- Speaker #0
Et je n'avais rien à foutre. J'étais tellement contente de jouer mon spectacle. En fait, je me disais, attends, je suis là, je joue, je suis payée pour jouer, mais c'est magnifique, même s'ils sont deux, je vais leur faire un beau spectacle. Je rigolais toute seule de cette situation qui était tellement loose et en même temps qui ne me blessait pas.
- Speaker #1
Bonjour à tous et bonjour Élise. Donc, j'ai le plaisir aujourd'hui de rencontrer Élise Noirbeau. J'ai rencontré Élise au Festival Off d'Avignon il y a de cela une décennie déjà. Elle présentait un seul en scène qui s'appelait La Banane Américaine et qui est devenu le premier volet d'une trilogie. Dramaturge, comédienne et metteuse en scène, Élise a cherché tous les moyens pour réaliser ses œuvres. Pour moi, elle est l'exemple d'une artiste talentueuse qui a déployé beaucoup de force et de courage en traçant sa route à elle. Bonjour Élise !
- Speaker #0
Bonjour Claire-Sophie !
- Speaker #1
Écoute, je suis ravie de te recevoir dans ce podcast et la première question que je voulais te poser, Elle concerne ton arrivée dans le monde professionnel. Est-ce que tu as compris à quel moment tu devenais une professionnelle du spectacle ?
- Speaker #0
Alors, je pense que symboliquement, ça a été le moment où je suis devenue intermittente du spectacle pour la première fois. C'est-à-dire qu'en France, on a ce système qui est quand même très aidant pour les artistes, qui est la prise en compte de la nature intermittente de notre activité. Donc, il nous permet, pour faire court... de si on justifie assez de travail sur un an, d'avoir des revenus qui sont lissés, qui sont complétés par Pôle emploi pendant l'année suivante. Donc ça, c'est très précieux parce que par définition, nos métiers sont intermittents. Des fois, on travaille beaucoup, des fois, on ne travaille plus. Voilà, ça change beaucoup. Et donc, la première fois que je suis devenue intermittente du spectacle, c'était en 2009 ou 2010. J'avais un peu plus de 25 ans. Et en fait, je pense que symboliquement, je me suis dit... Ah, il y a un endroit qui me manifeste au regard de la société que je peux vivre de cette activité-là. Donc ça, c'était pour la partie financière, mais qui n'est pas dédiée, puisque c'est la finance qui dit quand même qu'on fait un métier. Et après, je pense que l'étape suivante, c'est-à-dire la vraie légitimité, ou en tout cas le vrai sentiment de place. Il s'est fait de manière filée au long des années où j'ai produit mes spectacles et où on m'a manifesté qu'ils avaient de la valeur et qu'ils avaient du sens.
- Speaker #1
Ok, et alors justement, le parcours qui est le tien, c'est que toi, tu as écrit ton premier spectacle et que tu l'as joué, que tu l'as interprété, que tu l'as mis en scène. Donc, tu as tout fait toi-même dès ton premier geste artistique, j'ai envie de dire. Est-ce que tu peux nous raconter comment ça s'est passé ? Comment tu as trouvé les moyens de faire ça ? Est-ce que tu avais conscience du geste ? Est-ce que tu avais conscience que c'était un moment d'entrée dans ta vie d'artiste ?
- Speaker #0
Alors, effectivement, le premier spectacle que j'ai créé s'appelle La Banane américaine. Tu l'as dit tout à l'heure et je l'ai créé en 2011. C'est donc un seul en scène qui est d'inspiration auto-fictionnelle et qui raconte l'histoire d'une petite fille âgée de 9 ans qui s'appelle Élise, qui est mon double fictionnel. et qui pose la question de qu'est-ce que c'est l'enfance et qu'est-ce que c'est les rapports familiaux et comment ça nous impacte très fort, particulièrement pendant la période de l'enfance. Ça a été le début de cette trilogie, après où on a suivi les aventures du personnage jusqu'à son entrée dans l'âge adulte. Ce spectacle-là, franchement, j'ai l'impression qu'il s'est fait un peu... Je ne vais pas dire malgré moi, parce que c'est mensonger de dire ça, vu que j'ai organisé les choses pour le faire, mais en tout cas, au début... Il n'y a pas eu un moment où je me suis dit, allez, je vais faire un spectacle sur mon enfance. C'est plus que ça faisait plusieurs années que moi, j'ai toujours beaucoup écrit dans des cahiers type journal intime, enfin, des cahiers de... Et au fur et à mesure, dans ces cahiers-là, il y avait de plus en plus de textes où je parlais de mon enfance. Mais je sentis bien que ces textes-là, ils n'étaient pas exactement à l'endroit juste de l'écrit de l'intime. qu'on fait pour soi-même. Mais quand même qu'il y avait quelque chose où je cherchais une voix, la voix de l'enfant que j'avais été. Comme ça, je creusais un peu le sillon du souvenir. Il y avait quelque chose, en tout cas, qui allait vers quelque part. Mais ça se faisait comme ça. J'accumulais comme ça du matériau. Et les premiers écrits, parce que j'ai retrouvé ces cahiers-là, ils datent de 2007. Donc, quatre ans avant la création du spectacle.
- Speaker #1
Oui, je vois.
- Speaker #0
Et en fait, au bout de un ou deux ans à faire ça, je me suis dit, mais quand même, j'ai accumulé un début de matériau qui pourrait ressembler à quelque chose, mais je ne sais pas à quoi. Je ne sais pas si c'est un écrit littéraire, si c'est du théâtre. Bon, moi, il se trouve que mon métier commençait à être le théâtre, donc c'était plus logique pour moi d'aller vers ce chemin-là. Donc là, j'ai commencé à amasser ce début de matériau. J'ai commencé à lire un peu à des gens, vraiment en tremblant, en me demandant si ça valait quelque chose. Et puis, les quelques personnes Ausha qui je l'ai lu m'ont manifesté que, oui, que ça valait quelque chose. En tout cas, que ça les faisait sourire, rire, ça leur provoquait des émotions. Et donc là, je me suis mise un peu plus sérieusement, entre guillemets, au travail. En tout cas, là, j'ai commencé à avoir l'idée d'en faire un spectacle. Et puis après, je me suis... un peu plus cadré pour l'écrire, et puis pour aller vers une échéance d'une création, donc organiser des répétitions, tout ça. À ce moment-là, les choses étaient extrêmement, enfin, amateurs, mais au sens noble du terme. C'est-à-dire que je n'avais même pas de compagnie, moi. Je n'avais pas d'argent pour faire ce spectacle-là. Et en plus, moi, j'étais encore étudiante, parce qu'en fait, moi, j'ai été longtemps à la fac, et que j'ai fait deux masters en théâtre. Et en fait, en parallèle de mon début d'entrée dans le monde professionnel, je faisais de la recherche à l'université. Donc, en fait, j'avais encore un statut d'étudiante en même temps que je commençais à bosser. Et du coup, je suis allée chercher des financements et des soutiens de projets étudiants pour refaire ce premier spectacle. Donc, j'avais eu de l'argent, je ne sais plus, du Crous. J'ai participé à un spectacle qui s'appelait Ici et demain Ici et demain je me souviens. Qui va lier la création étudiante avec ce spectacle-là. Et en fait, je me suis mis ensuite en recherche d'une salle pour créer ce spectacle-là. Je pense que comme j'avais des grosses problématiques autour de la... vraiment de la légitimité. C'était logique pour moi d'aller chercher une location de salle. C'est-à-dire que plutôt que de dire Bonjour, est-ce que vous voulez me mettre dans votre programmation ? Je suis allée dire Bonjour, est-ce que je peux louer votre salle ? Et du coup, je me suis retrouvée à louer la salle de La Loge, qui était dans le 11e arrondissement. Et ce qui, à post-horreur, me fait sourire parce que, voilà, c'était une salle qui était quand même dédiée à la jeune création. Et moi... Au lieu de faire partie de la programmation officielle, je l'ai louée. Je leur ai donné de l'argent pour jouer. Je n'étais même pas dans leur programme. Mais en fait, c'était complètement secondaire pour moi tout ça, dans le sens où j'étais tellement heureuse de faire ce spectacle que les modalités de création, c'est-à-dire tout ce qui apporte un tampon comme ça, de dire vous êtes professionnel, êtes dans une programmation. En fait, c'était complètement secondaire pour moi. Il fallait que je fasse ce truc. Donc, j'étais prête à le faire un peu n'importe où parce que c'était trop important pour moi de le faire. Et au début, j'ai loué cette salle de date. C'est une salle de 50 places. J'ai fait venir les gens que je connaissais. Et puis, je me suis dit, c'est super, ça va s'arrêter là. Je vais faire deux dates de mon spectacle et puis basta. Et puis après, les choses ont rebondi. 12 ans après, j'ai joué encore ce spectacle.
- Speaker #1
Mais alors, justement, est-ce qu'on peut un tout petit peu décortiquer ce après, les choses ont rebondi Parce que c'est une question que... Est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu plus, qu'est-ce qui a rebondi ? C'est-à-dire, ça a rencontré un enthousiasme. Est-ce que, voilà, tu peux passer...
- Speaker #0
Alors déjà, j'ai joué ces deux dates de La Banane américaine donc c'est un souvenir magnifique pour moi. C'était hyper, hyper... J'avais vraiment la sensation, là, de... d'être à un endroit brûlant pour moi, de joie, d'importance, de nécessité, l'impression de toucher à ma vocation. Et j'aime bien en parler parce que justement, ce n'était pas du tout un endroit, un moment qui, socialement, entre guillemets, renvoyait des paillettes. Encore une fois, j'étais dans une salle que je louais. Enfin, je veux dire, c'était mes amis qui étaient là. Mais en fait... J'étais tellement heureuse, j'avais l'impression tellement d'être à un endroit qui avait du sens pour moi, que c'était vraiment ça le plus important à ce moment-là. Et ça, je trouve que c'est hyper chouette à dire, et notamment aux jeunes qui commencent, qui ne savent pas trop comment lancer leur projet, que moi, j'ai vraiment l'impression que l'important, c'est de faire les choses. Après, ça ne veut pas dire qu'il faut se complaire dans la précarité. Après, il faut que les choses se structurent sur la durée, mais en tout cas, au début, d'être portée par un feu, de faire les choses, ça, je trouve que c'est vraiment un très beau souvenir. Donc, il y a eu ce truc-là. Donc, pour moi, c'était essentiel. Les gens qui sont venus m'ont dit ce spectacle nous a touchés, nous fait quelque chose. Au-delà du plaisir qui te provoque à toi de le faire, il a une valeur pour les gens qui sont dans la salle. Et il s'est trouvé qu'à ce moment-là, j'avais un copain qui était dans la salle qui s'appelait Maxime, qui bossait avec un lieu à Charenton qui s'appelle le Suyauté à Decharenton, qui était venu avec son amie qui était programmatrice. Et ils m'ont dit, on voudrait te reprogrammer pour trois dates, pour dans, je ne sais pas, six mois ou un an. Donc déjà, il y a eu ce petit rebond-là.
- Speaker #1
Génial, oui.
- Speaker #0
Et en fait, il y a eu ça, qui déjà pour moi était un retour important. Moi, il y a eu le plaisir que j'ai éprouvé à faire ce truc-là. Je me suis dit, mais en fait, ça ne peut pas s'arrêter au bout de deux dates. Ce n'est pas possible. Donc ensuite, j'ai d'une... Je cherchais à faire Avignon avec ce spectacle. Je me suis dit que ce serait bien que je l'emmène au Festival d'Avignon. Et en même temps, j'ai commencé à contacter des théâtres dans Paris pour leur proposer le spectacle. Donc en parallèle, ces deux choses-là ont eu lieu. C'est-à-dire que j'ai trouvé un lieu pour Avignon, mais Avignon, le offre, c'est simplement de l'argent. C'est une location de salle, encore une fois. Donc j'ai cherché de l'argent pour ça. J'ai fait du financement participatif. Moi, j'ai investi un peu d'argent. J'ai trouvé une compagnie d'amis qui s'appelait le Théâtre de l'Épopée, qui a bien voulu accueillir mon spectacle, l'héberger administrativement, parce que moi, je me disais, pour moi, c'est trop de commencer à porter des spectacles plus une structure, ça m'angoissait de tout gérer à la fois. Et en même temps, je me suis organisée pour faire Avignon en 2012, c'est-à-dire un an après la création du Théâtre de la Loge. Et en parallèle, je suis allée prospecter le Théâtre de Belleville. qui était un théâtre qui commençait tout juste, qui avait un an d'existence, qui était tout près de chez moi, parce que j'habitais à Belleville à ce moment-là. Et il se trouve qu'ils m'ont proposé de faire une audition. Donc en fait, un après-midi d'hiver, je me rappelle, il faisait super froid, je suis allée jouer mon spectacle toute seule devant les quatre ou cinq personnes de l'équipe. Ils ont aimé le spectacle et donc ils m'ont proposé de me programmer la saison d'après. Donc, en fait, à l'hiver 2012, au début 2012, j'avais la perspective d'une, de faire Avignon en juillet, mais aussi en janvier 2013, donc un an après, d'être programmée au Théâtre de Belleville. Ok.
- Speaker #1
Alors, je vais juste arrêter là parce que tu as dit beaucoup de choses importantes de mon point de vue et j'aimerais rebondir avec toi. Tu as parlé de la joie, du bonheur que tu avais, de l'urgence de ce geste créatif et de ce que ça te procurait. Et c'est vrai qu'il y a beaucoup de comédiens qui ne s'arrêtent pas à ça. Ils oublient le bonheur que c'est de faire la chose et qui sont envahis par l'anxiété de ce métier, de ah oui, mais ça ne marche pas assez ah oui, mais je ne gagne pas ma vie avec encore qui vont déjà très loin dans des conclusions et qui ne s'arrêtent pas tout de suite d'abord au bonheur de faire. Et je te remercie de le redire parce que parfois, on oublie que c'est de là, c'est cette flamme-là qui porte le geste créatif et qui fait qu'à un moment donné, on dit, ah oui, ça vaut le coup. Déjà, ça, je voulais le souligner.
- Speaker #0
Oui, oui, je suis tout à fait d'accord avec toi.
- Speaker #1
Et il y a une autre chose que tu dis et qui m'a marquée, c'est, bah oui, j'ai commencé à appeler, à prospecter. Et là, quand t'appelles, c'est comment ça marche ce métier. Tu sais comment on appelle, tu sais comment... Comment ça marche, la logique économique du métier ? Comment tu te repères dans tout ça, Élise ?
- Speaker #0
Non, pas vraiment. J'ai appris en faisant. J'ai vraiment appris en faisant. J'ai fait un petit dossier, j'ai fait des mails. Je suis allée même déposer, je me rappelle, le dossier dans la boîte aux lettres du Théâtre de Belleville. Et donc,
- Speaker #1
tu apprends tout ça sur le tas. Tu te dis, je vais faire un...
- Speaker #0
Oui, j'apprends tout ça sur le tas. Mais c'est vrai que... Et c'est en écho avec le rebond que tu as fait avant. Je pense que pour moi, ce qui était très important à ce moment-là, c'est que je n'étais pas seulement comédienne, mais que je portais un projet comme, je ne sais pas moi, comme une romancière ou comme une réalisatrice de films. Il se trouve que je jouais mon spectacle, mais je portais un projet qui disait des choses qui étaient très importantes pour moi, qui faisaient sens et qui, quelque part... moi, me sauver la peau, enfin, de raconter cette histoire-là, pour moi, c'était vraiment viscéral, en fait. C'était une nécessité absolument vitale. Et je pense que le fait d'être poussée par ça rendait presque les questions logistiques, matérielles, secondaires. Enfin, il y avait quelque chose où je... Ça ne veut pas dire que je ne m'y frottais pas, parce que je m'y suis frottée et un peu. Mais, vu que j'avais cette espèce de désir de flamme, de nécessité absolue qui était là, c'est... Je ne sais pas, c'est comme l'amour, en fait. C'était vraiment quelque chose qui me poussait, qui était très, très porteur. Et quelque part, du coup, qui comme me protégeait de la question de est-ce que ça va marcher ou pas ? Est-ce que ça va avoir du succès ou pas ? Est-ce qu'on va me donner de l'argent ou pas ? Tu vois, même après, quand j'ai joué au Théâtre de Belleville, parce que du coup, j'ai joué trois mois au Théâtre de Belleville, ce qui était long.
- Speaker #1
Incroyable, ouais.
- Speaker #0
C'était des fours pas possibles. Ça m'est arrivé de jouer devant quatre personnes un soir, tu vois. Et donc c'était vraiment hyper difficile, les gens ne réagissaient pas du tout. Et j'en avais rien à foutre. J'étais tellement contente de jouer mon spectacle. Je me revois, j'étais sur scène et c'était vraiment... Ils étaient quatre, ils rigolaient pas. C'était vraiment hyper dur. D'un oeil extérieur, c'était la loose. Tout le regard... Tu mets une caméra là-dessus, c'est l'incarnation de la loose. Moi, j'étais hyper contente. J'avais l'impression de faire ma part, de faire ma mission. Et je me rappelle quand je me retournais sur scène pour aller au fond du plateau. pour aller faire un changement de costume ou quoi. Je rigolais toute seule de cette situation qui était tellement loose et en même temps qui ne me blessait pas. C'est bizarre, tu vois. Peut-être qu'aujourd'hui, ça me blesserait plus parce que j'ai vieilli.
- Speaker #1
Oui, il y a un chemin.
- Speaker #0
Mais à cette époque-là, vraiment, c'était... Après, peut-être que je construisais un déni, je n'en sais rien. Mais en fait, je me disais, attends, je suis là, je joue, je suis payée pour jouer, mais c'est magnifique. Même s'ils sont deux, je vais leur faire un beau spectacle.
- Speaker #1
Mais c'est ça que j'admire chez toi et c'est aussi pour ça que j'avais envie de t'interviewer. C'est ce courage que je nommais dans l'introduction. C'est-à-dire, comme toi tu le nommes une forme d'inconscience ou une forme d'absence d'ego, c'est-à-dire de retour critique sur ce que tu fais. Et moi je nomme ça le courage aussi, l'absence de regard critique sur soi, c'est-à-dire de se dire, en fait l'important c'est de le faire. Et peu importe encore ce que j'ai en face, d'abord je le fais et le bonheur de faire pour le moment suffit. Mais ce que tu nommes en plus, et ça j'aimerais le souligner, c'est que tu ne t'es pas contentée du bonheur que ça te portait, mais tu t'es aussi préoccupée des apports financiers et de comment je vais arriver à bricoler quelque chose qui peut marcher. Et l'argent n'était pas en dehors de ta réflexion. Bien sûr, il n'était pas premier, mais il n'était pas en dehors. Et je tiens à le préciser parce que c'est ce que tu as dit dès ta première réponse en disant, bah oui. La légitimité s'est construite aussi parce que j'ai gagné ma vie en ce métier. Et c'est vrai que dans ta réflexion, il y avait ton bonheur qui était en 1, ta nécessité qui était en 1, mais tu n'as jamais négligé le côté financier.
- Speaker #0
Oui, bien sûr. De toute façon, tu ne peux pas faire ça. Tu es obligé de t'y confronter pour toi-même, et ne serait-ce que si tu veux aussi des collaborateurs. Je veux dire... Même si quand tu es sur du sol en scène, tu es sur du modèle économique qui est extrêmement léger. Mais je veux dire, dès que tu veux faire bosser un technicien, il faut de l'argent, tu vois, pour aussi bien traiter les gens. Oui, oui, ce n'est pas possible de faire sans, effectivement. Mais c'est bien que ce ne soit pas obligatoirement impréalable. En tout cas, quand on a l'âge et la situation qui nous permettent de le faire comme ça. Oui, bien sûr. Aujourd'hui, je ne dirais pas ça. Aujourd'hui, moi, je ne veux plus travailler gratuitement, tu vois.
- Speaker #1
Bien sûr, aujourd'hui,
- Speaker #0
tu as des obligations. Mais voilà, mais... Mais c'est vrai qu'à cette époque-là, j'ai pu, parce que j'étais encore jeune, parce que j'avais organisé aussi mon apport financier en allant faire des cachets, en faisant des animations d'anniversaire, des trucs. En tout cas, j'avais assuré une stabilité financière minimale, parce que c'était une petite intermittence, mais pour me permettre justement de dégager du temps à la création qui ne soit pas un temps pressurisé par l'apport en fric à chaque seconde. Ok.
- Speaker #1
Donc, tu avais… Organiser un équilibre, voilà.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Voilà, tel qu'il soit. Très bien. Et je veux juste préciser pour nos auditeurs que toi, tu parles de la jeunesse de ton geste, c'est-à-dire que tu étais jeune et qu'effectivement, c'était quelque chose que tu ne ferais plus aujourd'hui. Évidemment, ce métier, on peut le commencer à n'importe quel âge et que si vous avez 40 ans et que c'est votre première création, vous pouvez faire ce geste-là. Oui. Parce que ce que dit Élise, c'est vraiment que ça n'avait pas d'implication sur des obligations familiales ou en tout cas, elle ne mettait personne en danger autour d'elle. C'est ça que tu appelles, je pense, la jeunesse. C'est-à-dire ce moment où ton geste n'implique que toi. Oui,
- Speaker #0
tout à fait. Tu as les autres enjeux.
- Speaker #1
Très bien. Et où est-ce que tu as appris à gérer l'argent, à évaluer ce que coûte un spectacle ? Comment tu as appris toutes ces dimensions financières du métier ?
- Speaker #0
Alors... Je pense que je l'ai appris beaucoup en sollicitant des conseils et des retours d'expérience de gens qui étaient un peu plus expérimentés que moi là-dedans. Donc en fait, en posant des questions, par exemple, quand j'ai voulu faire Avignon pour la première fois, tout simplement en discutant avec des gens qui avaient cette expérience-là pour savoir un peu comment ça s'était passé pour eux. En m'entourant aussi, c'est-à-dire qu'au début, moi, les premières années de mes créations, j'ai été... portée administrativement par deux compagnies d'amis successives, le Théâtre de l'Épopée puis la compagnie Arbre. Ce qui m'a permis d'être sûre que les choses étaient faites correctement au niveau des contrats, des salaires, de tout ça, sans m'apporter cette charge-là. Et puis, quand j'ai créé ma compagnie qui s'appelle la Compagnie 28, assez tard parce que j'ai créé en 2018. Ah ouais, bien sûr. Il y avait déjà eu pas mal de créations. Et là, je suis rentrée dans une logique vraiment d'accompagnement administratif avec un organe qui s'appelle le Bureau des filles, avec qui j'ai une administratrice, avec qui je travaille tous les jours. Enfin voilà, maintenant, les choses sont bordées, je veux dire, vraiment beaucoup. beaucoup plus. Mais ça a été, oui, à la fois en allant solliciter des conseils, des retours d'expérience, et puis en même temps, en acceptant aussi mes endroits de non-compétence et en m'entourant de gens compétents.
- Speaker #1
Et alors, par exemple, je ne sais pas, Avignon, c'est souvent un truc qu'on entend dès qu'on veut faire Avignon. Les gens te dissuadent, te disent non, mais attends, vas-y, ça coûte hyper cher, tu n'es pas sûr de rentabiliser. Comment tu as fait face à ce genre de remarques ?
- Speaker #0
C'est un peu la même chose que le moment de la création. C'est-à-dire que moi, j'y suis allée la fleur au fusil parce que c'était trop important pour moi de le faire, que c'était trop joyeux, que j'avais trop envie de le faire. Et que du coup, comme j'ai bordé les choses au niveau budgétaire fort avant, c'est-à-dire qu'en gros, j'ai fait en sorte de partir avec un budget qui permette que même s'il n'y avait personne dans la salle, il n'y ait pas de danger. Le fait qu'il y ait eu plein de monde dans la salle, Moi, je me suis sécurisée au max comme ça avant, mais parce que c'était un modèle économique léger, que je me payais peu. Enfin, voilà. On faisait en sorte de rester dans la légalité, mais vraiment, on était au minimum du minimum. Et du coup, moi, j'ai toujours vu les choses comme ça avec des prises de risques financières au plus bas. Parce qu'Avignon, effectivement, c'est quand même dur physiquement et tout ça. Et du coup, si en plus, tous les jours, tu es à dire Ah putain, il faut qu'on rentre 40 000 euros de billetterie c'est vraiment compliqué.
- Speaker #1
Évidemment, évidemment. Et... Alors, autre question. Quand tu commences à écrire ton spectacle, donc tu le joues, etc., est-ce qu'à ce moment-là, tu te dis c'est ça le métier que je veux faire ? Je veux être écrivain et je veux être comédienne et je veux faire mes propres spectacles. Est-ce que tu as déjà une idée que c'est ça le métier que tu veux faire ?
- Speaker #0
En fait, je sais que ça me rend très heureuse, que ça me verticalise, dans le sens que ça me met debout de faire ça. que j'ai l'impression de beaucoup moins subir. Moi, j'ai toujours continué à être comédienne, je continue à l'être, mais quand même, l'endroit d'être comédienne ou comédienne, il y a un endroit par rapport à l'attente du désir des autres et des projets des autres qui, pour moi, ne pouvaient pas suffire. C'est-à-dire qu'être seulement à cet endroit-là, c'était trop lourd, en fait, pour moi. Et j'avais besoin d'être à un endroit actif dans ma vie et par rapport à mon travail. Donc déjà, ce truc-là était... J'en ai mesuré l'importance quand j'ai commencé à le faire. Et je ne sais pas s'il y a un moment où je... Je crois que je ne me suis jamais dit, comme une étiquette qu'on attraperait de l'extérieur, tiens, ça maintenant, c'est l'étiquette que j'ai envie de me mettre dessus, de dire je suis créatrice de spectacle, autrice, metteuse en scène, comédienne. C'est plus qu'en fait, une fois que j'ai fait le premier spectacle, j'ai besoin d'en faire un deuxième, parce que j'avais encore des choses à raconter. Et qu'une fois que j'ai fait le deuxième, j'ai besoin d'en faire un troisième. Parce que j'avais encore des choses à raconter. Et en parallèle, j'ai commencé à faire de la mise en scène parce que j'avais très envie de faire ça. Et en fait, les choses, elles se sont faites comme ça, plutôt mues par un désir qui, ensuite, m'a apporté les étiquettes extérieures, quoi. De votre métier, c'est ça. Ah oui, c'est vraiment mon métier, c'est ça. Mais j'aurais du mal à dire qu'à un moment, je l'ai attrapé comme un projet extérieur préalable que j'ai pu nommer.
- Speaker #1
Oui, je vois très bien.
- Speaker #0
Voilà.
- Speaker #1
Tu nommais dans les questions précédentes que tu avais une double maîtrise ou un double master. Je ne sais pas. Voilà que tu as fait des études, donc. Et des études théâtrales, apparemment. Et quel regard tu portes maintenant, rétrospectivement, sur tes études ? Je m'explique. Il y a pas mal d'artistes qui ont du mal à légitimer leur parcours parce qu'ils ne sortent pas d'école ou parce qu'ils n'ont pas les étiquettes qu'il faut. Est-ce que tu peux nous parler de ce que t'ont apporté tes études ? Oui. Est-ce que ça t'a aidé à te légitimer ? Est-ce que tu peux nous parler un peu de ça ?
- Speaker #0
Alors moi, j'ai fait une école de théâtre privée parisienne, comme il en existe beaucoup dans Paris, qui était pas mal, ni mieux ni pire que d'autres,
- Speaker #1
j'ai envie de dire.
- Speaker #0
Pour moi, l'apport de cette école-là, puisque c'est la première... D'abord, j'ai fait des études de lettres, j'ai fait une licence de lettres. Ensuite, à la fin de ma licence de lettres, je me suis dit, bon, je décide que je passe des concours de l'enseignement, ce qui était une option pour moi. où je décide que je fais du théâtre, ce qui était quand même mon désir profond depuis longtemps. Et je me suis dit, quand même, je vais le regretter si je n'essaye pas. Donc, je suis allée vers une école privée. À ce moment-là, je veux dire, moi, je n'ai pas du tout d'un milieu artistique, pas du tout d'un milieu parisien. J'étais vraiment complètement larguée sur ce qu'on doit faire. Les écoles nationales, mais n'en parlons même pas, je ne me sentais pas un gramme de légitimité pour aller passer un concours d'école nationale. Enfin, même les conservateurs d'arrondissement, ça me terrifiait. Enfin, voilà. Donc, je suis allée faire cette école privée. Je pense qu'un des bénéfices principaux de cette école pour moi, c'est d'avoir rencontré des gens avec qui, pour certains, je travaille encore aujourd'hui et d'avoir baigné comme ça dans un environnement de jeunes qui avaient envie de faire ça pendant trois ans. Ensuite, j'ai commencé à travailler, mais c'est vrai que j'étais assez frustrée de la formation de ces écoles, en tout cas de cette école-là, sur le fait que je trouvais qu'on nous formait justement principalement à être des comédiens et des comédiennes et des comédiens et des comédiennes pour qui tout se vaut, c'est-à-dire... Faire du théâtre classique, c'est pareil que faire une figure, c'est pareil que faire une pub, c'est pareil que faire un premier rôle dans un film. Et il y avait quelque chose, je trouvais, pour moi, insuffisant et même parfois trivial, dans le fait que je trouvais qu'on nous encourageait peu à créer, à être acteurs au sens actif. On était formés à être, je trouve globalement, des bons objets passifs. Et ça, moi, ça ne me suffisait pas. Et je trouvais aussi que sur la question des textes, de la dramaturgie, de qu'est-ce que la création théâtrale, c'était quand même assez pauvre. Donc, c'est pour ça que j'ai eu envie de retourner me former, une fois cette école finie, à l'université. Donc, j'ai fait un master en recherche à Paris 3, où je suis allée travailler dans mon mémoire, justement sur la question de l'autofiction théâtrale et du traitement de la parole familiale sur la scène du théâtre, sans même dire à mon directeur de recherche que je travaillais là-dessus pour mes spectacles. Mais j'avais besoin d'aller interroger théoriquement cette question-là, de savoir en gros si d'autres gens l'avaient fait, si on avait le droit de le faire, et s'ils parlaient de soi sur scène, c'était valable pour les autres. Est-ce que ça leur apportait quelque chose ou pas ? Et ensuite, je suis allée faire un master pro en mise en scène et dramaturgie parce que j'avais envie de faire de la mise en scène et que j'avais besoin, pour le coup, d'avoir un tampon disant que j'avais le droit de le faire. Et en fait, pour moi, j'ai l'impression que... C'est plus à l'université que je suis allée affiner mes désirs et mes projets que dans mon école de théâtre. J'ai passé une fois le Conservatoire national. C'est un souvenir horrible. J'étais complètement terrifiée. Il n'y avait que des espèces de filles grandes, minces, dans des espèces de toges comme ça, qui se trouvaient dans les couloirs, qui avaient l'air hyper surdelles. Moi, je me sentais empotée. Je tremblais des pieds à la tête. Évidemment que je n'ai pas eu le premier tour. Enfin, je veux dire... Voilà, mais parce qu'en fait, j'étais à ce moment-là que projetée dans le désir des autres et dans l'envie qu'eux me valident. Et donc, en fait, ce n'était pas possible. Il y avait quelque chose où j'attendais qu'ils lisent en moi quelque chose que je n'étais même pas capable de provoquer sur scène ou de nommer. Et c'est vraiment la création d'un spectacle pour moi qui m'a beaucoup plus ancrée dans comment j'avais envie de pratiquer ce métier. Et voilà quoi. Donc, c'est vrai qu'au final, aujourd'hui, je suis vraiment détachée de tous ces complexes par rapport à la formation. Mais c'est vrai que ça m'a tenue pendant quelques années, quand même, cette question des écoles nationales, de tout ça. Mais tu vois, il y avait un prof, quand j'étais à l'école, pour le coup, qui nous avait dit une phrase que j'avais trouvé assez violente sur le moment, maintenant que je trouve assez juste, qui était L'important, ce n'est pas que vous soyez bon aujourd'hui, c'est que vous soyez encore là dans dix ans. Et j'avais trouvé ça horrible. Mais en fait, quand même, pour une part, il avait raison. Et maintenant, je me rends compte, pratiquant encore mon métier à 40 ans, que c'est vrai qu'autour de moi, la question de qui a fait les écoles nationales, c'est complètement lissé. Enfin, ce n'est plus un sujet, en fait. Moi, je travaille avec des gens qui ont fait des écoles nationales, d'autres pas du tout. Ce n'est plus un sujet. Si on travaille aujourd'hui, on travaille.
- Speaker #1
Bien sûr, c'est un métier d'endurance. C'est un métier de comment on reste et comment... En fait, ce que tu dis, c'est que... Ta légitimité, elle s'est construite dans une subtile alchimie entre ton désir de faire et la rencontre avec un public.
- Speaker #0
C'est-à-dire qu'à la fois tu dis effectivement le regard de l'autre, je ne l'écoutais plus, la validation de l'autre je ne l'attendais plus forcément, mais en même temps tu as rencontré un public. Et ça je crois qu'il faut quand même le souligner, c'est que ce n'est pas que le regard de l'autre on s'en fiche absolument, c'est qu'à un moment donné il y a quand même certains autres qui te valident et qui viennent voir tes spectacles. Il faut le souligner.
- Speaker #1
Ah bah évidemment.
- Speaker #0
Voilà. Et donc c'est pas un... regard forcément professionnel, mais c'est un regard de spectateur, et c'est ces spectateurs qui remplissent tes salles au fur et à mesure, qui remplissent ton premier Avignon Off, alors qu'on ne te connaît pas, et ce bouche-à-oreille qui se passe au festival, et puis après, qui vont se passer au fur et à mesure de tes spectacles, et dont je peux témoigner, parce que moi, je viens voir tous tes spectacles, et à chaque fois, je retrouve des visages familiers, des gens qui te suivent, et je pense que c'est ça, ce que tu appelles légitimité aujourd'hui, peut-être.
- Speaker #1
Oui, oui, tout à fait, bien sûr. En fait, effectivement, c'est une alchimie entre les deux. Moi, j'ai continué aussi parce que les gens m'ont renvoyé que ça avait de la valeur pour eux, ce que je racontais sur scène. Et effectivement, cette Ausha, elle rencontre en permanence ma nécessité à moi. C'est vraiment un mouvement de balancier tout le temps entre les deux. Tout à fait.
- Speaker #0
Et moi, ce que je veux souligner, c'est que tu es capable d'accueillir ce regard du spectateur, cette envie du spectateur. Moi, je rencontre beaucoup de comédiens qui montrent des spectacles et puis... Quand tu as des difficultés d'ordre financier, etc., ils oublient qu'à un moment donné, le spectacle a vraiment plu. Ils n'arrivent pas à faire le miel de tout ça. Ils voient la difficulté et ils ne voient plus ce que ça a apporté à un moment. Et j'ai l'impression que toi, tu as réussi quand même à chaque fois à te reposer sur tes bases, qui est bon, ça rencontre un enthousiasme, donc ça valide le mien.
- Speaker #1
Oui, tout à fait. Et puis pour moi, cette question-là, elle rejoint vraiment celle de la nécessité. C'est-à-dire que pour moi, quand même, moi, j'ai besoin d'être poussée par une nécessité très forte quand je fais un spectacle, d'avoir vraiment un besoin très important et assez viscéral de le faire. Parce que quelque part, cette nécessité-là, d'une, c'est un moteur très important, mais aussi, elle me protège.
- Speaker #2
En gros,
- Speaker #1
c'est ce que je disais tout à l'heure. Si ce spectacle, il est mu par une nécessité très importante, Après, il se passe ce qui se passe, mais moi, j'aurais au moins gagné sur l'endroit de mon désir, puis du sens profond pour moi, de mes valeurs, de ce qui compte.
- Speaker #0
Tu soulignais aussi qu'une des difficultés de ce métier, c'est évidemment de vivre dans le désir de l'autre quand on n'est que comédien ou que comédienne. Et que toi, tu as fait le choix d'être actrice aussi, donc d'agir tes propres spectacles. Tu disais qu'une des choses qui t'avait permis d'obtenir une forme de légitimité, c'était d'avoir une autonomie financière, donc ce fameux statut d'intermittent du spectacle. Et c'est vrai que quand on est, entre guillemets, que comédien ou que comédienne, il y a des moments où ce statut, on n'arrive pas à le boucler, puisqu'on n'a pas réussi à le faire. Et se pose la question de suis-je encore comédien ou comédienne quand je ne gagne pas ma vie qu'avec ça ou quand je ne joue pas ? Tu vois ? Comment tu as résolu ces questions, toi ?
- Speaker #1
Écoute, alors... Pour moi, je ne crois pas que ces questions-là se posent exactement en ces termes. Parce que moi, aujourd'hui, je suis encore comédienne. On me propose des projets. Et si je suis aise, je m'engage dedans. Pour autant, je ne suis pas dans une dynamique de recherche de travail en tant que comédienne, c'est-à-dire que les projets auxquels je participe, c'est plus le fait de rencontres, de choses comme ça. Mais mon énergie quotidienne, elle est quand même axée sur ma compagnie et mes projets, quand même, dans l'ensemble. Là-dedans se glissent des projets dans lesquels je joue. Par exemple, là, en janvier, j'étais au Théâtre des Quartiers d'Ivry avec un spectacle super remis en scène par Emeline Alix, qui s'appelle Presque Égal A, que j'ai adoré faire. Mais ça s'est fait un peu comme ça, parce qu'on se connaît avec Emeline, qui m'a parlé de son projet. Enfin, voilà, ça s'est fait comme ça. Je ne suis pas allée chercher une audition, je veux dire, pour ce truc-là. Et en fait, quand je dis ça, ce n'est pas un truc de coquetterie ou de luxe. C'est juste que le temps que ça me demande de moi développer mes propres projets ne me laisse pas le temps de chercher activement des projets en tant que comédienne. Donc, du coup, cette question-là du vide par rapport à... au fait de jouer ou pas jouer, elle ne se pose pas en cet âme pour moi. Pour moi, elle se pose plus en tant que porteuse de projet dans le moment de flou qu'il peut y avoir entre deux projets. C'est-à-dire, qu'est-ce que je fais comme prochain projet ? Quelle est mon envie ? Et tout ça. Par contre, je fréquente beaucoup de comédiens et de comédiennes puisque je travaille bien avec eux et que c'est mon milieu professionnel. Et je vois que c'est une question qui est effectivement aiguë. Et pour moi... effectivement, ce n'est pas parce qu'on joue en permanence qu'on reste comédien ou comédienne. Je pense que trouver sa place dans ce métier-là, c'est aussi tenir sur la durée et aussi dans les moments qui sont un peu plus flottants, un peu plus vides, parce qu'en fait, ce sont des cycles et les choses reviennent.
- Speaker #0
Bien sûr, bien sûr. Moi, je rencontre des comédiens qui parfois me disent Oh là là, je vous dis que je suis comédienne, mais en fait, ça fait deux ans que je n'ai pas joué et je ne sais même plus si c'est mon métier. Donc tu vois, c'est des questions comme ça qui se posent régulièrement à des artistes qui tout d'un coup ne rencontrent pas de projet et qui pourtant ont une compétence. Et c'est toujours la brûlante question de savoir à quel moment je peux dire que c'est mon métier, à quel moment je me sens moins légitime de le dire et qu'est-ce que je fais entre dans les moments de trou et sachant que c'est mon métier.
- Speaker #1
Mais en fait, je pense qu'il faut intégrer que ces moments de trou font partie intégrante du métier. C'est-à-dire qu'une fois, j'avais un copain qui m'avait dit une phrase que je trouvais hyper chouette, qui disait que nos métiers, c'est... trouver de l'équilibre dans le déséquilibre. Et je trouvais que c'était très juste, en fait, quoi. Et que vraiment, en fait, le trou fait partie de nos métiers, en fait. Tu peux pas faire ça, même si pour certains, c'est un trou que de cinq jours, mais n'empêche que... Je veux dire, mais quand tu fais des films, c'est la même chose. Un réalisateur ou une réalisatrice de film est dans un up très important sur la prépa, puis le tournage, puis le montage. Et après, il y a des trous, en fait. Mais l'important, c'est... Je crois justement qu'une grande partie de nos métiers, c'est savoir gérer ses trous. Parce que finalement, être dans le travail, ce n'est pas le plus compliqué. Moi, franchement, souvent, je me dis, mais en fait, quand je suis au travail, moi, je me repose dans le travail. C'est-à-dire qu'en fait, une fois que la production, elle est lancée, que je rentre en répétition, que je sais que j'ai une échéance, mais putain, moi, je suis en repos psychique total. Enfin, je veux dire, bien sûr, ça me mobilise de créer un spectacle, mais je n'ai plus de question de... Et alors, qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je veux ? Ça ou pas ça ? Enfin, voilà, c'est très reposant, en fait, d'être dans le travail. Donc, c'est vrai que... J'ai l'impression qu'une grande partie de notre taf, c'est d'apprendre à gérer les moments où ça flotte.
- Speaker #0
Et une autre chose que j'admire chez toi et que je voulais te dire aux auditeurs, c'est l'intuition que tu as eue du métier, c'est-à-dire de la compréhension que tu as eue du métier à l'intérieur en y rentrant petit à petit et donc en comprenant les enjeux financiers. Et puis l'importance du réseau aussi, parce qu'il y a beaucoup d'artistes que je rencontre qui n'ont pas conscience de ça, qui n'ont pas conscience que ce métier, c'est un métier de rencontre et c'est un métier... où on profite des rencontres qu'on fait et on les enrichit. Et moi, je trouve que ta posture là-dedans, elle me séduit parce que j'ai l'impression que tu l'as fait parce que tu as compris que c'était important, mais que tu le fais de manière très authentique aussi. Et j'aimerais que tu en parles un peu de comment tu as géré ça. Tu vois,
- Speaker #1
le réseau,
- Speaker #0
sachant que tu n'es pas parisienne,
- Speaker #1
tu ne viens pas de ce milieu comme tu le dis. Oui, c'est vrai que c'est une question tout à fait centrale dans notre métier. Moi, il se trouve que j'aime beaucoup les relations humaines et que j'aime beaucoup être en contact avec les gens, quels qu'ils soient. J'aime beaucoup savoir quelle est la vie des gens, qu'est-ce qu'ils font. Ça m'intéresse sincèrement, je veux dire. Donc, en fait, moi, j'essaie toujours que les relations, en tout cas dans mon travail, se vivent à l'aune de cette sincérité. Même si je sais qu'effectivement, les rencontres peuvent amener du travail et tout ça, mais même par exemple, quand je rencontre un programmateur ou une programmatrice, moi franchement, ce qui me plaît d'abord, c'est qu'on ait des échanges d'humains, qu'on se raconte notre vie, je ne sais pas, nos facilités, nos difficultés. Et ce n'est pas mu, je veux dire, par un espèce d'enjeu stratégique, perpétuel, de se dire il faut que je parle avec cette personne Moi, je suis incapable de faire ça et vraiment, ça me glace en fait. Quand j'essaye de faire ça, je n'y arrive pas en fait. Mais par contre, discuter avec des gens pour de vrai, en sachant qui ils sont en tant qu'humains, ça, ça m'a toujours intéressée. Il se trouve que ça continue à m'intéresser dans mon travail. Et que tant mieux, parce que c'est un métier où c'est bien de rencontrer les gens. Mais j'essaie que ce soit mieux par une sincérité humaine, quand même.
- Speaker #0
Très bien. Et je vois ça aussi dans ta manière de communiquer sur les réseaux sociaux. Parce que ça, c'est une question que se posent beaucoup les artistes. Ça leur pèse beaucoup, souvent, les réseaux sociaux. Oui, oui. Et aujourd'hui, il y a deux catégories. Il y a ceux qui sont les maîtres de ça et qui adorent ça et ceux que ça repousse, évidemment. Et je trouve que ta communication sur les réseaux sociaux, elle est aussi très intègre, elle te ressemble. Donc, il n'y a ni show-off, ni minimisation. Il y a ce qui est, voilà ce que je fais, voilà ce qui se passe. Et voilà, je voulais que le public l'entende, nos auditeurs l'entendent aussi, qu'il y a des manières d'être soi, même avec des outils. qui ne vous vont pas forcément, qui ne sont pas forcément ceux que vous auriez choisis ou que l'époque impose. Comment tu as géré ça, toi ?
- Speaker #1
Écoute, alors moi... Déjà, je tiens une digue très étanche entre mon travail et ma vie privée. Ça, pour le coup, moi, j'ai de la difficulté avec cette confusion-là. Pour moi, je ne suis pas en jugement sur les gens qui, eux, sont confortables avec ça. Mais pour moi, quand je vais sur les réseaux sociaux, c'est pour parler de mon travail. Et ce n'est pas pour parler de mon week-end ou de tout ça. Enfin, ça, vraiment, j'ai une pudeur extrême à faire ça, mais qui est peut-être un peu trop forte, d'ailleurs. Mais vraiment, je... J'ai l'impression que c'est comme si les gens écoutaient ma conversation au restaurant. J'ai vraiment de la difficulté avec ça. Donc, j'ai accepté que pour moi, les réseaux sociaux, ça sert pour mon travail. Donc, j'y parle de mon travail tout en n'acceptant que mon travail. Voilà, il y a une partie évidemment d'humain, de personnes avec qui je suis, de lieux que je visite, de tout ça. Donc, en fait,
- Speaker #2
j'essaye d'équilibrer ça.
- Speaker #1
d'équilibrer ça et que ce soit pas trop fréquent non plus. Mais c'est plus pour moi, parce que j'aime pas partager ce que je fais tous les jours. J'aime bien que ce soit dosé d'une manière qui me rend pas obsessionnelle, moi non plus, de ça.
- Speaker #0
Très bien. On va conclure notre entretien. Et donc, sur les mots qui m'ont beaucoup marquée, la légitimité, être acteur, c'est être actif. et sur la nécessité du feu intérieur et de l'urgence, de la nécessité de dire qui t'a porté tout au long de ton parcours. Élise Noireau, merci beaucoup pour cet entretien. Merci, merci aussi. On peut te lire aux éditions Actes Sud dans...
- Speaker #1
Attends, je vais essayer de gagner un mot. Tu peux le dire,
- Speaker #0
tu peux le dire.
- Speaker #1
Élise, chez Actes Sud Papier, qui reprend les trois spectacles de ma trilogie.
- Speaker #0
Très bien. Et en ce moment, tourne une de tes dernières mises en scène qui s'appelle Ressources humaines, qui va tourner au théâtre Paris Villette. Tu peux donner les dates, s'il te plaît ?
- Speaker #1
Oui, du 27 juin au 2 juillet.
- Speaker #0
Très bien. Et écoute, merci beaucoup, Élise.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
Et à bientôt.
- Speaker #1
À bientôt.