- Speaker #0
Alors bienvenue à toutes et tous dans ce nouvel épisode de 49 minutes, un podcast où je reçois des auteurs et des autrices, des lecteurs et des lectrices pour parler de littérature, mais pas que. Aujourd'hui on va parler de poésie, on va parler de musique, de littérature, un beau programme qui nous attend aujourd'hui. Alors j'accueille ce matin Blondine Rinkel, merci beaucoup d'être ici avec nous, autrice de cette dernière publication aux éditions 49 pages, Le sens de l'eau. Bonjour Blondine.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
J'accueille aussi... Évidemment, Pierre Polygone. On aura l'occasion de discuter de ce texte avec le fondateur de 49 pages. Bonjour Pierre.
- Speaker #2
Bonjour Lola.
- Speaker #0
Et enfin, Gabriel, sous le pseudonyme Superpose, musicien dont la genèse de l'album Le Disque de ma mère est au cœur de l'ouvrage dont nous parlerons aujourd'hui. Je rappelle juste le titre, Le Sens de l'eau. Bonjour.
- Speaker #3
Bonjour.
- Speaker #0
Alors, Blandine, je vais commencer avec toi. Dans Le Sens de l'eau, on lit ton émotion. devant la découverte de ces poèmes. Tu vas nous parler évidemment de cette rencontre, de la jeunesse de ce livre-là, de Valérie Lefebvre, qui est donc la mère de ton amie, de Gabriel Superpose, qui est ici avec nous, qui conduit à une exploration de son univers poétique, de ses poèmes, de son identité, au fil des paysages, au fil des mots et au fil des images. Est-ce que tu peux nous parler un peu de cette rencontre, de la création de ce livre ? Évidemment, on va parler après. du disque de ma mère de la création de ce projet.
- Speaker #1
La rencontre au départ, elle est quand même avec Gabriel, parce que c'est lui qui me parle de sa mère, donc je ne suis pas tombée moi sur des poèmes, et je ne connaissais pas du tout cette femme. Au début, c'est un fils qui me dit, lors d'un café, que sa mère a écrit toute sa vie des choses qu'elle ne montre pas, ou très peu. peut-être montrer à ses enfants et c'est tout. Et il me raconte qu'elle écrit globalement des chansons et que c'est étonnant parce qu'elle n'est pas du tout musicienne et que lui, étant devenu musicien, ses chansons l'intéressent. C'est d'abord le regard de Gabriel que... dont je suis curieuse. Et puis, je lis ses textes, il me fait écouter des mises en musique qu'il avait faites, des maquettes succinctes. Et je trouve que tout est très cohérent. Je trouve que tous les textes sont très... qu'il y a tout de suite un monde, un imaginaire, une voix. Oui, il y a une forme d'exposition dans le fait d'écrire, mais il n'y a pas du tout d'exhibition. Je suis habituée à lire des textes qui n'ont pas été publiés, de personnes qui... désirent hyper fort les faire publier et je vois souvent avant tout leur volonté d'acquérir un statut d'écrivain, de poète, de publier quelque chose. Et là, ce qui était très beau, c'est qu'en fait elle était complètement absente de ma découverte de ces textes et que je sentais même dans les textes eux-mêmes une sorte d'absence de volonté. Des textes qui tombent comme des fruits mûrs d'un arbre, mais qui ne cherchent pas à séduire qui les lira. Et du coup,
- Speaker #0
est-ce que tu y as trouvé une forme de liberté ?
- Speaker #1
D'authenticité en tous les cas. Une forme d'honnêteté, un espèce de truc qui est... Ouais, il n'y a rien à perdre ni à gagner. C'est juste, c'est là, le monde la traverse comme ça. Et puis des phrases en tombent. De cette manière dont le monde la traverse.
- Speaker #0
Et Gabriel, je me tourne vers toi. Évidemment, c'est très particulier de lire, et je pense qu'on va en parler évidemment après, de la découverte de textes de ses proches, parce que la plupart du temps, quand on regarde un peu son entourage familial, il y a peut-être des gens qui écrivent, qui n'ont jamais révélé qu'ils avaient écrit des textes, ou en tout cas qui n'ont jamais fait lire leurs textes. Comment est-ce que tu as vécu cette découverte, sans doute il y a longtemps, des textes de ta mère ? Comment est-ce que tu as vécu cette... cette transformation, ce livre et cet échange avec Blandine ?
- Speaker #3
Il y a plusieurs axes. D'abord, je dirais, en tant que fils qui découvre des écrits de sa mère, on sait toujours, en tant qu'enfant, que ses parents sont des hommes et des femmes, ou des hommes et des hommes et des femmes et des femmes, qui ont une vie au-delà de la parentalité, mais c'est toujours un effort d'aller chercher cette vie. Moi, de découvrir ce texte-là, c'est un chemin vers Valérie Lefebvre, femme, et pas ma mère, que j'appelle maman. Donc ça, c'est un premier chemin de fils. Ensuite, en tant qu'artiste, parce que je suis musicien, ça me permet d'ouvrir une voie un peu nouvelle dans mon récit personnel, qui est que... En gros dans ma famille, moi j'ai... Mon père, grand collectionneur de disques, il connaît très bien la musique. Toujours naturellement, je me suis raconté que ça me venait de cet endroit-là et de découvrir qu'en fait, peut-être ça vient d'un autre qui était en dormance, en sommeil. Ça, ça m'intéresse aussi. Ça m'a touché en tant que musicien. Et puis, j'ai un réflexe d'artiste qui est de transformer... les choses et de donner forme aux choses qui me parviennent pour les comprendre, pour les partager et parce que c'est presque quelque chose de je sais pas, de naturel c'est un réflexe, et ben voilà, j'ai donné une forme tout de suite. Parce qu'on parle de poèmes mais c'est pas vraiment des poèmes, en fait elle a écrit des chansons et il y a des chansons et des textes en prose mais des sortes de notes qui sont plus de l'ordre du journal mais en majorité ce sont des chansons mais elle est pas du tout musicienne, elle ne sait pas faire de musique et d'ailleurs elle a Cette fascination pour... Ma sœur aussi, ce n'est pas devenu son métier, mais est musicienne, pour ces enfants qui sont capables de créer de la musique. Mais elle, elle a écrit des chansons toute sa vie, mais bien avant d'avoir des enfants. Il y a des textes qu'elle a écrits quand elle avait 20 ans, 25 ans, avant d'être mère. Donc moi, il y a quelque chose de fascinant à cet endroit-là, à l'endroit de la... Il y a un mystère quand même de cette femme qui choisit une forme qui ne peut pas aboutir sans l'intervention de l'autre, parce que la chanson... Elle est faite pour être chantée quand même. Et l'autre, c'est son fils et puis la rencontre avec Blandine. Mais ça, elle ne peut pas l'anticiper puisque ça n'existe pas au moment où elle commence à écrire.
- Speaker #1
C'est comme si elle avait... Il se trouve qu'on vient de m'offrir un permis bateau, donc c'est la métapore qui me vient. C'est comme si elle avait pris un petit bateau et qu'elle avait été sur une île. Et puis qu'elle avait écrit ses trucs sur son île. Et puis en fait, il y a des îles comme ça, personne n'y va jamais. Elle reste comme ça, un peu déserte. Et puis soudain, un inconnu... un fils, rejoins l'île, on ne sait pas trop par quel biais, et ce qu'elle avait travaillé, je ne sais pas, prend corps, il y a une sorte de petite société soudain qui s'intéresse à ce petit monde, à une forme de monde mental quand même, qu'elle a travaillé tout au long de sa vie en marge, c'est pour ça que je prends la métaphore de l'île, en marge du territoire principal qui est sa vie officielle.
- Speaker #0
Et Pierre, en quoi est-ce que ça rejoignait ? évidemment une nécessité de... de rejoindre cette collection, cette édition 49 pages. En quoi c'était un texte qui avait du sens pour 49 pages ?
- Speaker #2
En fait, ce qui a été dit, c'est vraiment très intéressant. C'est la ligne exacte de 49 pages. Moi, si j'ai créé cette édition-là, c'est... Et c'est d'ailleurs un des enjeux, c'est de montrer comment est-ce que l'art et la vie s'entrecroisent, s'interpénètrent, en fait. Et en fait, d'autant plus dans cette collection qui s'appelle Départ de feu, l'enjeu, c'est raconter un moment où la vie bascule. Et en fait, ce qui est vraiment très intéressant avec cela, c'est de voir qu'on a affaire à une forme de vie secrète, pour reprendre l'exposition de Pascal Quignard, c'est-à-dire qu'une vie qui est façonnée par des images, par des rythmes aussi, et qui existe en parallèle de ce qu'on appellerait la vraie vie, la vie en tant que mère, la vie à la fois domestique, mais aussi même professionnelle. Et d'un coup, par l'intermédiaire d'une rencontre, l'autre vie surgit. et rejoins la vraie vie. Et en fait, moi, c'est vraiment comme ça que j'envisage aussi la littérature en général. Je pense qu'on a tendance, justement, à considérer que l'imaginaire et le réel sont des choses qui sont avec des frontières bien établies, alors qu'au contraire, elles sont bien plus poreuses, en fait, qu'on peut le penser. Et je pense que ce texte-là le montre bien, en fait. Et je trouve ça d'autant plus fort ou touchant que c'est aussi une histoire de rencontres, d'amitié, de liens. Parce que, pour le dire plus clairement, ben voilà... Blandine m'a parlé du texte. Elle m'a dit que sa collection m'intéresse, mais je ne sais pas quoi écrire et je n'ai pas envie d'écrire quelque chose qui soit juste un texte pour être un texte. Et puis, quelques mois passent, elle m'appelle et me parle de cette histoire. Et c'est encore une fois une histoire d'amitié parce qu'elle connaît Gabriel. Moi, c'est ça que je trouve très beau. C'est de montrer qu'au-delà des affects et de la beauté même du texte, c'est aussi montrer ce croisement et cette interprétation entre l'art et la vie.
- Speaker #0
Puis des histoires personnelles qui se croisent et qui se rejoignent ici en un objet qui est ici le sens de l'eau. Est-ce que vous pouvez nous parler, tous les deux, Blandine et Gabriel, de la création aussi du disque de ma mère, qui est absolument magnifique. Comment est-ce que vous avez eu justement cette idée ? Comment s'est passé le projet ? Blandine, tu chantes des textes de Valérie Lefebvre, tu joues. Comment est-ce que justement cette harmonie s'est créée entre toutes ces heures ?
- Speaker #1
Le projet du disque était premier, en fait Gabriel nourrissait ce projet. projet depuis un moment et on travaillait en fait tous les deux complètement sur autre chose, sur quelque chose pour le Festival d'Avignon 2023. Et quand il m'a parlé des textes qu'écrivait sa mère et du fait qu'il y avait ces esquisses de chansons qu'il avait, mais l'idée n'était pas du tout de me proposer de participer à quoi que ce soit. Il me parlait du projet comme on parle à des amis ou à des amis en train de se faire de quelque chose. Et puis au fur et à mesure des mois que le temps a passé, on se revoyait et on parlait tout un tas de trucs. et puis je lui... posait des questions sur l'avancée, parce que je trouvais ça très beau, cette idée de cette idée de soudain de donner corps, de faire exister un territoire qui n'était qu'imaginaire, jusqu'à ce qu'il le matérialise, qu'il lui donne de... Oui, il le matérialise en musique. Et donc je lui posais des questions comme ça, et puis en fait, ça s'est fait hyper... C'est juste qu'un jour, il m'a dit que ça n'avance plus trop, je ne sais pas trop ce que c'est en train de devenir. Et on est dans un café et je lui ai dit, je pense que c'est vraiment dommage. Je pense qu'il faut vraiment faire quelque chose. Je crois que tu passerais à côté d'un geste qui a de la valeur, qui a du poids. Et à ce moment-là, très spontanément, tu m'as dit, est-ce que tu voudrais essayer de les chanter ? Ça s'est fait vraiment, c'était pas un... Je sais pas comment dire, il n'y avait pas de solennité. Peut-être que tu peux reprendre la parole.
- Speaker #3
C'est absolument ça. Et en fait, c'est ça qui a d'ailleurs ouvert la... La voie vers le texte, c'est-à-dire que moi j'avais d'abord découvert les chansons, j'ai parlé des chansons et j'avais cette démarche d'en faire un disque, mais je savais qu'il y avait d'autres textes, et en fait il y en a beaucoup. Sur le disque de ma mère, il y a sept chansons, je crois, et quelques interludes, mais en fait il y en a beaucoup plus, et il y a d'autres textes qui existent. Et j'ai montré ces textes-là à Blandine. en fait le sens de l'eau découle de la démarche du disque.
- Speaker #1
Maintenant, elle est mise en mots, d'une certaine manière, l'histoire, mais avant qu'elle soit mise en mots, on peut juste se dire, ah oui, c'est Gap qui fait un disque sur sa mère. Ce qui n'est pas... Moi, personnellement, ça ne suscite pas spécialement d'intérêt. Je pense que ce qui est beau, c'est ce qu'il a dit au départ, c'est de se rendre compte que c'est un fils qui soudain s'intéresse à la part secrète de sa mère et essaie de l'avoir comme une femme. Je pense que j'étais sensible aussi à cette... démarche, en fait, ce qu'il faisait intuitivement, quoi, qui n'était pas nommé ou conscientisé, même, mais cette démarche d'essayer de s'intéresser à la part que nos parents ne nous montrent pas, évidemment. Je trouvais ça beau, et je trouvais beau qu'il s'intéresse à l'inconnu qu'il y avait dans un proche. Donc, c'est une phrase qu'on retrouve dans le sens de l'eau. Mais donc, on parlait aussi beaucoup de ça, je pense, de la difficulté de bien mettre en mot cette histoire-là pour que, justement, elle ne s'écrase pas, qu'elle ne devienne pas un geste banal. Enfin, il faut aussi, là, il faut bien en raconter l'histoire pour... pour qu'on comprenne les contours précis de ce geste-là.
- Speaker #0
Je me parie quand même de lire la phrase, une phrase qui est magnifique. Le monde sans doute se scinde entre ceux qui traquent l'inconnu en leurs proches et ceux qui ne veulent rien en savoir. Et je pense que ça résonne quand même chez pas mal de gens qui se mettent dans un camp ou dans un autre, mais cette espèce de conscience qu'on a au moment où on grandit aussi, de se dire, en fait, nos parents n'ont pas été que nos parents et on a entendu que 10% de leur histoire personnelle, on ne connaît pas forcément leur adolescence, on ne connaît pas forcément toute leur enfance. Et forcément, il y a peut-être un bout aussi, on le voit dans ces textes-là et dans ces chansons, elle se met aussi en scène, mais de manière assez facée, ça c'est une présence qui est assez distraite, qui est presque fantomatique, où on voit qu'elle observe, elle se fait spectatrice dans ces chansons d'un monde qui s'écrit sous ses yeux. Et je trouve que cette présence-là, elle est très belle, parce qu'il y a aussi une manière de découvrir quelqu'un à travers ce qu'il a observé, ce qu'il a vu, et je trouve que cette présence-là, qui est discrète, mais qui est quand même là, elle est absolument magnifique.
- Speaker #2
Oui, je pense qu'il y a un point très intéressant, c'est que, en fait, c'est la distinction que Proust va faire potentiellement entre le moi social et le moi profond, mais disons que il y a toute une gangue d'images qui est associée au rôle qu'on joue. Et en fait, quand on a des parents, ils endossent le rôle de parents. Et parfois, c'est une bonne chose, parce qu'en fait, il y a des choses qui doivent... C'est des rôles qui peuvent s'incarner. Mais, et c'est vrai aussi, c'est vrai pour les parents, c'est vrai pour les enseignants, c'est vrai... pour tout le monde, pour les amis. Et puis d'un coup, parfois, il y a ces moments qui sont précieux et en même temps qui sont très troublants, de fractures, où en fait, on avait assigné à telle personne un rôle d'ami et d'un coup, peut-être qu'il va devenir un amant, par exemple, et dans ce cas-là, il y a d'autres choses qui vont jouer. Ou autrement, le professeur qu'on voyait comme un professeur, moi je me souviens, je prends un exemple très concret, très précis, j'avais un professeur de maths quand j'étais en seconde, sur Ravenel, je ne sais pas s'il existe encore, et c'était un professeur de maths très strict, très sévère. Et un jour, il arrive en cours, et il a les larmes aux yeux, et il nous dit Alain Bachung est mort. Et en fait, moi, ça m'a vraiment touché. C'est-à-dire que j'ai découvert Alain Bachung par sa mort déjà, mais je me suis dit, cet homme-là qui était si rigide, qui était, en fait, d'un coup, il était sensible, il a été travaillé par... Et oui, évidemment, ce n'était pas qu'un professeur, évidemment qu'il avait une sensibilité qui était forte, etc. Et je pense que ces moments de rupture ou ces moments de rencontre, c'est très très précieux. Et parfois, et c'est très bien, chacun n'est pas obligé de montrer ça, et en fait, pour faire société, on doit tous endosser ces rôles-là. Mais simplement... ces interstices là, je pense que la littérature c'est peut-être le meilleur moyen,
- Speaker #1
ou la musique aussi évidemment mais la littérature c'est plus mon endroit d'explorer ces moments là Oui ça me fait penser à l'inverse quand on se promène dans la rue et qu'il nous arrive de voir des proches mais on ne reconnait pas tout de suite leur visage je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé mais de croiser votre... Moi ça ne peut pas m'arriver parce que je n'ai pas de famille à Paris, mais je sais que ça arrive de croiser sa mère, son frère, et de ne pas tout de suite les voir comme sa mère, son frère. D'abord de les voir comme des inconnus dans la rue. Et donc ça m'évoque un poème que j'ai recherché pendant que tu parlais, que j'adore, de Prévert. Il est très court, donc je vous le lis.
- Speaker #0
Très content de Prévert.
- Speaker #1
Moi aussi, comme les peintres, j'ai mes modèles. Un jour, et c'est déjà hier, sur la plateforme de l'autobus, je regardais les femmes qui descendaient la rue d'Amsterdam. Soudain, À travers la vitre du bus, j'en découvris une que je n'avais pas vue monter. Assise et seule, elle semblait sourire. À l'instant même, elle me plut énormément. Mais au même instant, je m'aperçus que c'était ma femme. J'étais content.
- Speaker #2
Oh, c'est tellement mignon, c'est tellement beau !
- Speaker #0
Il est magnifique ce poème ! Effectivement, je voulais rebondir sur aussi cette connaissance et cette conscience des proches qui nous entourent, avec une question aussi qui est la question de la pudeur. Parce qu'il peut y avoir aussi une peur. quand on découvre des textes ou quand on découvre des choses intimes de ses proches, en fait d'être dans un territoire qui n'est pas censé être le nôtre, on arrive quelque part, qui est cette part d'intimité, qui est souvent en fait une part d'intimité d'écriture, parce que quand on écrit, en l'occurrence ici, sans être ni publié, sans sortir de chansons, etc., c'est aussi parce qu'on a envie peut-être de garder quelque chose pour soi. Est-ce qu'il y avait ce rapport-là à la pudeur ? Est-ce que tu as eu peur parfois de tomber sur des écritures qui... Ce n'était pas ta place, forcément.
- Speaker #3
C'est vraiment intéressant parce que moi, je viens d'une... Dans ma famille, on est assez impudique. C'est-à-dire que je viens d'une famille vraiment dans laquelle on se dit tout. Et ça fait vraiment partie des codes de ma famille. Et d'ailleurs, ça m'a joué des tours dans mes relations amicales et dans la vie. C'est que je parle, En fait, on rencontre beaucoup de gens qui sont très mal à l'aise avec ça. Et moi, je viens vraiment d'une famille où... On se dit tout, il faut tout dire, c'est comme ça, c'est ce qu'on nous a appris. Ah ben, c'est vraiment, il faut se parler, il faut dire. Il faut nommer les choses pour pas qu'elles pourrissent. Sachant cette parole libérée dans ma famille, j'ai été encore plus étonné de voir ma mère déjà avoir cette pratique secrète. Il y avait une ambivalence entre la lésance qu'on avait à parler de textes qui parlent d'amour, qui parlent de déception, qui parlent de sa vie intime. Et on en parlait en se regardant droit dans les yeux, sans problème, en ayant, je crois, conscience tous les deux qu'on était en train de franchir ce cap. Et je crois que c'est Édouard Louis qui dit qu'il faut amicaliser la relation avec sa mère. Ce n'est pas tout à fait ça qui se passe à cet endroit-là. Mais quelque chose un peu de cet ordre-là, on en avait conscience. Et en même temps, comme quand on arrache une croûte qui fait mal. Mais qu'on le fait quand même, qu'on va au bout. À la fois, on avait notre impudeur qui nous permettait de le faire, tout en ayant conscience qu'on touchait au seul endroit qui était l'endroit secret.
- Speaker #0
Parce qu'effectivement, on n'avait jamais parlé.
- Speaker #3
Je savais que ma mère avait écrit quelques chansons, mais c'était un souvenir de quand j'avais 8 ou 9 ans.
- Speaker #2
Et juste, comment est-ce que ça se passe ? Est-ce qu'il y a une scène un peu mythique ou inaugural où tu tombes sur des papiers qui sont ces textes-là ? Ou c'est ta mère, ou à un moment tu vas voir ta mère et tu lui dis... Maman, j'ai le souvenir que tu écris, est-ce que tu peux me montrer ce que c'est ? Comment s'est passée vraiment la découverte concrète et matérielle des textes ?
- Speaker #3
Ma mère vit en Normandie, moi je vis à Paris. Quand je vais là-bas, j'ai un réflexe, mais vraiment je le fais à chaque fois. Je fais le tour complet de l'appartement. C'est-à-dire que je rentre, je pose mes affaires et je vais voir toutes les pièces. Je le fais inconsciemment, je vais voir vraiment toutes les pièces. Et je regarde s'il y a des nouveaux objets. Et il y a une boîte de photos qui est posée, une boîte à Ilford, d'époque dans laquelle il y a plein de photos de la jeunesse de ma mère. Et ça part de cette boîte de photos que je regarde, comme on regarde des photos de famille. Je trouve les photos très très belles. Et donc ma mère, j'en parle avec elle, je fais « Ah mais ces photos, elles sont quand même extrêmement belles, on a des photos de photographes, voilà. » Elle me dit « Oui, c'est des photos de ma jeunesse. » Et en fait, on part de cette boîte de photos. Et en fait, elle sort des, je ne sais plus le jour exact, mais bon, elle sort des dossiers, des feuilles, des pochettes quoi, des dossiers dans lesquels il y a beaucoup de feuilles volantes. Et des choses qui sont tapées, mais vraiment à la machine. Des choses manuscrites, des papiers différents qui témoignent d'époques différentes. Et en fait, elle sort ce dossier-là parce que dedans, il y a encore des photos qui datent de cette époque-là. Donc c'est pour me montrer un peu comment on sort un album de famille. Sauf qu'en fait, c'est contenu dans ce dossier avec tous ces textes-là. Donc ça, c'est le souvenir que j'ai du moment où je vois ces textes. Et le souvenir me... Le souvenir remonte, ah oui, bien sûr, tu as écrit, bien sûr.
- Speaker #1
Par rapport à la pudeur, moi, ce que j'ai trouvé très beau, et je pense qui fait que mon attention était vive quant à ces textes et quant à la relation de Gabriel à sa mère, c'est justement le fait qu'il n'y a rien d'en peser. C'est-à-dire que ce n'est pas où il y a un grand mystère, ma mère ne cesse de dire qu'elle écrit et on ne sait pas quoi. On ne peut pas en parler, mais du coup, nous allons en faire de la musique. Ça pourrait, je veux dire, on pourrait folkloriser un peu le mystère autour de sa mère qui écrit. Mais ce qui est beau, c'est que justement, c'était l'inverse. C'est-à-dire qu'il m'avait aussi parlé de sa relation à sa sœur, à sa mère, à son père avant ça. Et c'était plus, en effet, je sentais que tout était là, que c'était des gens qui se disaient les choses, que ce n'était pas non plus une famille aussi, je ne sais pas comment dire, où il y aurait des grands secrets cachés. En tous les cas, ce n'était pas central. Je cherche chez les gens, je pense, qu'ils ne disent pas malgré tout ce qu'ils disent. C'est-à-dire, même quand on essaye de faire en sorte que tout soit là, ok, on y va, on est transparent l'un à l'autre, on ne joue pas, on n'est pas justement, encore une fois, c'est le truc de la séduction, on n'est pas dans une démarche de séduction, de je garde, je travaille mon mystère, je te fais des clins d'œil. Non, non, on est tel qu'on soit, on se dit tout. Et pourtant, malgré le fait qu'on se dit tout, il reste quelque chose qu'on ne parvient pas à dire, qu'on ne dit pas, qu'on ne se dit pas. Parce que je pense que la vie s'écrète comme ça, des espèces de petits dépôts. Il y a une phrase comme ça dans le texte où je parle de la matière noire et excédentaire de la vie. Et je crois que c'est ça qui m'intéressait, c'est que je sentais que c'était de ça dont il était question, et non pas d'un mystère travaillé et artificiel en fait. Ce n'était pas des textes où il y avait des messages cachés, crimités pour le fils. En fait, c'est une femme qui écrit. comme si soudain on avait accès à une sorte de noyau plus solitaire que ce qu'elle est. Tu parlais du mois social, etc. Donc il y a un truc comme ça, il y a soudain une espèce de noyau noir. Et qu'on a soudain accès, pas tout à fait en fait, on s'approche de ça. On ne peut pas tout à fait le toucher. C'est aussi des textes qui tournent autour d'eux. Un trou, un vide, un truc qu'on ne pourra jamais tout à fait toucher. Et ça ressemblait aussi, il me semblait, les textes de celles que j'appelle V. dans le texte, ressemblait aussi à ce que j'éprouve quand j'écoute la musique de Gabriel. Donc ça, ça me semblait intéressant, parce que ce n'est pas du tout par les mêmes biais. Ce n'est pas la même matière. On n'approche pas le noyau par le même endroit. Et pourtant, je ressentais quelque chose de similaire, quelque chose qui à la fois se montre et se garde.
- Speaker #2
Moi, ce qui m'a vraiment marqué et ce que j'ai trouvé vraiment magnifique, c'est que... Il y a justement, oui, une forme, je trouve, d'écho très verénien, de mélancolie assez douce, qui traverse la plupart des textes, et en même temps qui montre aussi... Enfin, c'est ça qui est drôle, c'est qu'en fait, ces textes qui sont à la fois, on pourrait dire, très intimes, mais qui précisément parlent du fait, comme tu l'as signalé, d'être parfois à l'extérieur, de ne pas réussir à trouver exactement le bon endroit ou la bonne distance par rapport au monde. Et c'est précisément parfois en le disant qu'on dit, mais si, c'est ça en fait, c'est ça en fait l'endroit où tu es. Et en fait, il y a une sorte de justesse. C'est pour ça que je pense que même le diapason... Ça résonne de plein de manières différentes avec les textes, avec les poèmes, parce que finalement, c'est une sorte de mélancolie légère, douce, tendre.
- Speaker #1
Il y a parfois des phrases très tranchantes qui arrivent au milieu d'un ensemble ouaté. Peut-être que c'est aussi en ça que je reconnais ce que j'aime dans la musique de Gabriel. De formes de balades, il y a des visions comme ça, où elle se promène dans la rue, où elle est sur une plage, ça semble doux et enveloppant, et soudain il y a une phrase qui sacque. D'ailleurs il y a une des chansons qu'elle a écrite qui dit « Prends garde à la douceur des choses » , et je trouve que ça résume bien ce qui se passe quand on lit. Quand on croit être en confort, on se prend un petit coup de lame.
- Speaker #0
Est-ce que tu peux nous parler aussi de cette idée d'art furtif, Blandine, toi aussi ?
- Speaker #1
J'essayais en fait juste de trouver un nom pour dire... Ce geste que fait Eve, la mère de Gabrielle, mais que font plein d'autres personnes, qui est de produire des poèmes, des textes, des chansons, mais sans destinataire manifeste en tous les cas. Donc je cherchais quelque chose et puis j'en parlais à des amis et puis ils me disaient mais ça c'est un peu l'art brut en fait, le fait de produire quelque chose sans destinataire manifeste. Donc l'art brut qui a été fondé par Jean Dubuffet en 1945, après la guerre. C'était tout simplement l'art que faisaient des gens enfermés, en condition d'enfermement. Donc enfermement psychiatrique, enfermement carcéral, voilà, enfermés. Donc ce n'était pas complètement ça non plus. Non, il ne s'agissait pas d'art brut, parce que dans l'art brut, les personnes qui produisent leur texte ou leur dessin, etc., n'ont pas forcément conscience qu'ils sont en train de faire un geste artistique. C'est en fait le regard extérieur qui va dire que c'est artistique. dans l'idée de d'art furtif je me suis dit qu'il y avait que peut-être ça exprimait quelque chose qui n'était pas si loin de l'art brut, c'est-à-dire sans dessinateur, mais j'aime bien l'idée que ce soit furtif. Furtivement, on a conscience qu'on est en train de faire un poème, d'écrire, mais ça ne vise pas à être publié, ça ne vise pas avant tout à être exposé. Et donc j'aimais cette idée d'un... Je crois que furtif, il y a trois définitions, mais alors est-ce que je vais les avoir les trois ? Peut-être juste lire ça. De même qu'on parle d'art brut pour qualifier les œuvres sans destinataire, produites par des personnalités en marge, peut-être pourrait-on ici pour qualifier la pratique d'écriture de V parler d'art furtif. Les deux auraient en commun de se soustraire à une quelconque logique de marché ou de publicité, de s'affranchir de tout régime tactique ou concurrentiel. Et donc les trois définitions de furtif, qui vient du latin furtivus, dérobé, ou de fur, furis, voleur. Un, qui se fait rapidement à la dérobée de manière à échapper à l'attention. Une larme furtive. Deux, qui passe rapidement, presque inaperçue, des apparitions furtives. Et trois, qui se dit d'un avion construit de manière à ne pouvoir être détecté que très difficilement par les radars. Et j'aimais bien cette troisième image aussi de l'avion qui passe, mais qui ne veut pas être détecté. Et je pense que c'est quand je dis que ce qui me plaisait, c'était que les poèmes n'étaient pas là pour séduire, n'étaient pas là avant tout pour être publiés, les poèmes ou les chansons n'étaient pas là avant tout pour être publiés. Je pense que ça leur ajoute... Enfin, ça leur... ça leur ajoute une valeur. Et d'une certaine manière, il y a un problème avec cette idée d'art furtif, parce qu'avec des amis, on se demandait bon, ok, V est la première représentante de l'art furtif. Il faudrait, à terme, faire une exposition d'art furtif. On se disait, ouais, mais ça va être le bordel, parce que si les gens envoient des candidatures, c'est foutu. C'est plus de l'art furtif.
- Speaker #2
Moi, une des premières remarques que j'ai pu faire, c'est de dire, bah oui, c'est ça. Au moment où tu montres l'art furtif, ça ne devient plus de l'art furtif. C'est-à-dire que, paradoxalement, Valérie Lefebvre, là, elle est dans un circuit, on pourrait dire qu'elle est dans un circuit plus traditionnel, sauf que Ce qui est hyper intéressant, c'est à deux endroits. C'est déjà, là, en fait, les textes de Valérie Lefebvre sont dans ce livre, mais en même temps, il y a son nom sur la couverture, mais en même temps, c'est Blandine qui a écrit le texte, donc elle apparaît sans être non plus... Elle apparaît de biais, et là où ça devient encore plus fort, c'est qu'elle devait participer à ce podcast aujourd'hui, et en fait, pour une autre raison, elle n'a pas pu être là. Donc en fait, je pense que vraiment, Valérie Lefebvre incarne entièrement jusqu'au bout, même dans la... Voilà, parce que... C'est une sorte de présence-absence, en fait. C'est ça qui est très intéressant, en tout cas, dans ce qui se passe.
- Speaker #1
Et ça me fait penser à quelque chose que j'ai lu récemment dans un livre d'Anne Gareta, DJ, portrait de l'artiste en animal nocturne, qui dit que ce qui l'intéresse vraiment, c'est l'inadvertant.
- Speaker #0
Donc ce qui apparaît, mais presque malgré soi, ça va être... On a pris une photo et puis en fait, dans la marge de la photo, on voit qu'il y a un visage qui a été coupé. Et quand elle s'intéresse aux archives, Anne Gareta, elle dit c'est ce visage coupé en fait que j'aimerais retrouver. Ou c'est les restes après une fête qui sont sur la table et qui racontent la fête, mais par un autre biais, d'une autre façon. L'inadvertant, ce à quoi on n'a pas tout à fait prêté attention dans le passé. Et en fait, c'est un peu toute la démarche aussi de Proust. Non, mais c'est vrai, d'autres auteurs, mais Proust, il a vraiment incarné ça. Non pas de juste raconter ce qui est arrivé, mais d'essayer de se dire qu'est-ce qui était inadvertant ? Qu'est-ce qui a contribué à ce que l'atmosphère des moments que j'ai vécu soit unique et qui depuis a disparu ? Et je crois que c'est ça qu'on éprouve quand on lit les textes de Valéry. Et je trouve beau aussi que sa personne soit comme inadvertante, en effet. Les deux le soient, quoi.
- Speaker #1
Je me suis posé évidemment aussi des questions plus générales, mais sur la création en elle-même, parce qu'aujourd'hui, il y a une présence qui est extrêmement importante. Des auteurs, par exemple, qui imaginent déjà les retours qu'ils vont avoir sur un texte qu'ils sont en train d'écrire, alors que j'ai l'impression que... Enfin, vous me direz ce que vous en pensez, mais c'est une question que je me pose depuis très longtemps. Des auteurs, il y a... très très longtemps, qui était finalement dans le simple geste pur d'écriture. Il n'y avait pas forcément cette idée de soit de partage, soit direct de penser à des interviews, de penser à la manière aux réseaux sociaux, à partager, etc.
- Speaker #2
Alors je pense que, sans faire de l'histoire littéraire, en fait, il y avait vraiment eu plusieurs... On pourrait faire une histoire littéraire de l'art furtif, et ça pourrait être très intéressant d'ailleurs. Mais... Mais disons que d'une manière générale, dans l'économie du livre depuis le XIIe siècle, mais même de manière antérieure... Ceci dit, il y avait quand même l'idée, le texte et le fait d'être lu primait sur le secret. Et c'est pour ça que finalement, l'écriture de l'intime, ça émerge vraiment au XXe siècle, parce qu'aujourd'hui, on est dans une période où la figure de l'auteur devient centrale. Mais il y a toujours eu cette idée quand même de dire, j'écris pour m'adresser à quelque chose, à quelqu'un, etc. Et après, la stratégie auctoriale, elle est... Elle a toujours pris des formes, c'était pas la Résolution avant, mais en fait, franchement, les campagnes de pub pour les bouquins de Zola, la publicité est née vraiment aussi avec des figures comme ça.
- Speaker #1
Même sur la dimension publique, je pense par exemple aux lettres de Madame de Sévigny, aucunement, elle s'était dit, des gens les liront des années et des années après, mais c'était à destination, c'était lu en salon. Oui,
- Speaker #2
mais elle savait qu'elle serait lue. Elle se regardait un peu écrire en disant, j'écris à ma fille, mais en fait, c'est différent, parce que c'est une économie bien plus, enfin, c'est 50 personnes à Paris, mais qui sont les 50 personnes les plus importantes de Paris. Et donc c'est ça qui est très intéressant. C'est donc qui ? C'est le même, c'est fini. Mais c'est bien ce que je dis qu'on a en fait plein plein de textes en fait parce que... Mais ça m'intéresse toujours de voir à quel point en fait être lu par certaines personnes est bien plus important. Je prends un exemple, Apollinaire. Il faut savoir que Alcool de Apollinaire a été vendu, publié au Vercure de France, 200 exemplaires vendus. Quand Gallimard rachète les droits, il y en a encore 300 en stock. Et Gallimard rachète les droits en 1920. Mais Apollinaire a été lu par des bonnes personnes. Il a été lu par Breton, etc. Et par des personnes qui vont le faire connaître ensuite, et donc Apollinaire est resté Apollinaire. En fait, ce qui est drôle, c'est que pour un écrivain, on pourrait dire que le plus important, c'est que c'est lu par les bonnes personnes. C'est l'exemple de Bolaño. Bolaño qui lit Sophie Podolsky. C'est molle, les bonnes personnes. Non, les bonnes personnes. Qu'est-ce que vous allez dire ? On ne veut pas dire les bonnes personnes, mais des quoi de transmission. Et c'est ça qui est intéressant, c'est qu'en fait, un écrivain peut faire surgir du néant ou faire connaître quelqu'un parce qu'il a une position de pouvoir ou d'utilité. que les autres n'ont pas.
- Speaker #1
Mais qui est toujours dans l'idée une chaîne de transmission. Mais ce qui est un peu la même chose aussi, je pense, en musique, qui est une histoire aussi de transmission. Et puis il y a aussi cette question de la sincérité, parce que dans des textes, on a l'impression parfois que quand des textes sont écrits, soit en littérature ou en musique, en fait, c'est des textes les plus sincères qui ont été cachés et qui sont ensuite partagés. On a l'impression que justement, comme il y a cette dimension de l'intime, c'est la plus grande sincérité de ces textes-là. Est-ce que parfois, ce n'est pas difficile aussi, je pense, en musique, de partager ? On voit plein de textes qui sont sur des sujets qui sont extrêmement importants, mais qui sont aussi des sujets très intimes, des sujets personnels, ou parfois, je pense à plein de chansons sur des moments difficiles d'une vie, sur le deuil, sur beaucoup de sujets qui sont des sujets d'intime. Est-ce que c'est parfois difficile de faire cette transition de l'intime au public ?
- Speaker #3
Je vais répondre, mais ça m'évoque quelque chose. Ça m'évoque la question de la forme. Là, on parle de l'anticipation de la réception d'une œuvre au moment où elle est faite. Mais avant même ça, il y a la contrainte de la forme. Une œuvre, c'est une forme, que ce soit un roman, un poème ou un disque. Et en tant qu'artiste, on se soumet à la forme, on joue avec elle, on essaye de la transgresser, de la modifier. Mais tout ça en se regardant vis-à-vis de cette... Vis-à-vis de cette forme, dans l'approche de Valérie Lefebvre, de ma mère, de l'écriture, j'ai l'impression que la forme, elle, la libère. L'artiste qui sait qu'il va publier son disque, son livre, etc., joue avec la forme et est contraint par elle. Et là, quand j'ai demandé à ma mère pourquoi elle écrivait des chansons, alors qu'elle n'était pas musicienne. Et d'ailleurs, j'ai mené des entretiens avec elle. Il y a des petits extraits dans l'album. On l'entend parler à certains moments. Elle dit simplement parce qu'avec les chansons, il faut bien choisir ses mots. Moi, quand je me mets à faire un album, par exemple, de musique, je pense à la durée de cet album. Je pense aux moments, aux reliefs, aux récits, même si je fais une musique instrumentale, les moments calmes, les moments qui s'emportent. Mais quelque part, ça me contraint. J'y ai du plaisir, mais ça me contraint. Et elle, ça la libère pleinement, cette forme lui permet... Ça me touche et je trouve ça très beau.
- Speaker #1
C'était une part aussi de ta réponse, mais le passage de l'intime au public, parfois, c'est peut-être difficile. Je vois beaucoup d'artistes qui racontent des... On parlait de Rilès tout à l'heure, par exemple, je prends cet exemple-là, d'une dépression ou parfois des moments très sombres de sa vie ou d'une vie personnelle de l'artiste. Est-ce que ce n'est pas parfois difficile, justement, de... de faire cette transition de l'intime, de quelque chose qui nous regarde, nous, à quelque chose qui va être ensuite pris par d'autres ou réapproprié par celles et ceux qui écoutent.
- Speaker #0
Ça pose la question encore une fois de la forme, en fait. Parce que ce qui est difficile, je trouve, c'est de conserver quelque chose d'honnête. C'est-à-dire que assez vite quand même, surtout aujourd'hui, quand on écrit à partir de quelque chose d'intime, et je suis bien placée pour le savoir. D'une certaine façon, le monde n'attend que ça, n'attend que l'exposition comme ça, des espèces de plaies béantes ou au contraire de secrets, mais où on insiste sur le fait que c'est secret et c'est ça qui va plaire, etc.
- Speaker #1
Qui est parfois associé à l'artiste, à la figure de l'artiste.
- Speaker #0
Ce que je veux dire par là, c'est que je trouve que c'est difficile de se retenir, d'être plus putassier que le monde nous incite à l'être. Parce que je crois que justement avec les réseaux sociaux et tout ça, on sait très bien que si on, je vais caricaturer, mais si on fait un post en écrivant en noir sur fond blanc, qui nous est arrivé quelque chose, je parle même pas de quelque chose de grave, je parle pas d'agression et tout ça, je parle de... Voilà, ma mère a écrit toute sa vie des chansons. C'était, je sais pas quoi, je suis tombée sur ce secret incroyable, ça m'a bouleversée. En fait, on sait très bien que même des mots un peu trop gros, ou pas juste en fait, pas tout à fait affûtés. Par exemple, je pense que le mot « bouleversé » ne serait pas le bon pour décrire ce que Gabriel, tu me reprends si je suis... Je pense que ce ne serait pas le bon. Ça ne veut pas dire qu'il n'a pas été ému, ça veut dire qu'il faut trouver le bon mot, il faut trouver la bonne forme pour dire très précisément ce qui s'est passé quand il a découvert ces textes. Mais d'une certaine manière, tout nous incite à bâcler un peu cette forme et à le dire comme ça, parce qu'en fait, il y aura des likes, par exemple. Non mais je veux dire, ça marchera, c'est une forme qui marche, qui a fait ses preuves. Et donc, je pense que c'est à ce moment-là que le geste artistique que... que vraiment le travail artistique doit se faire. C'est au moment où on résiste au fait que exposer d'une certaine manière ses tripes, mettre tout ça à l'air libre, ça, ça marcherait. Mais je crois qu'on travaille artistiquement quand on résiste à ça et qu'on se dit, j'essaie de trouver la forme qui permettra de dire honnêtement ce qui s'est passé.
- Speaker #1
Qui est devenu un mécanisme littéraire. En fait, on voit aujourd'hui, il y a beaucoup de romans qui sortent sur... Les secrets de votre voisine, les secrets des proches, c'est devenu un mécanisme qui fait je veux lire parce que c'est du domaine de l'intime et c'est du domaine du secret.
- Speaker #2
Mais d'où l'intérêt de la forme interstitiale, de ces 49 pages ou du disque. Et d'ailleurs ce qui est intéressant c'est que le texte en fait il est troué, il est lui-même fragmentaire. Il y a en fait un jeu aussi, il y a une forme qui est vraiment hybride, extrême, c'est pas vraiment un livre. Et moi c'est ça qui m'intéressait aussi, c'est que je pense que, à ma mesure en tant que petit éditeur indépendant. Je pense qu'il y avait cette idée de dire, mais moi, à quoi bon publier des récits imposants, surplombants, etc., sur des choses ? Alors que, souvent, je pense qu'il y a aussi une part qui est... Je trouve que dans les textes qui sont publiés, il y a une part grande qui est accordée à l'imaginaire, à comment est-ce qu'on les reçoit, à comment est-ce qu'on peut se retrouver aussi en l'autre, dans cet inconnu justement qu'est l'autre. Et c'est ça qui m'interroge. Et alors, il y a une question que j'aimerais juste te poser, Gabriel, qui n'est pas directement en lien, enfin même très peu avec le sens de l'eau, mais c'est parce que... j'ai écouté siècles et vraiment j'encourage tout le monde d'écouter siècles parce que franchement et là pour le coup je suis désolé d'utiliser ce mot mais quand je dis qu'il m'a bouleversé je pense vraiment qu'il m'a bouleversé dans la mesure où ça a été une sorte de choc parce qu'encore une fois c'est des mélodies, c'est des ritournels, c'est des rythmes et surtout c'est un alliage en fait que je trouve très très surprenant, moi que j'ai rarement entendu entre à la fois des choses assez classiques du piano pour le dire rapidement des arrangements électroniques et j'ai l'impression que t'as réussi à faire une forme de narration musicale. Et moi, ça m'a vraiment surpris. Je me suis dit, comment est-ce que tu racontes une histoire sans parole ? C'est un peu cette question-là qui me hante.
- Speaker #3
Merci. Ça me fait très plaisir. On a le réflexe de penser que c'est un récit. Un morceau commence et termine et le temps passe. Mais quand je fais cette musique, Je me sens plus proche de quelqu'un qui décrit un paysage plutôt que de quelqu'un qui raconte une histoire, pour le dire simplement. Et ce qui m'intéresse dans le fait d'observer un paysage, c'est de voir ce qui nous apparaît évidemment au premier plan. Et puis, tu parlais d'inadvertant tout à l'heure, mais voilà ce qu'on découvre qu'en regardant plus précisément, toute la perspective, voilà. Et donc quand je fais cet alliage... de mélodies de piano qu'on retient. Si on écoute l'album une fois, rapidement, on se dit « Ah, c'est un album avec des mélodies simples de piano. » Si on l'écoute une deuxième fois, on se rend compte qu'il y a des couches de cordes. Et puis, plus on plonge l'oreille dans ce disque, plus, et je l'espère, je crois, on découvre des subtilités électroniques. Et ça, pour moi, c'est pas... De fait, ça se déploie dans le temps, puisque c'est de la musique et que c'est le principe même de la musique, donc il y a intrinsèquement du récit, quelque chose de l'ordre du narratif, mais en tant que compositeur... et réalisateur de disques, j'ai l'impression de décrire plus un paysage.
- Speaker #2
Non, mais je comprends. Je comprends bien ce que tu dis et je pense que ce qui est intéressant même, c'est que, bah oui, alors en fait, c'est que comme c'est, évidemment, c'est des projections, mais comme il y a ce nom de siècle qui vient là, comme ça, et comme en fait, moi je me suis dit oui, c'est une histoire cyclique, parce que en fait, le temps est cyclique et en même temps, j'ai trouvé quelque chose d'excessivement pas d'une mélancolie, mais très très juste. Après, c'est forcément aussi mes obsessions, peut-être, mais ce qu'on retrouve aussi dans les textes de Valéry, et c'est ça, moi, c'était un des fils, un des points qui m'intéressait, cette question, en fait, qui est liée à l'écoulement du temps même. Mais j'aime beaucoup cette image du paysage.
- Speaker #3
Et sur la mélancolie, je pense, et moi c'est ce qui intimement me touche dans ce que je comprends, parce que c'est toujours ça quand on fait une oeuvre, elle nous fait comprendre des choses de nous-mêmes et de ce qu'on a fait au fur et à mesure, c'est que oui, dans ma musique, il y a, je pense, une forme de mélancolie dans les mélodies. Cette mélancolie-là, elle est présente dans les textes écrits par ma mère, dans la musique même de ce disque, dans ce que Blandine écrit dans Le sens de l'eau autour de ses textes. Je commence à comprendre que peut-être elle me vient, que ma mélancolie musicale que j'assimilais à des références musicales, à une culture musicale de musique que j'ai aimé écouter et que je reproduis, peut-être qu'elle me vient d'un autre endroit, et peut-être qu'elle me vient d'un endroit de mots, mais de mots qui ont été cachés, et moi je passe ma vie à faire une musique instrumentale sans mots. Donc forcément, ce vertige-là, je commence à le... à le sentir. Et cette sensibilité, cette mélancolie qu'on porte en nous, peut-être vient d'endroits qui sont moins évidents que ce qu'on imaginait, tout simplement. Qui sont dans des endroits cachés.
- Speaker #0
Mais c'est drôle parce que c'est vrai que même, il me semble que tu as plusieurs fois imaginé mettre des mots sur ta musique instrumentale, ou mettre des interviews avec des mots et tout ça, et à chaque fois, tu as renoncé. Et pourtant, les choses sont écrites et puis, il y a des idées en tous les cas et finalement, elles ne sont pas exposées à la fin. Mais moi, je pense que tout ça, un... On le sent, c'est le travail justement de la fin. On sent même les mots qui ne sont pas là, mais je pense que quand on écoute la musique, moi je pense que ce n'est pas pour rien que j'écris depuis longtemps en écoutant ta musique, c'est que je sens quelque chose qui a aussi très bizarrement avec le langage. Enfin, le langage, mais aussi les mots, je veux dire, la littérature. Alors qu'il n'y a ni parole, ni monologue, ni rien. Et pourtant, avant même qu'on se rende compte, moi, je sentais confusément cette connivence possible.
- Speaker #2
C'est super intéressant ce que tu dis, parce que j'ai déjà dit, c'est drôle, j'ai reçu un texte il y a un mois environ, d'une connaissance qui m'a dit, j'ai écrit, elle ne savait pas qu'on se connaissait, mais elle m'a dit, j'ai écrit ce texte avec la musique de Superpose dans les oreilles. Je t'enverrai le texte, mais c'est marrant.
- Speaker #3
là moi je suis intimidé avec vous qui êtes auteurs, autrices et grandes lecteurs et lectrices et tout mais c'est sûr que moi je fais une oeuvre instrumentale, une oeuvre sans mots mais dans mon intimité je lis et j'aime tu citais Pascal Kinnard c'est un auteur que j'aime j'aime l'atlas j'aime l'association d'idées qui forment une cohérence cette écriture là me plaît et j'ai l'impression de En musique, moi, de travailler un petit peu comme ça aussi. Et que c'est dans le creux. En fait, c'est aussi la différence que je fais, et pardonnez-moi si elle est maladroite, encore une fois, mais entre la littérature et la poésie, je me sens proche de la poésie. En fait, la poésie emploie des mots pour soulever ce qu'elle ne dit pas. J'ai l'impression que je le dis un peu maladroitement, mais quand je dis de la poésie, j'ai le sentiment que ce qui compte, c'est tout ce qui n'est pas dit dans le poème. Et je me sens proche de ça dans mon travail, en associant des mélodies, en associant des... des textures, il y a une mélancolie qui se cache, un texte peut-être qu'on peut imaginer qui se cache, et c'est ça que j'essaie de faire ressortir.
- Speaker #1
C'est un travail de suggestion en fait.
- Speaker #0
Oui, et moi un versement qui écrit principalement, je pense que ce qui m'intéresse le plus quand j'écris, mais surtout quand je lis, parce que je ne suis pas toujours consciente de ce que je fais quand j'écris, je pense que c'est bien. Mais je sens qu'on fait des moments. Bref, ce qui m'intéresse le plus, c'est des espèces de trouées qu'on pourrait dire musicales. Je ne sais pas, en fait, mais qu'on pourrait... Des espèces de... Parfois, j'ai l'impression d'écrire longuement, mais des choses presque trop rationnelles ou visibles. Je ne sais pas comment les nommer. Presque trop manifestes, advertantes. Et soudain, quelque chose s'emballe dans l'écriture comme dans la lecture. Parfois, je m'emballe aussi dans la lecture quand je sens qu'il y a une... Là, je fais un geste qu'on ne peut pas entendre. Je sens qu'il y a une brèche qui se trouve, une trouée, un truc où on passe dans une sorte d'autre régime. On quitte le régime de la visibilité et du manifeste pour, on pourrait dire, atteindre quelque chose d'un peu métaphysique. Mais ça n'a pas besoin d'être des textes sacrés pour autant. Souvent, ça peut être des textes qui sont drôles. Je ne sais pas comment l'appeler si ce n'est musical. À l'inverse, j'ai l'impression de chercher la musique dans l'écriture.
- Speaker #1
C'est-à-dire quelque chose qui nous touche. C'est un peu ce que disait Roland Barthes dans Le plaisir du texte. Il disait, c'est ça, c'est exactement ça. En fait, sans le nommer, il n'y a pas de mot qui va avec. Mais le c'est ça, c'est exactement ça, c'est toucher quelque chose qui vient nous percuter de plein fond. On se dit, d'accord, là, il y a quelque chose. Je sens que ça bouge quelque chose en moi. C'est l'idée d'émouvoir, mais dans le sens latin, de bouger quelque chose, faire bouger quelque chose.
- Speaker #0
Quand Barthes en parle, il parle aussi du plaisir de voir une idée. qui était confusément sienne, qu'on faisait confusément sienne, mais qu'on n'avait pas lu. Lui parle de ça, mais moi je parle encore d'autre chose. Je parle de quelque chose qui se passe aussi dans le mouvement du texte. De soudain, il y a une forme de grâce. Par exemple, quand je lis Anne Gareta, dont je viens de parler, ce n'est fait que de ça, je trouve, son texte. C'est comme si elle l'a écrit sur... Je crois qu'elle a mis huit ans à l'écrire, en ne gardant finalement que... Le cliché là qui vient, c'est la substantifiquement... Bonne nuit. En gardant vraiment le truc de frimure qui tombe de l'art mais où, et je pense qu'elle serait d'accord avec ça parce que c'est un livre qui parle beaucoup de musique mais où soudain ce qui fait que la musique prend, quelque chose prend et il faut enlever tout le reste en fait il faut garder que cette petite chose là et j'ai l'impression que c'est deux démarches finalement un peu miroir
- Speaker #1
Nous arrivons justement au bout de ce podcast qui est passé très rapidement mais en tout cas je voudrais vraiment vous remercier pour cette discussion qui était absolument passionnante autour évidemment du sens de l'eau, autour des chansons et des textes de Valérie Lefebvre, autour de la musique, de la littérature et de l'écriture. Merci beaucoup d'avoir été présent avec moi aujourd'hui pour ce podcast de 49 minutes. Merci Blandine d'avoir été là. Merci Gabrielle et merci Pierre. Je rappelle évidemment le sens de l'eau, donc cette nouvelle parution aux éditions 49 pages et évidemment le disque de ma mère. et je vous invite bien sûr à l'écouter super pause peut-être que ça créera des idées des envies d'écriture sur la musique en tout cas merci beaucoup et puis on se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode de 49 minutes