- Speaker #0
T'as grandi, t'as pris des jours sur l'UTO.
- Speaker #1
En fait, j'avais une Skype visio rendez-vous à eau. En attendant, elle est là dans des manches. Lucie ! Ok, donc un petit bon café, on démarre. Un petit café, tiens. Du café arménien ? Oui, on a fait ça.
- Speaker #0
Alors, Marane, je suis vraiment heureuse d'être avec toi ici, chez toi. Lucie n'est partie avec son papa. Je suis vraiment heureuse de prendre ce temps avec toi parce que j'ai été très étonnée, voire impressionnée par ton travail sur Patrick Devers. Ça m'a vraiment touchée. Le fait que tu sois arménienne n'y est pas pour rien. Patrick Devers, c'était vraiment un acteur intense, parti hyper tôt et qui a laissé quelque chose dans l'inconscient collectif. Et le fait que toi, Arménienne qui n'a pas grandi en France, et qui même ne le connaissaient pas. Et vu le rendu des dessins, alors le scénario n'est pas de toi, donc tu t'es appuyée forcément sur le scénario. Les dessins, c'est toi. Et vraiment, ça m'a énormément touchée. Alors évidemment, pendant cette heure environ, on va parler aussi de ton autre album, Une nuit avec toi, et puis de tes projets. Mais j'aimerais d'abord qu'on commence par ton enfance, puisque tu n'as pas grandi en France. Est-ce que tu peux me dire... Me parler peut-être de ta famille, un petit peu de ton pays, en commençant par là où tu as grandi.
- Speaker #1
Alors j'ai grandi jusqu'à mes 22 ans en Arménie, avec mes parents et ma soeur et ma grand-mère jusqu'à 12 ans. On habitait ensemble tous, ma grand-mère paternelle, dans une maison construite par mon grand-père. Pas juste au centre, mais un peu plus loin du centre à Erevan, qui est la capitale. On jouait beaucoup dehors avec ma sœur. C'était une rue très vivante. Tous les enfants jouaient dehors. Ils avaient une grande confiance. On se connaissait tous. Donc vraiment, je n'ai jamais allé à la crèche, à la maternelle. Il y avait ma grand-mère. On était tout le temps dehors. en train de jouer, donc une enfance très joyeuse.
- Speaker #0
Que faisaient tes parents ?
- Speaker #1
Alors, mon père, aujourd'hui, il est à la retraite, mais il était un rédacteur, un chef pour un magazine de l'armée. Et ma mère, correctrice de fautes d'orthographe pour des magazines aussi, les deux toujours dans le journalisme et la traduction, etc. Mon grand-père aussi, il était écrivain. Mes grands-pères aussi écrivains. Ils ont tous un peu des métiers liés à les langues.
- Speaker #0
Et quand tu dis écrivain, ça veut dire quoi ? De romans ?
- Speaker #1
Ils écrivaient des romans. Oui, des romans ou des contes d'enfants.
- Speaker #0
Oui, des contes pour les enfants.
- Speaker #1
Oui, pour les enfants.
- Speaker #0
Et qu'ils ont connus en Arménie ?
- Speaker #1
Surtout un des grands-pères, il est connu. Il y a toujours ses œuvres dans des... Un des œuvres, il est toujours dans des livres scolaires.
- Speaker #0
Et ça, quels souvenirs tu as ? Est-ce que dans ton enfance, ça, c'était marquant ? Ou c'était normal par rapport aux autres d'avoir comme ça un grand-père, par exemple, qui écrit des contes pour les enfants ? Est-ce que ça a nourri, toi, ton imaginaire ou pas ?
- Speaker #1
En fait, je ne l'ai jamais vu. Quand je suis née, tous les deux grands-parents étaient morts, tous les grands-pères, pardon. Mais j'ai toujours entendu que les jeunes aimaient beaucoup mes grands-pères. Je pense que j'aurais bien aimé le rencontrer, surtout un, que j'ai beaucoup entendu parler de lui. Quand il était jeune, il a fait ses études au Beaux-Arts. Ensuite il écrivait mais j'ai jamais fait le lien.
- Speaker #0
Parce que toi, tu as fait les beaux-arts également. Oui, tout à fait.
- Speaker #1
Et ensuite j'ai commencé à écrire. Oui, je me dis que peut-être c'est lui qui m'a...
- Speaker #0
Alors quand tu étais petite, est-ce que tu dessinais déjà ?
- Speaker #1
J'ai dessiné depuis toute petite vraiment et j'ai toujours su ce que je veux faire. Je savais que la seule chose que j'ai envie de faire, c'est le dessin. Oui, c'était sûr pour moi, je n'ai jamais douté ce que je veux faire.
- Speaker #0
Vous voulez dessiner mais pas forcément de la BD, parce qu'apparemment la BD, tu l'as découvert plus tard.
- Speaker #1
Exactement, la BD, vraiment, je ne savais pas que ça existe. Je voulais devenir ou illustratrice pour des livres jeunesse, ou sinon travailler pour l'animation, créer des personnages. Mais ni l'un ni l'autre, ce n'était pas exactement ce que je cherchais. Jusqu'au jour où je suis tombée amoureuse à la bande dessinée, je me suis dit que ça mixe tout ce que j'ai envie de faire en un métier et ça existe. C'était évident comme coup de cœur.
- Speaker #0
Avant d'en parler, j'ai envie qu'on reste un peu avec ce grand-père, parce que là, il est un peu dans ma tête. C'est marrant parce que tu dis que dès petite, tu savais ce que tu voulais faire, et donc l'illustration. pour la jeunesse. Et ton grand-père, lui, c'est lui qui a écrit des histoires, des contes pour les enfants. Et tu sais s'il dessinait ou pas ? Lui, c'était juste la partie écriture ?
- Speaker #1
Marlène, je vais dire encore plus que j'ai oublié de dire. En fait, quand je suis née, mon grand-père, il était mort, mais il a écrit un roman qui s'appelle L'héroïne s'appelle Marane. Quand je suis née, mes parents ont donné ce prénom de cette héroïne. Donc ça fait un peu un lien avec lui. qui me touche beaucoup. Et s'il dessinait, je n'ai pas tombé sur ses dessins, je t'avoue. Je pense qu'il a dessiné quand il était jeune, mais peut-être qu'il a arrêté un moment.
- Speaker #0
Est-ce que tu te souviens, toi, de tes premiers dessins ? Ou quels souvenirs tu as des dessins vraiment toutes petites ?
- Speaker #1
Oui, je me souviens très bien. Je dessinais surtout des filles. Je mettais les accessoires que j'aimerais avoir, les boucles dorées. Je lui ai donné des noms, comme la fille bleue, je me souviens de ce dessin. Oui, surtout des filles. Moi, ma soeur, ma maman, beaucoup de femmes.
- Speaker #0
Et à l'école, c'était important l'école ou pas, les résultats scolaires ?
- Speaker #1
Jusqu'à un certain âge. Après, j'ai compris que je voulais faire du dessin et tout le monde était contre, même mes profs. J'ai changé le caractère. Avant, quand j'étais jeune, je pense que j'étais très modeste, très timide. très bon élève. Au bout d'un moment, je me suis un peu lâchée. Et les profs disaient, ma prof qui était très... Tu veux dire qu'en Arménie aussi,
- Speaker #0
il y a des adolescents qui tout d'un coup pètent un câble ?
- Speaker #1
Complètement. Mais c'est très mal vu en tant que femme. Parce que la fille, vous savez, l'Arménie, c'est une ex- PURSS, et les profs, ils étaient très carrés.
- Speaker #0
Toi, quand tu es née, l'Arménie était tout juste indépendante. Tu étais née en 1993 et l'Arménie était indépendante en 1991.
- Speaker #1
Exactement, Marlène. Mais quand même, les profs à l'école, ils avaient vraiment gardé cette attitude un peu stricte. Il faut s'habiller blanc, noir, toujours en jupe. En tant que fille, il faut avoir une attitude douce. Et donc, rigoler quand tu es une fille dans la classe ou vouloir faire du dessin, c'était un peu laisser aller. Il fallait devenir traductrice. un métier un peu plus cadré. Donc on me disait, vraiment, il parlait à mes parents pour me convaincre de ne pas choisir ce métier. Mais ils n'ont pas réussi et je suis très heureuse pour ça. Mais tu as eu des discussions avec tes parents ? Surtout, mon père, il laissait complètement libre. C'est ma mère qui voulait vraiment que je devienne traductrice. Mais aujourd'hui, elle est très heureuse. Je fais surtout ce que j'aime faire.
- Speaker #0
Elle avait peur pour toi ?
- Speaker #1
Exactement, oui. Elle est très rassurée parce qu'elle a compris que j'ai choisi ce que j'aime et que je suis tout à fait heureuse.
- Speaker #0
Quand tu es entrée au Beaux-Arts, tu avais quel âge ?
- Speaker #1
Alors, 15 ans. Toi,
- Speaker #0
tu ne parlais pas français à ce moment-là ?
- Speaker #1
Je parlais très, très peu, mais à l'école, on pourrait choisir une école où on apprend le français ou une autre école où on apprend l'anglais. Moi, j'ai toujours aimé le français parce que ma tante, la sœur de mon père, elle est très bonne traductrice synchrone. Je ne sais pas si on dit comme ça, mais oui, traduction synchronisée. C'est elle qui m'a transmis un peu l'amour pour la France.
- Speaker #0
Traduction pour les films, des choses comme ça ?
- Speaker #1
Par exemple, on invite... Traduire en direct.
- Speaker #0
Ah oui, d'accord. Triste vraiment. Puisqu'il a fait un politicien. Voilà,
- Speaker #1
exactement. Elle traduisait. Elle m'a transmis cet amour. Bon, elle parle super bien par contre. En plus, elle était professeure à l'université. Donc, c'est elle qui m'a transmis cet amour. J'ai choisi une école où on apprenait le français. Mais c'était toujours à base un peu scolaire.
- Speaker #0
Est-ce qu'on peut dire, Marane, que toi, tu viens d'une famille privilégiée ?
- Speaker #1
En tout cas, chez nous, il y avait toujours beaucoup de livres. On a grandi avec ça. Et par exemple, on utilisait des mots que les autres étaient un peu étonnés qu'on pourrait utiliser tellement, mais pour nous, avec Mathieu, c'était très naturel. parce que c'est comme ça qu'on parlait mais les autres pour eux peut-être c'était un peu rigolo ou ils trouvaient ça un peu bizarre
- Speaker #0
Toi ton mode d'expression c'était le dessin
- Speaker #1
Et au Beaux-Arts c'est comme en France exactement combien de temps ? C'est 4 ans plus une année de préparation que j'ai fait donc 5 ans mais c'est très différent, rien à voir c'est très académique justement on dessine des modèles vivants euh Tout est très classique, on n'apprend jamais. Maintenant ça change depuis quelques années, les profs sont changés, le directeur est changé. Avant il n'y avait pas des cours où on apprenait des logiciels par exemple, on manipulait des choses par logiciel. Maintenant il y a des cours d'animation, même de BD, il y a depuis un an. Tout ça c'est très très nouveau parce qu'il y a 12 ans j'ai fini mes études. À ce moment-là, j'étais, je crois, deuxième qui a fait la bande dessinée comme diplôme, pendant son diplôme.
- Speaker #0
Pendant tes beaux-arts à Erevan, là, tu te dis, je fais beaux-arts, pourquoi ? Pour être illustratrice ? Oui,
- Speaker #1
pour devenir illustratrice ou travailler pour l'animation. Voilà, pour ça, je fais beaux-arts.
- Speaker #0
Animation, dessin animé ?
- Speaker #1
Dessin animé, exactement. Créatrice de personnages. Oui, je pense que je voulais faire ça.
- Speaker #0
Tu ne connais pas Angoulême à ce moment-là ? Non.
- Speaker #1
Sauf que... Je suis en première ou deuxième année. J'entends qu'il y a un festival de bandes dessinées à Yerevan. Premier grand festival. Je suis très curieuse parce que je connais ma cousine qui dessine aussi. Qui dit qu'elle y va participer, etc. Donc j'y vais. Je trouve plein d'auteurs français très très connus. À ce moment-là, je ne connais personne. Mais après, avec le recul, je me dis quelle chance quand même pour nous. C'est donc
- Speaker #0
Jean-Mardi Kian.
- Speaker #1
Jeanne Margikian,
- Speaker #0
qui est le co-fondateur du festival de la BD ici en Goulême, qui l'a fait maintenant.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et à l'époque, tu ne parles même pas français. Je ne connais pas comme un Goulême. En Arménie. Et c'est lui qui décide d'organiser, c'est ça, un premier festival ? Avec
- Speaker #1
Laurent Melikian, il y avait aussi deux filles en Arménie, un groupe de filles qui tenait aussi une magazine. Comme ils avaient des origines arméniennes, en France, ils ont mis en connexion avec...
- Speaker #0
Parce que j'ai vu ça, les parents de Jean-Mardy Kian, ils avaient quitté l'Arménie et Jean-Mardy Kian, qui n'est plus là maintenant, mais a œuvré beaucoup pour Angoulême au niveau de la culture et bien évidemment au niveau du festival de la BD. Ça existe toujours ce festival à Ereva ? Non,
- Speaker #1
malheureusement. Ce festival a tenu, je crois, trois ans. Mais maintenant, ça existe un peu différemment. C'est un festival animation et bande dessinée mixé ensemble, mais ce n'est pas les mêmes organisateurs. En tout cas, toi,
- Speaker #0
c'est un peu la chance de ta vie.
- Speaker #1
Comme quoi, parfois, tu te retrouves au bon moment, au bon endroit, et tout bascule comme ça.
- Speaker #0
Tu peux la raconter, cette rencontre ? Est-ce que tu as quel âge ?
- Speaker #1
Alors, au premier festival, j'ai 14 ans. 14 ou 15, maximum. Je vais, en tant que visiteuse de cette exposition, je vois Dominique Bertheil, qui est une auteure très, très connue en France, qui dessine des portraits des gens, ceux qui veulent. Donc, ils dessinent mon portrait et je trouve ça vraiment magnifique. Ensuite, l'année prochaine, ils organisent un concours. Donc, je participe cette fois-ci en faisant ma première planche de bande dessinée. Et là, je gagne le prix de président. Président de Jean-Marc Dican. J'étais tellement heureuse. Je n'entendais vraiment pas gagner ce prix. Je crois que c'est ça qui m'a lancée. Il m'a dit, si tu veux apprendre la bande dessinée, Il y a une très bonne école à Angoulême, l'ESI, tu apprends le français, tu postules, etc. Et tu viens à Angoulême. Donc tout de suite, c'était comme un moment où il n'y a que ce silence, il n'y a que ces conseils. Je me suis dit, ok, je vais faire comme ça.
- Speaker #0
Ça veut dire que tu t'es motivée, tu as d'abord fait les beaux-arts. J'ai fait les beaux-arts. Et tu apprenais le français. Voilà,
- Speaker #1
c'est ça. Je l'ai fait avec beaucoup d'amour parce que j'avais envie, je voulais faire ça. Donc c'était que du plaisir.
- Speaker #0
Et quitter ton pays ?
- Speaker #1
Ça, c'était... Alors, je m'étouffais, Marlène. Les dernières années avant venir, je sentais que ça y est, j'ai envie de voir autre chose, partir de chez moi un peu aussi, découvrir autre chose. En fait, en plus, il faut savoir qu'en tant qu'Arménienne, tu n'as pas de visa. Ce n'est pas si facile sortir, aller faire tes études ou voyager. Donc, pour moi, c'était vraiment presque un rêve. Est-ce que j'aurai le visa ? Et j'étais acceptée à l'école, mais on m'a refusée. Donc c'était une frustration terrible.
- Speaker #0
Ça veut dire qu'avant, tu n'avais pas beaucoup bougé ?
- Speaker #1
Non. Pas du tout, non. J'étais partie dans des pays où je peux aller sans visa, mais pas en Europe.
- Speaker #0
Donc c'était quel pays ?
- Speaker #1
Géorgie, Russie, oui, mais je ne connaissais pas l'Europe. Avant de venir faire mes études, avec un ami, on a réussi à venir deux fois au festival d'Angoulême, juste pour participer au festival, pour voir ce que c'est. Ensuite, après, j'ai pu venir faire mes études. Et c'était encore plus... Pour plus sûr, j'ai trop aimé Angoulême, le moment du festival, même s'il pleuvait.
- Speaker #0
Donc, tu es arrivée en quelle année ?
- Speaker #1
2013, 2012, 2013.
- Speaker #0
Ton pays, c'est aussi... Parce qu'on a beaucoup entendu... En tout cas, moi, j'ai grandi régulièrement en entendant parler du génocide arménien. Mais le hasard a fait que je suis allée au cinéma il y a 15 jours avec une amie. Et je suis allée voir un film qui s'appelle Le Pays d'Arto.
- Speaker #1
Ah, j'ai entendu... Alors ? Par hasard, je suis tombée sur ce film. Je ne suis pas allée le voir encore, je n'ai pas eu le temps. Mais ça m'a bien donné envie. Je ne sais pas si c'était bien.
- Speaker #0
Oui, je pense que tu peux aller le voir. C'est une Française qui doit retrouver les papiers de son mari qui est décédé et qui est donc Arménien. Et en fait, elle se rend compte qu'elle ne connaît rien du tout de sa vie et qu'il a participé à la guerre, donc avec l'Azerbaïdjan. Et un petit territoire, c'est ça qui est partagé entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Et en faisant un petit peu des recherches... J'ai vu que ça, c'était un conflit qui existait, toi, pendant toute la durée de ta vie, en fait. Tu étais revenue. Je voulais savoir ce que ça avait, quelle place ça avait dans ta vie, dans ton histoire.
- Speaker #1
Marlène, tu sais, quand j'étais... Très bonne question. Quand j'étais petite, je suis née pendant la guerre. Donc, on n'avait pas d'électricité, il n'y avait pas d'eau. On était toujours avec les bougies d'ailleurs.
- Speaker #0
C'est pour ça que tu allumes les petites bougies là ?
- Speaker #1
Je ne sais pas, j'aime beaucoup les bougies. C'est vrai que c'est inconscient, mais j'adore les bougies parce qu'on cramait les cheveux toujours quand on était au-dessus. Mais quand un enfant était bien entouré, tout est très chaleureux. Et aujourd'hui, c'est vrai que dès qu'on n'a pas un peu d'électricité, c'est difficile. On s'habitue vite quand même au confort. C'est vrai que je ne me suis jamais rendu compte que c'était la guerre, etc. C'est vrai que j'ai appris dernièrement, on m'a demandé, ah, tu as une photo de toi petite, je me suis rendu compte que non. Et quand j'ai demandé à ma mère, elle a dit, en fait, on n'avait aucun moyen d'avoir, c'était trop cher, on n'avait pas d'argent, et c'était hyper difficile de prendre des photos à ce moment-là. Donc c'est pour ça, en fait, je n'avais aucune photo de moi petite. La guerre était un peu une fantôme. mis de côté et j'ai grandi, mais toujours avec un peu de peur.
- Speaker #0
Parce que la guerre, elle était en périphérie, parce que c'est un territoire. La faire te laisser le prononcer.
- Speaker #1
Kalabar, on dit en français, mais Kalabar, il y avait toujours des morts, des soldats qui mouraient à la frontière. On savait que les côtés azerbaïdjanais, azerbaïdjanais, ils ont tiré, etc. En fait, c'était toujours présent, mais un peu derrière, loin de nous, on dirait, alors que ce n'est pas du tout loin. Mais tu sais, quand tu n'es pas vraiment confronté toi, chez toi ou un membre de ta famille, ça semble toujours avec les autres. Pourtant, c'est fou, non ? Je pense que c'est automatiquement fait comme ça.
- Speaker #0
C'est pour ça que le film Le Pays d'Arto, je trouve que ça parle vraiment de ça, de territoire. Mais aussi de l'autre comme territoire qu'on ne connaît pas forcément. Et là, dans son voyage à elle pour retrouver les papiers, tu sais, il y a des passages avec des frontières. Donc c'est vrai que t'es à 10 mètres près, t'es pas en guerre.
- Speaker #1
Mais c'est exactement ça. Hier et demain, on était bien et c'est horrible, mais quand t'es bien, tu te rends pas compte qu'un peu à côté, dans un village, il y a des morts, etc. Et jusqu'à que, en 2020, la guerre a repris. Et là, je crois que j'ai vraiment réalisé, il y avait toujours la menace, mais la menace est devenue réelle.
- Speaker #0
Tu es en 2020 et tu étais ici en Goulême.
- Speaker #1
Tes parents étaient là-bas. Oui, je souffrais parce que d'être loin de ta famille, tu veux faire quelque chose, tu ne sais pas quoi. Tu as l'impression que tu ne fais pas assez pour aider ton pays, mais en même temps, je ne sais pas quoi faire. C'était difficile pour moi-même à en parler parce que j'ai l'impression qu'il y a des amis qui s'intéressent, mais c'est une autre réalité ici. Tu peux pas crier à tout le monde, personne comprendra, ils connaissent même pas ton pays, ils savent rien de toi, donc c'est vraiment très très dur. En plus ce sujet, ça me met toujours en émotion.
- Speaker #0
Prends ton temps.
- Speaker #1
En plus, j'ai perdu quelqu'un que je connaissais pendant la guerre. Il y avait beaucoup de jeunes de 18-20 ans. C'était vraiment une boucherie. C'est fou parce que partout où il y a la guerre, en ce moment, c'est très compliqué. Il y en a toujours eu, mais c'est vrai que c'est encore une fois, quand c'est chez toi que ça se passe, là tu te rends compte. J'espère que c'est fini, mais malheureusement, je pense que c'est plutôt mis en pause. Voilà, je ne sais pas quoi dire.
- Speaker #0
Donc tu es partie à Angoulême. Tu n'as pas fait toutes les années à Angoulême, vu que tu avais déjà fait les beaux-arts à Erevan.
- Speaker #1
J'ai fait à partir de deuxième année. J'ai sauté une classe, mais j'ai fait quand même 4 ou 5 ans ici.
- Speaker #0
Et combien tu avais fait à Erevan ?
- Speaker #1
5, ça fait 10 ans. J'aurais pu devenir médecin.
- Speaker #0
Je gagnerais mieux ma vie. Mais c'est pour ça que tu dessines aussi bien.
- Speaker #1
Oh, c'est gentil, Marlène. Ou peut-être que j'avais besoin de plus de temps.
- Speaker #0
Mais tu étais encore étudiante lorsqu'on t'a proposé le projet sur Patrick Dever ? Oui,
- Speaker #1
j'étais en dernière année d'études. Je travaillais comme libraire pour garder le stand pendant le festival de bande dessinée à Angoulême. Je tenais le stand de Glénat, édition Glénat, pour être vendeuse. Et là, le libraire, notre chef, le libraire, J'adore, j'adore Alain. Sans lui, ça ne serait jamais possible. Vraiment, c'était une rencontre merveilleuse. Malheureusement, il est décédé il y a deux mois. C'était un bouleversement parce qu'il y a parfois dans la vie des rencontres comme ça qui vous marquent. Quelqu'un que je voyais vraiment deux fois par an, je l'aimais vraiment, on en a mis très, très cher. Et c'est grâce à lui, il m'a dit, ramène ton portfolio, c'est tous les dessins que je fais, que je peux montrer à cet éditeur de Glénat. pour avoir un retour, pas plus que ça. Donc j'étais très heureuse de se rencontrer grâce à Alain. Je suis allée pendant un dîner à Mercure, à l'hôtel Mercure où ça se passe souvent, tous les dîners, les éditeurs, vraiment le moment. Donc je suis allée avec mon portfolio voir cet éditeur qui a regardé mes dessins. Il était un peu festif, il était autour de table, j'étais très gênée, c'était pas du tout le moment de le montrer. Mais en regardant, il a dit, Ah, euh... Oh, c'est un projet qui va coller avec ton style de dessin, etc. Mais pour une étudiante, sur le coup, je n'ai pas cru. Non, je me suis dit, peut-être qu'il est gentil et il fait un compliment. Mais en fait, non, quelques jours plus tard, il m'a envoyé le scénario. Effectivement, il ne l'avait pas oublié. Ça m'a beaucoup touchée. C'était vraiment un rêve pour n'importe quel jeune, je pense, qui veut se lancer. Patrick Devers, je ne connaissais pas du tout. J'ai fait des recherches sur Internet. J'ai vu que c'est un acteur très beau. Ensuite, quand j'ai fait un peu plus de recherches, j'ai compris que c'était quelqu'un très aimé par les gens, très connu, avec une vie très charismatique, avec une vie un peu qui marque aux gens. Je me suis dit, en fait, je voulais bien faire, mais en même temps, c'est dur parce que c'est ma première BD. Je n'ai aucune expérience. Il faut faire... En sorte qu'on le reconnaisse, mais en même temps créer ton propre personnage pour ne pas décalquer, que ça ne se fasse pas photo non plus.
- Speaker #0
Pour préciser, il faut dire que le scénariste,
- Speaker #1
Laurent-Frédéric Bollet,
- Speaker #0
son parti pris, c'était d'écrire une voix off, en fait. C'est Patrick Devers qui raconte un petit... Non, sa vie. J'allais dire une partie de sa vie, mais c'est quasiment toute sa vie. Moi, j'ai appris énormément de choses que je ne connaissais pas.
- Speaker #1
Tout à fait. Et en plus, par ordre non chronologique. Il y a un peu d'aller-retour dans sa vie. Il avait tout fait. Il avait fait le découpage, etc. Mais c'était vraiment mon première expérience à travailler professionnellement avec un scénariste. Ça m'a appris énormément de choses. Ça s'est très bien passé.
- Speaker #0
Et c'est toi qui as choisi ton découpage dessin ? Parce que c'est très cinématographique. Comment tu as travaillé ?
- Speaker #1
Il avait fait un gros boulot, Laurent Frédéric. C'est lui qui avait, par exemple, il disait « case 1 » . On voit telle personne discuter avec... Lui, il avait quand même fait tout le... Il avait décrit ce qui se passe dans chaque case. Si je voulais faire autrement, j'avais la carte blanche. Il me laissait vraiment libre. Mais j'ai vraiment respecté globalement ce qu'il avait fait. C'est lui qui écrit. Il écrit quand même gros plan sur le visage d'Edver. Et c'est moi ensuite qui dessine. Mais c'est lui qui avait tout pris la direction.
- Speaker #0
C'est assez compliqué en plus, effectivement, cette voix-off. mais qui est très à l'image de ce qu'on peut... L'image qu'on peut avoir de Patrick Devers, c'est-à-dire qu'il était hyper intense et comme une cocotte minute. Et ça partait dans un sens, puis après dans un autre. Oui, j'aime bien son caractère. Donc, c'est vrai que tel que l'histoire est racontée, c'est très ressemblant aussi. Ce côté puzzle est complètement explosé. Et puis, on voit aussi d'autres comédiens de l'époque. Luche,
- Speaker #1
Catherine Deneuve, Departure. Il fallait faire vraiment qu'on les reconnaisse tout de suite. C'était ça, je pense, le côté difficile. Rapproprier un peu les personnages, faire qu'on les reconnaisse.
- Speaker #0
Et tes dessins sont très beaux. Comment tu dessines d'ailleurs ?
- Speaker #1
Au crayon. Pour ce projet, en tout cas, je fais tout au crayon noir. Au crayon,
- Speaker #0
c'est-à-dire au crayon à papier ?
- Speaker #1
Pardon, au crayon à papier, de différentes densités, 2B, 3B, 4B. Ça, c'est l'épaisseur du crayon ? Voilà, et ensuite, j'ai colorisé numériquement derrière mes crayonnés. Voilà, donc mes originaux sont en noir et blanc. Dans le livre, parce qu'on voit Patrick Devers évoluer dans les décors, il y a une discussion claire de lune avec Gérard Depardieu. C'était l'idée de Laurent-Frédéric Bollet, cette mise en scène, que j'aime beaucoup aussi. C'est juste tout à la fin, tu sais, le moment où ils discutent. tous les deux, où il n'y a aucun décor autour. Moi, j'avais pris l'initiative de retirer le décor. Après, je ne sais pas s'il faut tout dire ou pas, mais c'est parce que c'était après le mort, donc je voulais que... Il n'y a que eux deux. Après, ce n'était pas un scoop. Je veux dire, ça commence comme ça.
- Speaker #0
C'est là que toi, tu as enlevé les décors, en fait. Oui. Il n'y a plus que leur visage. Ensuite, il y a eu ton album. Et qu'est-ce que tu fais d'autre ? Parce que ça fait plein d'autres choses, en fait.
- Speaker #1
Je fais ou des commandes. Ça peut être des illustrations, des affiches, ou sinon je fais des illustrations pour des galeries.
- Speaker #0
Et quand tu fais des illustrations, c'est toujours pareil, crayons ou il y a d'autres ?
- Speaker #1
J'aime beaucoup travailler à l'encre. Là, j'expérimente vraiment. J'aime bien avoir plus de liberté. Donc le crayon, j'ai l'impression que je l'utilise pour la BD parce que je réfléchis différemment. Et pour les illustrations, j'aime plus utiliser encre ou acrylique que d'autres médiums. Souvent, je fais des dessins à l'encre en noir et blanc. Je pense que c'est une nouvelle série que j'ai commencée. Juste après l'accouchement, j'ai eu un élan d'encore plus de travail. J'ai eu envie de dessiner inimaginable. Et là, j'ai eu une proposition de la part d'une galerie. Donc, j'ai fait plein de dessins. Une nuit avec toi,
- Speaker #0
ça c'est vraiment ton premier... Projet où tu as tout fait, scénario plus dessin.
- Speaker #1
Alors, je ne pensais vraiment pas pouvoir écrire pour une bande dessinée. Souvent, j'écrivais quelques pages, mais pas vraiment une bande dessinée entière. Il m'est arrivé une histoire où ça m'a fait réfléchir, en discutant aussi avec mes amis, mes copines. J'ai commencé à écrire une fiction autour de ce qui m'était arrivé et j'ai parlé à mon éditeur. Est-ce que ça t'intéresserait, l'histoire ? Il a dit, ah oui, il faut que je continue à écrire. En tout cas, ça m'intéresse, j'ai continué à écrire.
- Speaker #0
C'était quoi l'histoire, peut-être sans tout raconter, mais au départ...
- Speaker #1
Alors, je me suis retrouvée dans une situation où j'ai eu un peu peur. Je me suis retrouvée chez un ami, où j'ai voulu partir, mais la porte était fermée. J'ai commencé à avoir peur, mais je ne savais pas si c'est normal d'avoir peur. où c'est moi qui commence à paranoer. En plus, à ce moment-là, je regardais beaucoup d'effets divers, des effets qu'on fait entrer accusés.
- Speaker #0
Il ne faut pas regarder ça, Marane.
- Speaker #2
Justement, du coup,
- Speaker #1
je me suis dit, est-ce que c'est l'influence de tout ce que je regarde qui m'a rendue un peu méfiante, ou c'est vraiment ce que je ressens, est-ce que c'est légitime d'avoir peur ? Ça,
- Speaker #0
c'était où, à Angoulême ?
- Speaker #1
À Angoulême. Et donc, j'ai... Ensuite, avec le temps, en discutant avec les filles, j'ai compris que non, je me suis sentie un peu piégée de se retrouver là où je n'avais pas voulu. Et la porte fermée ne m'a pas... J'étais parfaitement droit d'avoir peur. Je me suis dit, qu'est-ce qui arriverait ?
- Speaker #0
si, à cause de la peur, elle fait quelque chose d'irréversible. Je ne veux pas trop spoiler. Si toi,
- Speaker #1
tu faisais quelque chose d'irréversible pour te défendre.
- Speaker #0
Exactement, pour me défendre, j'avais fait quelque chose. Comment se déroulerait le reste de la nuit ? Qu'est-ce qui se passerait ? Donc, cette histoire, ça dure toute une nuit avec des rebondissements. C'est une histoire où parfois on se retrouve dans une situation où on ne sait pas... Il nous arrive des choses, on ne sait pas comment le maîtriser. On se culpabilise en tant que femme. On n'arrive pas à dire nos certains endroits parce que par politesse, on ne veut pas brusquer. Voilà, et elle se retrouve, l'héroïne, dans un engrenage.
- Speaker #1
Donc, elle s'est transposée à Paris.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Elle sort un soir dans une soirée, dans un appartement. Et il y a un homme qu'elle connaît. Un ami. Voilà, un ami qui la raccompagne. Et à chaque étape, elle pourrait dire non.
- Speaker #0
Elle dit au début non, mais l'autre, il insiste. Donc elle dit OK, d'accord, OK. Et c'est intéressant parce qu'après cette BD, j'ai eu tellement d'avis différents. Certaines disaient, oh, je la comprends, j'aurais jamais parti. L'autre, en même temps, elle aurait dit non, dire non. Ou, oh, il avait un peu quand même cherché, etc. Tout. tout type d'avis, c'est intéressant.
- Speaker #1
C'est quand même un livre sombre, ça se passe une nuit, donc tous les dessins sont très beaux d'ailleurs. Il y a une belle ambiance de la nuit, ça fait peur. Bon, moi je serais quand même tentée de dire qu'il n'y a pas un homme pour rattraper l'autre. C'est un peu terrible quand même. Oui, mais je ne voulais pas dire ça, Marlène. Vraiment,
- Speaker #0
ce n'était absolument pas mon but de dire que tous les hommes, ce n'était pas du tout dans ce sens moralisateur. C'était un hasard qui s'est... Merci. Parfois dans ma vie je me suis retrouvée dans des boucles similaires que je n'arrivais pas à sortir à chaque fois la même chose. Donc c'est peut-être ça qui est reflété un peu, mais absolument pas pour dire que tous les hommes. Je voulais aussi parler du fait que quand on est traumatisé une fois, ça peut revenir à chaque fois. Donc c'est comme si c'est pour toute la vie en fait. Ça peut refléter nos peurs dans toutes les histoires en fait.
- Speaker #1
C'est quand même assez sombre, en fait.
- Speaker #0
Oui, Marlène, tu as tout à fait raison. Mais je n'ai pas du tout dit avant de commencer, ah, j'aimerais, je vais faire que des histoires sombres. Pas du tout. C'est juste que tout ce que je fais, c'est souvent assez sombre. Je ne sais pas si ça m'a lancée dans un univers Patrick Dever, mais en même temps, j'ai fait parce que ça m'a plu, l'histoire et sa vie.
- Speaker #1
Pourquoi ça t'a plu, à ton avis ?
- Speaker #0
J'ai trop aimé le caractère de... de Patrick Devers, ses films, ses rôles. Je l'ai bien senti, je ne sais pas.
- Speaker #1
Pourquoi ?
- Speaker #0
Son énergie, son tempérament, sa façon de parler, ses yeux, son regard, on dirait que je le connaissais. Je le voyais très souvent dans mes rêves, pendant toute la période que je dessinais, des conversations avec lui. J'étais un peu obsédée. Il est très sincère. Il est toujours lui-même, on dirait, dans tous ses rôles. il est... naïve, en même temps, il est... J'ai envie de le protéger, je ne sais pas comment t'expliquer. Il est peu fragile. En même temps, il est sincère, il est... Je ne sais pas. Je me voyais un peu en lui aussi.
- Speaker #1
Et alors, ce que ça me fait penser, là, Une nuit avec toi, le personnage de la BD, elle s'appelle Brune. Elle te ressemble étrangement. Ça,
- Speaker #0
c'était un hasard, Marlène.
- Speaker #1
Tu vas voir, je fais des liens bizarres. Mais parce que tu parles de Patrick Devers qui t'a vraiment marquée avec cette personnalité. Quelqu'un de libre, je pense. Oui. Et finalement, dans Une nuit avec toi, est-ce que ça ne parle pas de ça aussi, de liberté ? Mais d'une liberté qui serait blessée et limitée par la peur ?
- Speaker #0
Marlène, tu sais, avec le temps, j'ai fait un lien. Je me suis dit que je suis partie d'Arménie parce que je m'étouffais en tant que femme. Mais ça, j'ai compris vraiment très, très tard, à 30 ans. Très tard dans le sens qu'il fallait 30 ans pour le comprendre. Je pense que... Aujourd'hui, ça change beaucoup de choses, mais j'ai un peu dû battre pour faire ce que j'ai envie de faire. En tant que femme en Arménie, en attendant, il y avait beaucoup de clichés autour d'une femme. C'est trop facile de mettre des casés dans des cases où tu ne te vois pas. Et je m'étouffais parce que je ne me voyais plus rester là-bas. Maintenant, je pense que j'avais besoin de changer moi-même, moi, mon regard, pour ne pas culpabiliser des choses. Aujourd'hui, je ne me vois absolument pas que ce n'était pas ma faute et que le problème n'était pas du tout là où je voyais. Je ne sais pas comment t'expliquer.
- Speaker #1
Tu veux dire qu'aujourd'hui, tu te sens libérée ?
- Speaker #0
Libérée, j'ai changé ma façon de penser.
- Speaker #1
Tu te vois retourner là-bas ?
- Speaker #0
Oui, parce que justement, je pense que je vois des choses autrement. Grâce à mes amis d'ici, je ne dis pas qu'ici c'est parfait, vraiment, parce que même si autour de moi, il y a des femmes qui sont... Oui, juste pour dire que tout n'est pas si parfait, ici aussi, il faut se battre quand même, tout le temps, tous les jours.
- Speaker #1
Oui, tu penses que tu avais idéalisé ?
- Speaker #0
Oui, j'avais idéalisé ici. Le côté macho, c'est peut-être moins, on voit moins, c'est un peu plus caché ici. Mais il y a quand même tous les jours, en tant qu'autrice de bande dessinée aussi, dans le milieu, avec des artistes, il ne faut pas être pour ta place. On ne te catégorise pas juste une femme sans s'intéresser à ce que tu fais. Mais aussi, dans le quotidien, je pense... Et en Arménie aussi, dans mon travail, quand t'es femme, c'est difficile vraiment. Deux fois, il faut faire plus, il faut travailler, montrer que ta place, si tu souris, ça ne veut rien dire, si tu vas quelque part, ça ne veut rien dire, que fumer, ça ne veut rien dire, s'habiller un peu plus court, pareil. Donc toutes ces choses, en fait, il y a beaucoup de travail.
- Speaker #1
Mais c'est difficile de savoir si c'est des injonctions, parce que tout ça, ce sont des injonctions. qui viennent de l'extérieur, c'est des choses aussi qu'on a intégrées, parce que finalement, tout ça, on peut aussi s'en libérer. L'extérieur vient toujours, dans des conventions, des conditionnements, nous imposer d'être quelque chose. Tout à fait, je suis d'accord. J'avais besoin du temps pour comprendre que tout ce qu'ils me projetaient le regard,
- Speaker #0
c'était leur regard, et ça ne voulait pas dire que c'était moi et que c'était la vérité. Est-ce que tu vas vivre ici en France, en Goulême ? où est-ce que tu vas retourner vivre en Allemagne ? Je ne suis ni entière ici, ni entière là-bas. Je ne suis ni heureuse tout à fait là-bas, ni heureuse ici, tu comprends ? J'ai la famille maintenant ici, j'ai des amis, je suis super bien, donc je suis consciente de toutes les bonnes choses qu'ils ont ici et aussi les choses qui me manquent là-bas. Mais quand je suis là-bas, la France me manque parce qu'il y a des choses que j'ai trouvées ici que je ne trouve pas là-bas. Et pareil... ma famille, un peu plus de chaleur que j'ai laissée là-bas, que je ne trouve pas forcément ici. Donc les deux, j'adore. Et les deux, il manque d'autres, tu comprends.
- Speaker #1
Est-ce que tu as dessiné ton pays ? Et une question que je me posais aussi, est-ce que tu aurais envie de faire une BD sur l'Arménie ? Oui,
- Speaker #0
j'aimerais beaucoup, parce que j'aimerais faire connaître mon pays de l'autre angle, d'autres choses, un peu plus positives, de la vie quotidienne. Comment les gens s'aiment là-bas, toutes les choses simples, pas forcément... Bien sûr, c'est impossible de ne pas parler de la guerre ou de la situation d'aujourd'hui, mais j'aimerais ramener différemment, par des choses un peu plus gays, si c'est possible, mais je me suis sentie pas prête encore. Je suis retournée en Arménie, j'ai fait une documentation, j'ai pris plein, plein, plein d'interviews. Des gens qui m'intéressent, j'aimerais beaucoup faire une histoire, mais j'ai besoin encore du temps pour me sentir prête pour en parler, parce que c'est beaucoup d'émotions et là, je ne suis pas encore là, je pense.
- Speaker #1
Marane, tu parlais de gaieté. Alors, je ne sais pas, la gaieté, ce n'est pas forcément la joie, mais c'est toi qui vas me le dire. Tu sais que je demande à chaque fois aux invités, qu'est-ce que c'est que la joie ? Donc, pour toi, c'est quoi la joie ?
- Speaker #0
J'adore la joie, Marlene. La joie, j'aime bien être en joie. La vie c'est en joie, j'adore la vie, j'aime la joie. Donc c'est toute ma journée, en fait même en moments tristes j'essaie, je pense que la joie gagne. En tout cas jusqu'ici je suis très contente. Oui c'est toute la vie.
- Speaker #1
Comment tu fais pour être en joie ? C'est quoi toi ? Qu'est-ce qui va te mettre en joie ?
- Speaker #0
Tellement de petites choses Marlène, de quotidiennes. Tout cet amour, je suis vraiment très chanceuse. Je sens l'amour autour de moi. J'aime beaucoup de gens. Il y a beaucoup de gens que j'aime. Et je suis très bien entourée. Je pense aux gens qui me procurent instantanément du bonheur. Tous les gens que je côtoie, je les aime. Et je choisis tous les gens avec qui je passe mes journées. Je les aime. Donc, c'est forcément l'amour. Il y a eu, bien sûr, des moments difficiles aussi. Mais c'est justement grâce aux gens aussi que ça va mieux. Il suffit de boire un café avec une bonne personne, Marlène.
- Speaker #1
Un café arménien. En plus, ensuite, toi, tu lis dans le mar du café. On pourrait peut-être l'enregistrer, parce qu'on a nos cafés là, le fond de café. Je t'avais demandé aussi de préparer, je ne sais pas si tu as eu le temps de le faire, est-ce que tu as une photo qui te met en joie ?
- Speaker #0
Oui, mais forcément, je vais retourner à l'enfance, Marlène. Je pense que depuis que j'ai eu ma fille, Lucine, je me suis forcément... Tout est rebondi, tout est... Toutes les émotions sont ressurgies depuis mon enfance. J'ai beaucoup pensé à ma mère. J'ai pardonné énormément de choses, des petits trucs. J'ai commencé aussi à repenser sur la vie de mes parents. Tellement de choses que je ne me rendais pas compte que j'y pense maintenant. Donc je pense que tout de suite ta question m'a fait penser à une photo de ma fille qui me procure instantanément de joie. Des photos d'enfance que j'ai dans ma tête avec ma mère, je pense. J'étais toujours très proche avec mon père. J'étais toujours un peu son amie. Mais depuis que j'ai une fille, j'ai revu ma mère tellement différemment. Donc je pense que ce sera plutôt une photo avec ma mère.
- Speaker #1
Est-ce que ça, c'est quelque chose que tu penses dessiner plus tard ou que tu dessines déjà ?
- Speaker #0
J'ai fait beaucoup de croquis, j'ai écrit des choses. Je pense que ça a mûri encore dans ma tête, mais j'ai beaucoup pensé à mes parents, oui.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a une musique qui te met en joie ?
- Speaker #0
Oui, une chanson que j'aime beaucoup. À chaque fois que j'écoute, à chaque fois que je suis heureuse.
- Speaker #1
Je vois que tu cherches dans ton téléphone.
- Speaker #0
C'est très classique, mais ça marche à tous les coups. Ça me fait des papillons dans le ventre.
- Speaker #1
Donc là, c'est une chanson que tu écoutes souvent. On va la couper. Pas souvent, mais à tous les coups, ça marche. La musique arménienne, c'est quelque chose qui est important pour toi ?
- Speaker #0
Oui, j'aime beaucoup.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a de la musique arménienne qui met en joie ? Parce que moi, quand j'ai écouté, ça me bouleverse. C'est magnifique, mais on ne peut pas dire que ce soit vraiment... Il est loyeux.
- Speaker #0
Il y a des musiques de folklore un peu, qu'on danse pendant les mariages. des fêtes que j'aime beaucoup. Vraiment, c'est des chansons, je ne l'écoute pas dans mes écouteurs, mais dès que je les mets, j'ai envie de danser. Donc, je te ferai découvrir, ne t'inquiète pas.
- Speaker #1
Comment ça se prononce, ton nom ?
- Speaker #0
Alors, en Arménie, ça se prononce Ratchian, en France, Rachian.
- Speaker #1
Et Maran, c'est Arménien ?
- Speaker #0
Oui, tout à fait. Comme je disais, mon grand-père a inventé ce prénom pour donner à sa héroïne.
- Speaker #1
Il a inventé ?
- Speaker #0
C'est une version de... Je crois que c'est Mariam, on peut changer, mais c'est vraiment un prénom arménien. On dit qu'il a inventé, mais en même temps, j'ai rencontré deux personnes. Je pense qu'on est deux, trois,
- Speaker #1
qu'on a ce prénom. Donc, du coup, ça existe. Je pense qu'il n'a pas inventé. Oui, il l'a inventé. Et puis après, les autres se sont inspirés de ton prénom. C'est possible.
- Speaker #0
C'est encore meilleur.
- Speaker #1
Là, est-ce que tu as un projet en cours ? J'ai eu un projet en cours chez l'édition Glénat, toujours. Là, j'ai fini le storyboard.
- Speaker #0
C'est une BD où je fais le dessin, le scénario aussi. Ça s'appelle L'ombre dans le miroir.
- Speaker #1
Encore une histoire d'ombre et de lumière.
- Speaker #0
Exactement, Marlène. Tu es très attentive. Encore pas fait exprès. Ça se passe dans les années 50 à Paris. J'aimerais que ça soit un peu dans l'ambiance comme dans les films de Hitchcock. C'est une femme qui rencontre une autre qui la ressemble énormément. Et tout ce que l'héroïne veut faire, l'autre fait un pas avant elle. Donc, elle tombe dans un... Parano, dans une colère, quelqu'un qui essaie de voler sa vie, la limite de la folie, un peu psychologique, thriller psychologique. Le but, c'est que ça fasse peur et il y aura beaucoup de miroirs.
- Speaker #1
Et combien de temps tu mets pour faire ces projets ? En général, ça te prend…
- Speaker #0
Longtemps de parler. Donc, Patrick Devers, deux ans et demi. Une nuit avec toi, deux ans. L'ombre dans le miroir, longtemps aussi parce qu'entre-temps, j'ai eu ma fille, j'ai eu d'autres projets. Donc, Bien deux ans et demi. Dans un an, je pense que je finirai du coup.
- Speaker #1
Qu'est-ce que ça change pour toi ? Tu l'as un petit peu dit, c'était une de mes questions, mais tu en as un petit peu parlé tout à l'heure. En tout cas, ça a changé le rapport à ta famille, l'arrivée de Lucine. Est-ce que ça change quelque chose dans ton rapport au dessin ?
- Speaker #0
Ah, super question, Marlène. J'ai une envie de travailler comme jamais. Donc déjà, ça m'a apporté ça. J'ai envie de faire plus de peinture. Des choses un peu plus... ou des gestes un peu différents, des choses peut-être un peu plus spontanées, un peu plus... grand format. Beaucoup expérimenter plus de couleurs directes.
- Speaker #1
Oui, j'ai envie de faire... j'ai plein d'autres idées très nouvelles. Tu vois, ce qui me vient là, c'est que tu voulais dessiner, mais pas forcément la BD. Donc la BD, OK, tu peux continuer, mais tu peux en sortir aussi.
- Speaker #0
Oui, je peux sortir et rentrer.
- Speaker #1
Tu peux faire des choses plus grandes, moins cadrées, moins...
- Speaker #0
Complètement. Je crois que j'ai envie de sortir, justement. Mais ça ne veut pas dire que je n'aurai pas besoin aussi de rentrer dans des cases. Justement, c'est ça qui est bien dans notre métier. c'est que on a un tel... Ouverture libre.
- Speaker #1
C'est pas mal comme conclusion ça. Donc, du moment qu'on choisit, on peut ou pas être dans une case.
- Speaker #0
Exactement. Le temps que c'est ton propre choix, c'est très bien dit Marlène.
- Speaker #1
Marlène, ce fameux café qui est à côté de moi, qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
- Speaker #0
Juste tu tournes comme ça. Alors, je tourne ma tasse. Voilà, tu poses.
- Speaker #1
Je pose dessus.
- Speaker #0
Et tu retournes encore une fois comme ça.
- Speaker #1
Je retourne ma tasse encore une fois.
- Speaker #0
L'autre côté. Voilà. Et tu poses. Et on attend que ça soit un peu plus sec pour que je puisse regarder. de ton avenir, Marlène. Ton temps, ça a beaucoup changé.
- Speaker #1
Tu regardes dans la tasse, tu la reposes, tu la reprends, tu la reposes.
- Speaker #0
Il s'est passé quelque chose dans ta vie. Peut-être que tu n'es pas au courant encore.
- Speaker #1
Pour l'instant, je ne suis pas au courant de ce qui s'est passé, mais... C'est là, c'est en route, c'est dans l'invisible.
- Speaker #0
Alors, Marlène, je vois... Je vois une conversation, Marlène.
- Speaker #1
Ça, des conversations, à mon endroit, il y en a pas mal.
- Speaker #0
Marlène, c'est intéressant parce que dans ta tasse, j'ai vu un arbre. C'est la solidité, c'est le succès, c'est vraiment super. Et ce qui est intéressant, c'est que dans ton arbre, j'ai vu un cerf et un cerf plus petit. Et en fait, le cerf est un symbole très fort et ancien. Force tranquille et noblesse. Tu as les ressources pour avancer. Tu vas réussir, Marley. Tu as énormément de force et c'est que ton travail qui va vraiment te faire réussir.
- Speaker #1
Ben, dis donc. Merci Marane, j'ai hâte de voir un travail plus tard de toi quand tu auras mûri encore certaines choses. Est-ce que toi tu veux rajouter quelque chose ?
- Speaker #0
J'ai été très contente pour ce moment Marlene, vraiment, parce qu'en ce moment ça va trop vite, tout va vite, mais on a pu un peu se poser, s'éteindre, c'était notre moment ensemble, donc j'étais très heureuse.
- Speaker #1
On peut remercier Théo, ton compagnon ?
- Speaker #0
Théo, qui est mon bras droit. Vraiment, j'ai l'impression que c'est mon plus grand soutien. Et encore une fois, vraiment, il est parti avec Lucine. C'était très mignon. Levé en plus. Je les aime de tout mon cœur.
- Speaker #1
Rassure-moi, il s'est mis à la brique.
- Speaker #0
Oui, bien sûr, je pense qu'il a pensé. Au bout d'un moment, ce n'est pas au pain non plus de tout prendre. Il faut laisser.