Speaker #1Bonjour et bienvenue dans cet épisode où je vais tordre le cou à une idée reçue qui circule... pas mal en ce moment sur les réseaux. En effet, il y a quelques jours, je tombe sur la vidéo d'un influenceur, je ne donnerai pas son nom, ce n'est pas le sujet, un influenceur qui, comme beaucoup, vend du rêve à des aspirants frontaliers et qui affirme, je cite, que les entreprises suisses recrutent des frontaliers parce qu'ils coûtent moins cher. Voilà, alors ça a l'air logique, dit comme ça, c'est simple, c'est accrocheur et surtout, c'est faux. En tout cas, c'est un raccourci énorme qui ne tient pas deux secondes face aux faits et aux données officielles. Comme j'aime bien les données, j'aime bien les chiffres, les faits, et puis voilà, on va regarder tout ça ensemble. Parce que ce genre de déclaration, ça fait du mal, ça fait du mal aux candidats frontaliers, ça fait du mal aux frontaliers, ça alimente les tensions. Et surtout, ça montre une méconnaissance assez profonde du fonctionnement du marché suisse. Allez, on y va. Alors, on va parler tout d'abord de quelque chose qui peut paraître... évident, mais je pense que c'est quand même important de le dire, c'est le coût employeur. Et là, en fait, déjà, le raisonnement de notre cher influenceur, il est un peu mis à mal, simplement parce qu'en Suisse, quand une entreprise embauche quelqu'un, elle pèle des charges patronales, AVSAI, APG, assurance chômage, LPP, assurance accident, etc. Au total, on tourne autour de 15% du salaire brut. Et là, attention, c'est le point clé, ces charges sont exactement les mêmes, que tu sois frontalier, résident suisse, permis B, permis C, peu importe, l'employeur paie la même chose. Il n'y a pas de retourne, il n'y a pas de rabais, il n'y a pas d'avantage pour l'entreprise à embaucher un frontalier plutôt qu'un résident. Il y a quand même un avantage, il faut quand même le souligner, c'est que quand tu as une entreprise suisse et que tu recrutes un étranger, qu'il soit frontalier ou permis B par exemple, par rapport à un local, en effet, qui n'a pas le service militaire, Il n'a pas la protection civile. Donc c'est, oui, un candidat, en tout cas un employé qui est peut-être un tout petit peu plus présent. Mais voilà, attention, les Suisses ne partent pas au service militaire toutes les semaines. Mais quand même, voilà, oui, sur ce point-là, c'est vrai. Alors bon, on passe sur cette partie. Évidemment, je ne vais pas comparer à la France les charges patronales. En France, qui tournent entre 30 et 45 %. C'est une différence évidemment colossale par rapport à la Suisse, mais cette différence est liée au système français, pas au statut de frontalier. En clair, l'employeur suisse, donc, pour finir, ne gagne strictement rien en charges sociales en embauchant un frontalier. Voilà, ça, c'est le premier point. Il est plutôt important à retenir. Maintenant, on va parler des salaires parce que c'est un peu plus nuancé et c'est probablement de là que vient la confusion de notre cher influenceur. J'ai regardé simplement les données de l'enquête suisse sur la structure des salaires de l'Office fédéral de la statistique. Les derniers chiffres disponibles sont, sauf erreur, de 2022. Et là, surprise ! Pour les postes de cadre, les frontaliers gagnent légèrement plus que les Suisses. On parle d'un salaire médian brut de 10 707 francs pour les frontaliers cadres contre 10 476 francs pour les Suisses. Donc moi, je l'ai toujours dit, ça, ça fait 15 ans que je le dis. Donc en gros, alors c'est pas énorme, c'est 2%. Mais ici, finalement, l'argument du moins cher ne tient absolument pas, puisque c'est même l'inverse. Par contre, c'est là que la nuance est importante. Pour les postes sans fonction de cadre, les postes d'exécution, là, oui, il y a un écart. Et les frontaliers non-cadre gagnent environ 5 859 francs contre 6 496 pour les Suisses. Ça fait quand même à peu près 10% de moins. Mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'on est sur une médiane. Et il y a une énorme... différence entre les postes, on va dire, qui sont des postes d'exécution, mais entre guillemets, voilà, standard, et des postes en fait à faible qualification, où là, sur les postes à faible qualification, on a jusqu'à 25% d'écart de différence. Et ça, c'est vrai sur ces postes-là, il y a une énorme différence. Du coup, mais on est sur des métiers avec très faible qualification ou avec aussi des peu de présence. Bon, bref. Et là, c'est vrai, sur cette partie-là, c'est tout à fait vrai. Par contre, et j'ai envie de dire mais, et c'est un grand mais en fait, cet écart ne veut pas dire que c'est du dumping salarial pur et simple. Alors pour ceux qui ne savent pas, le dumping salarial, c'est le fait pour une entreprise de recruter quelqu'un ou un étranger parce qu'il coûterait moins cher. En fait, les études montrent qu'une grande partie de cette différence, la différence entre comptalier et locaux, une grande partie de cette différence s'explique par le fait de ce qu'on appelle des effets de structure. C'est-à-dire que les frontaliers n'occupent pas exactement les mêmes métiers, n'ont pas le même âge moyen, pas le même niveau de formation, pas les mêmes secteurs d'activité. Si tu prends le Tessin par exemple, où l'écart est plus marqué, tu as là pour le coup 20%, les analyses montrent que 60% de cet écart vient de ces différences structurelles et 40% reste inexpliqué, ce qui peut évidemment recouvrir de la discrimination salariale. mais aussi d'autres facteurs qu'on ne sait pas mesurer. Voilà. Donc, est-ce qu'il y a des abus ? Ben oui, probablement, dans certains secteurs. Ça a été même prouvé. Dans certains secteurs et dans certaines régions, il y a eu des abus, c'est vrai. Et est-ce que c'est la raison pour laquelle les entreprises recrutent des frontaliers ? Eh bien, non. Dans la globalité, c'est faux. Et c'est ça qui est plutôt important. Allez, on va quand même parler maintenant de la vraie raison pour laquelle les entreprises suisses recrutent des frontaliers. Et la réponse, elle est plutôt simple, c'est la... pénurie. Même si en ce moment, le marché, en tout cas depuis le mois d'août dernier, c'est un petit peu plus compliqué à cause de nos amis américains. Mais voilà, on parle aujourd'hui d'environ 80-85 000 postes vacants en Suisse. Dans la santé, la logistique, la technique, l'artisanat, beaucoup dans l'artisanat et dans la construction également. Simplement, en fait, les entreprises n'arrivent tout simplement pas à trouver assez de monde sur le marché local. Je l'ai toujours dit et je le dis assez souvent, la Suisse est aussi un pays vieillissant. Et il y a pas mal de gens qui, dans les 10 années à venir, vont partir à la retraite. Fin 2025, la Suisse compte environ 411 000 frontaliers, dont un peu plus de la moitié vient de France. Et ce chiffre, il ne fait qu'augmenter d'année en année. Pourquoi ? Parce que dans l'arc clémanique, à balle, au Tessin, le marché du travail local ne suffit pas. Ce n'est pas une question de coût, c'est une question de vivier. Les frontaliers sont un bassin de manœuvres qualifiées, francophones ou italophones pour le Tessin, et géographiquement proches. Concrètement ? Sans les frontaliers, un certain nombre d'entreprises suisses ne pourraient tout simplement pas fonctionner. La réalité, elle est là. Ça pose plein de questions, ça pose plein de problèmes que moi, je soulève régulièrement. La question aussi de l'identité suisse. Concrètement, c'est bien de soutenir son économie et on a besoin en effet de main d'œuvre. Mais dans certains cantons, en fait, il y a un nombre très important et de frontaliers et d'étrangers. Et la question de l'identité suisse se pose, c'est clair. Mais tout ça, c'est un peu moins sexy qu'une théorie du complot sur le dumping salarial de nos jamais influenceurs. Mais voilà, c'est ça. Allez, puisqu'on parle de tout ça, la Suisse ne reste pas les bras croisés quand même face au risque de sous-enchères salariales. Parce que ça existe quand même dans certains secteurs, disons-le. Il y a ce qu'on appelle des mesures d'accompagnement. C'est important d'en parler. Des conventions collectives de travail qui fixent des salaires minimaux par branche. Ce n'est pas le cas de toutes les branches, mais il y en a quand même. Des contrats types de travail qui peuvent être introduits quand du dumping est constaté dans un secteur. Et surtout des contrôles réguliers par des commissions paritaires, même s'il n'y en a pas assez. À mon avis, de l'avis de pas mal de gens. Les syndicats estiment qu'environ un employeur sur cinq contrôlé est en infraction. C'est quand même pas mal. Ce qui montre deux choses. Oui, il y a des abus. Et non, ce n'est pas toléré. Ce n'est pas quelque chose de généralisé. Et depuis 2025, le dispositif d'obligation d'annonce a été renforcé. En gros, les postes dans les professions... en tension, donc celle où il y a un taux de chômage important par rapport à la moyenne nationale, eh bien, en tout cas pour ces professions, les entreprises doivent annoncer aux offices régionaux de placement avec une période d'exclusivité de cinq jours pour les résidents inscrits en Suisse. Donc en gros, avant de publier une offre d'emploi, une entreprise va de manière préférentielle l'envoyer aux offices régionaux de placement. Donc c'est les offices qui s'occupent notamment des candidats au chômage. pour, simplement, pour qu'il y ait une sorte de préférence, même s'il n'y a aucune obligation pour l'entreprise de recruter un local, ça leur donne quand même une petite avance. Voilà, il y a une priorité qui est donnée aux résidents et on est quand même loin ici du scénario du « voilà, on prend des frontaliers parce que c'est moins cher » . Alors, je vais résumer ça de manière plutôt simple parce que je sais que c'est un sujet qui peut être aussi un peu technique. Il y a eu beaucoup de choses. 1. Les frontaliers coûtent moins cher en charge. C'est faux. Les charges patronales sont les mêmes à salaire égal. 2. Les frontières et les cadres, elles sont... Est-ce qu'ils sont sous-payés ? C'est faux, ils gagnent même plus que les Suisses. Est-ce que les frontaliers non cadres gagnent moins ? Oui, c'est vrai, environ 10% de moins en moyenne nationale, mais l'essentiel de cet écart s'explique par les différences de profil et de métier. Et enfin, les entreprises recrutent des frontaliers pour faire du dumping, c'est globalement faux. C'est vrai en revanche dans certains secteurs, mais c'est pas... pas du tout généralisé. La raison principale, c'est la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. Voilà. Allez, le message que j'ai envie de faire passer, c'est celui-ci. Quand quelqu'un te dit sur les réseaux que les frontales coûtent moins cher, demande-lui ses sources. Alors évidemment, sur TikTok, c'est compliqué. Mais bon, allez, j'arrête de moquer. Demande-lui s'il a regardé les données de l'EFS, s'il sait ce que c'est. L'Office fédéral de la statistique. Demande-lui s'il connaît le taux de charge patronale en Suisse. Demande-lui même s'il a même lui-même travaillé en Suisse. S'il a une expérience en Suisse, ce n'est pas forcément le cas. Je pense que tu auras dans tous les cas un grand silence en retour. Et comme je le dis toujours, quand tu prends un conseil quelque part, regarde toujours l'expérience de la personne avant tout. Et puis allez, on finit. Méfie-toi des influenceurs qui vendent du rêve ou du cauchemar d'ailleurs. Moi, je pense que c'est plutôt du cauchemar vu ce qui se passe en ce moment. Sans jamais étayer quoi que ce soit, sans jamais étayer leurs propos avec des faits. Le marché suisse est un peu plus complexe que ce que ces gentils influenceurs veulent présenter. Ils méritent bien mieux que des raccourcis. Voilà. Allez, si ce sujet t'intéresse, partage cet épisode. C'est important que les bonnes informations circulent, surtout sur un sujet aussi sensible. Et comme toujours, si tu veux aller plus loin et être accompagné dans ta recherche d'emploi par un professionnel, tu sais où me trouver. Allez, tchuss et au boulot !