on va y revenir un petit peu plus tard, mais je crois que c'est lors de ces hospitalisations que tu as commencé à en trouver une porte de sortie, notamment grâce à l'humour, c'est ça ?
- Speaker #1
Oui, à ma deuxième hospitalisation. Enfin, j'ai commencé à la première toute seule, mais j'ai vraiment concrétisé ça à la deuxième hospitalisation.
- Speaker #0
On va y revenir, c'est ce qui rend ton histoire... Absolument fascinante. Mais tout d'abord, socialement, est-ce qu'il se passe des choses en famille, avec les amis ? Comment elle s'est traduite cette pathologie ? Tu m'as expliqué un petit peu ton corps et tes pensées brièvement. Et est-ce que socialement ça a des conséquences aussi ?
- Speaker #1
Bien sûr, bien sûr. Et c'est même des conséquences qui sont très importantes et qui arrivent aussi très rapidement. Moi j'ai eu la chance parce que dans ma famille, du moins les personnes avec lesquelles j'habitais, mes parents etc., compris la maladie assez facilement. Donc, c'était plus simple. Au limpe, elle n'arrive pas à manger. Forcément, j'avais une maman qui essayait de me dire qu'il faut manger, c'est important, mais qui a compris que ce n'était pas suffisant. Ça n'allait pas me faire changer ma vision sur la maladie et sur ce que je faisais. Donc, j'ai évité toutes ces remarques qu'on peut entendre parfois. Oui, mais c'est rien ou tu as juste à manger, etc. Mais par contre, j'en ai quand même entendu avec les gens quand on va à l'extérieur. C'est très compliqué. En fait, on se coupe du monde et on perd... aussi des gens et des amis, puisqu'on ne peut plus manger au restaurant parce qu'on n'est pas capable de faire face à l'imprévu. Il faut savoir exactement ce qu'il y a dans le plat, comment ça a été fait, comment ça a été culiné. Donc c'est plus possible d'aller au restaurant. C'est plus possible non plus de sortir tout court avec ses amis. Moi je pouvais plus voir mes amis parce que même si mes copines par exemple me disaient on sort quelque part à 14h, je savais très bien qu'il y avait un risque pour qu'à 16h elles souhaitent prendre un goûter. Et moi, je ne voulais pas prendre des goûters. Mais si je ne mangeais pas, ça paraissait bizarre. Il y avait des remords. Donc, automatiquement, on se coupe du monde et on est très solitaire.
- Speaker #0
Ok. Et j'imagine volontiers peu comprise, incomprise parce qu'on élabore sa stratégie solo et peut-être qu'on a l'impression que les autres ne comprennent pas.
- Speaker #1
Très, très peu comprise. Et encore plus chez les jeunes puisque déjà, l'adulte ne comprenait pas. Déjà, c'est… pour les gens, ça paraît impossible de se restreindre jusqu'à vraiment ne plus manger puisque moi j'ai vraiment fait un régime à un fromage blanc 0% par jour. Donc c'était pour les gens vraiment lunaires comment on peut faire ça, comment on peut se faire mal comme ça. Et puis je ne le voyais vraiment pas comme ce que j'étais à ce moment-là. Moi j'ai fait de la dysmorphophobie donc je le voyais différemment de ce que j'étais. Donc du coup les gens se disaient mais regarde-toi dans la classe et là t'es clairement un cadavre. Et moi je ne me voyais pas du tout comme ça. Et les gens forcément quand on ne le vit pas on peut pas comprendre et c'est pas un reproche que j'ai fait aux gens parce que je peux le comprendre et peut-être que si c'était moi à leur place j'aurais peut-être pas compris mais du coup forcément ça crée ce truc de on se sent très très serein.
- Speaker #0
Très ok intéressant est ce que tu avais peur ?
- Speaker #1
Non, non jamais j'ai pas eu peur j'ai jamais eu peur de la maladie parce que c'est peut-être triste à dire et violent mais la maladie la neurose sévère du moins jusqu'à là où moi j'ai été et ça devient un suicide lent et pour le coup, ça a été pour moi ma stratégie. Je savais... Alors au début, c'est tombé un petit peu par hasard dans le sens où je n'ai pas trop contrôlé ce que je faisais mais une fois que j'ai compris que j'étais anorexique, que c'était compliqué, j'ai dit ok, donc j'entends que c'est compliqué, j'entends que c'est dangereux, en fait c'est là que je veux appuyer parce que moi j'avais envie quelque part de mourir donc ça a été pour moi mon suicide en fait. Donc je n'ai pas eu peur.
- Speaker #0
Et waouh ! Donc c'était une stratégie consciente élaborée chez toi ? Et c'est cette effrayance que tu me racontes parce que t'étais prête à mourir en fait.
- Speaker #1
Oui, moi c'était mon but avec la maladie. Donc c'est pour ça que je n'avais vraiment aucune envie de reprendre du poids et c'est pour ça qu'entendre « mais vous risquez l'arrêt cardiaque, vous risquez de vous faire mal et vous pouvez mal tomber et mourir » , en fait j'avais pas peur parce que c'est ce que j'attendais quelque part.
- Speaker #0
Ok Olympe, merci ce que tu viens de me raconter. montre à quel point l'anorexie dépasse largement les chiffres, les courbes de poids ou les bilans biologiques. C'est une maladie qui envahit le corps, bien sûr, mais aussi la pensée, les relations, le rapport à l'avenir, parfois même le désir de vivre dont tu viens de me partager. En tant que soignant, on mesure mal ce que représente cette perte progressive de soi, ce rétrécissement du monde, cette solitude intérieure que tu décris très justement. Je te remercie beaucoup de m'avoir partagé cette histoire. Du moins... dans cette première partie parce que dans le prochain épisode, on va quitter ce temps de l'effondrement pour parler d'un autre moment de ton parcours, un moment lumineux, celui où un projet, un désir, un rêve vont commencer à faire contrepoids à la maladie. L'humour, le stand-up, les scènes, et ce que cela a changé dans ton rapport au corps, à ta vie et aux soins. Je vous invite à vous abonner à ce podcast pour ne rater aucun épisode et on se retrouve dans la seconde partie avec Olympe !