Description
Chère Sandrine,
Tiens, j’y pense juste en l’écrivant : il n’y a pas de masculin à ton prénom, du moins en français. Le mien non plus n’a pas de féminin, en tout cas je n’ai jamais rencontré de Bricette ! Nous avons des prénoms genrés – une remarque qui ne contient pas le moindre sous-entendu, je le précise, mais comme nous parlons de femmes et d’hommes dans nos échanges, ça me semble une bonne entrée en matière.
Je ne reviens pas sur le thème de la non-mixité ou de la mixité choisie. Je t’avais dit dans mon mail précédent que je m’étais penché sur les arguments de ses adeptes, dont certains que tu reprends. Je peux les comprendre mais pas les accepter. Je veux dire par là qu’aussi pertinents qu’ils paraissent, ils conduisent pour moi à des situations regrettables : on divise au lieu de rassembler.
À ce sujet, tu évoques les clubs de femmes de la Révolution. Je les connaissais parce que c’est une époque qui m’intéresse tout particulièrement et que, à l’époque où j’étais prof de lycée, un de mes manuels en montrait une illustration que je commentais avec mes élèves. Et je sais hélas que, si les femmes ont activement participé à la Révolution, elles n’ont pas été payées de retour. À quelques mesures près, leur sort ne s’est pas amélioré. Les clubs féminins ont vite été interdits et Pierre-Gaspard Chaumette, le porte-parole des sans-culottes qui s’est pourtant battu pour des causes nobles (ahaha !) comme l’abolition de l’esclavage, a balancé des horreurs du style : « Vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d'estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c'est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. » Un point de vue loin d’être isolé...
--- WOKE IN PROGRESS ---
Il y a autre chose qui me fait m’interroger. Pour la première fois de ma vie (je ne dis pas que ça n’a jamais existé), il existe des formes sur lesquelles tout le monde hésite ou tout le monde fait ce qu’il veut. Auteur, auteure ou autrice ? Sage-femme pour un mec ou sage-homme ? Une médecine, une entraîneuse, une portière, une chauffeuse ? D’un côté, j’apprécie cette force créative à l’œuvre. De l’autre, je ne peux pas m’empêcher d’y voir une nouvelle preuve de l’individualisme de notre société où chacun agit comme bon lui semble en oubliant que le langage doit être commun au maximum de personnes. Là encore, on divise au lieu de rassembler.
Bon, tu l’as compris et tu le savais déjà, même si je considère que les hommes n’ont rien de supérieur aux femmes, et que le masculin n’a rien de supérieur au féminin, tu n’es pas près de lire sous ma plume : « Iels sont venu.e.s voir des auteurices et toustes sont reparti.e.s content.e.s. » On dirait du mauvais morse ! J’ai survolé une grammaire inclusive qui fait également état du neutre, ce qui nous donne des ul, des ol, des man, des tan, des cille, des do, des lo, des lu... Cela part d’une bonne intention, témoigner de la diversité humaine, mais je ne crois pas un quart de seconde que la majorité des gens adopte un jour cette façon de s’exprimer. Je te promets de t’écrire un discours d’excuses en écriture inclusive si on constate que je me suis trompé.
En attendant, je voudrais terminer cette lettre et cette saison en te disant le bonheur que cela a été de dialoguer avec toi. Je ne sais pas si je suis un woke in progress mais nous avons pu, malgré des opinions contraires, malgré certaines incompréhensions, malgré les agacements passagers, échanger en essayant de nous comprendre et en respectant nos singularités. Allez, je te l’offre comme un cadeau : nous nous sommes peu vu.e.s mais je crois que nous sommes devenu.e.s plus que de bon.ne.s copaines, de vrai.e.s ami.e.s.
Plein de bises et de bisous !
