- Speaker #0
Elle parlait très fort, elle était très agitée. Et ça a été mon premier contact avec la psychiatrie à ce moment-là. Donc c'était assez à la fois intriguant. Ça m'a donné envie de travailler avec ce public dont les codes, je ne connaissais pas. Vous avez réussi à le faire parler, vous avez réussi à allumer quelque chose en lui. Et l'outil théâtral peut ouvrir des élèves qui ont plus de mal en étant assis à une table dans un rapport vertical.
- Speaker #1
Bonjour à tous, et vous êtes bien sur le podcast Vides Comédiens, et en l'occurrence aujourd'hui c'est Vides Comédiennes, car j'ai le plaisir d'accueillir Sabine Lemmler, que j'ai rencontrée il y a une vingtaine d'années maintenant, parce qu'on était dans une classe à trois théâtres, au lycée des Pontonniers à Strasbourg, et vous savez c'est ces classes artistiques que... contre lesquels revient la vindicte régulièrement qu'il faudrait les supprimer, que ça créait trop d'artistes dans notre société. Et évidemment, nous, ces classes-là, elles nous ont réveillées à l'art et elles nous ont donné envie de continuer à en faire. Et je suis ravie de te retrouver 20 ans après. Salut Sabine. Salut,
- Speaker #0
merci de m'accueillir. Je suis ravie d'être là.
- Speaker #1
Oui, c'est avec grand plaisir parce que je t'ai revue récemment. On ne s'était pas vues pendant des décennies, on peut le dire. Et tu m'as raconté comment tu vivais ta vie d'artiste aujourd'hui et j'ai trouvé ça tellement passionnant que j'ai eu envie de t'interviewer. Alors pourquoi ? Qu'est-ce qui est passionnant pour moi ? C'est que Sabine m'a raconté qu'en parallèle de ses activités de créatrice, donc elle est comédienne, elle est metteuse en scène, elle anime aussi des ateliers pour des publics spécifiques, donc des publics scolaires, mais aussi des publics en hôpitaux psychiatriques. Et donc, j'ai voulu mener une interview aujourd'hui avec toi, Sabine, en te posant plusieurs questions sur justement comment tu avais commencé à travailler pour ce genre de public.
- Speaker #0
Alors, comment j'ai commencé ? Donc, ça remonte à il y a presque 20 ans maintenant. Je travaillais pour le Louvre Théâtre, qui est un théâtre yiddish à Strasbourg dont la présidente est psychiatre et s'appelle Doris Angel. Et il y avait un atelier théâtre qui existait à l'hôpital de Jour où elle travaillait, qui n'existait plus. Et elle m'a proposé de la rencontrer, puis de faire une sorte d'audition pour voir si ça m'intéresserait. Donc elle m'a accueillie dans son bureau à l'hôpital de Jour, à Strasbourg. Et je m'en souviens très bien, c'était assez étonnant. C'était un jour où j'arrive dans ce lieu, et à côté du bureau de Doris, pendant notre entretien, il y a une patiente. qui est partie dans un délire autour d'un cheval. Elle parlait très fort, elle était très agitée. Et ça a été mon premier contact avec la psychiatrie ce moment-là. Donc, c'était assez à la fois intriguant et en même temps, ça m'a donné même envie de travailler avec ce public dont les codes, je ne connaissais pas.
- Speaker #1
Voilà. OK. Est-ce que tu avais idée que dans ton... parcours de comédienne et de metteuse en scène, tu allais te retrouver à faire des ateliers avec des publics différents.
- Speaker #0
Alors, tu as parlé de Pontonnier, là où on s'est rencontrés, en effet. En fait, quand j'étais lycéenne, j'étais pas forcément très bien, comme je crois beaucoup de lycéens, beaucoup d'adolescents. Et je dois dire que le théâtre m'a sauvée, d'une certaine manière. Le théâtre et les artistes que j'ai rencontrés pendant ces années de lycée. Et je crois qu'à partir de ce moment-là, j'ai eu envie, moi aussi, d'utiliser le théâtre comme un outil pour aider les autres. Et qu'en plus de la création et de cet espace-là de créativité, j'avais envie de partager ce que le théâtre m'avait apporté. Donc, quelque part, depuis très longtemps, il y a en moi cette envie-là.
- Speaker #1
Et d'ailleurs, j'ai vu que ta compagnie, tu l'avais appelée VIA, voire Imaginer Agir. Il y a cette idée que l'imagination mène à l'action dans ton travail. J'ai trouvé ça très beau que tu aies nommé ta compagnie comme ça. Et comment tu t'es formée à intervenir auprès d'un public spécifique, notamment psychiatrique ici ?
- Speaker #0
Alors, par rapport à la psychiatrie en elle-même, je n'ai pas de formation spécifique. Donc, je suis part-thérapeute. Je ne me suis pas du tout intéressée à ça. Je ne me suis pas intéressée particulièrement à la pathologie psychiatrique. Je n'ai pas fait de recherche là-dessus. Je n'ai rien fait du tout. Je pars du principe que le public que j'ai en face de moi est un public... de comédien amateur lambda et je travaille avec eux sur des projets artistiques donc en fait en psychiatrie je pars d'un projet d'une envie que je leur propose et donc en atelier on travaille vraiment comme avec n'importe quel autre public donc c'est assez particulier alors maintenant que ça fait 20 ans que je côtoie ce public comme ça, des sensations que je peux avoir, des intuitions que je peux avoir par rapport à leur histoire. Et puis, on a certains des patients que je connais depuis très longtemps maintenant. Et du coup, je peux entendre des choses par rapport à une fragilité psychique. Mais en aucun cas, je cherche à soit être dans de la thérapie, soit à... à connaître leur pathologie et du coup à être bridée par ce que cette pathologie peut engendrer.
- Speaker #1
Voilà. Est-ce qu'il y a des moments, parce qu'apparemment tu fais ça depuis pas mal de temps du coup, ça fait combien de temps que tu fais ça ?
- Speaker #0
Oui, à peu près 20 ans.
- Speaker #1
20 ans, donc là t'es devenue une experte en la matière. Est-ce qu'il y a des moments où tu t'es dit « mais merde, c'était pas ça que je voulais dans ma vie, pour moi être une artiste c'est juste créer des spectacles et diffuser » . Est-ce qu'il y a eu des moments où tu as porté un jugement négatif sur ce que tu faisais, comme une sorte d'échec de ta vie artistique ?
- Speaker #0
Alors franchement, non. Moi, non. Par contre, l'environnement, mon environnement professionnel, que ce soit du côté des subventionneurs, que du côté d'autres professionnels de mon milieu, Il y a eu des remarques blessantes ou en tout cas, justement, comment dire, hiérarchisant les artistes. Donc, les artistes du terrain seraient dans un espèce de discours des sous-artistes. Et ça, moi, personnellement, je ne suis pas d'accord. En fait, je crois réellement qu'en tant qu'artiste, moi, en tout cas, j'ai une envie. presque un devoir de transmission. Ça fait vraiment partie de ce que j'ai toujours eu envie de faire.
- Speaker #1
OK. Parce que c'est vrai que moi, c'est un discours que j'entends beaucoup auprès des artistes que j'accompagne qui sont... Oui, mais si je fais des ateliers, alors je ne suis plus vraiment une artiste, je ne suis plus vraiment une créatrice. Oui, mais en fait, les gens qui réussissent, ils ne font pas ça, tu vois. Il y a ce genre de préjugés. C'est ça auquel tu as pu être confrontée ?
- Speaker #0
Oui, j'ai pu être confrontée à ça. après par rapport à ce que je fais avec les patients en psychiatrie et les soignants d'ailleurs en psychiatrie pour moi c'est un acte de création c'est-à-dire qu'il y a vraiment un projet que ce soit un texte qu'on va mettre en scène ou une thématique qu'on va travailler ensemble avec un travail d'élaboration artistique avec de la direction d'acteurs avec une représentation qui termine le processus de travail Merci. Donc, il y a la créativité ou l'acte créateur, il est là. Certes, avec des personnes qui ne sont pas professionnelles, mais en tout cas, moi, en tant que metteur en scène, je fonctionne de la même manière qu'avec des artistes professionnels.
- Speaker #1
Ok, ok.
- Speaker #0
En ça, je ne me sens pas dans une situation, soit d'animateur social ou de...
- Speaker #1
Je ne sais pas exactement ce que tu veux dire.
- Speaker #0
Voilà. Moi, je suis vraiment dans mes bottes d'artiste, quoi, quand je suis face à eux.
- Speaker #1
Tu sais, moi, je rencontre des artistes qui, parfois, me disent qu'évidemment, utiliser le théâtre comme un outil, c'est dégrader l'art un peu. Tu vois, c'est des partisans de l'art pour l'art. On entend beaucoup ce genre de choses. Et qui me disent que, finalement, quand on intervient pour des publics difficiles, on fait autre chose que de l'art. On utilise justement le théâtre comme un outil thérapeutique. Et il y a toute cette idée de la sacralité du théâtre qui ne doit pas être... touché, que si tu prends le théâtre comme un outil, tu le dégrates, tu en fais quelque chose d'utilitaire à l'endroit où l'art ne doit pas avoir d'utilité. Toi, c'est des questions que tu te poses parfois ?
- Speaker #0
Alors, la part thérapeutique qu'a le théâtre par rapport aux patients avec lesquels je travaille, ce n'est pas quelque chose auquel moi, j'ai prêté attention. C'est-à-dire que moi, j'ai fait mon travail d'artiste. Et il m'a été restitué de la part de l'institution, des psychiatres, des psychanalystes, des psychologues, des soignants, que ça avait un effet thérapeutique. Donc cet effet-là ne fait pas partie de ma... Quand je travaille, quand je prépare une intervention, je ne réfléchis pas à la part thérapeutique de ce que je suis en train de faire.
- Speaker #1
D'accord, tu ne te dis pas, tiens, je vais travailler ce sujet, ça va leur faire du bien, un truc comme ça. Non. Tu pars avec la matière du moment.
- Speaker #0
Non, après, tout à fait, je pars avec une envie artistique. Après, maintenant que je les connais depuis longtemps, pour aller un tout petit peu plus loin, par exemple, le nouveau projet que je travaille avec, Avec mon groupe cette année, c'est autour du corps. Un projet qui s'appelle Regards et une manière de regarder son corps, de regarder le corps de l'autre et de réapprivoiser son corps. Et cette envie de projet vient quand même du fait que j'ai pris conscience de la relation des personnes avec qui je travaille à leur propre corps et au corps de l'autre. Donc il y a toujours quand même un... une réflexion sur le public que j'ai en face de moi, mais toujours d'un point de vue artistique. Par exemple, cette année, j'ai proposé à un danseur, Pierre Boileau, de travailler avec moi, avec une réalisatrice, Laura Abbey, et puis avec ma collaboratrice Fatouba, qui est présente, parce qu'on travaille à deux, en général, dans cet atelier. Donc, l'idée, c'est... toujours de penser à l'artistique là-dedans.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a des moments où tu te sens tiraillée entre ta part créatrice pure, c'est-à-dire le moment où tu vas créer du spectacle pour le diffuser, et tes interventions en milieu psychiatrique ? Comment tu gères ton temps ? Comment tu gères la partition de ces deux activités ?
- Speaker #0
Alors, justement, quand je te disais qu'on est deux à intervenir actuellement sur ce projet, donc c'est Fatouba et moi, en alternance parce qu'on est intermittents toutes les deux. Et qu'en fait, on est amenés à bosser sur de nombreux projets en même temps et assurer toutes les semaines une intervention dans un lieu, c'est plus possible actuellement. Ça l'a été au tout début de ma carrière, parce que je n'avais pas beaucoup de travail. Au fur et à mesure, ça devenait plus compliqué. Donc, c'est comme ça que j'ai invité Fatou à rejoindre le projet et que du coup, on construit ensemble et qu'on se divise en fait. Les séances et...
- Speaker #1
OK, d'accord.
- Speaker #0
Parce que, voilà, en tant qu'intermittent, c'est ça qui est aussi compliqué, c'est de gérer les créations et en même temps les interventions, enfin le calendrier, quoi.
- Speaker #1
OK. Quand je t'ai rencontrée, que tu m'as parlé de ça, parce que je ne sais pas, je crois qu'on s'est rencontrées dans la rue, et tu m'as dit, oui, je sors d'une intervention à l'hôpital psychiatrique, et je t'ai dit, ah bon, mais tu fais quoi exactement ? Tu m'as dit, oui, j'interviens régulièrement là-bas. Et quand j'ai lu ta bio, Tu marques ça encore un peu de manière anecdotique, genre oui, et au fait, je fais aussi ça. Mais en fait, ça fait quand même 20 ans que tu fais ça, que tu as maintenant une expertise là-dedans. Est-ce que tu as pensé à une sorte de, je ne sais pas, de dénomination, de titre ? Parce que tu n'es pas art-thérapeute, très bien, mais tu es quoi quand tu es là-bas ?
- Speaker #0
Moi, je pars vraiment du principe que je suis metteur en scène quand je suis là-bas. Après, c'est vrai que je n'ai pas... Je sais que tu m'as rendue attentive à ça. Je n'ai jamais réfléchi... ou pris la mesure, en fait, peut-être, que c'est ça le mot, pris la mesure de l'importance ou de l'intérêt que ça pouvait avoir ce genre de pratique, en fait.
- Speaker #1
Et pourquoi, tu penses ? Maintenant que je te pose la question, pourquoi tu n'as pas mesuré ça ?
- Speaker #0
Déjà parce que ça fait partie, en effet, d'une sorte de quotidien pour moi et ça fait partie de ma vie maintenant depuis 20 ans. Je pense qu'en effet, le regard social sur ce type de pratique n'aide pas à trouver le moyen de le valoriser. En tout cas, il y a peut-être quelque chose de ça, en fait.
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Et tu sais, moi, j'ai beaucoup de comédiens qui me racontent que c'est des trucs qui cachent leurs interventions, etc. Parce que sinon, on va les juger là-dessus. Et je trouve ça complètement dingue parce que c'est un secret de polychinelle qu'un artiste ait une polyactivité qui fait plein de trucs. et tous les recruteurs de comédiens le savent, aussi bien les agents que les directeurs de casting, que les réals, que les metteurs en scène. Enfin, je veux dire, c'est vraiment... Tout le monde sait qu'un artiste a plein de moyens de gagner sa vie. Et le fait qu'on continue de taire ça comme quelque chose qu'on met un peu sous le tapis ou d'annexe pour gagner notre vie, t'en penses quoi ?
- Speaker #0
Alors, j'en pense quoi ? Je pense que c'est en effet assez triste parce que je crois réellement que... En fait, je crois réellement que le rôle d'un artiste, c'est d'exister dans une société. Et exister dans une société, c'est aussi aller au-devant des gens. Moi, ce que je pense, c'est que le public des théâtres... blanchies, vieillies, qu'on voit un peu toujours le même public dans les théâtres et que si nous n'allons pas à la rencontre d'un nouveau public ou des gens, en fait, ça ne sert à rien de créer, parce qu'on crée pour les gens. Et en fait, ma démarche, en effet, dans la compagnie, c'est de faire des allers-retours entre aller voir le public, leur proposer d'être acteur. et actifs dans une création pour pouvoir les amener vers le théâtre.
- Speaker #1
Je vais te poser une question un peu plus intime, mais est-ce que ta rémunération a augmenté en 20 ans ? Oui.
- Speaker #0
Ils ont quand même fait attention à leur expertise ? Par rapport à la psychiatrie, on fonctionne sur un financement public.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
C'est un financement public qui s'appelle Culture et Santé, qui existe depuis très longtemps. C'est une convention qui est signée entre la DRAC, l'ARS et depuis peu la région Grand Est.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Donc, on demande, on dépose avec l'hôpital un financement pour le projet. Donc, de toute façon, le financement des interventions a augmenté.
- Speaker #1
De fait, quoi. Voilà,
- Speaker #0
depuis deux ans. Mais il se trouve que, de mon côté, je demande en effet une revalorisation du temps. taux pour mon intervention en psychiatrie du fait de mon expertise.
- Speaker #1
Bien sûr, donc tu te reconnais quand même maintenant l'expertise d'artiste experte du milieu.
- Speaker #0
Alors, experte est un mot un peu que je n'utiliserai pas de moi-même, mais peut-être. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que je vois aujourd'hui l'effet que ça a. Je vois aujourd'hui comment, malgré tout, on arrive à valoriser ce travail. C'est-à-dire que, par exemple... Depuis quelques années, on amène les projets dans des festivals amateurs. Ah ouais ? Donc, notamment Théâtralis, par exemple, pour faire sortir le public d'institutions psychiatriques au monde extérieur. Et du coup, ce genre de choses, c'est-à-dire tout d'un coup sortir et rentrer dans des festivals amateurs sans aucun problème. me montre qu'en effet, le travail, il a des effets, qu'il évolue et qu'il a un vrai intérêt artistique, en fait.
- Speaker #1
Ok, très bien. Je trouve ça très intéressant. Et tu travailles aussi avec des publics scolaires, ce que j'ai vu, autour des problématiques de l'identité, de l'histoire. Aujourd'hui, on sait que ça a énormément d'impact et d'importance de rappeler l'histoire aux élèves. peut-être de la scénariser avec eux pour qu'ils l'intègrent un peu plus, plutôt que ça reste un récit extérieur. Est-ce que tu peux me raconter un peu comment tu vis maintenant ces interventions en collège ou en lycée ?
- Speaker #0
Alors, autour de la question de l'histoire et de la mémoire, en effet, il y a plusieurs choses. Donc, il y a des spectacles que j'ai créés, qu'on joue dans les établissements scolaires, donc quasiment uniquement dans les établissements scolaires, sauf exception. Donc ça, c'est pareil dans l'idée d'aller... Rencontrer le public, c'est quelque chose d'important pour moi. Et après, autour de ça, je fais beaucoup d'interventions. Et c'est pareil, c'est-à-dire que, comme je le disais, le fait d'avoir été moi aussi élève, à Pontonnier, en lycée, et d'avoir vu l'importance que c'est d'introduire l'art et le théâtre dans un établissement scolaire, Ça a toujours été quelque chose d'important pour moi et de valorisant. Et de voir les effets que ça peut avoir sur certains élèves, c'est...
- Speaker #1
Mais par exemple, à ton niveau,
- Speaker #0
que tu vois, par exemple ? Ce que j'entends souvent, c'est que des profs me disent, d'un élève que je trouve assez génial, par exemple, me disent « Incroyable, cet élève-là, il ne parle jamais en classe, il ne s'exprime jamais, vous avez réussi à le faire parler, vous avez réussi à allumer quelque chose en lui. » Et ce que je vois... Ce que je crois, c'est qu'on n'a pas tous la même manière d'apprendre, de s'exprimer et que l'outil théâtral peut ouvrir des élèves qui ont plus de mal en étant assis à une table dans un rapport vertical, qu'offre l'école. Et que ça, c'est assez génial quand il se passe ça. Et parfois même dans des établissements scolaires difficiles. C'est-à-dire que... pas que dans des établissements scolaires de centre-ville où tout a l'air d'aller bien.
- Speaker #1
Ok. Je rencontre souvent des comédiens qui habitent en région, comme c'est ton cas, qui ont l'impression qu'ils n'ont rien à voir ou qui sont même parfois un peu exclus de la communauté des comédiens parisiens. C'est-à-dire qu'une fois que tu es en région, que tu fais un travail de compagnie en région, aller faire un casting à Paris, ce n'est pas ton milieu et limite, ils vont te rejeter. Est-ce que c'est ça que tu ressens, toi, ou pas ?
- Speaker #0
Pareil. En fait, je pense être un peu... plus marginalisé par rapport à ces questions. Moi, je passe très peu d'auditions. Parce que je travaille surtout en tant que metteur en scène ou de créatrice de projet. Et du coup, faire des auditions à Paris, tout ça, je ne fais pas. Ou très peu. Et je sens la comparaison avec des artistes parisiens. Il m'est arrivé à Strasbourg de proposer un projet avec des acteurs de région et qu'on me dise « Ah non, non, non, ce qui nous intéresse, le projet nous intéresse, mais ce sera avec des acteurs parisiens. » Ah ouais ? Et moi, de répondre... Oui, complètement. Moi, de répondre, mais vous pensez que les acteurs parisiens, c'est qui, en fait ?
- Speaker #1
Oui. Voilà. Oui, bien sûr.
- Speaker #0
Je vais m'activer de ce genre de choses. Après, en fait, je me fiche un peu de ce genre de problématiques. Je crois vraiment que maintenant, ça fait 20 ans que je fais ce travail, à la fois de création de spectacles, de manière assez marginale, puisque je fais des créations de spectacles qui ne se jouent quasiment jamais dans les théâtres, et d'interventions dans différents milieux et d'interventions en psychiatrie. Et je suis bien, en fait, dans cet endroit-là. C'est-à-dire que j'ai trouvé l'endroit où j'ai la sensation de déployer ce que je sais faire. Et du coup, les comparaisons, ce qu'on peut dire et tout ça, me préoccupent beaucoup moins aujourd'hui.
- Speaker #1
Et ta famille, quand elle définit ton métier, elle dit quoi ? Elle dit Sabine, elle est quoi ?
- Speaker #0
Ma famille m'a toujours soutenue. J'ai vraiment une chance incroyable. C'est qu'ils ne viennent pas du tout du monde artistique. Ils ne viennent pas de là. Mais ils n'ont absolument jamais interféré là-dedans ou n'ont jamais dit qu'il fallait que je trouve un vrai métier ou ce genre de choses que j'ai pu entendre. Voilà. Notamment, petite parenthèse, j'ai entendu ça de la part de parents d'élèves que j'ai eus dans des ateliers ou des choses qui ont été ouvertes au théâtre par cet atelier et qui m'ont dit « Dites-lui que ce n'est pas un vrai métier, qu'il faut absolument qu'il fasse autre chose et tout ça. » Des choses assez drôles, un peu absurdes. Mais je ne sais pas comment ils parlent de mon travail en fait.
- Speaker #1
Ok. Je te posais la question parce que parfois, j'ai des comédiens, des comédiennes qui me racontent que leur famille dit « c'est un saletin banque, c'est une manante, c'est une artiste, mais bon, c'est vrai qu'on ne la voit pas beaucoup, on ne sait pas trop ce qu'elle fout. » Tu vois, il y a une sorte de flou sur le quotidien de ce que font leurs proches. Mais bon, toi, ça n'a pas l'air d'être la question.
- Speaker #0
Non, ce n'est pas la question. Mais par contre, la question du flou, elle est intéressante. c'est-à-dire que En fait, moi, je suis metteur en scène, en effet, parce que quand j'interviens dans des lieux, quand j'interviens en psychiatrie, au lycée, ou que je crée des spectacles, j'ai énormément de choses que je fais en dehors de ça, parce que je dirige une compagnie et qu'il y a toute une part administrative, toute une part de recherche de financement.
- Speaker #1
De diffusion ? De diffusion,
- Speaker #0
sur la chose-là. Marketing ? Ils sont complètement... Écoute... Et qu'en fait, je suis chef d'entreprise, que je salarie des gens, que je fais vivre des gens. En fait, toute cette chose-là, elle est invisible. Et je pense que ma famille, comme plein d'autres gens, n'ont pas conscience de cette part de travail. Et donc, de temps en temps, je leur rappelle. Parce qu'il n'y a pas longtemps, en effet, mon oncle m'a présentée en disant « c'est une intellectuelle, on ne comprend rien à ce qu'elle fait » . Enfin, voilà. Et je lui disais… voilà Pour mieux comprendre ce que je fais, peut-être, dis-toi que je suis chef d'entreprise, en fait. Et que cette part-là, je pense qu'on n'en a pas du tout conscience.
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Et ça, c'est une plainte que j'entends en permanence avec les comédiens et les artistes. C'est dire, en fait, si on m'avait dit que mon métier, ça allait être dans l'entrepreneuriat, alors que moi, j'ai tout fait pour éviter ça. Franchement, je n'y aurais pas cru. Et souvent, ils se sentent un peu seuls là-dedans, d'ailleurs. Est-ce que c'est ton cas ? Parfois, tu te sens un peu isolée ? Dans tout ce travail de management, de recherche, de financement, de tout ça ?
- Speaker #0
Alors, je me sens en effet assez seule et je n'ai pas du tout appris ça dans une école. Donc, et tout ce que je fais, je l'ai quand même... tôt appris sur le terrain. Donc ça, ça rend difficile parfois certaines démarches. Mais après, j'ai choisi pour l'instant d'être seule. C'est-à-dire que je n'ai pas cherché à être accompagnée par un administrateur ou une administratrice, par un diffuseur. J'ai pour l'instant envie de gérer les choses seule. Ça me semble plus évident pour moi.
- Speaker #1
C'est simple. Ok. comment on fait si parce que là nos auditeurs nos auditrices je pense qu'ils vont tu vas susciter des envies c'est sûr comment on fait pour être formé à l'intervention en milieu psychiatrique avec toi comment on peut faire comment on peut faire pour apprendre ce que tu fais alors
- Speaker #0
j'ai jamais réfléchi à ça ok on va y réfléchir réfléchir à ça parce que ouais non je j'ai jamais réfléchi à comment théoriser on va dire ce travail là je vois bien que ça Il y a moyen d'y réfléchir, de voir que ça soit d'un point de vue administratif, de comment on a organisé le travail, de comment on organise le travail sur le terrain, mais aussi en dehors du terrain. Juste pour une petite précision qui me semble super importante par rapport à la psychiatrie, c'est que je ne suis pas seule à intervenir avec les patients.
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #0
Je suis toujours accompagnée des soignants. Mais en plus de ça, il y a tout un travail de reprise, donc vraiment plus thérapeutique, qui se fait avec les soignants et notamment une psychologue qui... tous les trimestres va reprendre le travail avec les patients et d'un autre côté, à un autre moment, avec les soignants. Là, on est vraiment dans une démarche thérapeutique et c'est aussi ça qui me permet d'être vraiment que dans l'artiste.
- Speaker #1
Toi-même, bien sûr. En tout cas, je pense qu'on va réfléchir à ça. Est-ce que tu penses que c'est des actions qui vaudraient qu'on les répartisse sur le territoire ? Merci. Elles se diffusent plus sur le territoire, sur d'autres hôpitaux psychiatriques. Tu as déjà entendu d'autres expériences ou pas ?
- Speaker #0
Alors moi, j'ai... De mon côté... Alors il y a d'autres... Pardon, je vais dire les choses clairement. J'ai vu qu'il y avait d'autres expériences. Par exemple, j'ai lu dans des articles, dans les dernières nouvelles d'Alsace, il y a quelques années, qu'il y avait eu quelque chose à l'hôpital de Brumate. Il y a des choses qui existent. Elles se pérennisent moins facilement, j'ai l'impression. Je crois que la force de ce qu'on a réussi à mettre en place, c'est la pérennité de cette... de cette action qui aujourd'hui est inscrite complètement dans l'hôpital et même vraiment dans le territoire. Donc ça, c'est particulier. Je crois qu'il y a des choses ponctuelles qui existent. Et j'ai essayé de monter d'autres ateliers, d'autres interventions dans d'autres hôpitaux. Et pour le moment, ça n'a pas réellement, ça ne s'est pas pérennisé. Ok. Je ne sais pas si c'est un problème d'institution aussi, c'est-à-dire est-ce que l'institution est prête ou pas à vraiment ouvrir ses portes et avoir le bénéfice de l'artiste sur son territoire ?
- Speaker #1
En tout cas, je pense que déjà, s'ils connaissaient un peu plus ton action et les résultats de cette action, si les choses étaient un peu moins intimes, j'ai l'impression que là, tu as tenté un truc qui marche et alors là, ils sont tous contents d'avoir un joyau chez eux depuis 20 ans. Et la question, c'est est-ce que cette parole, elle est ouverte ? Est-ce que les gens le savent ? Moi, je l'ai appris par toi, par exemple. Pourtant, je lis pas mal la presse théâtrale, la presse spécifique. Et je savais bien sûr qu'on intervenait dans des milieux carcéraux, scolaires, psychiatriques. Je pensais que c'était plus réservé à des arts thérapeutes, pour le coup. Et voilà. Écoute, en tout cas, je suis ravie, Sabine, d'avoir pu mener cette interview avec toi. J'espère que... que les auditeurs et les auditrices vont pouvoir tirer profit de ta parole et se sentir peut-être plus apaisés par rapport à eux, leurs motivations, leurs actions dans les territoires. Et une dernière question que je pose à tous mes invités, est-ce que tu travailles en musique ? Et la musique que tu écoutes et qui t'inspire, c'est laquelle ?
- Speaker #0
Oui, je travaille en musique. Et la musique qui m'inspire, c'est la musique que j'écoutais quand j'étais enfant, donc c'est celle de mes parents, en fait. Que ce soit Barbara, Brel, Brassens, c'est cette musique qui est famille pour moi et qui est toujours présente quand je travaille, que je connais par cœur et qui ne me demande pas de l'attention.
- Speaker #1
Ok, super. Merci beaucoup. Merci, c'était passionnant. À bientôt pour un prochain épisode de Vides Comédiennes.