Speaker #0Bienvenue dans Transclassos. Ici, on parle de classe sociale, du mythe du mérite, du club un peu trop fermé de la culture. Je m'appelle Peggy Pexy Green. Parfois je raconte, parfois j'écoute. Des artistes issus de classes populaires peinent la parole. On rit, on se révolte, on fait entendre notre voix. Bienvenue dans Transclassos. Bonjour, bienvenue dans cet épisode solo de Transclassos. Aujourd'hui, je vais revenir sur un phénomène que j'ai rencontré dans les autres épisodes qui sont les interviews et dans les rencontres que j'ai pu faire récemment avec des artistes issus de milieux populaires et lointains des milieux de la culture. Je veux parler du choix de l'école dans laquelle on va se lancer comme artiste. Ici, je vais essentiellement parler des écoles de comédiens, comédiennes, de arts dramatiques, puisque c'est dans ce cadre-là que j'ai eu vraiment plein de témoignages qui allaient dans le même sens. Pourquoi est-ce que, lorsqu'on n'est pas du serail de la culture, lorsqu'on n'est pas issu de classes qui ont un capital culturel leur permettant d'avoir vraiment connaissance de toutes les références, d'avoir tous les bons codes et de se sentir à sa place ? dans le monde culturel légitime, on décide de s'inscrire dans une école de théâtre privée. Bon, j'ai un peu spoilé parce que la réponse est dans ma question, je crois. C'est justement parce qu'on n'a pas tous ces codes-là qu'on se tourne vers une école privée. Mais il y a pas mal de gens qui n'arrivent pas à comprendre ce phénomène parce qu'effectivement, il peut paraître vraiment contradictoire de l'extérieur. Je m'explique. Je vais parler de la Belgique essentiellement, mais c'est complètement transposable à la France, je pense. Surtout qu'il y a énormément de Français d'ailleurs qui viennent étudier en Belgique le théâtre, entre autres. En Belgique francophone, il y a des écoles nationales reconnues, légitimes, publiques, comme les conservatoires. Donc il y a le conservatoire de Liège, le conservatoire de Mons, le conservatoire de Bruxelles, et peut-être d'autres que je ne connais pas. Il y a l'INSAS et je pense qu'il y a l'IAD. Mais là, peut-être que je me trompe. En tout cas, voilà, il y a des écoles qui sont reconnues, subventionnées, subsidiées, comme on dit, et qui permettent de s'inscrire en payant un minerval, donc des frais d'inscription assez réduits. J'avais noté le prix. Je crois que c'est, à mon avis, entre 500 et 600 euros par an, plus ou moins. C'est pas très important, le montant exact. Mais en tout cas, un montant qui peut paraître modeste si on le répartit sur les 8 ou 9 mois de formation qui commencent, je sais pas, par exemple en octobre et qui terminent en juin. En parallèle de ça, il existe des écoles privées. À Bruxelles, par exemple, il y a le cours Florent, qui était à la base une école française qui s'est implantée aussi en Belgique. Il y a... Il y a pas mal de temps maintenant, j'ai l'impression que ça fait presque dix ans peut-être. Et il y avait l'école Lassade, qui proposait une exploration dans le cadre surtout de la pédagogie Jacques Lecoq, je pense. Et l'école La Kleine Académie, dans laquelle j'ai fait mes études, qui était également sur le mode Jacques Lecoq, mais avec une direction artistique différente de Lassade. Et il y a plein d'autres écoles privées que je ne citerai pas. Là, moi, les trois que j'ai citées offrent des cursus en journée. C'est pour ça que je pense à celle-là aussi, puisque c'est celle que je connais et que je connaissais à l'époque. Donc c'est quand même considéré comme des écoles d'art supérieures, non légitimées et dont les diplômes ne sont pas reconnus. Mais il y a quand même quelque chose d'assez clair dans la décision professionnelle de s'inscrire dans des écoles qui ont des cours en journée et tous les jours. Le cours Florence, ce n'est pas tous les jours, je crois que c'est trois jours par semaine. Mais la SAD et la Clean Academy, c'était tous les jours. Par contre, la Clean Academy, c'était des quatre heures par jour. Pourquoi je me suis inscrite dans cette école-là ? Il y avait deux raisons. La première, c'est parce que quand j'ai demandé autour de moi qu'est-ce qu'il y avait comme école de théâtre, parce que j'avais envie de me lancer dans ce métier, tout en, à l'époque, au fond de moi-même, ne croyant pas du tout pouvoir en faire un vrai métier, mais avoir en tout cas envie d'avoir les billes, comme on dit chez moi, d'avoir les billes pour tenter. On m'a dit, il y a le conservatoire à Bruxelles, parce que j'ai rencontré quelqu'un quand je faisais de l'impro qui faisait le conservatoire à Bruxelles, et puis une autre personne. Et là, on m'a expliqué qu'en fait, j'étais trop vieille, puisque le conservatoire n'acceptait pas de personnes de plus de 30 ans à l'époque. C'était il y a plus de 10 ans, peut-être même 15 ans, je ne sais plus. Et ça pouvait arriver une fois tous les 4 jeudis. Mais dans tous les cas, c'était un homme. Donc s'il y avait une exception à la règle de plus de 30 ans, c'était de toute façon un homme. Et que la moyenne d'âge des étudiants et étudiantes qui rentraient, c'était plutôt 22 ans, 23 ans, et qu'on n'acceptait pas de personnes plus âgées. J'ai vérifié, je n'ai pas trouvé de règle qui interdisait aux femmes de plus de 30 ans de passer le concours, mais enfin... Je me suis renseignée et clairement, tout le monde m'a dit, c'est vraiment même pas la peine que tu essayes. Et en plus, du coup, je me suis quand même renseignée. J'ai vu qu'il fallait préparer des scènes et tout ça et tout ça. Et puis que c'était un temps plein. Or, moi, à l'époque, j'étais chargée de projet dans un projet de mobilité internationale pour les jeunes. Et en fait, si je ne travaillais pas, donc c'était un bon job que j'aimais bien, mais que j'aurais lâché immédiatement pour tout rôle dans une pièce de théâtre ou un film. qui était bien payé, tout ça, cool, mais qui ne m'intéressait pas du tout et pour lequel je sentais de moins en moins de sens, même si à la base, je croyais que j'en avais trouvé. Mais moi, j'avais besoin de continuer à travailler pour pouvoir payer mon loyer, ma nourriture, mes trajets de train, parce que j'allais quand même souvent voir ma famille et mes amis en France, sachant que le train ne s'est pas donné et que c'est... Voilà, c'est vite un budget aussi, plus d'autres choses qu'on peut avoir envie de faire dans la vie, ou bien tout simplement de se chauffer, d'avoir un abonnement de téléphone, un abonnement internet. Bref, je ne fais pas la liste des dépenses, mais c'est quand même important de les avoir en tête quand on décide de se lancer dans reprendre des études à plus de 30 ans. Encore plus des études professionnalisantes vers un métier artistique, quand même connu pour être ultra précaire et mal payé. Donc... Le conservatoire a été d'office écarté. D'abord parce qu'on m'a dit que j'étais trop vieille, ce qui n'est pas la seule fois qu'on m'a dit ça d'ailleurs. Et ensuite parce que j'ai vu que c'était à temps plein et que de toute façon, quand j'ai vu toutes les épreuves pour rentrer, je me suis dit, je ne pourrai jamais rentrer, je ne connais pas bien le théâtre, je ne connais pas les références, je suis nulle quoi. En gros, je suis nulle, ils vont voir que je suis nulle, je suis une imposteuse et donc jamais ils vont me prendre. En plus du fait que je suis une vieille peau puisque j'ai 31 ans, 32 ans. Pour une comédienne, c'est la poubelle apparemment. Ce qui m'a été confirmé par une directrice de casting que j'ai rencontrée. Non pas parce que j'étais une comédienne qui passait un casting, mais parce que je l'ai payée lors d'une formation qu'elle donnait. Ça se fait beaucoup. Les directrices de casting proposent des formations payantes. Et les comédiens et comédiennes en herbe, diplômés ou pas, s'inscrivent et payent des montants. Souvent assez élevés, en espérant apprendre des choses. Et surtout, décrocher des castings avec les personnes qui donnent ces stages. Je vous rassure, normalement, ça n'arrive jamais. Voilà. Soit vous êtes dans le milieu et vous connaissez tout le monde et vous avez les bons réseaux et vous passez des castings et des auditions. Soit, ben non, voilà. Mais c'est toujours cool d'avoir l'espoir et de dépenser plein d'argent pour faire des stages. Voilà, entre parenthèses, les stages, plus ou moins intéressants. Parfois, c'est génial. Parfois, c'est pas top. Et souvent, il y a une ambiance un peu tendue. D'avoir tout un groupe de personnes qui est dans le même état que vous, c'est-à-dire je n'ai pas de travail ou je cherche des contacts et du réseau et je rêve de me faire remarquer par la directrice de casting, les réalisatrices qui donnent ce stage. C'est d'ailleurs presque un business, on va le dire. Il y a un business là-dedans de tous les gens, plein d'espoir. Voilà, bon bah désolé si vous m'écoutez. Et si vous êtes une exception, parce qu'il y a une exception sur un million, oh bien, c'est génial, vous pouvez me contacter pour me dire. non mais une fois tous les millions ça existe ça me fera plaisir de le savoir Donc voilà, ça c'est la première chose pourquoi le conservatoire chez moi a été écarté. L'INSAS, je ne connaissais pas, je n'ai jamais entendu parler à l'époque. Et l'IAD, je ne sais si l'IAD fait partie des écoles nationales reconnues, non plus, je n'avais jamais entendu parler. Et la Clé de l'Académie, en fait, c'est ce que je me suis rendu compte lors de l'épisode avec Olivier Prémel, c'est quelqu'un qui y était, donc Olivier, avec qui je faisais de l'impro, qui avait... suivi des cours dans cette école et qui m'a dit va là-bas, c'est à mi-temps, parce que lui aussi il avait besoin de travailler en même temps qu'il faisait ses études, et donc tu peux continuer à bosser à côté. Ce qui pour moi était un critère essentiel. Voilà, il m'a dit mais c'est super cher évidemment, il faut payer par mois et tout, mais bon en bossant et en se serrant la ceinture il y a moyen. Et donc, c'est ce que j'ai fait, je suis allée voir là-bas, on m'a dit qu'il y avait une sélection. Je ne sais pas s'il y avait vraiment une sélection. Puisque la grande critique qu'on adresse aux écoles privées, c'est justement de prendre n'importe qui. Et juste des gens qui payent. Donc moi je suis allée là-bas, j'ai eu l'impression qu'il y avait une mini-sélection mais peut-être qu'il n'y en avait pas. Bref, j'ai fait cette école-là en travaillant à côté. Mes journées étaient extrêmement longues, fatigantes et de type, je ne vais pas dire schizophrénique, mais de type double. Plusieurs vies en une vie, les gens qui j'étais à l'école bien sûr, qui étaient souvent plus jeunes que moi, et pour la plupart ne travaillaient pas, ne comprenaient pas du tout qu'à côté de ça j'étais chargée de projet de jeunesse, avec des responsabilités, du stress et de l'attention le reste de la journée. Et vice versa, les gens avec qui je travaillais ne comprenaient pas du tout ce que je foutais à passer 4 heures de ma vie dans une école à Anderlecht pour être au plateau et jouer la comédie, faire la clown. Peut-être. Dans leur tête, je ne sais pas. Et donc, je cachais un peu, le plus possible, en tout cas, je parlais très peu d'une vie à l'autre vie, parce que je voyais bien qu'il y avait une incompréhension totale, voire un jugement, voire un jugement dépréciatif. Donc, ce n'était pas très agréable. Mais ce qui m'amène aujourd'hui à faire cet épisode, c'est aussi de se dire, comment est-ce que des personnes qui ne sont donc pas... donc pas financés par leurs parents pour faire leurs études, études d'art en l'occurrence ici, décident d'aller dans une école beaucoup plus chère que l'autre école. Et il y a cette question de, en fait, j'ai besoin de travailler à côté et je n'ai pas envie de travailler tous les soirs dans un bar et de me ramasser des remarques sexistes, des mains au cul, de ne pas me sentir en sécurité quand je rentre chez moi parce qu'il est trop tard, d'être crevée le matin quand je me lève pour aller à l'école de théâtre. Donc oui, il y a le côté « j'ai besoin de travailler à côté » , donc ça vous met dans une certaine disposition d'esprit aussi, de « combien de temps va me prendre cette école ? Est-ce que je vais pouvoir maintenir mon moyen de vie à côté ? » Et souvent, d'ailleurs, quelqu'un m'a raconté, je pense que c'était au conservatoire, on leur disait carrément à l'entrée ou à l'insas qu'ils n'allaient pas pouvoir travailler à côté. que ce n'était pas possible en fait. Donc direct, on leur disait, vous n'allez pas pouvoir travailler à côté. Et ça, c'est quelqu'un qui a fait l'école. C'est bien du coup que je ne shame pas une école. Je ne sais plus si c'est l'INSAS ou le conservatoire de Bruxelles qui a dit ça. Et certainement, peut-être toutes les écoles le disent, les écoles nationales. Mais en fait, ça, c'est hyper excluant. C'est-à-dire qu'évidemment, je n'ai pas fait les épreuves d'entrée, je n'ai pas fait le concours d'entrée, mais si je l'avais fait et qu'on m'avait dit ça, j'aurais vraiment bien perdu mon temps d'y être allée alors Et en fait, ce n'est pas vrai, parce que quand on a besoin de travailler, on travaille. Et les gens qui sont issus de classes populaires où on n'a pas pu être financés par la famille ou les conjoints ou autre, on sait que quand on ne peut pas, on peut. Et donc, s'il faut travailler la nuit, s'il faut travailler tous les week-ends, s'il faut travailler une heure dans le break de midi, en fait, on va le faire, parce que simplement, on n'a pas le choix. soit on fait l'école et on travaille, soit on ne fait pas l'école. Et si on est des têtes dures testadoras comme moi et les autres personnes que j'ai interviewées, on le fera, on fera ce qu'il faut en fait. Et bien sûr que ce sera hyper dur et peut-être que pour des gens ce n'est pas tenable et ce n'est pas imaginable. Mais la vérité c'est que quand il faut le faire, nous on a le courage et on trouve la force de le faire. Parce qu'il n'y a pas le choix. Donc voilà, je ne dis pas que les gens qui ne trouvent pas la force de le faire en faisant des classes populaires sont à blâmer. Au contraire, c'est plutôt tout à fait normal de ne pas réussir à vivre une vie comme ça. Et là, moi, je parle de gens, là, je parle de moi et des personnes que j'ai rencontrées avec qui j'ai parlé de ça, qui sont toutes des personnes valides, qui n'avaient pas de charge familiale, etc. Parce qu'évidemment, si vous avez un enfant ou des membres de votre famille dont vous vous occupez, il est clair que vous ne pourrez pas. Donc, plus vous allez être précarisé ou avoir des responsabilités familiales, etc. Et moins vous allez pouvoir... combiner une école d'art et un travail sur le côté pour payer votre école d'art, votre appartement, etc. Donc les chances ne sont pas du tout les mêmes pour tout le monde. Le rapport n'est pas du tout un rapport d'égalité ou d'équité quand on travaille pendant ses études. Et le fait de dire à des étudiants et étudiantes potentiels « vous ne pouvez pas travailler quand vous faites notre école » , c'est exclure d'office quasiment toutes les personnes de classe populaire. Et donc, c'est pas ok. J'espère que comme vous écoutez Transclassos, vous êtes d'accord avec moi, c'est pas ok. Je crois vraiment qu'il faut qu'il y ait une représentativité plus grande de toutes les classes sociales, de tous les corps, de tous les récits, et même de tous les âges en fait. Donc peut-être je suis naïve, peut-être je suis utopiste, mais la vérité c'est que si ça ne change pas à l'intérieur des écoles d'art, ça ne pourra pas changer sur les plateaux de théâtre. Et ça ne pourra pas changer dans les publics de théâtre. Et que c'est vraiment une grande prise de conscience et un grand bouleversement des mentalités et des pratiques que je crois qu'il est nécessaire pour qu'on arrête de reproduire à l'infini les mêmes personnes qui font les écoles, les mêmes personnes qui trouvent des financements, les mêmes personnes qui ont un statut d'artiste en sortant de l'école parce qu'ils ont eu des subventions, parce qu'ils étaient dans l'école nationale reconnue. qui ensuite travaillent, qui ensuite sont sur les scènes pendant des années, dans les lieux culturels prestigieux reconnus, avec bien sûr un financement à la clé et projet. Il faut arrêter ça, en fait, il faut ouvrir les portes, trouver des moyens d'inclure des personnes qui ne rentrent pas dans un moule fait pour ce que je viens de déterminer, pour des personnes qui peut-être ont besoin de travailler, pour des personnes où il y a des bourses, c'est vrai, mais ça ne suffit pas. Il faut accepter que tout le monde n'a pas le même capital culturel de départ et que la culture légitime n'est pas forcément seulement la culture bourgeoise qu'on met en valeur et qu'on respecte. Mais vraiment remettre les compteurs à zéro de toutes les cultures sont intéressantes et surtout toutes les personnes qui ont besoin d'exprimer des choses, des émotions, des vies et qui veulent le faire par l'art devraient. avoir la possibilité de le faire, de le tenter, de se former, de rencontrer des gens, d'avoir une chance en tout cas, de tester ce métier, cette voix, cette parole qu'on peut avoir quand on monte sur scène. Voilà, c'est tout ce que je voulais dire aujourd'hui. Si ça vous a plu, mettez des étoiles ! 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