- #Maïmouna Bop Ndiaye
Au début, j'ai 13 ans. Mon père me raconte qu'un jour, alors qu'il était lui-même adolescent, au beau milieu de la nuit, sa grand-mère, la mère de sa mère, Betsy, c'était son nom, s'était mise à donner des coups de fer à repasser contre le mur, en hurlant que mon père était en train de la regarder nue à travers la cloison. C'est ainsi que Betsy devient pour moi une créature énigmatique et effrayante qui prend part à mes visions et à mes cauchemars. Si je devais qualifier la relation qui se noue alors avec cette arrière-grand-mère que je n'ai pas connue, si j'avais suffisamment de souvenirs de cette période obscure qu'est l'adolescence pour le faire, je dirais que son idée fait naître ma première véritable peur, celle d'être folle.
- #Sarah-Lou Lepers
Adèle Ion, dans Mon vrai nom, est Elisabeth. « Bienvenue dans ce nouvel épisode de Tangram. Je suis Sarah Loulepers, je présente et je réalise ce podcast sur la recherche en train de se faire, produit par l'université PSL. » Dans Gramme, c'est la recherche en mode kaléidoscope. Ça se renverse, ça se mélange, ça sépare pays façon puzzle, mais à la fin, il y a toujours un fil rouge. Dans cet épisode, et dans ceux qui suivront, je vous propose une sorte de... mini-séries, des épisodes plus courts, plus ciblés, qui vous proposent un point de vue et qui s'intéressent aux à-côtés de la recherche. Dans ce premier épisode, on aborde un sujet central, qu'est-ce qui peut bien motiver les chercheuses et les chercheurs à chercher ? Je suis allée interroger une chercheuse de l'ENSPSL, Adèle Lyon, qui pose cette question. Pourquoi les chercheurs cherchent ? Et oui, les chaussettes de l'archiduchesse sont bien sèches, archi-sèches. L'extrait que vous avez entendu en intro est tiré d'un des plus grands succès de librairie de l'année 2025. Il s'intitule « Mon vrai nom est Elisabeth et celle qui en est l'autrice est mon invitée aujourd'hui » . Il s'agit d'Adélion. Dans cet extrait, elle évoque le fantôme de Betsy, son arrière-grand-mère, qui a étrangement été effacée de tous les récits familiaux. Avant d'être un roman à succès, ce livre est avant tout une thèse, une thèse PSL même. A la base... Adélion est chercheuse en philosophie et en cinéma.
- #Adèle Yon
Initialement, je travaillais sur le verre, le matériau dans le cinéma, et je travaillais en particulier sur un film jamais réalisé d'Eisenstein qui s'appelle Glass House.
- #Sarah-Lou Lepers
Sauf que la thèse a pris un petit virage pour finalement aboutir sur une enquête sur le parcours psychiatrique de Betsy, la fameuse arrière-grand-mère. J'ai lu le livre en trois jours, suspendu à ce récit inclassable qui parle autant de secrets de famille que de méthode de recherche. Et c'est pour ça que j'ai voulu inviter Adélion d'En Temps Gramme. J'étais assez intimidée de la rencontrer pour de vrai dans un café, j'ai donc oublié d'enregistrer mon habituel bonjour pour faire une intro. Alors voilà tout simplement ma première question. Donc, pour commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter ?
- #Adèle Yon
Je m'appelle Adélion, je suis autrice, j'ai sorti mon premier livre qui s'appelle Mon vrai nom est Elisabeth qui est Merci. Une enquête sur le parcours psychiatrique de mon arrière-grand-mère et une thèse de doctorat, enfin la moitié d'une thèse de doctorat. Et j'enseigne aussi un peu à côté dans des formats hybrides.
- #Sarah-Lou Lepers
Moi, ce qui me vient tout de suite, c'est comment on peut changer de sujet de thèse de manière aussi radicale. Et donc ça, vous avez débarqué un jour devant vos directeurs de thèse ou je ne sais pas, vos directeurs de thèse. Oui,
- #Adèle Yon
j'en ai deux.
- #Sarah-Lou Lepers
Vos deux directeurs de thèse. Vous avez débarqué, vous leur avez dit bon alors je vous explique, j'étais partie sur tel sujet mais on va changer et je vais parler de ma grand-mère et je vais vous expliquer pourquoi c'est intéressant. En gros c'est comme ça que ça s'est passé ?
- #Adèle Yon
Ouais en gros c'est comme ça que ça s'est passé ouais. J'ai fait un peu un piratage quand même dans le sens où mon sujet de recherche initiale avait rien à voir avec mon livre et c'est vraiment parce que je me suis mise à faire cette enquête sur mon arrière-grand-mère au départ pour des raisons qui m'étaient complètement personnelles que je me suis retrouvée à comprendre ce que pouvait être la recherche quand elle était incarnée. Ce que ça voulait dire vraiment, d'aller trouver des archives, d'aller rencontrer des gens, de se mettre un peu à l'épreuve du terrain. Et j'ai donc vraiment décidé, dit à mes directeurs de recherche, que pour moi la recherche c'était ça, et que je trouvais enfin un sens dans cette activité de thèse en faisant cette enquête sur mon arrière-grand-mère. Et ils l'ont accepté, sachant que la thèse n'était pas... Une excuse pour écrire ce livre sur mon arrière-grand-mère. À partir du moment où j'ai écrit cette enquête dans le cadre d'une thèse, ça voulait dire qu'il fallait aussi que je me pose la question de ce qu'était la réflexion scientifique de cette recherche-là. Et pour moi, l'endroit scientifique de cette thèse, il est vraiment sur la méthode et sur la forme et sur l'intérêt et la nécessité de démontrer que ce n'est pas parce qu'on incarne une recherche qu'elle ne peut pas avoir une valeur collective et scientifique.
- #Sarah-Lou Lepers
Et on est là au cœur de ce que je trouve particulièrement intéressant dans la démarche de recherche d'Adélion. Parce qu'en fait, cette chercheuse a réussi à trouver un sujet qui la concerne, elle, éminemment, qui la passionne et à l'intégrer dans une démarche scientifique. Et ce faisant, elle propose une réponse. Sa réponse à la question centrale, pourquoi les chercheurs cherchent ? Dans le cas de la doctorante Adélion, elle suit son intuition. Elle a peur de devenir folle, c'est ce qu'on entend dans l'extrait au début de l'épisode. Elle a cette crainte car son arrière-grand-mère a été internée en hôpital psychiatrique pendant des années et il se raconte dans la famille que ses descendantes risquent elles aussi le même sort si elles ne font pas attention. Attention à quoi ? C'est assez flou et l'enquête d'Adèle Lyon porte là-dessus. Qu'est-ce qui est arrivé à son arrière-grand-mère, au juste ? Et quel traitement a-t-elle subi ? Tout en fouillant dans les cartons poussiéreux chez ses grands-parents, Adèle Lyon détaille ses méthodes de recherche, ses questionnements sur la recherche en général et sur ce qui la motive, elle, en tant que chercheuse, à chercher. La question est devenue centrale dans son travail, et fin 2025, elle en fait le sujet d'un atelier d'écriture qu'elle anime à l'école normale supérieure PSL. Elle reformule la question, et elle la pose à une dizaine d'étudiants. Par quoi la curiosité du chercheur ou de la chercheuse est-elle mue ?
- #Adèle Yon
En fait, c'est la question du désir, c'est la seule force qui a... Assez de durée et de profondeur pour pouvoir mener un individu à passer 4, 5, 6 ans à travailler sur la même chose. Il n'y a que le désir qui peut faire une chose pareille. Et donc identifier sur quoi porte ce désir, pour moi, c'est permettre justement de tenir la longueur et d'aller dans des endroits qui sont précis, qui ne sont pas anecdotiques pour la chercheuse. Il faut se poser la question, ça veut dire qu'on va trouver la réponse, mais que si on se pose la question, ça bouge. complètement les choses dans la recherche. Il y a vraiment une question profonde, une question centrale que je me pose, et la recherche elle vient répondre à cette question, elle vient penser une blessure, elle agit sur le réel, elle n'est pas à distance du réel, elle vient apporter une solution à quelque chose qui est véritablement vacillant dans le sujet qu'il cherche. Je pense que c'est ça qui m'importe aussi, c'est que la recherche, ce n'est pas gratuit.
- #Sarah-Lou Lepers
D'après Adélion, avoir répondu à la question du Pourquoi je cherche ? Qu'est-ce qui me met en mouvement dans ce travail de recherche ? C'est une clé pour aller au bout, et notamment au bout de sa thèse.
- #Adèle Yon
Il n'y a pas un ou une chercheuse qui ne parle pas de cet effondrement généralisé au moment de l'écriture de la thèse. Et moi je l'ai vécu, alors c'est aussi un livre, donc on peut se dire, ah bah c'est narratif, ça a peut-être été moins difficile, etc. Mais absolument pas, ça a été une expérience d'écriture vraiment vraiment très difficile, comme toutes les thèses. et effectivement pouvoir en référer. à mon désir, à cette question première, au pourquoi de cette recherche-là, c'est ce qui m'a sauvée et guidée dans ce travail. Et de pouvoir me répondre, mon souci, maintenant que j'ai traversé toute l'histoire d'Elisabeth, c'est qu'elle ait une place quelque part, cette femme qui a été rayée de toutes les listes, de toutes les familles, de tous les endroits, qu'elle ait une place quelque part, qu'elle ait une sorte de tombeau de papier, ça, ça a été ce qui me mettait en mouvement. C'est pour dire que dans ces moments de début de recherche ou d'écriture, qui sont des moments où on a l'impression qu'on peut aller dans toutes les directions, en revenir Ce qui me motive au sens fort à la recherche, c'est un phare dans la nuit, littéralement.
- #Sarah-Lou Lepers
C'est ce qui vous a permis d'aller au bout du travail ?
- #Adèle Yon
Oui, et c'est aussi ce qui permet qu'il y ait quelque chose plutôt que rien. Parce que ce qui est terrible dans ces travaux monstres que sont les thèses, ou que sont les livres aussi, c'est que si on n'y arrive pas, on n'y arrive pas. Enfin, dans le sens fort. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de traces, il n'y a pas de mise en forme. Et donc il y a toutes ces années qui ont été passées sur un sujet avec des connaissances qui, même si elles ne sont pas écrites, ont été générées, ont été pensées, qui ne trouvent leur place nulle part et qui finissent par se perdre, y compris pour nous-mêmes. Et donc, moi, c'est ce vertige-là que j'avais un peu. C'est-à-dire qu'en fait, si je ne trouve pas la forme adéquate pour dire cette histoire, il n'y aura rien. Alors, c'était particulièrement fort dans mon cas parce que ça aurait été effacé une fois de plus, cette femme. Mais c'est vrai pour tout travail de recherche.
- #Sarah-Lou Lepers
Pour Adèle Lyon, cette question du pourquoi est fondamentale dans tous les domaines, aussi bien en sciences humaines qu'en sciences expérimentales ou dures. comme on dit, la biologie, les mathématiques. D'après cette chercheuse, ce pourquoi permet de replacer la personne qui cherche comme sujet de la recherche. Pour elle, le chercheur n'est pas neutre et il doit s'interroger sur son point de vue.
- #Adèle Yon
En quoi la situation précise de mon jeu, J.E., peut malgré tout générer ou transmettre des connaissances qui sont partageables à un niveau collectif et qui peuvent intéresser à un niveau collectif. La question de recherche, c'est vraiment celle-là en fait, c'est à quel point un cas... peut avoir une valeur collective, telle que doit l'être le savoir, ça c'est quand même très important. Et en fait, il y a vérité là où on sait d'où on parle, et on peut se mettre en relation avec d'autres gens qui savent d'où ils parlent, et c'est en se mettant ensemble avec toutes nos recherches situées qu'on va arriver à décrire le monde dans sa complexité. C'est pas en faisant semblant de parler d'un point de vue universel qui n'est jamais que le nôtre, qui s'ignore quoi. Donc voilà, moi j'encourage énormément à ce que ces pratiques-là soient beaucoup plus démocratisées dans l'université. Je pense que c'est important aujourd'hui. Et vous pensez que vous avez une place justement dans la recherche dans les années qui viennent ? J'interviens beaucoup à l'université, je suis beaucoup invitée depuis la sortie de mon livre. C'est pas sur des questions de lobotomie et psychiatrie du XXe siècle. du XXe siècle que je suis invitée à l'université. C'est sur ces questions de méthode, de comment on fait de la recherche autrement, etc. Donc il y a une oreille et surtout il y a une énorme demande de la part de ceux et de celles qui arrivent à l'université aujourd'hui. Il y a une émulation réelle et importante là-dessus.
- #Sarah-Lou Lepers
Cette idée que la recherche n'est pas neutre, qu'elle est une somme de points de vue portés sur le réel, fait son chemin dans le monde scientifique, mais ça reste encore discuté. Ce sujet est celui plus général des méthodes et des références. sur lesquels Adéle Yon s'appuie dans « Mon vrai nom est Élisabeth » est justement au cœur de son deuxième livre qui paraît en octobre 2026. Il s'intitule « Enquête sur le double fantôme » et pose justement la question du caractère scientifique de son premier ouvrage. Il invite à réfléchir sur ce que « connaître » veut dire. Vous savez ce qu'il vous reste à faire si vous voulez suivre ses réflexions. Je crois que le café est en train de fermer. Et donc, à moins que vous ayez quelque chose à ajouter, on va se quitter là-dessus. Merci beaucoup. Merci à vous. C'est la fin de cet épisode hors-série de Tangram, où j'ai invité l'autrice Adèle Lyon à répondre à la question « Pourquoi les chercheurs cherchent ? » L'extrait que vous avez entendu au début est élu par Maïmouna Bop Ndiaye, étudiante au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, le CNSAD PSL. La thèse d'Adélion est une thèse sacre, un programme créé par PSL qui permet à des doctorantes et doctorants de mener des travaux de recherche à cheval entre recherche scientifique et recherche artistique. On parle alors de recherche création car la thèse qui en découle est autant un objet scientifique qu'un objet artistique. Un grand merci au banlieus Art Café qui nous a permis d'enregistrer cette interview. Cet épisode est le premier d'une série sur les à-côtés de la recherche. Rendez-vous dans deux mois pour le prochain. L'adresse pour nous écrire est toujours la même, tangram.psl.eu. Je lis tout et je prends vos idées et vos envies pour les prochains épisodes. Si ça vous a plu, parlez-en autour de vous. Mettez-nous des étoiles là où vous écoutez vos podcasts, des commentaires et partagez l'épisode, ça nous aide beaucoup. Et si vous ne voulez pas louper le prochain, abonnez-vous ! Je m'appelle Sarah Loulepers, j'ai réalisé, écrit et produit cet épisode de Tangram.