Speaker #1Le 1er août 1906, on lit dans le très sérieux journal La Croix que M. l'abbé Joseph Delarue, 35 ans, curé de Châtenay, petite commune d'Eure-et-Loire, a disparu depuis 8 jours. Le lundi 23 juillet, l'abbé a quitté sa cure pour se rendre à Paris chez une vieille demoiselle malade. Il a annoncé son retour pour le lendemain soir ou au plus tard le surlendemain matin. Mais depuis, il n'a pas reparu et nul n'a reçu de ses nouvelles. L'enquête du frère de l'abbé lui a permis d'apprendre qu'il a été vu mardi soir à Étampes. Vers 8h, il montait à bicyclette et quittait cette ville en direction de Châtenay. Mais mardi soir, le frère qui poursuit ses investigations en compagnie du maire de Lethuin, petite commune voisine de Châtenay, apprend qu'on a trouvé sur la route de Chalo-Saint-Mars un chapeau d'ecclésiastique. Et c'est bien par là que doit passer l'abbé Delarue pour gagner Châtenay depuis Etampes. On leur montre le chapeau, à l'arrière duquel on distingue une entaille faite avec un instrument tranchant et des taches de sang. On y trouve au fond la marque, "Lecomte, grand séminaire, Chartres". Et c'est bien là que l'abbé achète ses chapeaux. On a donc tout lieu de supposer que nous sommes au début... d'une Sale Affaire. Le 3 août, La Dépêche d'Eure-et-Loir nous informe qu'on n'a encore trouvé aucune trace de l'abbé et que les parquets de Chartres et d'Étampes poursuivent simultanément leur enquête. Celui d'Étampes va faire mettre à sec des mares situées aux environs de Chalot-Saint-Mars. Il suppose que le cadavre de l'abbé a pu y être jeté. Pendant toute la journée d'hier, les habitants de la commune ont fouillé les bois et les taillis entre la ferme où on a découvert le chapeau et la propriété de Valnay. On a retrouvé dans la vallée un pantalon de velours et un gilet d'ouvrier dont aurait pu se débarrasser l'agresseur de M. le curé, qui se serait emparé de ses vêtements et enfui sur sa bicyclette. La gendarmerie a d'ailleurs recueilli le témoignage d'une dame Delatouche, de la commune de Chalon-Moulineux. Elle a vu vers 8h30 du soir le 24 juillet un ecclésiastique montant la côte en poussant sa bicyclette à la main et suivi de près par un homme d'allure suspecte qui semblait le menacer. On se demande tout de même quel pourrait être le mobile de l'assassinat, si assassinat il y a eu. Une version circule en ce moment d'après laquelle des personnes au courant des habitudes du prêtre savaient qu'il n'allait jamais à Paris sans de grosses sommes destinées aux aumônes. Ces personnes auraient pu l'attirer dans un guet-apens. Le 4 août, La Dépêche d'Eure-et-Loir apprend que la gendarmerie vient de retrouver le corps du curé de Châtenay sous un arbre, près de Montlhéry en Seine-et-Oise. Il a bien été assassiné. Sans doute par l'ecclésiastique aperçu par la dame de la Touche, qui serait un laïc déguisé. La nouvelle de la mort du curé est reprise par de très nombreux journaux. Elle est démentie dès le 5. Ce n'est pas le corps de l'abbé. Mais voilà que court une autre nouvelle. Des chiens de berger ont repéré le corps de l'abbé sous un tas de bois près de Chalon-Molineux. Cette fois, le journal se méfie et attend confirmation. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le père de l'abbé s'engage à remettre 500 francs à quiconque retrouvera le corps de son fils dans un délai de 6 jours. À Châtenay, l'émotion est grande car l'abbé est très aimé de ces paroissiens. Ils ont pour lui plus que de l'estime : de la considération et de l'amitié. Dès lors, on imagine mal, comme le rapportent certains journaux, qu'il ait été assassiné par vengeance ou par jalousie. C'était un modèle de curé de campagne ! Quoiqu'il fût pauvre, il faisait beaucoup de bien et l'on n'est pas éloigné de croire que le dévouement avec lequel il accomplissait ses devoirs de prêtre n'est pas étranger à sa criminelle disparition. Car il est à présent hors de doute, lit-on dans L'Echo de Paris du 7 août, que l'abbé Delarue a été assassiné. Son chapeau taché de sang est un indice assez probant de l'attentat dont il a été victime. Cependant, l'enquête se poursuit. Le parquet d'Etampes a fait visiter tous les brocanteurs de cette ville, afin de savoir si la bicyclette de l'abbé n'aurait pas été vendue à l'un d'entre eux. Les curés des environs organisent des battues avec les maires des communes de la région. C'est ainsi que le curé de Sainville, avec 20 hommes munis de faux, fait couper les hautes herbes, fouillé et fureté dans les environs de l'endroit où on a trouvé le chapeau. Mais rien. L'interview de la sœur du curé qui logeait avec lui au presbytère permet de confirmer qu'il transportait de l'argent. On voit aussi en première page une photo de l'abbé et franchement, il est bel homme. Et très bien bâti ! Pas du genre à se laisser agresser facilement et dérober sa bicyclette. On en apprend plus sur sa biographie. Il est né en 1871 à Ymonville. Après l'école communale, ses parents le placent au petit séminaire de Saint-Chéron en 1884. C'est un élève modèle, sérieux, dévoué et travailleur. Il entre donc au grand séminaire en 1890. Au mois de juin 1895, il est ordonné prêtre. Il est vicaire pendant trois ans avant d'être nommé prêtre à Châtenay. Quand vient l'heure de la laïcisation, il se soumet, écrit le journaliste de La Dépêche d'Eure-et-Loir. Deux mots sur le contexte de cette Sale Affaire. Elle a lieu juste après les lois de séparation des Églises et de l'État, un moment difficile pour les prêtres français qui ne sont donc plus payés par l'État. Ils doivent travailler pour gagner de l'argent. De façon plus générale, l'Église ne peut plus prendre part à la vie politique française. Certains prêtres prennent position ouvertement et luttent contre ces bouleversements. Mais l'abbé Delarue ne s'est pas mêlé de ces tensions, ni même de la lutte électorale récente. Il n'a rien écrit ni rien fait qui aurait pu lui attirer des animosités. La vengeance politique est donc aussi improbable que la vengeance personnelle. Les suppositions vont aussi bon train que les articles qui n'ont rien de nouveau à dire. Le 8 août, les journaux répètent donc inlassablement les mêmes hypothèses, interrogent les mêmes témoins, et rapportent les mêmes ragots. Ils se passionnent tous pour cette mystérieuse disparition à Paris comme en province. On est au mois d'août, ils n'ont pas forcément grand-chose à se mettre sous la dent. Alors l'abbé Delarue devient le héros du feuilleton de l'été. Et ça ne fait que commencer... Car voilà que certains journaux accréditent une toute autre thèse. Si tous les paroissiens de l'abbé Delarue sont convaincus qu'il a été assassiné certaines personnes à Paris pensent à une fugue. Mais comment ce prêtre modèle aurait-il pu fuir sa chère paroisse ? Eh bien, une hypothèse bien peu catholique émerge du côté des journaux Le Matin et Le Petit Parisien, qui interrogent absolument toutes les personnes qui connaissent l'abbé. Je vous passe les détails de ces interviews interminables et pas toujours intéressantes. Il en est une pourtant qui met le feu aux poudres. C'est la déposition devant M. Coeuille, commissaire de police, d'une femme qui a connu l'abbé avant son installation à Châtenay et qui produit un tout autre son de cloche. Très intelligent, très déluré et aussi extrêmement intriguant, l'abbé se livrait, selon elle, à toutes sortes de machinations. Il manœuvra si bien qu'il parvint à se faire remettre par le père de cette femme d'importantes sommes d'argent. Elle affirme que l'abbé aurait ruiné sa famille si elle ne lui avait pas interdit l'accès de sa maison. Lui qui semblait très attaché au père de cette femme, auquel il avait soutiré beaucoup d'argent, n'a pas envoyé le moindre mot de condoléances quand il est mort. Et aujourd'hui, ajoute cette rancunière, la justice n'a pas besoin d'aller chercher bien loin la raison de sa disparition. L'abbé n'a pas été assassiné, pas du tout. Il est parti rejoindre une femme et assouvir une liaison coûteuse qui depuis longtemps domine son existence. Voilà, l'abbé entretiendrait une liaison. Oui, une femme, vous avez bien entendu ! Vous sentez la cote du curé chuter au confessionnal et les Républicains se frotter les mains ? Et les journalistes n'en parlons pas ! Dès qu'ils flairent la femme, ils partent en meute à ses trousses. Ils se présentent à Nevers chez une Madame Vallot, l'amante mystérieuse qui habite rue de Paris. C'est une petite femme brune et boulotte, de 30 à 35 ans, dont les traits sont encore fins, bien qu'un peu fanés. Ses yeux sont vifs et pétillants. Elle confie qu'elle a connu l'abbé dans la maison religieuse où elle était pensionnaire et qu'elle a été en relation avec lui. Et c'est tout. Madame Vallot ne file pas le parfait amour avec le curé de Châtenay. Elle ne s'est pas enfuie avec lui, puisqu'elle vit à Nevers avec son père. Quelle déception ! On recueille bien sûr certains ragots dont il résulte que Madame Valot s'absente fréquemment pour se rendre à Paris. Elle y séjourne des semaines et même des quinzaines entières. Ses voyages se sont espacés dernièrement, sa mère étant tombée malade. Mais elle les remplace par de fréquentes promenades à bicyclette durant lesquelles elle porte des toilettes plus voyantes que sportives et se pare de tous ses bijoux. Vous pouvez constater que les voisins et voisines de cette dame Valot ont le temps de la surveiller et prennent plaisir à rapporter aux journalistes toutes sortes de détails sur sa vie. Mais il faut bien se résoudre. Cette femme n'a rien à voir avec la disparition du curé de Châtenay qu'elle n'a pas vue depuis longtemps. Les journalistes, payés à la ligne, ont quand même réussi à en imprimer des colonnes et des colonnes. C'est toujours ça de gagné. A présent, il faut se rendre à l'évidence et reprendre la piste de l'assassinat. D'ailleurs, Châtenay en tient toujours pour cette version, l'affaire passionnelle n'ayant finalement que peu de prise parmi les paroissiens. Jamais aucun d'eux n'a remarqué que le curé eût des relations scandaleuses ou suspectes. Ce sont sans doute des rôdeurs qui ont fait le coup. Tout ce qui peut entacher la moralité de l'abbé Delarue est imagination et calomnie. Même le maire adore son curé ! Trois cents paroissiens sont prêts à témoigner de son honnêteté et de sa droiture. L'abbé Delarue n'était pas homme à se sauver, à jeter sa soutane au vent sans rien dire. Il aurait déclaré nettement son départ en donnant la raison d'une pareille détermination. Or il ne l'a pas fait. Son corps doit être enterré dans l'un des nombreux bois qui avoisinent Etampes. Vous l'aurez compris, la piste de l'aventure amoureuse écartée, les journalistes n'ont à nouveau plus rien à dire et reprennent les interviews, les reconstitutions d'emplois du temps et l'avancée des recherches. Retour donc à la case départ. Faisons un détour par la famille de l'abbé, à savoir sa sœur et son père. C'est le journal La Croix qui nous donne de leurs nouvelles. Au-delà de leur chagrin, ils se plaignent amèrement des journaux qui propagent des nouvelles calomnieuses. Ils n'ont que le réconfort des amis et fidèles qui refusent de s'associer à une campagne de calomnie dont la famille ne comprend pas le sens. Tous savent qu'il est impossible que l'abbé ait volontairement plongé les siens dans la plus cruelle affliction. Le 12 août enfin, voilà du nouveau dans le quotidien Le Matin. Enfin, du nouveau... disons qu'il parvient à faire du neuf avec du vieux. Car il publie en première page une photo de Madame Vallot. Oui, comme le pire des paparazzi ! En première page, dans la partie gauche d'une grande photo en noir et blanc, on voit une femme portant un large chapeau ainsi qu'une ombrelle. D'une main, elle soulève sa longue jupe car elle est en train de monter un trottoir, semble-t-il. On ne distingue pas bien son visage. La photo est titrée « La Dame de Nevers » et date de l'avant-veille. On la doit à l'envoyé spécial du journal qui ne signe pas de son nom, mais s'exprime à la première personne. Il explique que tout le jour, sur le théâtre même du mystère, pas à pas, la carte à la main, il a couru les routes et les chemins. Il a vu et entendu tous ceux dont le témoignage était susceptible d'apporter un peu de lumière. Il a fait toutes les gares, examiné les cahiers à souches où sont mentionnés le poids et la qualité des bagages enregistrés par les passagers, etc. On peut dire qu'il a mouillé sa chemise. Il a ensuite examiné les uns après les autres les arguments qui peuvent permettre de soutenir l'une des deux hypothèses en présence : l'assassinat ou la fugue volontaire. Et il livre ses conclusions avec en prime une carte succincte des lieux. Et du blabla, car bien sûr, il reprend absolument tout : réputation de l'abbé, emploi du temps, témoignages, recherches... Et il conclut son long article par « Et le mystère demeure toujours aussi épais » . Encore un article pour rien, y compris la photo, puisque voilà deux jours qu'on sait que la dame de Nevers n'est pas la maîtresse de l'abbé disparu. Cet article dit pourtant quelque chose sur le journaliste de faits divers qui se mue en véritable enquêteur. Il va sur place et ne se contente pas d'interroger les protagonistes. Il investigue, il planque, il traque et captive ses lecteurs. Avec, somme toute, pas grand-chose. Il faut tous les talents des faits diversiers et peut-être l'apathie estivale pour monter à ce point en épingle la disparition d'un curé de campagne. Car enfin, il arrive chaque jour que des gens disparaissent. Des notables, des professeurs, des officiers ministériels, des négociants, et même des magistrats lèvent subitement le pied et s'enfoncent dans le mystère de l'inconnu, seuls ou en compagnie. En parle-t-on ? Parle-t-on de toutes ces disparitions mystérieuses ? Les pauvres diables retrouvés quasi quotidiennement dans la Seine, n'ont droit qu'à de minces entrefilets et quelques jours d'exposition à la morgue. Tout cela est banal. Il n'y a rien là qui puisse passionner la curiosité publique. Mais quand il s'agit d'un curé, alors là ! Pourtant, depuis la loi de séparation des églises et de l'État, le curé est un citoyen comme les autres, ou presque. Car bien sûr, il a derrière lui tout le passé de l'institution, et au-dessus de sa tête, une religion à la morale austère et autoritaire. Si les fidèles sont toujours très nombreux en ce début de 20ème siècle, surtout dans les campagnes, les anticléricaux le sont aussi et ils s'expriment. Et on peut dire qu'avec la disparition du curé de Châtenay, ils s'amusent bien. Et ils n'ont pas fini de rire... Le quotidien La Patrie dans son numéro du 12 août recueille sur cette Sale Affaire l'opinion d'un homme qui durant de nombreuses années fut, à bon droit, considéré comme le plus fin limier de la police parisienne : l'inspecteur Jaume. Souvenez-vous, nous l'avons déjà rencontré dans l'affaire de la malle sanglante de Millery en 1889. Lui penche pour un assassinat. Si vous voulez savoir pourquoi, je vous renvoie à cette interview que vous trouverez bien sûr sur Gallica ou RétroNews car enfin, et vous en êtes certainement d'accord, il faut avancer, retrouver l'abbé, mort ou vif. Oui, tenez justement, à votre avis, ce curé, il est mort ou vivant ? Découpé en petits morceaux au fond d'un lac ou coulant des jours heureux auprès de sa blonde où il fait bon dormir ? Vous vous êtes fait une opinion ? À mon avis, vous serez quand même étonnés. Dans les jours qui suivent, on dit le curé à Biarritz, puis en Angleterre via Boulogne, et en compagnie d'une jeune femme arrivée de Cognac. De la calomnie, encore. Puis, Le Matin, publie une photo où on voit l'abbé Delarue en train de trinquer sous la charmille avec le receveur des postes de Châtenay. On ne sait pas comment il s'est procuré cette photo, mais certainement à prix d'or. Il est écrit en légende que l'abbé Delarue est un prêtre moderne qui ne dédaigne pas de s'asseoir à une table amie et d'y boire une bonne bouteille. Rien qu'à voir sa gaieté sur la photo et sa complaisance à poser devant l'objectif, on sent qu'il n'éprouve pas le besoin de cacher ses petites faiblesses. Bon vivant l'abbé donc, mais ce n'est pas encore un péché. Le 15 août, enfin, enfin ! un rebondissement... du plus pur rocambolesque. Écoutez ça. Cette fois, c'est le quotidien, Le Journal, qui mène l'enquête grâce à un certain Louis Marle. Ce collaborateur du journal reçoit la visite de Devah, un professeur hindou d'à peine 25 ans, élevé dans un institut de Ceylan et recommandé par des amis, comme lui passionnés de sciences extrême-orientales. Louis Marle veut mettre les talents du jeune homme à l'épreuve. Il lui remet une photo de l'abbé disparu et lui demande quels sont les traits principaux de son caractère. L'Hindou se concentre et voit beaucoup de bonté et un peu de sensualité mais ce curé n'aurait pas laissé son père et sa sœur dans l'inquiétude. Puis il propose à Marle de se rendre à Etampes pour faire leur propre enquête, en amateurs. Ce qu'ils font le lendemain. Dès le voyage en train, Devah l'Hindou voit des choses : un bosquet, une rivière, un château en contrebas... Bientôt, les deux hommes parcourent la route d'Etampes à Chalo-Saint-Mars. Devah s'arrête soudain : "Vous ne sentez rien ?" Le vent en effet apporte une forte odeur de chair en décomposition. Les deux hommes se dirigent vers l'odeur dans les sous-bois. Fausse alerte : c'est un mouton crevé. Ils poursuivent leur route jusqu'à un autre petit bois dans lequel Devah s'enfonce, très sûr de lui. Le journaliste l'attend, puis se précipite sur ses traces quand il l'entend l'appeler. Marle enjambe un buisson de ronces et aperçoit son Hindou en arrêt devant une bicyclette posée contre un arbre et dissimulée dans le feuillage. Le guidon est totalement rouillé. Mais la plaque placée au-dessus ne l'est pas et Marle lit facilement « Delarue, Châtenay » . Sans doute, quelques décennies plus tard, Marle aurait cherché la caméra cachée. Mais non, un mage hindou vient bien de retrouver la bicyclette du disparu ! Ce mage affirme ensuite formellement que le curé a bien été assassiné et que son corps est enterré quelque part. Et en se concentrant encore plus fort, il voit les assassins. Ils ont agressé l'abbé de nuit à plusieurs, dont un jeune homme de tout au plus vingt ans. Les plus rationnels traîteraient bien avec mépris les visions de l'au-delà de ce mystique hindou, mais tout de même, il a retrouvé la bicyclette. Ça vous forge une réputation ! Alors, malgré l'appel vibrant des cloches du 15 août, les habitants de la région désertent la messe pour suivre les recherches du mage. Une véritable foule se presse autour de lui, suivant ses pas et commentant ses gestes les plus insignifiants. Il parcourt les mines de Volnay à la recherche du cadavre en tenant à la main une longue baguette de coudrier à l'extrémité recourbée, puis rentre à Etampes pour méditer. Inutile de vous dire que les autres journaux sont verts de jalousie. En ville, l'émotion est grande après cette découverte. Pour les uns, la bicyclette trouvée dans les buissons n'a été apportée là que depuis quelques jours. Mais par qui ? Les méthodes du mage hindou laissent sceptiques bien des observateurs. Il procède par fortes aspirations, goûte la terre ou le sable, ramasse des petits cailloux. Il promet de retrouver le corps avant qu'il soit longtemps. Le Parquet, lui, croit à une fumisterie. Il fait quand même déplacer un gendarme pour interroger l'Hindou. L'inquiétude et la fièvre augmentent à Etampes, où comme partout, on commence à trouver que cette Sale Affaire traîne en longueur. On critique l'inertie de Parquet. Puisqu'il ne se décide pas à faire la lumière sur cette disparition, le quotidien Le Matin lui suggère de convoquer M. Christofle, mécanicien à Chamarande, qui a fourni tout récemment à l'abbé Delarue des pneumatiques neufs pour sa bicyclette. Décidément, heureusement que les journalistes sont là pour conseiller les enquêteurs. Le mécanicien Christofle est en effet convoqué par M. Germain, juge d'instruction, ainsi que quelques autres personnes pour identifier la bécane. Tous s'accordent à reconnaître qu'il s'agit bien de celle de l'abbé, mais qu'elle a subi quelques modifications. Ce qui est de plus acquis, c'est qu'on l'a déposée là deux ou trois jours avant sa découverte. Qui et pourquoi ? Le mystère s'épaissit. Mais n'ayez crainte, un autre mage vient d'arriver sur les lieux. Il s'appelle Ramanah et il ne cache pas qu'il est en conflit avec le mage Devah. Pour Ramanah, Devah est une honte pour tous les Hindous et il n'est venu à Etampes que pour duper les gens. Il n'a pas le droit de pratiquer les sciences occultes. Il ne nous manquait plus que ça, une querelle de mages... Quoi qu'il en soit, le second mage affirme qu'il n'a besoin que de la date de naissance de l'abbé, de son signalement et de son état civil pour le retrouver grâce à l'astrologie. Cette Sale Affaire ressemble de plus en plus à une comédie de boulevard. Le Petit Journal s'interroge : quand ces pantalonnades prendront-elles fin ? Eh bien pas tout de suite, car entre en jeu un certain monsieur de Alvis qui malgré son nom est un spirit hindou, un troisième donc. Ah non ! Il y a aussi une cartomancienne qui consulte les fleurs, plonge son nez dans le thym et ausculte le coeur des afin de retrouver l'abbé. Les méthodes extra-naturelles employées par ces devins ne donnant pas de résultat, le quotidien Le Matin tente une expérience naturelle basée sur l'instinct d'un animal dont le propre est de retrouver les cadavres. Attention, roulements de tambour pour l'entrée en scène de... la hyène ! Elle s'appelle Carlos. Elle est accompagnée de ses dompteurs, Pezon et MacDonald. Elle peut trouver un cadavre enfoui jusqu'à un mètre sous terre. Et ne travaille que de nuit. Voici donc nos journalistes et les dompteurs accompagnant la hyène entravée à la lumière de lanterne. Ils sondent l'endroit où la bicyclette a été trouvée, les mares et les sablières alentours. La hyène souffle et flaire, mais hésite. À l'aube, elle retrouve le chemin de sa cage sans avoir rien déniché. Peut-être croise-t-elle le cinquième mage qui se rend à Châtenay, le professeur Pickmann, maître hypnotiseur. Le cinquième, oui, le cirque continue. Bon allez, j'arrête. Même si c'est drôle, on se lasse de tout. Faisons un bond dans le temps d'un mois. Monsieur Germain, juge d'instruction, conclut à l'assassinat de l'abbé Delarue, près de l'endroit où on a retrouvé sa bicyclette. Le corps a dû être enterré dans un terrain marécageux des alentours. L'abbé étant mort, Mgr Bouquet, évêque de Chartres et la famille décident de procéder à un service funèbre. Il a lieu le 24 septembre à Châtenay, deux mois après la disparition de l'abbé. À 10h45, le cortège, massé en grande partie dans le jardin du presbytère, traverse la route pour se rendre à l'église. Au premier rang, M. Delarue, père, dans ses habits du dimanche, pleure à chaudes larmes. Autour de lui, son fils et sa fille en habits de deuil. Elle est particulièrement affligée. Oncles et tantes doivent la soutenir. Puis viennent les paroissiens. À onze heures, la messe commence, chantée par tous les prêtres présents qui ont pris place dans le chœur. L'église est pleine. En son centre, entouré de cierges, se trouve un vaste catafalque sur lequel on a posé le surplis brodé de l'abbé disparu et l'étole de soie violette qu'il revêtait aux grands jours de fête. La cérémonie très émouvante dure plus d'une heure puis chacun rentre chez soi, non sans commenter la triste disparition du si sympathique curé. Voilà le curé de châtenay est mort. Mais Joseph Delarue lui est bien vivant : on vient de le retrouver à Bruxelles ! Oui, vous avez bien entendu, il est vi-vant. Les journaux qui décrivent la cérémonie funèbre ont aussi titré en une sur la réapparition de l'abbé en Belgique, bien portant, bon vivant et... amoureux. Le journal Le Matin, qui a le déplorable défaut d'être mieux renseigné que ses confrères, exulte puisque dès le 18 septembre il signalait déjà la disparition de l'institutrice de Châtenay Marie Frémont, qui vit donc désormais avec l'abbé à Bruxelles. C'est à elle qu'il avait confié la direction de son école libre. En quittant Châtenay plus ou moins précipitamment, elle a expliqué qu'elle partait se marier dans le Midi. Voici un résumé de l'équipée de l'abbé Delarue, telle que la raconte le journal dans un premier temps. Il arrive en Belgique non plus vêtu en ecclésiastique mais d'une redingote et arborant des moustaches et une barbe noires. Il s'installe 73 rue de Constantine dans un petit logement que lui sous-loue un marchand de tabac, sous le nom de Drocourt. Il lit les journaux français. Sourit- il devant les efforts des gendarmes, des mages hindous ou pas et de la hyène pour le retrouver ? Sans doute pas. Mi-septembre, le propriétaire insiste auprès du soi-disant Drocourt pour qu'il se soumette à la loi belge qui veut qu'il fasse une déclaration de résidence au commissariat du quartier. Il le lui a déjà demandé, mais il renâcle, tiens donc... Quand Drocourt se présente enfin, il doit décliner sa véritable identité. Il supplie la police de ne pas la divulguer. Mais le commissaire l'engage vivement à se rendre à la Sûreté générale pour y renouveler sa déclaration.
Speaker #0C'est ému et tremblant que l'ancien curé de Châtenay raconte ensuite sa fuite et ses aventures depuis le jour de sa disparition sensationnelle. Son amour pour Mademoiselle Frémont date déjà de trois ans. Cette passion interdite lui a créé tant de soucis qu'ils ont tous deux résolu de s'enfuir ensemble. Le 23 juillet dernier, l'abbé se rend à Paris. Le 24, il fait semblant de revenir à Châtenay et dîne à Étampes. Puis, au lieu de rentrer chez lui, il abandonne sa bicyclette dans le bois d'Étampes et se dirige vers la gare où il prend un train pour Paris. Arrivé à destination, il jette sa soutane. Il a peu de ressources. Quand il arrive à Bruxelles, il choisit de se loger dans un très modeste logement. Puis Mlle Frémont le rejoint. Elle non plus ne donne pas de nouvelles à sa famille. Quand il termine ses déclarations, les autorités judiciaires belges l'assurent qu'il peut être tranquille et que son secret sera respecté. Mais les journalistes forcent toutes les discrétions, subodorent les réticences, interprètent les sous-entendus les plus vagues. Une rumeur court et enfle rapidement. Le soir, on frappe à la porte du logement de la rue Constantine. L'abbé ouvre et se trouve face... à un journaliste. Il a mené une scrupuleuse enquête dont il rend compte le 25 septembre. Le couple ne sort guère que pour chercher de la nourriture et vit très modestement. Les deux amants sont en fait presque à bout de ressources. Le journaliste décrit Joseph Delarue comme un homme gauche, très embarrassé, portant mal un complet gris. Son visage pâle est orné d'une moustache assez forte et d'une barbe courte et drue. Il est visiblement en proie à une émotion profonde et à une grande anxiété. Il se présente au journaliste en tremblant, et il balbutie. C'est un homme désemparé que toutes les questions, même les plus simples, déroutent. Ces questions, vous vous les posez aussi. Pourquoi a-t-il gardé le silence ? Pourquoi a-t-il laissé croire à une disparition ? Pensait-il depuis longtemps à quitter le sacerdoce ? L'abbé murmure qu'il espérait éviter un scandale, puis s'est inquiété des accusations infâmes. À présent, il espère gagner sa vie en travaillant pour un fabricant de jais de Paris qui lui expédie des échantillons. Le jais est un type de charbon noir particulièrement prisé dans la fabrication d'objets de piété et de bijoux. Mais il craint qu'on l'empêche de travailler. Pourra-t-il vivre ? Cet homme est effrayé par une responsabilité nouvelle, car ceux qui ont vu Mademoiselle Frémont n'en doutent pas : il va devoir faire face à une paternité prochaine. Voilà donc l'explication de la conduite de cet homme affolé et si maladroit qui semble être entré dans une aventure sans l'avoir préparée. Il n'y a pas en Belgique de plainte contre lui, il n'existe qu'une demande de recherche d'un disparu envoyé par la justice française. Rien ne lui interdit de tenter de travailler et de refaire sa vie si étrangement troublée. Le souhaite-t-il ? Examinons à présent les réactions des uns et des autres en France. Les journalistes lui en veulent-ils de toute l'énergie dépensée pour le retrouver ? Ce serait un comble, puisqu'il leur a permis de vendre du papier pendant des semaines. Globalement, ils s'amusent de la situation scabreuse de l'abbé. Et certains même en profitent pour brocarder l'Église catholique. On ne compte plus les illustrations grivoises. Mais le journal La Croix, on s'en doute, est remonté, vraiment très remonté. L'abbé n'est plus pour lui qu'une chose, un cadavre qui flotte dans les eaux vaseuses qui charrient déjà tant de détritus. Il surnage. Il eût mieux valu pour lui avoir une meule de moulin au cou. « Détournons les yeux de cette triste épave » , conclut-il. Le journal catholique fustige tous ceux qui s'amusent de cette affaire qui se termine en comédie de boulevard, et ils sont nombreux. Mais les pires sans doute, ce sont les marchands, ceux qui monnaient le scandale pour en tirer tous les profits qu'ils peuvent. Ceux-là ont corsé le drame par toutes les ingéniosités de la réclame. Il s'agit pour eux de vendre du papier. L'argent n'a pas d'odeur. Ils ont donc aguicheé par tous les moyens les appétits de leur niaise clientèle. Ce sont eux qui ont déchaîné les hyènes et démuselé les fakirs. Ils ont tiré de ce sac d'ordures toutes les moutures possibles. Ça n'est pas faux, bien sûr, mais est-ce la faute des journalistes ou des lecteurs ? Ils en veulent toujours plus. Alors un abbé défroqué par amour, quelle aubaine ! Le journaliste du Matin brossait le portrait d'un homme désemparé à Bruxelles. Un homme perdu, ne sachant que faire. Le journaliste le sait, lui. Il a une occupation toute trouvée pour le prêtre en cavale : écrire ses mémoires. Ce n'est évidemment pas ce qui lui procurera l'oubli qu'il recherche, mais ça lui rapportera de l'argent, beaucoup d'argent, de quoi subvenir aux besoins de sa future femme et de son enfant à venir. Du 27 septembre au 5 novembre 1906, l'histoire vraie du curé de Châtenay paraît donc en lieu et place du feuilleton quotidien du journal Le Matin. Elle s'intitule « Pourquoi j'ai fui ? ». Ce qui domine dans ce texte, c'est la tristesse. On pourrait croire Joseph Delarue heureux puisqu'il vit avec la femme qu'il aime et qu'il va être père. Mais ce n'est pas ce qui ressort de sa confession. En voici les premiers mots. "Je ne suis pas un révolté. Je ne suis pas un apostat, je ne suis pas un prêtre relaps, et si j'ai quitté ma robe, c'est précisément pour ne pas devenir un prêtre indigne. J'ai gardé, je garde dans toute son ardeur ma foi chrétienne, ma dévotion au Christ est indemne, ma fidélité aux dogmes, ma fidélité envers l'Église, mon respect pour les pontifs sont intacts. Je suis simplement un pauvre homme. Un pauvre religieux qui a failli à ses voeux, qui n'a pas pu ne pas faillir." Vous l'entendez, l'heure n'est plus à la rigolade. L'abbé Delarue raconte son combat de trois ans contre la tentation et pas le bonheur de vivre enfin la vie qu'il espérait. Il en va de même pour Marie Frémont. Ils ont failli et se sentent coupables et pécheurs, condamnés à subir la honte du péché. Profondément imprégnés de religion catholique, ils ne peuvent être heureux. Ils demandent cependant à être respectés et traités comme doivent l'être des êtres libres, ayant droit au soleil, à la vie, à l'amour. L'abbé termine ce premier épisode de ses mémoires par une précision. De nombreuses interviews de lui ont paru dans les journaux depuis qu'on l'a retrouvé. Elles sont toutes fausses. Il n'a accordé d'interviews qu'au journal Le Matin. Tout le reste n'est que mensonge. Voilà qui est dit. Dans l'épisode suivant, c'est Marie Frémont qui prend la parole. On apprend qu'elle était destinée à devenir religieuse. C'est le climat anticlérical qui l'en a dissuadée. Ne pouvant être à Dieu, au pied de l'autel, sous l'habit consacré, elle veut néanmoins vouer sa vie au service de la foi et se fait institutrice laïque. En tant que femme, elle se sent la plus fautive dans cette affaire. Car on lui a toujours appris que c'était la femme la tentatrice, le Diable, le Mal, c'est Ève qui a fait chuter Adam, et Marie Frémont qui a corrompu le si pur abbé Delarue. Marie Frémont et Joseph Delarue s'aiment et ne désirent pas rentrer en France. Quand le 5 novembre s'achève le feuilleton de leurs mémoires, on s'attend à un mariage. Comme pour offrir un ultime rebondissement en pâture au lecteur, le couple écrit, peu après, une lettre à la rédaction du Matin. La voici. "Nous avons devant Dieu et devant les hommes une terrible responsabilité. Notre chute a été profonde et immense le scandale causé. Ce scandale a porté de terribles coups à notre mère l'Église, si sainte et si pure, à l'heure même où elle subit de si rudes assauts. Nous voudrions réparer, dans la mesure de nos forces, l'effroyable scandale que nous avons donné. Aussi, nous avons résolu, d'un mutuel et plein consentement, après avoir rempli nos devoirs réciproques, de nous séparer et de poursuivre chacun de notre côté l'œuvre d'expiation et de réparation. Puissions-nous faire entendre à tous ceux que nous avons attristé ou scandalisé la protestation de notre repentir." Comment ne pas frissonner en écoutant ces mots ? Car c'est évident, ces deux êtres malheureux et faibles vont expier leur vie durant le crime d'avoir aimé. Le couple sombre ensuite dans l'oubli de la presse. Les lecteurs ne sauront jamais que Marie Frémont accouche d'une petite fille. Elle se mariera en 1909, mais pas avec Joseph Delarue. L'ancien curé de Châtenay disparu, lui qui a mis la presse en ébullition pendant deux mois, entre à l'abbaye de Bonnecombe dans le diocèse de Rodez. Et vous savez comment s'appelle alors l'évêque de Rodez ? Charles Dupont de Ligonnès.