Speaker #0Je m'appelle Fabienne Gilbert-Burgoa et je suis artiste et designer. Je travaille au sein du MIMO Studio, qui est un studio de design spécialisé dans les objets lunis. J'aime beaucoup détourner les objets ou les penser de manière à ce qu'on puisse les manipuler et surtout avoir très, très envie d'être en interaction avec. J'aime bien penser à chaque personne Un acteur ou une actrice du mouvement. Je viens d'un parcours plutôt lié à l'art contemporain et ma plus grande frustration, c'était de voir qu'il n'y avait pas assez d'interaction entre le public et les objets. J'avais l'impression que parfois, on leur adhéressait pas trop la parole. Et moi, j'avais vraiment envie de... adresser la parole à toutes les personnes qui pouvaient venir aux expositions. Et puis de manière plus large, je me suis dit, pourquoi pas penser le geste comme aussi une expression artistique au-delà de la danse ou la performance, mais tout simplement la manipulation d'objets aussi comme une expression plastique. Et donc j'ai commencé à jouer à des objets. Je vais donner un exemple tout bête. Mais si je fais un trou sur une table ? et je mets un judas, de manière instinctive, on va venir pencher la tête pour voir ce qui se trouve de l'autre côté, même si on sait qu'on va juste avoir la vue sur nos pieds, qui se trouve en dessous de la table. Mais en fait, ça va déjà générer un geste, et ça va déjà générer un mouvement. Et moi, c'est vraiment ce que je cherche dans chacune des pièces. Tout mon travail artistique et tout mon travail de design vient aussi... comme une réponse, à essayer d'effacer les barrières de la langue. Donc en tant que personne qui a connu la migration, qui a dû s'adapter multiples fois à des nouvelles langues, à des nouveaux codes, j'avais l'impression d'être tout le temps en transition, de ne jamais être totalement à ma place. J'ai entendu une petite phrase de Rof que j'ai adorée, le cul entre deux chaises électriques. Et c'est vrai, parfois on est tiraillé, on ne se rend pas compte à quel point ça peut affecter aussi notre quotidien de ne pas se sentir pleinement chez soi. Même lorsqu'on est chez soi, ça demande beaucoup d'efforts de pouvoir se reconstruire un cocon avec tout ce qui va avec. Et dans l'expression artistique, je trouve que c'est assez merveilleux ce que ça peut représenter en termes d'effacement de la barrière de la langue. que On va pouvoir communiquer avec l'autre, ressentir très fort ce que fait l'autre ou ce qu'a senti l'autre, sans parler nécessairement la même langue. Si le message vient passer, évidemment. Et je pense que tout ce rapport-là à l'espace, ça a été une des raisons pour lesquelles j'ai vraiment voulu créer le studio MIMO, pour pouvoir faire en sorte qu'on puisse se sentir chez soi. Avec les objets de notre quotidien que l'on a choisis, avec lesquels on peut jouer, qu'on peut déployer, qu'on peut continuer à moduler pour pouvoir leur donner aussi multiples vies. Parce qu'on n'a pas toujours envie que les choses restent physiques. Là, c'est un autre projet, mais qui est trop beau. J'ai travaillé pendant trois mois avec, ça s'appelle le Chemin des Faux. C'est l'association Rift et les personnes de la compagnie. il y a euh Un partenariat avec le refuge de migrants LGBTQ+. J'ai été contactée pour pouvoir faire une installation et une structure monumentale. Je me posais beaucoup la question de ce que je pouvais avoir à dire qui serait aussi grand en termes de taille. Et puis je me suis rendue compte qu'en discutant avec tous les participants et participantes, qu'on avait tous en commun le fait... d'avoir connu nos foyers ailleurs dans un premier lieu et d'avoir fait nos valises un peu dans la contrainte aussi. Et puis, lorsqu'on fait notre valise, lorsqu'on fait notre sac, il y a des choses qu'on peut prendre dedans et puis il y a des choses qui rentrent pas. Mais ces choses-là, elles ne rentraient pas dans notre sac dont je venais de parler. Des choses qu'on peut encore retrouver à travers... Le rêve à travers notre imagination, parfois en fermant les yeux et en allant à l'intérieur de soi à travers des souvenirs. Parfois, ici on dit que notre regard se perd dans le vide, parfois quand on est dans nos pensées. Mais en maya akateko, il y a une expression, enfin plutôt un mot qui le définit mieux, qui s'appelle tutu. Le tutumi, c'est l'espace dans lequel notre cœur et notre esprit va lorsque notre regard s'égare. J'avais vraiment envie de pouvoir développer mon tutumi et les tutumis de chacun, chacune des participantes. Et puis en creusant, en faisant des ateliers d'écriture pour commencer à penser ce qu'était notre tutumi, quel était notre point de référence. En faisant aussi... des ateliers de dessin pour pouvoir le représenter, des ateliers de collage, de patchwork, jusqu'à arriver à la matière textile, parce qu'on finit toujours par le textile. On s'est rendu compte qu'il y avait énormément d'écho entre certains de Ch'tu. On a l'impression que c'est quelque chose qui est profondément intime et individuel, et en réalité, il y a beaucoup de choses qui nous rassemblent, même à l'intérieur de nous-mêmes. Et ça a été un projet très très touchant. Du coup, maintenant, on va le développer. L'exposition, elle a été vernie, mais j'ai envie que ça continue d'être un lieu de vie dans lequel on se retrouve pour continuer à s'exprimer, pour jouer. Parmi les projets que j'ai adoré développer avec le studio de Mimou, il y a ce projet-là de la micro-école Inspire, qui était une petite école. des CM1 et CM2 qui se trouvent à Avignon, donc juxtaposés à la collection Lambert, un musée d'art contemporain qui aujourd'hui porte le même nom, dans lequel j'ai pu côtoyer des enfants de plein de droits différents qui allaient vraiment avoir la volonté de co-créer l'espace, qui ont vraiment la volonté d'effacer aussi les barrières entre l'espace. qui leur est présentée chez eux, puisqu'ils se rendent compte que les enfants se découpent beaucoup de temps à l'école. C'est quand même 80% de leur temps, donc ils peuvent vraiment se sentir bien. De manière instinctive, je pense que ça doit être aussi le cas de tous les enfants, mais en tout cas, j'ai eu une belle occasion de les côtoyer davantage, de pouvoir développer des techniques de se sentir plus chez eux. Et j'ai voulu contribuer à... à ça et on a co-créé avec les enfants le mobilier qui aujourd'hui est toujours en place et qui est modulable, qui devient bureau d'architecte, qui devient plateau de jeu dont on peut choisir les couleurs dont on peut moduler les rangements pour pouvoir avoir quelque chose de doux qui frotte les genoux ou justement pas le toucher du tout, pouvoir avoir Bon. différents rangements, souvent pour ranger des jouets, des crayons de couleurs, des équerres, enfin plein de matériel scolaire, ce que l'on souhaite, ou alors avoir quelque chose de très épuré, et je pensais aussi beaucoup à tout ce qui est les techniques de concentration. que je ne tiens pas du tout en place. Je suis obligée de bouger. Quand je suis assise, j'ai besoin de toucher les choses. Je vais constamment venir frotter ma main contre les tables. Je pense que j'ai un petit fond aussi de TDAH autodiagnostiqué. Et en tout cas, je me suis beaucoup penchée sur la question et j'ai commencé à réfléchir à la manière dont on pouvait faire en sorte d'avoir un petit anti-stress ou alors des textures. Que l'on puisse caresser, appuyer, passer et qui nous aide aussi à pouvoir écouter tout en ayant les mains distraites pour pouvoir rester concentré à tout ce qui est en train de se produire et aussi être proactif dans le sens où nous pouvons déployer les choses, puisque chaque module est très léger et qu'elles peuvent être interchangeables. La date de mise en place de tout ce mobilier dans la micro-école, c'est 2025. Le processus a commencé bien avant. Pendant une belle année, j'étais sur place. Ça faisait deux ans que je les connaissais bien, mais pendant une belle année, j'ai bien pu passer du temps avec les enfants, passer du temps aussi avec la maîtresse, assister à leurs cours aussi. On a par exemple fait un cours de géométrie. dans lequel moi de la géométrie je m'en sers beaucoup dans mon quotidien alors que franchement je tais tester les maths quand j'étais à l'école. Et alors on a fait un jeu, un workshop sur une semaine sur nos instruments de mesure. Et j'ai demandé à chaque enfant de fabriquer son nuage donc avec des tissus tout légers qu'on allait pouvoir faire flotter un peu comme des cerfs-volants et chaque nuage allait devenir son instrument de mesure. Il fallait faire des déplacements, faire voler le nuage et compter au nuage. Donc d'ici au mur d'en face, il y a quatre nuages et demi. Ok, très bien, donc c'est l'équivalent de peut-être cinq, six pas, donc sept mètres. Et en fait, c'était vraiment un moyen de rendre aussi un outil pédagogique, accessible et rigolo. J'ai grandi sur une île dans les Caraïbes qui s'appelle Kosovei. C'est une petite île qui appartient au Mexique et qui se trouve pas très loin de Cuba. La nuit, on peut voir sur la plage les petites lumières de Cuba. Donc c'est une île qui, à mon époque, aujourd'hui, ça a un peu évolué, mais qui est constituée à 80% de jungle. Donc, avec... Une grande diversité de coraux. Donc sur cette petite île, il y a beaucoup de coraux, beaucoup de poissons, toutes les couleurs. Il y a aussi une belle jungle avec des marécages, avec des crocodiles. Enfin, il y a vraiment... La nature, c'était quelque chose de très présent en grandissant. Et du coup, le contraste a été très fort en arrivant en France, je suis arrivée en... en banlieue parisienne. C'était une banlieue vraiment très bétonnée, où il y avait très peu d'espace vert. Il y avait deux tout petits parcs pas très loin, qui ne donnaient vraiment pas envie, qui n'étaient pas éclairés la nuit. Ce n'était pas super sympa comme espace. J'ai vraiment commencé à chercher ça, de par la possibilité aussi de rentrer chez moi. J'ai commencé à chercher beaucoup de nature chez moi, à chercher le contact avec en... en utilisant des techniques de pratique palastique pour pouvoir me reconnecter. Et j'avais vraiment l'impression de m'être créée des rituels. Je suis convaincue du fait qu'on se crée notre rituel. On a plein de rituels quotidiens. Il y en a qui ne peuvent pas sortir de chez eux sans avoir bu le café. Je cherchais tout le temps, à l'époque, des moyens de trouver des coins, des natures. Donc je passais beaucoup de temps dans les forêts environnantes. dans le 68 il y a À la forêt de Saint-Germain-aux-Lays, à la forêt de Saint-Léonard-Bretail, j'ai passé beaucoup de temps à aller là-bas et essayer de trouver du bois. Mon cadeau d'anniversaire, mon cadeau que je me suis fait toute seule à 18 ans, c'était une tronçonneuse dans laquelle j'allais chercher. Je n'allais jamais couper les arbres vivants, mais je prenais ce qui était déjà à terre pour pouvoir essayer de faire de la sculpture. Je pense que ça devait être dégueu. Mais j'étais passionnée de ça, je me disais, mais oui, évidemment, je vais donner une forme comme ça quand quelqu'un va le... Il va pouvoir le manipuler, il va avoir envie de se coucher dessus. Et en fait, je pense qu'il y avait déjà toute cette envie aussi de se recréer des espaces dans lesquels on se sent à l'aise, même quand on se sent dans la nature ou dans un nouvel espace dans lequel on arrive aussi comme visiteur, même si ce sont des espaces de passage, que l'on puisse vraiment se sentir attiré et embrassé par les éléments qui le constituent. Moi, je suis persuadée qu'on a nos rituels... quotidien qui nous aide. À l'époque, j'avais une langue de rituel dans laquelle je me disais, si j'arrive à faire cet élément, cette chose-là, ça pouvait être, par exemple, prendre un peu de pelouse coupée, la mettre dans ma poche, aller faire du vélo. Et si je n'avais pas perdu des brandies de ma poche, ça voudrait dire que je pourrais rentrer au Mexique l'année d'après. Et je ne sais pas, je me remontais vraiment plein de choses où j'avais vraiment besoin de cette reconnexion. Et j'allais pouvoir m'en monter plein d'histoires. Et je pense que ce rapport-là, rien qu'à la prise de plus, le fait d'avoir quelque chose à toucher, à sentir de l'ordre aussi d'un élément naturel, pour moi, ça a toujours été très rassurant. À une époque, je le fais moins maintenant, mais j'étais dans une période de chagrin. J'avais eu un chagrin de cœur terrible. Je venais d'emménager dans une coloc où il y avait très peu d'espace à soi, d'intimité. J'ai toujours eu besoin de marcher pour oxygéner mon cerveau, pour bien réfléchir, pour mettre mes idées en place. Je savais que si je sortais marcher dans les collines, j'allais pouvoir me sentir mieux. Et quand j'entrais chez moi, j'avais l'impression que toutes mes petites plantes me boudaient. les petites plantes que j'avais Délicatement posée dans ma chambre, je me disais « Ah non, là, les pauvres, elles sont restées enfermées dans ma tristesse. » Pourtant, elles avaient du soleil, je leur donnais de l'eau, mais je me sentais coupable de les avoir laissées là où moi, j'avais pu me sentir mal. Donc, j'ai créé une tenue avec la taille sur mesure de toutes mes petites plantes. Et je les ai marquées une à une dans ma petite tenue qui ressemble à une grosse veste cylindrique. Et j'ai commencé à développer ce petit rythme-là. Quand je me sentais un petit peu mal, j'allais me promener, mais j'allais me promener avec toutes les plantes. Et j'essayais qu'on allait rentrer toutes contentes à la maison. Et que j'allais pouvoir ensuite leur donner tout ce qu'il fallait pour qu'on se sente toutes bien. D'ailleurs, une des petites plantes pour laquelle j'ai beaucoup d'affect, qui aujourd'hui a eu beaucoup d'enfants, est un poteau qui s'appelle Fabien. Donc je partais avec Fabien. Le 9 juillet, il fait très chaud, mais je me sens rassurée de passer à côté d'une école primaire, parce que la cour, c'est une petite forêt. Dans cette forêt, on a construit des petites cabanes pour qu'on puisse jouer dedans, et ça apporte énormément de fraîcheur. Tout le monde est dans les arbres, par terre, en train de courir, de construire, de casser. des bâtons pour faire des petites cabanes, de les tailler, de faire de la sculpture. Je pense qu'il fait très très chaud, mais qu'il y a un vent frais et plein d'espoir. Alors la première chose qui me vient à la tête quand je pense à une boussole, c'est toujours le sud. Ma boussole ne regarde pas vers le nord, elle regarde toujours vers le sud. Je pense que ma boussole symbolique, c'est d'avoir beaucoup de patience. C'est la passion. Parce que je suis quelqu'un d'extrêmement impatient et j'apprends à la développer jour en jour. C'est pas facile et pourtant je sais que les belles choses prennent du temps. Et que parfois, lorsqu'on a des propositions qui sont belles et qui vont avoir un impact positif dans le futur, il faut s'accrocher et il faut attendre et donner le temps. aux choses aussi de se dévoiler. Parce que chez moi, on dit que par la force, même les chaussures ne rentrent pas.