- Speaker #0
Le cliché, hein ? Bonjour, c'est le réparateur de la machine à lavé. Je viens vous déboucher les tuyaux. Mais hop, tout le monde est tout nu, tout le monde crie, tout le monde se court après. Moi je connais typiquement des personnes aveugles qui refusent complètement la sexualité.
- Speaker #1
Parce qu'ils ont peur ?
- Speaker #0
Parce qu'elles ont peur. Alors comment il va le petit toutou ?
- Speaker #1
Par rapport au porno, est-ce que les déficients visuels, ils en consomment ?
- Speaker #0
Ça aussi c'est une question qui a été posée.
- Speaker #1
Ouais, c'est une question qui a été posée.
- Speaker #0
Eh ben, dis donc, ils avaient de l'inspiration les gens pendant le micro. On n'est pas obligé de faire l'amour pour savoir qu'on s'aime.
- Speaker #1
Bonjour et bienvenue dans le podcast T'as pas l'œil, le podcast de l'association c'cité. Ici, on part d'un constat très simple. Il y a énormément de personnes qui se posent des questions sur la déficience visuelle. Que ce soit sur leur vie, leurs relations, leurs émotions, mais personne n'ose vraiment les poser. Et c'est pour ça qu'on est là aujourd'hui, parce qu'on va les poser et qu'on va y répondre sans gêne, sans condescendance, sans pitié. Juste de la curiosité, de l'humour et beaucoup d'authenticité. Et c'est ça notre podcast. Ce podcast, il est aussi fait pour vous, les voyants, parce qu'en écoutant des personnes déficientes visuelles, comprendre ce qu'elles vivent, ça va peut-être vous aider à comprendre le monde différemment. à percevoir les autres autrement, à comprendre vos relations, vos peurs, vos sens, votre façon de percevoir les autres. Ce que les personnes déficientes visuelles vivent de façon intense, vous le vivez aussi, juste de manière différente. Et ça, ça en vaut le détour. Aujourd'hui, pour ce tout premier épisode, nous accueillons Lana, quelqu'un que nous retrouverons tout au long de la série, et tout au long de la saison d'ailleurs, puisqu'elle est déficiente visuelle. co-animatrice de ce podcast et pour ce tout premier épisode, notre invitée. Donc bonjour Lana.
- Speaker #0
Bonjour.
- Speaker #1
Est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots ?
- Speaker #0
Oui, alors moi je m'appelle Lana, j'ai 26 ans et je suis à l'association c'cité depuis trois ans maintenant. J'anime notamment des cours d'accessibilité numérique, entre autres. Je fais d'autres petites choses aussi. Concernant ma déficience visuelle, je suis malvoyante mais reconnue aveugle. Ça signifie que j'ai une acuité visuelle inférieure à 1 sur 20, qui est vraiment une note pourrie. Donc je suis aveugle en France et dans d'autres pays. Je crois même que c'est les critères de l'OMS. 1 vingtième égale aveugle. On ne fait pas de différence administrativement, en tout cas. Sinon, concrètement, il me reste une perception visuelle. Donc, d'après ce que m'ont dit les médecins, parce que moi, je suis dans cette situation-là depuis mes trois ans, donc je n'ai pas de souvenir de qu'est-ce que ça fait de voir. Je n'ai pas le souvenir de, ah oui, quand je conduisais, quand je lisais, parce qu'à trois ans, je ne conduisais pas et je ne lisais pas. Donc, j'ai... Je vois très flou. Je vois un petit peu tout, mais très flou. Donc avec les distances, je vois de moins en moins. Plus je suis loin, moins je vois. Et j'ai aussi une vision en 2D. C'est-à-dire que je n'ai pas du tout la notion de profondeur d'image, de distance. Donc c'est un petit peu, peut-être pas évident à imaginer, mais en tout cas, c'est comme ça que je perçois. J'ai également des zones d'amputation du champ visuel. Ça signifie que typiquement, avec mon œil gauche... La moitié gauche, je ne vois pas. Et la moitié à droite, je ne vois pas non plus en haut. Donc voilà.
- Speaker #1
Ok, en tout cas, on est très heureuse de te recevoir en tant qu'invité aujourd'hui.
- Speaker #0
Et je suis contente.
- Speaker #1
Et à nos côtés, on a également Hanane, qui sera notre éclaireuse psychologique tout au long de ces épisodes. Du coup, bonjour Hanane.
- Speaker #2
Bonjour.
- Speaker #1
Donc, on a demandé à des gens dans la rue ce qu'ils voulaient vraiment savoir sur la déficience visuelle. et il y a une question, beaucoup de questions qui sont pas mal revenues sur la sexualité. Donc, on a posé ça sur une question centrale. Comment se passe la sexualité des personnes déficientes visuelles ? Donc, on trouve cette question vraiment très intéressante. Et Lana va nous apporter tout ce qu'elle en sait, tout ce qu'elle a, ses anecdotes, par sa propre expérience, mais aussi par l'expérience des personnes qu'elle connaît autour d'elle. Du coup, Lana, qu'est-ce que cette question t'inspire d'emblée ? qu'est-ce que tu en penses de cette question ?
- Speaker #0
Rien, je ne connais rien. Je ne vois pas de quoi vous parler. Non, mais comment est-ce que on a une sexualité en gros ? Comment est-ce que les personnes déficientes visuelles vivent ou ont une sexualité ? Je pense qu'en fait, ce n'est pas si différent des rapports entre personnes voyantes, on va dire. Si ce n'est peut-être l'authenticité, parce qu'on est certainement beaucoup moins pollué par ce qui est censé être ou par ce qui est vu ailleurs. On a vraiment, je pense, une intimité très intime. C'est-à-dire que c'est vraiment de la sensation à 100%, de la communication beaucoup, et pas forcément des choses... entre guillemets visuel, il n'y a pas trop de délire sur ça, j'ai déjà vu ça, j'aimerais bien le faire parce que je l'ai vu. C'est surtout vraiment l'écoute de son corps et l'écoute du corps de l'autre, même si l'autre n'est pas en situation de handicap visuel. Je pense qu'on est très très attentif justement aux sensations de l'un, de l'autre et des deux du coup.
- Speaker #1
Il y a un sujet aussi qui est très intéressant par rapport à ça, c'est les applications de rencontre. Parce qu'on sait qu'aujourd'hui, c'est quelque chose que beaucoup de personnes utilisent. Mais du coup, comment est-ce que ça se passe pour les personnes déficientes visuelles ? Est-ce que vous les utilisez ? Est-ce que vous les utilisez de façon différente de nous ? Comment est-ce que ça se passe ?
- Speaker #0
Moi, pour le coup, ça fait très longtemps que je n'en utilise plus. Parce que je suis mariée depuis bientôt 7 ans.
- Speaker #2
C'est une bonne raison.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai. Je le dis, je n'ai pas utilisé d'application de rencontre depuis au moins 7 ans.
- Speaker #0
Mais c'est vrai qu'à l'époque, j'avais utilisé une application de chat sur laquelle j'ai rencontré mon mari. Après, utiliser différemment... peut-être au niveau de on porte moins d'importance aux photos de profil à ce genre de détails on va plus être dans la discussion dans le feeling très certainement de la description ce genre de choses et puis autour de moi j'ai des personnes qui en utilisent et qui en ont utilisé effectivement la photo de profil c'est pas le premier truc qu'on va regarder parce que ça prendrait un temps fou Parce qu'on le fait, il ne faut pas croire que...
- Speaker #2
Tu peux demander à l'IA d'écris moi cette photo.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #2
Comme tu es très proche de chat GPT.
- Speaker #0
Tout à fait, c'est un très grand ami que je salue.
- Speaker #2
Ton assitant personnel qu'on salue.
- Speaker #0
C'est ça, je le salue. Mais c'est vrai que par exemple, on va prendre une capture d'écran d'un profil avec lequel on a match. Et on va l'envoyer en lui disant comment tu le trouves.
- Speaker #2
Est-ce qu'il correspond à mes critères ?
- Speaker #0
Par exemple, ou ne serait-ce qu'avoir une description. Est-ce que... Tout simplement, la description physique en détail. On demande vraiment les détails parce qu'on essaye d'avoir un maximum d'informations. Comme vous, je pense, quand vous regardez un profil, vous regardez un peu tout ce qui apparaît sur le profil. Nous, c'est pareil. Et en fonction. Je connais des personnes qui ont coupé court. à la discussion, même s'il y avait eu match, etc. Parce que les critères physiques, c'était pas ça du tout. Et c'est ok d'avoir des critères, même en étant aveugle finalement.
- Speaker #2
Et c'était des personnes aveugles de naissance ?
- Speaker #0
Oui, tout à fait. Parce que c'est des personnes qui accordent de l'importance à l'image qu'elles renvoient elles-mêmes. Et forcément à l'image que son couple pourra renvoyer.
- Speaker #2
C'est-à-dire qu'elles ne veulent pas être vues avec une personne qui, socialement, va être considérée comme...
- Speaker #0
Voilà, ou trop différente, ou disgracieuse, ou alors disgracieuse selon ses propres critères, finalement. Quelqu'un d'aveugle peut être très sportif et vouloir partager sa vie avec quelqu'un de très sportif. Si la personne c'est pas du tout son truc et que ça se voit, bah...
- Speaker #2
Oui, mais je me demandais, selon ses propres critères ou ses critères de la société qu'elle a adoptés, c'est-à-dire cette standardisation un peu du physique ? Vous voyez, c'est quelque chose que vous intégrez aussi peut-être ?
- Speaker #0
Sûrement, parce qu'on est conscient de l'importance de l'image. Mais je pense qu'on a aussi... C'est-à-dire que les critères physiques, alors pas la couleur des yeux ou la couleur des cheveux, Mais par exemple, physiquement... On vit avec notre partenaire, on le touche, on le sent, etc. Il y a des rapports intimes aussi. Donc il y a cet aspect d'attirance quand même physique, même si ce n'est pas « oh, il est trop beau » , c'est-à-dire visuellement il est trop beau en photo. Il est beau, je le trouve beau, ses épaules, son corps, la sensation de la peau, etc. C'est des critères. Et forcément, quand on sait que si en plus il est beau aux yeux du monde, parce que maintenant, tu parlais de ChatGPT, ChatGPT, il a une grille de notation physique qui est basée sur des critères, je pense, purement mathématiques.
- Speaker #2
C'est un autre type quand même.
- Speaker #0
C'est ça ?
- Speaker #2
Ouais, c'est vrai.
- Speaker #0
Et il va pouvoir dire, bon, profil 9 sur 10, 6 sur 10, parce que le visage est un peu, voilà, c'est pas très équilibré, etc.
- Speaker #1
Mais du coup, tu te bases sur quoi pour swiper ou non ? Parce qu'on prend Tinder. par exemple, ou toutes les autres finalement, tu as tout de suite la photo de la personne. C'est la première chose sur laquelle tu vas te focaliser. C'est en général ce pourquoi on va swiper à gauche ou à droite.
- Speaker #0
C'est vrai que moi, je n'ai pas du tout été sur une application de swipe et j'ai été contactée par mon mari en premier. Je n'ai d'ailleurs pas fait de démarche de recherche à l'époque. J'ai vraiment été contactée par mon mari et on a commencé à discuter directement en privé suite à cette prise de contact par message vocal quand même. C'est ça je pense qui m'a fait... Moi c'était ça mon match avec lui. C'était le fait qu'il m'envoie un message vocal sans savoir que j'étais aveugle. Donc voilà, contrairement aux autres qui effectivement envoyaient plus des photos ou des CC, CV.
- Speaker #2
Oui, c'est resté assez longtemps finalement dans l'échange et sans que vous soyez vue.
- Speaker #0
Un an. Un an d'échange par audio, donc des messages audio, des appels, beaucoup. Mais c'est vrai qu'il n'y a pas du tout eu pendant, je dirais peut-être 11 mois, même pas de photos. Moi j'avais ma photo de profil WhatsApp. Lui, il m'avait envoyé une photo à un moment, dans un contexte, il m'avait dit je ne sais plus, « regarde tel truc » . Et j'avais, à l'époque, pas fait cette démarche d'intelligence artificielle, parce que c'était il y a 7 ans, je le rappelle, et on n'avait pas autant d'outils, finalement.
- Speaker #2
Oui, c'était à l'ancienne, il ne manquait plus que les lettres manuscrits, c'était le pigeon voyageur. Franchement,
- Speaker #0
à l'ancienne, parce qu'en plus, on s'est mariés relativement vite après. Mais ouais, c'était presque épistolaire. Oui,
- Speaker #2
c'est ça, épistolaire.
- Speaker #0
Mais ouais, il n'y a pas eu cet aspect de physiquement, est-ce qu'on a match ? Après, forcément, quand on en a parlé, parce qu'après, moi, je lui ai dit, mais physiquement, quand même, est-ce que je te plais ? Il a dit oui.
- Speaker #1
Et ton handicap, tu en parles dans ta bio ou pas du tout ? Tu attends peut-être de connaître mieux la personne ? Alors,
- Speaker #0
sujet épineux, encore une fois. C'est-à-dire que j'ai eu... Cette application unique de chat n'était pas mon vrai nom. Je n'avais pas mis de photo de profil. Honnêtement, je pense que mon profil faisait peur. On aurait dit un gros compte fake, un scammer finalement. Pas le vrai nom, un nom vraiment bateau, pas de photo de profil. Et avec mon mari, à l'époque, quand on a commencé à parler, pendant très longtemps, je n'ai pas dit que j'étais en situation de handicap. Voilà. Pas du tout, du tout. Je ne l'ai pas évoqué. Moi, j'étais persuadée que lorsque je lui dirais, ça serait... Hop là, il m'a bloquée, je n'ai plus de nouvelles. C'est fini, quoi. Donc, je ne l'ai pas dit, franchement, pendant 6-7 mois, peut-être.
- Speaker #1
Mais tu avais peur, du coup ? Tu ne te sentais pas à l'aise, en fait ?
- Speaker #0
Ouais, parce qu'en fait, je pense que ça venait... Peut-être d'un manque de confiance en moi et peut-être aussi de la façon dont je me suis perçue tout au long de ma vie. Moi, j'ai eu beaucoup de mal à accepter mon handicap, même si je l'ai eu très jeune, à l'âge de 3 ans finalement. J'ai eu, jusqu'à mes plus de 20 ans, pas du tout quoi. Très réticente, déjà petite, réticente au braille. Je ne voulais pas lire en braille. Je voulais... Je ne voulais pas utiliser la canne. Donc je ne l'ai pas utilisé pendant très longtemps, je me suis mise beaucoup en danger je pense. Et j'étais un fardeau pour mes proches qui devaient se dire « Oula, l'aveugle elle ne veut pas prendre sa canne quand même là ! » Mais voilà, je n'en ai pas parlé. Et lorsque je lui ai dit, pour moi c'était vraiment « Là je vais te dire un truc et tu verras que ça va être fini pour nous. » « Tu n'auras plus aucune... » T'auras plus aucune envie de me connaître plus, de venir me voir, puisqu'on était à distance à l'époque, on était à 600 km de distance. Je me disais, hop là, je vais lui dire, c'est ma carte Uno, contre Uno, tout ce que vous voulez. C'est fini. Donc je lui dis, voilà, faut que je te dise un truc. Oui, j'ai un problème de santé. Ok, lequel ? J'ai une tumeur au cerveau. D'accord, qu'est-ce que ça implique ? Je suis aveugle. Et donc ? Et donc, je ne vois pas. Aveugle, je ne vois pas. Ce n'est pas grave. Ok. Donc, ça a continué comme ça. Et c'est quoi qui a fait que tu lui dises au final ? Tu t'es sentie obligée ? Alors, ce qui a fait que je lui dise, la vérité, c'est qu'il me plaisait beaucoup. J'avais vraiment, pendant 6-7 mois, on a le temps de s'attacher à quelqu'un quand même. Mais moi, dès le départ, j'étais persuadée que la relation n'aboutirait pas. Donc, lorsque j'ai vraiment été, comme on dit, piquée très fort par lui, je me suis dit, ok, là, je commence un peu à tomber dans le « ah, je suis amoureuse, ça ne me va pas » . Il faut que je lui dise un truc qui va mettre un stop. Comme ça, au moins, il n'y a pas de désillusion et je peux sortir de cet état. de « est-ce qu'on va se rencontrer ? Est-ce que ça va marcher ? Est-ce qu'on va continuer à se parler ? » Moi, je me suis vraiment dit, ce n'est pas bien, mais je me suis dit « au moins comme ça, c'est fini. » Il n'y a plus d'espoir. J'arrête de penser à lui, j'arrête d'écouter ses vocaux quand on ne se parle pas. C'est très gnangnan cette histoire. Je me confie. Premier épisode, je me confie beaucoup. Dis donc ! J'étais stressée, mais en même temps, je l'ai vraiment fait dans l'optique de… Voilà, je mets un terme, je défais. de mettre un terme à cette relation.
- Speaker #2
Et finalement,
- Speaker #0
8 ans plus tard, t'es mariée. Je suis mariée. On a aussi une question qui est beaucoup revenu, c'est l'idée du fantasme sur le handicap.
- Speaker #1
Est-ce que c'est quelque chose que t'as déjà vécu ?
- Speaker #0
T'as déjà vu ? Personnellement, non. J'ai eu la chance de ne pas avoir vécu ça parce que j'ai pas cherché à avoir de relation, j'ai pas été sur des applis de rencontres autres que celle-ci. Donc, j'ai pas rencontré beaucoup de monde. J'ai pas parlé à beaucoup de monde parce que j'avais pas du tout... Finalement, je pense que c'était vraiment... J'avais pas confiance de rencontrer des personnes justement parce que j'avais entendu des histoires de... Ah, lui, fétiche, etc. Donc, j'ai effectivement connu une personne. Donc c'était un garçon qui était aveugle de naissance et qui lui était sur des applications de rencontre. Et il avait eu un date avec une femme qui s'est avérée avoir un vrai délire sur le fait que ce gars soit aveugle. Et il était vraiment très très chaud. Mais que sur ça ? Ah t'es aveugle, beaucoup de questions mais au début on se dit ah c'est de la curiosité, c'est trop cool, elle s'intéresse à moi. Et au final on se rend compte qu'il y a un petit délire de ça l'excitait un peu cette femme-là, que ce monsieur soit aveugle et qu'elle soit obligée de l'aider finalement, de le sauver un petit peu de sa condition. Et par la suite, ce garçon a remarqué que cette femme était déjà en couple. depuis très longtemps, avec une personne polyhandicapé. Et on en rigolait, je lui disais, non mais gars, tu fais pas le poids, elle était en couple avec quelqu'un qui était amputé des quatre membres, toi t'es juste aveugle. Mais voilà, c'est l'anecdote que j'ai eue de près.
- Speaker #1
Et tu sais ce qu'il a ressenti un peu ?
- Speaker #0
Lui ?
- Speaker #1
Ouais, de la peur ?
- Speaker #0
Bah lui en fait, au début, comme je disais, c'était très... qu'est-ce qu'elle est attentive, qu'est-ce qu'elle pose des questions. Ensuite, elle est un peu bizarre quand même. C'est un peu trop, on s'emballe un peu trop vite, ça va un peu trop vite. Parce que cette femme, elle avait vraiment fait du train juste pour faire un date, plusieurs heures de train pour venir le voir Et après, c'était mais dans quoi je suis tombée ? Si ça avait abouti, qu'est-ce que... Qu'est-ce que serait devenue la relation ? Est-ce que je serais devenue l'objet de la bête de foire de cette personne ? Ou alors, un peu le syndrome du sauveur, est-ce que cette femme n'avait pas ce truc de... je ne sais pas.
- Speaker #2
C'est intéressant, on voit bien à quel point finalement il est objectalisé. C'est vrai qu'on voit souvent ces deux mouvements, soit la personne handicapée... Et réduit à son handicap en tant qu'objet, l'objet peut être aussi pulsionnel, ça peut être un objet sexuel, ou alors il est désexualisé. C'est comme les panneaux de signalisation dans les toilettes, on voit bien qu'ils ne sont pas genrés en fait. Donc quand on est une personne handicapée, on est avant tout une personne handicapée. On n'est pas un homme, on n'est pas une femme, on n'a pas de besoin sexuel, on n'a pas d'existence subjective. et ça c'est vraiment quelque chose d'assez présent. Est-ce que pour toi, c'est quelque chose que tu constates ? C'est-à-dire qu'avant de te voir, toi, Lana, on voit ton handicap ?
- Speaker #0
Oui, bien sûr. Et puis, c'est, je pense, aussi ce qui a amené que j'ai eu autant de mal à avoir la canne. Parce que je sais qu'on voit d'abord la canne et après, la personne qui tient la canne. Et de toute façon, même au-delà de ça, quand on est avec des personnes, des proches, de la famille. On s'adresse très rarement à nous. Ou alors, on s'adresse à nous comme si on était des petits bébés, tout fragiles. Alors, qu'est-ce qu'elle va prendre à boire la dame ? Qu'est-ce qu'elle veut boire ? Et qu'est-ce qu'elle veut manger ? Et c'est vraiment comme quand on parle à... C'est peut-être un peu fort de le dire comme ça, mais vous savez, comme quand on parle à un chien. Alors, comment y va le petit toutou ? Et en fait, on s'adresse à la personne sans vraiment s'adresser à elle ou alors à la troisième personne.
- Speaker #2
On l'infantilise un peu.
- Speaker #0
Alors qu'on peut nous demander. Qu'est-ce que vous allez boire ? Tu le dis ça,
- Speaker #2
des fois ? Avec ton humour ?
- Speaker #0
Ça dépend du mood. Ça dépend du mood parce que des fois, on n'a juste pas envie. On est en famille, entre amis, en date avec son mari. On n'a pas envie de se mettre soi-même mal. Mais moi, j'ai déjà eu des scènes assez bizarres. Par exemple... au restaurant, demander une assiette creuse parce qu'on allait dans un restaurant à volonté et forcément on fait des allers-retours. Et mon mari dit est-ce que ce serait possible d'avoir une assiette creuse pour ma femme qui est non-voyante parce que là c'est des plats en sauce on fait des allers-retours et moi j'aime pas me faire servir j'aime pas attendre que mon mari me dise attends je vais aller te resservir on y va ensemble, on fait les allers-retours et là on assiste à un bug de cerveau de la part du cuisto Ah, en fait, les assiettes creuses, c'est pour les enfants. D'accord, mais ma femme, elle est non-voyante. Oui, mais en fait, vu que vous, vous avez un menu à volonté, moi, si je vous donne une assiette creuse, quand vous allez revenir, je ne saurais pas que vous avez un menu à volonté. Et en fait, c'était un dialogue de sourds. Et mon mari dit, mais c'est une blague. On est dans une autre dimension, là, ce n'est pas possible. Et au final, il a fallu l'intervention de quatre personnes. Ah oui,
- Speaker #2
donc là vraiment pour une assiette creuse.
- Speaker #0
Qui finalement, quand le manager ou je ne sais quoi arrive, dit mais évidemment !
- Speaker #2
Il était enfermé dans son protocole.
- Speaker #0
Il était enfermé dans son protocole. Et ça, ça arrive notamment dans les restaurants type fast-food où il faut commander au borne. Moi, ça m'est déjà arrivé plusieurs fois d'aller en disant « Oui, bonjour, ce serait pour commander, s'il vous plaît. » « Il faut commander à la borne. » « Je ne peux pas. » « Ah, comment on va faire ? » « Oh là là, je ne sais pas comment est-ce qu'on va pouvoir faire. » En fait,
- Speaker #2
tu les sors de leur zone de confort.
- Speaker #0
C'est ça. On a cassé un protocole terrible, Mais ouais, pour cette assiette creuse, des fois, moi, ça m'a mis dans un état où je me dis, si j'étais pas de bonne humeur, si j'avais déjà eu une journée un peu difficile, c'est le genre de truc où on peut pleurer quoi. Là, je suis en train de me faire afficher dans un restaurant alors que je suis juste venue manger, je veux juste une assiette creuse. Et mon mari, en fait, il finit juste par dire, il n'y a pas de souci, elle peut prendre une assiette plate. Par contre, il y aura des dégâts dans le restaurant. Parce que je ne peux pas vous garantir qu'elle ne va pas faire tomber si c'est de la soupe, si c'est des choses comme ça. Et c'est tout. Ça se conclut comme ça. Et lui, il le prend très à la légère. Moi, forcément, ça m'impacte plus.
- Speaker #2
Et lui, ça rajoute, c'est déjà compliqué le quotidien. Et puis en plus, il y a ça.
- Speaker #0
Il faut se justifier, en fait. Déjà, la justification, elle est là. C'est la canne. Ou alors, là, pour le coup, c'est mon mari qui dit qu'elle est aveugle. Il n'y a pas besoin de plus, normalement. Là, il faut expliquer, il faut débattre avec quatre personnes. Ouh là là !
- Speaker #1
Et c'est quoi la plus grosse idée reçue que tu n'aies jamais entendue sur la sexualité des déficients visuels ? Je pense que tu en as entendu beaucoup. Il y en a beaucoup.
- Speaker #0
Franchement, il y en a beaucoup. En passant par le cliché, comment vous faites pour vous trouver ? Ça doit être nul. Ça doit être nul, mais ça je pense que c'est des personnes qui sont complètement lobotomisées par la pornographie, je pense. Parce que dire ça doit être nul, c'est que vraiment les gens ont rendu... Enfin ces personnes-là ont des rapports extrêmement visuels et oublient même le plaisir du corps finalement.
- Speaker #2
Visuel et formaté.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #2
Scénarisé.
- Speaker #0
Exactement. Après forcément le... Ouais, tu dois rien faire, si c'est pour faire l'étoile de mer, enfin ce genre de... Ouais, ça on me l'a déjà dit ça.
- Speaker #2
Ah ouais ?
- Speaker #0
Ouais, si c'est pour faire l'étoile de mer...
- Speaker #2
Autant rien faire, c'est ça ? Oui, en fait c'est ça, autant rien faire ou alors c'est bon quoi. Enfin c'est facile de se faire l'amour en fait par quelqu'un. C'est je pense un cliché qu'ont beaucoup de personnes ça. On nous fait l'amour en tant que personne en situation d'handicap, mais nous, on ne fait pas l'amour. Vous êtes passif.
- Speaker #0
C'est ça. On se laisse faire, on laisse la personne faire ce qu'elle veut un peu de nous. Et finalement, on oublie le fait que les gens, à la base, la sexualité, c'est une sensation physique. Ce n'est pas les yeux. Vraiment, il peut y avoir forcément un peu de plaisir des yeux, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le plus important. Et j'invite les personnes. A essayer, alors pas forcément de faire l'amour dans le noir comme dans les années 40 et hop c'est fini, mais à essayer vraiment d'écouter son corps et d'écouter le corps de l'autre. Il y a beaucoup d'informations qui passent, il y a plein de choses qui peuvent se révéler et se réveiller par un rapport de peau à peau, la voix, le cliché. Les pornos je pense qu'ils amènent beaucoup le fait de surexagérer, crier, en faire des caisses. Et je pense que les personnes en oublient de se concentrer vraiment, de se rendre compte que c'est vrai qu'on prend vraiment du plaisir. Oui,
- Speaker #2
puis au-delà de ça, la sexualité, c'est les inconvénients du porno, c'est aussi du lien, c'est aussi du lien à l'autre, c'est aussi une manière d'être connectée à l'autre. C'est pas seulement des performances ou de la décharge pulsionnelle, c'est bien plus que ça en fait.
- Speaker #0
Et un rapport intime, il commence bien avant. Véritablement, faire l'amour, c'est pas juste l'acte... Je sais pas comment le dire autrement, mais c'est pas juste la pénétration finalement. C'est tellement avant, tellement longtemps avant, tellement longtemps après.
- Speaker #2
Tout ça c'est de l'érotisme, c'est de l'érotisation du lien par la sexualité. La sexualité c'est pas une fin en soi.
- Speaker #0
Au contraire.
- Speaker #2
C'est ce que tu dis un peu.
- Speaker #0
Au contraire même. Je pense que la... un vrai acte d'amour, c'est-à-dire faire l'amour, mais ça peut véritablement durer des heures. Avec, véritablement, on a fait l'amour pendant quelques minutes, mais c'est tellement de discussions avant, tellement de mots après. L'état, même l'état du corps après l'acte, le fait de sentir son corps après un acte d'amour, il y a plein de choses qui se passent. Et les gens, peut-être, oublient ça. Ils se disent de... Ok, érection, pénétration, orgasme, fin. Encore, il y en a plein qui ne vont pas jusqu'à l'orgasme. Mais je pense que ça, c'est quelque chose qui est un peu cassé. Il faut l'orgasme, ou pas forcément comme on l'entend. L'orgasme, ce n'est pas ce qu'on voit dans les pornos ou ce qu'on entend, c'est vraiment le moment, l'acquietude totale.
- Speaker #1
Oui, et ça me fait penser à... J'avais lu une étude il y a quelques temps qui montre que finalement, il y a beaucoup de jeunes qui refusent la sexualité parce qu'ils sont tellement dans le rejet de cette pornographie dans laquelle on vit. Il n'y a pas que les films pornos. Tu regardes les pubs, tu regardes tout. On est dans une société hyper sexualisée. Et il y a toute une génération qui, toi tu es très jeune, qui ne veut plus. Qui est dans l'excès inverse. C'est-à-dire plus de rapports sexuels, plus d'érotisation du lien.
- Speaker #2
C'est un peu devenu une normalité que ce soit sauvage.
- Speaker #0
C'est ça.
- Speaker #2
Ça n'existe plus trop dans la tête des gens.
- Speaker #0
Parce que les gens, je pense, ils ont rendu ça... Ah toi, ta copine, tu lui fais l'amour, ah là là, le canard, t'es gnangnang, et que ce soit des garçons ou des filles, le terme que tu dis, il est juste, c'est sauvage, c'est animal, tout le temps, sinon c'est pas drôle. En fait, il faut que ça soit un spectacle. Mais pourquoi un spectacle ? Qui regarde ? Qui regarde ?
- Speaker #2
Mais du coup, je rebondis sur ce que t'as dit par rapport au porno. Est-ce que les déficients visuels, ils en consomment ?
- Speaker #0
Ça aussi c'est une question qui a été posée ?
- Speaker #2
Ouais, c'est une question qui a été posée.
- Speaker #0
Eh ben, dis donc, ils avaient de l'inspiration les gens là, pendant le micro. Ok, alors oui, les personnes aveugles consomment de la pornographie, mais je pense, des retours que j'ai eus, parce que je connais quelqu'un qui connaît quelqu'un qui regarde du porno, C'est... Les personnes aveugles ne vont pas chercher le porno trash qui dure deux secondes. C'est-à-dire juste histoire de s'exciter et par exemple à des fins de masturbation et c'est fini. Je pense que limite même le porno, on va essayer de trouver un truc un peu... Il y a une histoire, le cliché. Bonjour, c'est le réparateur de la machine à lavée. Je vais vous déboucher les tuyaux. Non, mais en fait, je pense qu'il y a, même dans le porno finalement, il y a une histoire normalement. Enfin, je pense de moins en moins. Je n'ai pas trop d'expérience là-dessus, mais de moins en moins d'histoires. Mais c'est vrai qu'à une époque, les pornos, ils avaient des histoires. Il y avait un contexte quand même. Ce n'était pas deux secondes de film et hop, tout le monde est tout nu. Tout le monde crie, tout le monde se court après. C'était différent. Et je pense que c'est surtout ça qui est consommé par les personnes aveugles. Et je pense que les personnes aveugles consomment du porno aussi parce qu'on en entend parler. Que tout le monde en parle. Les camarades de classe. « Oh, j'ai maté un porno. » « Ah ouais ? Sur quel site ? » Moi, c'était comme ça. La première fois que j'ai entendu parler d'un site porno en particulier, c'est parce que... que quelqu'un me l'a dit, m'a dit « je suis allée sur tel site » .
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
puis les jeunes font l'apprentissage de la sexualité à travers ces contenus, en fait. C'est problématique. C'est très problématique parce que ça peut faire peur. Il y a des personnes à qui ça peut faire peur. Ça met la pression bêtement. Puis, en fait, je pense que ça modifie plein de choses. Et moi, je connais typiquement des personnes aveugles qui refusent complètement la sexualité.
- Speaker #2
Parce qu'ils ont peur ?
- Speaker #0
Parce qu'elles ont peur. Elles ont peur de... Est-ce que c'est comme ce qu'on m'a dit ? Parce que les gens qui en parlent le plus, ils mettent pas en avant l'amour, les caresses, les mots doux, la séduction, etc. Non, ils mettent en avant le bourrin. Donc, il y a des personnes qui veulent pas. Et il y a des personnes qui se voient parfaitement dans des relations sans sexe. Parce que c'est pas un pilier. Et je pense, même des personnes pas forcément aveugles...
- Speaker #1
Oui, bien sûr, ce qu'on disait avant, d'ailleurs. Le sexe,
- Speaker #0
ouais. Ce n'est pas forcément un pilier. Il y a plein de façons de passer des super moments en couple, se balader, regarder des séries, manger un bon plateau de sushi devant une série. Même quand on est aveugle, c'est un super moment. On n'est pas obligé de faire l'amour pour savoir qu'on s'aime.
- Speaker #2
On arrive à la fin de ce premier épisode. Merci Lana pour cette franchise, pour ton humour et pour avoir répondu sans filtre à toutes ces questions.
- Speaker #0
Merci, merci à vous, merci pour ces questions, merci à vous qui avez posé ces questions. Ça fait plaisir de voir que des questions sans tabou sont posées. Je ne m'attendais pas à avoir ce genre de questions dès le départ, mais c'est cool.
- Speaker #2
Merci Hanane aussi. pour tes éclairages psychologiques tout au long de cet épisode. Et merci aussi à vous qui nous écoutez. J'espère que cet épisode vous aura donné envie d'en savoir plus sur les épisodes qui arriveront. Et si cet épisode vous a fait réfléchir et si vous a fait sourire ou vous a fait apprendre juste quelque chose, partagez-le autour de vous, sur les réseaux sociaux, partout. Et si vous avez des questions, n'hésitez pas à nous les poser par mail ou en commentaire. En tout cas, merci beaucoup.
- Speaker #0
Bye bye ! T'as pas l'œil ? T'as pas l'œil ! T'as pas l'œil ! Vos questions sur les aveugles, aux aveugles ! Musique