Speaker #0Putain, je le savais. Il est là depuis deux minutes et la question fatidique est déjà tombée. Rapide, efficace et prévisible. Elle arrive tellement vite cette question. Je voulais pas venir ce soir parce que précisément je veux pas répondre à cette question. Qu'est-ce que je fais dans la vie ? Tu veux vraiment savoir ? Téa, ce que je fais dans ma vie à moi ? Bah je fais ce que je peux. Je fais entièrement ce que je peux. Je fais ce que je peux pour pas avoir envie que tout s'arrête. Et quand je dis tout, c'est rien. Parce que rien, c'est ce qui me définit le plus là, tu vois. Bah non, bien sûr que tu vois pas. Comment tu pourrais ? Ça se voit que toi, tu vois pas. Et c'est super Théa, je suis hyper contente pour toi. Moi dans la vie en ce moment, je fais ce que je peux pour avoir envie de me lever le matin. Je fais ce que je peux pour me convaincre d'y croire encore. De croire mon psy, de croire que ça vaut le coup, qu'il fera beau à nouveau. Un jour, avec la marmotte, elle met le chocolat dans le papier alu. Et si tu savais, Théa, à quel point ça m'épuise tout ça, et à quel point je suis fatiguée d'être épuisée. J'ai l'impression d'être une flaque. Je crois que c'est mon nouvel animal totem, la flaque. Je suis gluante et flasque sur le sol. Je suis une flaque de pleurs et de pluie torrentielle. résultat de jours anciens de météo intérieur pourri J'ai l'impression qu'on me passe à travers le corps en permanence, qu'on me saute dessus. Ou alors qu'on m'évite parce que ça fait chier les flaques. Et puis ça salit. Ça fait mal, Théa, d'être une flaque, on dirait pas. Qu'est-ce que je fais dans un bar, un mardi soir ? Moi, je savais même pas qu'on était mardi. Ma vie, c'est que des dimanche-soirs de novembre. À 17h12. Heure d'hiver, froid, brumeux et humide. J'ai aucune notion du temps. Et pourtant, tout est si lent. Bientôt le bout du tunnel qu'ils disent, mais c'est le tunnel le plus long du monde. N'as-ce que je fais, Théa ? Pile au moment où on se parle, je fais semblant. Je fais semblant d'être là, dans ce bar. Je fais semblant de t'écouter, et je fais semblant de ne pas faire semblant. Et ça me semble interminable. Je fais semblant de m'intéresser à ce que tu me dis, mais j'ai aucune foutue idée de ce que tu racontes. Je pense aux marmottes, là, et je me demande si elles sont en voie d'extinction. Et en vrai, je préfère pas savoir. Je fais barrage comme je peux, au flot d'idées noires. Est-ce que tu veux savoir aussi ce que je fais pas, Théa ? Ok, alors là, c'est plus simple. Reste concentrée. Tu vas lister tout ce que tu fais, ou presque, dans une journée, et te dire que moi, je peux plus le faire. C'est-à-dire, te lever, te laver, ressentir, sentir, dormir, être en forme. penser à demain, faire des courses qui font chier tout le monde parce que c'est toujours trop bruyant, trop cher et trop lent en caisse. Dans mon supermarché à moi, c'est comme une ambiance de gros Covid. C'est la panique. On se protège et on se désinfecte en se tuant les mains. Parce qu'on nous a dit qu'il fallait le faire, qu'il fallait mettre des barrières. Mais on sait pas trop contre quoi, c'est flou. On sait plus quoi prendre comme PQ et on a peur de manquer. Et puis surtout, le plus gros des symptômes. C'est qu'on perd le goût. De tout. Et pour répondre à ta question, je vais te dire ce que je fais. Je fais une dépression. Là, oui, non, en ce moment, je suis un peu fatiguée. Je prends une petite pause. Je réfléchis un peu en ce moment à ce que je veux faire. Là, par contre, je suis désolée, mais je vais me passer un coup de fil. C'est assez urgent. À plus, bonne soirée.