Speaker #0Del Shannon, Runaway, la mélodie qui n'en finit pas de fuir. Avertissement de contenu, cet épisode se termine mal. Il est question de dépression, de médicaments et d'un homme qui s'est donné la mort. Ce n'est pas une histoire joyeuse et je ne vais pas faire semblant du contraire. Prenez soin de vous. Dans cet épisode, on va croiser un compositeur russe en exil qui n'a jamais mis les pieds dans un jukebox, un vendeur de tapis du Michigan, un bricoleur de génie que personne ne connaît, quatre garçons de Liverpool que l'Amérique ne connaît pas encore, un chanteur français qui a chanté avec sa gorge ce qu'une machine jouait avant lui, un travelling Wilburys qui n'a jamais existé, et un flacon de Prozac. Bonne écoute ! Mené par le capitaine d'Illigaf, un mélomane de mauvaise foi qui partage sa vie avec le sergent Pepper, une femelle bulldog, français, pétomane, le podcast Un Dernier Disque Avant La Fin Du Monde s'applique à remettre en perspective des disques, des chansons des artistes. Le capitaine Diddy Gaff n'hésite pas à mélanger classique rock et succès pop en évitant de répondre aux questions trop impliquantes telles que Danny Briand l'est-il vraiment ? Johnny Mitchell est-elle la fille cachée de Johnny Hallyday ? Et Eddie Mitchell, le blues est-il ? a-t-il été inventé par les Blancs ? Les Ramones ont-ils nettoyé des cheminées ? Patti Smith, Abitel Morisset ? Et qui a eu cette idée folle, un jour, d'inventer l'école ? Bonne écoute. Je ne peux pas te dire quand j'ai entendu la chanson Vanina pour la première fois. Ça serait comme demander à quelqu'un quand il a entendu la pluie pour la première fois. Vanina en France, on ne la découvre pas, elle est là, c'est tout. Elle sort d'un autoradio l'été, d'une télé le dimanche midi, d'une kermesse. permesse d'un mariage vers 2h du matin, quand l'oncle qu'on évite le reste de l'année attrape le micro. Et comme tous les gamins français de ma génération, je l'ai connu avant même de savoir marcher, le Vanina Ha Ha Ha, qui monte tout en haut. On ne l'a jamais choisi, il nous a été donné d'office avec la carte d'identité. Et pendant des années, je n'y ai pas prêté la moindre intention, c'était du mobilier, du papier pince-un-heure. Et puis un jour, je ne sais plus pourquoi, je ne sais plus où, je l'ai vraiment écouté. Vous savez, ce moment où la gorge se serre. avant même que vous ayez compris pourquoi. J'ai écouté ce que Dave fait là, sur le refrain. Cette mélodie qui pousse tout en haut avec sa voix, rien qu'avec sa voix. Et j'ai vraiment eu la chair de poule parce qu'il y a quelque chose qui cloche. Quelque chose d'être trop beau, trop étrange pour n'être qu'un monsieur qui chante. Comme s'il imitait avec la gorge un instrument qui n'existait pas. Je ne savais pas encore à quel point j'avais raison, ni jusqu'où cette petite mélodie de rien du tout allait m'emmener. Et là... Je vois déjà notre fidèle auditeur du Var dans sa 4L, le jeune auditeur nommé Jean-Pierre Liégeois, qui saisit son clavier et m'écrit « Outré, Captain, je croyais que ton podcast parlait de l'histoire du rock. Tu nous as déjà fait un épisode sur George Michael, tu vas nous faire un épisode sur Dave maintenant ? » Eh bien écoute, cher Jean-Pierre, justement, figure-toi que oui, cet épisode va parler de Dave. Merci de m'avoir soufflé l'idée, même si techniquement j'avais déjà commencé à l'écrire. Et les fidèles se souviennent qu'à ta dernière lettre, je t'avais promis les House Martins pour mieux te refourguer les Eagles 15 jours plus tard. Tu devrais vraiment apprendre à te méfier de tes propres suggestions. Mais rassure-toi, et surtout reste jusqu'au bout, parce que sous Dave, il y a Vanina, et sous Vanina... Il y a Dale Shannon, 1961, un falsetto incroyable qui saigne et un instrument qui vient de l'espace. Dave, c'est pas le sujet Jean-Pierre. Le sujet, c'est la porte. Et ce qu'il y a derrière est plus rock que tout ce que tu écoutes en cachant la pochette. Donc, Vanina, Dave, 1974, un des plus gros tubes de l'été français de cette année-là, adaptation signée par Patrick Loiseau, sauf que Vanina n'est pas une chanson de Dave, c'est une reprise. Une reprise d'un morceau américain de 1961 qui s'appelle Runaway et qui a été signé par un certain Dale Shannon. Jusque-là, rien d'extraordinaire. La variété française des années 70 a bâti la moitié de son patrimoine sur des reprises anglo-saxonnes à peine maquillées, souvent très mal adaptées. Ce qui est extraordinaire, c'est ce que Dave fait de la chanson. Parce que cette mélodie que vous avez tous en tête, le Vanina Ha qu'il monte dans les aigus, sur l'original, n'est pas faite avec une voix, c'est fait avec une machine. Et cette machine, on va y venir. Mais d'abord, il faut que je vous dise d'où vient la mélodie, parce que là, ça devient vertigineux. Accrochez-vous, parce que je vais faire un truc que je déteste faire. On raconte... et je pèse mes mots, on raconte que le motif mélodique de Runaway, celui-là même que Dave chante « Ha ha ha » , serait tiré du final d'une œuvre d'Igor Stravinsky, le Capriccio, dernier mouvement de son concerto pour violon en ré majeur, créé à Berlin en 1931. Rien que ça. La mère du type qui abricolait le son de Runaway était pianiste, d'où l'hypothèse qu'il y aurait eu du Stravinsky dans l'oreille depuis l'enfance. Alors, vous me connaissez ? dès qu'on me dit ce tube Le pop de l'été vient en réalité d'un chef-d'oeuvre classique méconnu, je sors ma pince à épiler intellectuel, parce que 9 fois sur 10, c'est juste du name-dropping paresseux pour faire croire que la chanson qu'on aime est un peu plus noble que ce qu'elle n'est vraiment. Sauf qu'ici, plusieurs sources sérieuses l'affirment, la parenté s'entend quand on met les deux côte à côte, je n'ai trouvé personne pour la démentir. Alors je vous la donne, avec ma réserve d'usage, c'est forcément documenté, ce n'est pas juré devant un tribunal. Je ne suis pas moi-même un grand amateur de musique classique, mais j'ai quand même fait le déplacement pour vérifier, et il y a bien un court passage qui fait penser à la mélodie. Ce qui nous donne quand même, si c'est vrai, l'un des plus beaux trajets de toute l'histoire de la musique populaire. Stravinsky, exil 1931, un bricoleur du Michigan, un vendeur de tapis, un jukebox américain, et puis Dave dans un studio parisien en 1974 qui reprend avec sa gorge ce que la machine avait joué en 61. Gardez ce fil en tête. Si vous n'êtes pas perdu, on va le suivre jusqu'au bout de l'épisode et je vous promets que ça boucle. Maintenant, je dois vous avouer quelque chose sur la fabrication de l'épisode, parce que ça fait partie de l'histoire. Je ne cherchais pas Dale Shannon, je cherchais tout autre chose. Je fouinais dans l'histoire des Travelling Wilburys, vous savez, le super groupe absurde et magnifique de la fin des années 80, Bob Dylan, George Harrison, Tom Pedici, Jeff Lynne et Roy Orbison. Et je suis tombé sur une phrase qui m'a arrêté net. Une phrase qui disait qu'après la mort de Orbison, un des noms sérieusement évoqués pour le remplacer était Del Shannon. Del Shannon, le type de Runaway, la chanson originale qui, après adaptation, est devenue Vanina. Et là, je me suis dit, attends, il y a une histoire derrière tout ça. Il y a forcément une histoire. Pour qu'un mec qui a eu son dernier tube en 1964 se retrouve 25 ans plus tard pressenti pour remplacer Orbison auprès de Dylan et de Harrison, alors j'ai tiré le fil. et le film m'a emmené beaucoup plus loin, aussi beaucoup plus bas que je m'y attendais. On va y venir, à ce fantôme de Wilbury. Mais pour comprendre pourquoi cette place vide fait mal, il faut d'abord raconter tout le reste. Il faut commencer par le tapis et la moquette. De son vrai nom, Charles Whedon Westover, Del Shannon est né le 30 septembre 1934 à Coopersville, Michigan, un bled agricole près de Grand Rapids. Enfant, il apprend le ukulélé puis la guitare en écoutant de la country. Hank Williams, Hank Snow, Lefty Frizzo. Ok, retenez Hank Williams, c'est la racine. Si vous avez écouté l'épisode sur Graham Parsons, vous savez le genre de country dont je parle, celle d'avant Nashville, avant que Nashville devienne une espèce d'usine à country FM guimauve. La vraie, celle qui pleure. Hank Williams restera l'idole de Charles toute sa vie, au point qu'en 1966, en pleine British Invasion, il enregistrera un album entier d'hommage à Hank. façon honky-tonk pur jus, un geste totalement contre-courant, mais on y reviendra. Le jeune Charles est appelé sous le drapeau en 1954, il fait son service en Allemagne où il joue de la guitare dans un groupe militaire dont le nom ne s'invente pas, les Cool Flames. Puis il rentre au pays, à Battle Creek, Michigan. Et là, la vie reprend ses droits, c'est-à-dire qu'elle est d'un ennui mortel. Le futur homme qui va inventer le son venu de l'espace vend de la moquette. Il est aussi chauffeur-livreur dans une usine de meubles. et le soir il gratte la guitare dans un club pour arrondir les fins de mois. Voilà, notre héros vend des tapis et de la moquette à Battle Creek. Le club en question, c'est le High Law Club. Charles y joue dans un groupe qui s'appelle les Moonlight Ramblers, et qui est mené par un certain Doug DeMott. En 1958, Doug DeMott se fait virer parce qu'il a trop bu. On va retenir ça aussi, l'alcool, pour l'instant il fait que passer comme figurant, mais il aura bientôt un rôle principal. Charles prend la tête du groupe. en début 1959. un type débarque dans la formation, un clavieriste. Il s'appelle Max Crook. Oui, Crook comme escroc en anglais. Et Max Crook, ce n'est pas n'importe qui. C'est un genre de personnage que nous, on adore dans ce podcast, l'inventeur solitaire dont personne n'a retenu le nom. Parce que Max Crook se pointe avec un instrument sous le bras qu'il a fabriqué lui-même. En fait, il a acheté un clavioline, une espèce de petit clavier électronique de 1947, puis il l'a trafiqué, modifié, augmenté, jusqu'à en tirer un son que personne n'a jamais entendu jusqu'ici. Il a baptisé ça le Musitron, un son électronique spatial presque inquiétant. On parle de 1959, le synthétiseur tel qu'on le connaîtra ne débarquera dans la pop pas avant une bonne décennie. Et Max Crook, dans son garage du Michigan, a une longueur d'avance sur à peu près tout le monde. Je vais m'arrêter une seconde et rendre à Max ce qui est à Max, parce que l'histoire ne retient que le chanteur et c'est une injustice. Sans le Musitron de Max Crook, Runaway serait sans doute une gentille petite balade pop. De plus, mais avec ce son ovni, le solo ou plutôt le motif, le riff qui a hanté plusieurs générations, celui que Dave fera avec sa voix en français, c'est Max qui le joue, c'est Max qui l'a inventé. Voilà, c'est dit. Merci Max. Reste à trouver un nom de scène à notre chanteur parce que Charles Westover, ça ne fait pas rêver les foules. Et là, l'histoire est belle. Del. Ça vient de sa voiture préférée, la Cadillac Coupé Deville. Et Shannon, c'est le pseudo d'un catcheur qu'il aimait bien, un certain Mark Shannon, qu'il voyait régulièrement au High Low Club. Une bagnole et un lutteur. Del Shannon est né d'une Cadillac et d'un mec en collant. J'adore ce métier. Alors voici comment ça se passe. Un soir, sur scène, Max Crook trouve, sur son orgue, un enchaînement d'accords bizarres, un passage de l'amineur en sol. Rien de révolutionnaire sur le papier, mais dans le contexte, ça sonne zarbi. Ça sonne triste, ça sonne étrange, ça sonne comme rien d'autre. Dale entend ça et quelque chose s'allume en lui. On raconte, et cette fois-ci c'est une jolie légende mais je vous la donne comme telle, que Dale aurait appelé Max depuis son magasin de tapis en pleine journée de boulot pour lui dire qu'il tenait les paroles. Vrai ou pas, l'image est magnifique. Le vendeur de moquettes qui écrit un classique entre deux clients, ils vont répéter le morceau pendant trois mois au high-low avant d'oser l'enregistrer. Et pour l'enregistrer, ils font la route jusqu'à New York, en plein hiver du Michigan. Ce qui, si vous n'avez jamais vécu un hiver du Michigan, revient à peu près à traverser la Sibérie en Simca. Le 21 janvier 1961, ils enregistrent une chanson qui ne s'appelle pas encore Runaway, mais Little Runaway. Il y a la mélodie du musitron, donc, il y a la voix, vous savez, le falsetto du chanteur qui fait « I wa-wa-wa-wa-wander » Oui, je sais. Qui monte, qui se casse, qui a l'air de pleurer. Dale Shannon ne chante pas la solitude, il la saigne. C'est une voix d'homme. qui se fait mal exprès pour que ça sonne juste. Et on l'écoute. Résultat, le 24 avril 1961, Runaway est numéro 1 au Billboard, il déloge le Blue Moon des Marcells et reste 4 semaines en tête. Numéro 1 aussi au Royaume-Uni. numéro 1 à peu près partout où il y a des postes de radio. Fini les tapis, fini la moquette. Maintenant, mon moment préféré dans toute cette histoire, et croyez-moi, la concurrence est rude. En 1963, Adele Shannon est en tournée en Angleterre parce que là-bas, il est une immense star, on y reviendra. Il se retrouve à l'affiche d'un concert au Royal Albert Hall de Londres, et sur cette même affiche, il y a un jeune groupe local dont personne aux Etats-Unis n'a jamais entendu parler, un groupe qui joue ce soir-là une chanson intitulée « From me to you » . et qui s'appelle les Beatles. Dale les écoute, et comme il a un flair de businessman doublé d'un flair de musicien, après le concert, il va voir John Lennon et lui annonce tranquille qu'il va reprendre From Me To You pour le marché américain. Sa logique, il l'expliquera plus tard, je cite, les Anglais reprenaient tout ce qui arrivait des US, alors moi je vais faire l'inverse. Lennon dit d'abord oui, puis se ravise. Surtout le manager des Beatles, Brian Epstein, est franchement contre. Hors de question que quelqu'un reprenne un titre des Beatles avant leur propre lancement et sortie américaine. Dale le fait quand même. Sa version de From Me To You sort en 1963, elle entre au Billboard Hot 100 le 29 juin et monte jusqu'à la 77ème place. Modeste, me direz-vous, sauf que, et c'est là la pépite, c'est la toute première composition signée Lennon-McCartney à entrer dans les charts américains. avant les Beatles eux-mêmes. Leur version AE ne rentrera dans les charts qu'en 1964, en phase B, une fois la Beatlemania lancée. Autrement dit, le premier Américain à avoir mis Lennon et McCartney dans les charts de son propre pays, c'est un ancien vendeur de moquettes du Michigan qui les a écoutés dans une salle à moitié vide et qui s'est dit, je le cite encore, « Personne ne les connaissait ici, mais je savais que c'étaient les grands auteurs. » Bon, c'est toujours facile de dire ça après coup. Del Shannon n'est pas un one-hit wonder, et je tiens à ce que ce soit clair parce que la mémoire collective est cruelle et paresseuse. Après Runaway, il enchaîne Hats Off Larry, numéro 5 en 61, enregistré comme Runaway en une seule journée, Le gars traînait pas, Little Town Flirt et surtout Keep Searching en 64, qui sera son dernier top 10 américain. Au Royaume-Uni, il reste une star bien après que l'Amérique a commencé à l'oublier. Et puis il y a le Del Shannon des coulisses, c'est un mec que j'aime bien. Dès qu'il le peut, il se bat contre son label, Big Top, avec qui les relations tournent au vinaigre dès 63. Alors il fait ce que font les artistes qui en ont assez de se faire tondre, il monte son propre label. Il l'appelle Burley, contraction des prénoms de ses parents, Bert et Leon. Petit geste, mais geste qui dit tout. Dans le music business, la vraie bataille, c'est toujours de savoir qui empoche l'argent et qui détient le pouvoir. Dale avait compris de quel côté il valait mieux être. Et puis il y a Dale, le passeur. Fin 64, il produit une démo d'un autre gamin du Michigan, un certain Bob Seeger. et file les acétates à Dick Clark. Un coup de pouce au tout début d'une immense carrière. Del Shannon, découvreur de talent, ça aussi on l'oublie. De l'autre côté, on n'oubliera pas Bob Seger dans ce podcast, on travaille sur un épisode qui sera en une ou deux parties. Mais le vent tourne, les années 60 s'achèvent, les modes changent très vite. Et Del Shannon, qui incarnait le son de 1961, se retrouve peu à peu du mauvais côté de l'histoire. Et là, le figurant du début revient sur le devant de la scène. Les années 70, pour Dale Shannon, c'est le trou noir. La carrière ralentit, puis s'arrête presque. Et la raison, il ne faut pas la maquiller, c'est l'alcool. Le même alcool qui avait fait virer Doug DeMott du High Low Club 15 ans plus tôt, sous les yeux du jeune Charles. Dale boit, genre, beaucoup. Rien qu'avec ce qui renverse, il pourrait ouvrir un commerce. Et un homme qui boit beaucoup, qui boit trop, ne fait pas des grands disques. Il fait des disques qu'on n'écoute pas. Je ne vais pas romancer cette période, parce qu'il n'y a rien à romancer. c'est une longue et douloureuse traversée du désert d'un type qui a été numéro un mondial et qui se demande à 3h du matin si le téléphone ressonnera un jour. Le talent n'avait pas disparu, c'est l'homme qui se perdait. Ce sont deux choses différentes et c'est important de le souligner. Il y aura bien un producteur pour tendre la main, le gallois Dave Edmonds en 1974, qui lui produit un « And the music plays on » , mais ça ne sauve rien. Le fond n'est pas encore atteint, ou plutôt le fond, cette fois, va être le point de départ de la remontée. En 1978, Del Shannon arrête de boire. Voilà, c'est dit en cinq mots, et derrière ces cinq mots, il y a probablement les années les plus dures d'une vie. Mais il arrête et la musique revient. Et elle revient par une porte magnifique. Un jeune homme qui l'a adoré adolescent, qui connaît Runaway Parker, décide de produire son retour. Ce jeune homme s'appelle Tom Petty. En 1982, sort Drop Down and Get Me, produit par Petty, avec les Heartbreaker au grand complet d'Ariel Del Shannon. Deux ans de studio. Le single, c'est une reprise de Sea of Love.
Speaker #0La critique salue le retour. Le New York Times parle d'un concert au bottom line de New York, en termes chaleureux, et la décennie continue sur cette lancée. Dell réenregistre Runaway avec de nouvelles paroles pour en faire le générique. de la série Crime Story sur NBC, et voilà toute une nouvelle génération qui découvre la chanson sans savoir qu'elle a déjà 30 ans. Elle chante avec les Smithereens en 1988, et il entre en studio avec Jeff Lynne, l'homme de Electric Light Orchestra et des Travelling Wilburys. Jeff Lynne, retenez ce nom, on y est presque, au fantôme. Décembre 1988. Roy Orbison meurt d'une crise cardiaque, il a 52 ans, il vient tout juste de connaître une seconde jeunesse phénoménale avec les Travelling Wilburys, dont le premier album est sorti deux mois plus tôt. Et voilà, les Wilburys, Bob Dylan, George Harrison, Tom Petty, Jeff Lynne, orphelins de la voix la plus pure de leur groupe. Alors forcément, les rumeurs partent. Qui pour remplacer l'irremplaçable ? Des noms circulent. Roger McGuinn, des Byrds, et puis plus inattendu, celui-là, Dale Shannon. Et quand on en réfléchit, c'est pas idiot du tout. Ben oui, réfléchissez. Dale Shannon venait d'enregistrer avec Jeff Lynne. Dale avait fait son grand retour sous la houlette de Tom Petty. Il connaissait déjà deux des quatre Wilburys survivants. Il avait la voix, il avait le falsetto, il avait le pédigré. Un pionnier, un vrai, du même âge et de la même trempe qu'Orbison. Sur le papier, Dale Shannon était le remplaçant le plus logique du monde. Alors ici, je dois freiner parce que c'est exactement le moment où une belle histoire se met à mentir. Il faut être précis. Les Wilburys ont toujours dit qu'ils ne remplaceraient jamais Orbison, que le groupe resterait ce qu'il était. 5 puis 4 points. La candidature de Del Shannon, c'était donc davantage une rumeur, une envie de fan, un fantasme d'accord parfait, qu'une offre ferme posée sur la table. Je ne vais pas vous vendre une réunion qui n'a jamais eu lieu. Mais ce qui est vrai, factuellement vrai, c'est que Del était dans l'orbite, qu'il enregistrait avec Lynn et qu'il y a probablement cru lui aussi. Et c'est peut-être ça le plus triste. Non pas qu'on lui ait fermé la porte, mais qu'il l'ait entrevue à 55 ans, après 20 ans de galère et 10 ans de remontée. La possibilité qu'on lui rende enfin sa place à la grande table. Le fantôme, ce n'est pas la place qu'on lui a refusée, c'est celle qu'il a peut-être cru pouvoir occuper. Del Shannon travaillait sur son nouvel album avec Jeff Lynne. Il y avait des concerts à Calais, du stress, la pression du retour. Et il n'allait pas bien. Le 24 janvier 1990, sur les conseils de son médecin, il commence à prendre un nouvel antidépresseur, le Prozac. Quinze jours plus tard, le 8 février 1990, dans sa maison de Santa Clarita, en Californie, Del Shannon se donne la mort d'un coup de carabine. Il a 55 ans. Il ne laisse pas un mot. Pas d'adieu. Et là, il faut que je vous parle du Prozac. prudemment, mais franchement. Parce qu'il y a une histoire, et ce n'est pas celle que vous croyez. Je ne vais pas vous dire que le Prozac a tué Del Shannon, personne ne peut le dire, le lien de causalité entre cette molécule et un suicide n'a jamais été établi, et si je me mettais à trancher ça, je jouerais au médecin, ce que je ne suis pas, ça n'est pas mon sujet. Mon sujet, c'est ce qu'il y a autour. Le Prozac est fabriqué par un laboratoire, et l'ILILI, c'est, à la fin des années 80, le médicament miracle, le Blockbuster Lab. pilule du bonheur qui va rapporter des milliards. Et dès le départ, il y a des signaux, des rapports internes sur les effets secondaires, la catésie, cette agitation intérieure insupportable et des idées suicidaires chez certains patients. En août 90, quelques mois seulement après la mort de Del, Elie Lili envoie aux médecins une lettre à propos de ces risques. En septembre 91, la FDA, l'agence américaine du médicament, tient une audience publique sur le lien entre antidépresseurs et suicides. Et à cette audience, une femme vient témoigner. Elle s'appelle Leanne Westover. C'est la veuve de Del Shannon. Et elle dit, je cite, « Dans les jours qui ont suivi le début du Prozac, j'ai remarqué un changement de personnalité chez lui. Des insomnies sévères, une fatigue extrême, des frissons, son cœur qui s'emballe. Le suicide ne lui ressemblait absolument pas. Il n'y a eu ni mot, ni adieu. » Le panel de la FDA à l'époque conclura à l'absence de preuves suffisantes, circulées à rien avoir, et il faudra attendre 2004, 14 ans, après la mort de Dell, 14 ans, pour que la FDA impose un avertissement encadré, un « black box warning » sur le risque suicidaire des antidépresseurs, en commençant par les plus jeunes. Alors non, je ne vais pas vous dire que la pilule a appuyé sur la détente, mais je vais vous dire autre chose qui est le fil rouge de ce podcast et qui dépasse largement Del Shannon. Aux Etats-Unis, quand un médicament rapporte suffisamment d'argent, le réflexe du système n'est jamais de ralentir pour vérifier, c'est de minimiser, de rassurer et de laisser le temps faire le tri. On l'a vu depuis, en pire avec les opioïdes et le fentanyl, le doute dans cette industrie est toujours réglé en faveur du chiffre d'affaires. Del Shannon n'est pas une preuve, mais c'est un nom. sur une très longue liste de gens à qui on a donné quelque chose en leur disant « Vous allez voir, ça va aller mieux » , sans être sûr que c'était vrai. Voilà, c'était le passage difficile, on peut se remettre à respirer. Souvenez-vous du fil, celui que je vous ai demandé de garder en tête au début. Dans les mois qui suivent sa mort, au printemps et à l'été 90, les Travelling Wilburys, ceux-là même, à côté de qui il n'a jamais pu s'asseoir, entrent en studio et enregistrent « Runaway » . Dylan, Harrison, Petty, Lynn jouent la chanson du vendeur de moquettes. Le morceau s'en tira en octobre 90, en phase B du single She's My Babe. Je ne vais pas vous vendre une cérémonie du souvenir qui n'a pas eu lieu, ce n'était pas un mémorial officiellement dédié à Adele, c'était une reprise que le groupe avait déjà dans les cartons. Mais elle est enregistrée quelques semaines après sa mort, et Jeff Lynne lui-même dira, je cite, « C'était comme un hommage, vraiment, et il y a mieux. Écoutez qui chante et qui joue. Le lead, c'est Jeff Lynne. Le solo, ce fameux solo, Lynne le joue sur une claviolyne. » Le clavioline, c'est-à-dire l'instrument que Max Krug avait trafiqué 30 ans plus tôt dans son garage pour en faire le musitron. La boucle ne se contente pas de se refermer sur la mélodie, elle se referme sur la machine. Il a fini par en être post-mortem par la mélodie et par l'instrument. Et cette mélodie, justement, refait le trajet avec moi, une dernière fois. Stravinsky, Berlin, 1931, Max Krug dans son garage du Michigan, qui la fait ressortir sur une machine bricolée, Del Shannon qui la chante en pleurant en 1961, Dave à Paris qui la reprend avec sa gorge en 1974, les Travelling Wilburys qui la rejouent en 90 pour saluer sa mort, la même poignée de notes qui passe de main en main d'un exilé russe à un super groupe américain. en traversant un jukebox et la variété française, et qui survit systématiquement à celui qui la porte. Runaway, c'est la fugue, la fuite, le type qui court et qui ne peut pas s'arrêter. Del Shannon a passé sa vie à fuir. À fuir l'ennui de Battle Creek, l'oubli, l'alcool, sa propre tristesse. Il n'a jamais réussi à arrêter de courir, mais sa mélodie, elle, court encore. Elle n'a jamais cessé. Le titre, finalement, c'était un programme. Del Shannon est entré au Rock'n'Roll Hall of Fame en 1999, à titre posthume évidemment, parce que dans cette histoire, comme dans beaucoup d'autres qu'on raconte ici, la reconnaissance arrive toujours avec le train d'après, celui que le principal intéressé a raté. On écoute les Travelling Wilburys. Les informations de cet épisode sont tirées de la biographie et des articles de référence sur Del Shannon, dont la notice Wikipédia, les archives de You Discover Music et d'Ultimate Classic Rock, du témoignage de Leon Westover devant la FDA en septembre 91 et de la documentation publique sur l'histoire du Prozac et des antidépresseurs. Les faits médicaux sont donnés avec les réserves d'usage, le débat sur les antidépresseurs et le suicide reste un débat. Ce podcast est écrit, réalisé, produit et mixé avec des moufles par moi, le Captain Delicaft. De nombreux et passionnants bonus sont disponibles sur Patreon. Si cet épisode vous a plu, mettez 5 étoiles et un avis positif. Si cet épisode vous a déplu, encouragez d'autres personnes à l'écouter quand même. On ne sait jamais, à la prochaine fois, si le monde tient jusque là.