Speaker #0le plus grand panier de crabe que j'ai jamais connu. C'est ainsi que je pourrais qualifier le milieu des militants issus des quartiers populaires. Je pense que c'est sans aucun doute le domaine le plus complexe que j'ai fréquenté en tant que journaliste. Dans ce podcast, je vais me concentrer sur une question. Cet antiracisme politique est-il un combat légitime ou un tremplin pour faire carrière ? Je m'appelle Abdelkrim Brannine et vous écoutez 80 BPM. La forme actuelle du militantisme au sein des quartiers populaires trouve ses origines dans la marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983. Une révolte politique qui a subi le braquage ignoble de SOS Racisme, je vous renvoie au podcast que j'ai réalisé sur le sujet. Parmi les marcheurs de 83, il y a très peu de profils qui ont réussi à émerger, à poursuivre le combat et à être toujours présents. La plupart ont connu des trajectoires compliquées. difficiles et ont été brisés par tous les maux qu'ils dénonçaient, c'est-à-dire chômage, exclusion sociale, etc. De manière générale, on a toute une génération qui a été complètement détruite par ces fléaux auxquels il faut ajouter la question de la drogue. La drogue dure qui a envahi ces quartiers et qui a été à l'origine de nombreuses morts par overdose et aussi par un virus dont on savait peu de choses à l'époque et qui s'appelle VIH. Tout cela a créé un véritable traumatisme. Donc on va avoir ce creux générationnel durant les années 90. Il y a quelques figures qui continuent de militer courageusement, mais ça reste difficile. En 2005, il y a un tournant avec les émeutes urbaines, ou révoltes urbaines, c'est comme vous voulez, à la suite de la mort de deux enfants poursuivis par la police Ziad et Bouna. Tout le monde connaît cette histoire. Il y a un grand coup de projecteur sur les quartiers. Moi, à l'époque, je suis déjà journaliste, mais c'est la première fois que je vis et que je couvre, en tant que journaliste, un événement de cette ampleur. Les médias du monde entier sont en France, mais surtout ils débarquent dans les quartiers populaires. A l'époque, on parle beaucoup du 93 et de plusieurs militants qui vont devenir ensuite des figures récurrentes lorsqu'on parle des quartiers populaires. Donc moi, je travaille sur le sujet en 2005, je parle d'eux, je fais des interviews, des reportages. Et à ce moment-là, je reçois un coup de fil d'une autre personnalité, militant des quartiers, du 92, qui me demande si on peut se voir. On fixe rendez-vous et là c'est... Cette personne commence à se plaindre. Il me dit, c'est un homme, il me dit, voilà, moi, je ne suis pas content. On parle beaucoup du 93. On ne parle pas du 92. Et là, je lui dis, mais ce n'est pas un concours. On a parlé du 93 parce que c'est parti de là-bas et que ça a pas mal pété sur place. Voilà tout. Et là, il me dit, à propos de plusieurs collectifs, organisations en vue à l'époque, il me dit de toute façon, moi, je ne suis pas jaloux. Je ne veux pas casser leur business. Et là, j'entends ce mot business. C'est la première fois que j'entends ce mot. lorsqu'on parle des quartiers et des militants. Et c'est comme si je perds un peu mon innocence sur cette question. Sans le faire exprès, il commence à m'expliquer comment il a monté des associations, comment il a capté des subventions. C'est légal, c'est légitime. Et les montants, ça reste de la rigolade à côté de SOS Racisme. Mais il met quand même, entre guillemets, à nu un peu tout ça. Il m'explique comment il se greffe à ces sujets lors des élections, lors des événements liés au quartier, etc. Je me souviens que je sors de ce rendez-vous, de cette interview, c'était une interview, je suis complètement sonné. Je me rends compte que j'étais complètement naïf sur le sujet. Au cœur de tout ça, il y a bien évidemment la question économique, la question financière. C'est assez simple à comprendre. Dans le milieu des quartiers populaires, je pense que les plus sincères, les plus authentiques, les plus dignes de confiance, ce sont ceux qui ont déjà une situation professionnelle solide. Et c'est encore mieux lorsque celle-ci n'est pas liée à leur militantisme. C'est-à-dire qu'ils agissent de manière désintéressée. Ça ne veut pas dire qu'ils ont raison, mais en tout cas, leur action n'est pas guidée par un quelconque intérêt matériel, intérêt financier. Ces profils, disons-le tout de suite, sont assez rares. On a évidemment des profils issus des quartiers qui font les militants, mais qui n'en ont absolument rien à foutre. En général, ils sont assez vite identifiés dans le milieu, mais ils réussissent à berner pas mal de monde. Ça, je peux vous le garantir et c'est encore le cas à l'heure actuelle. Au milieu, on a le gros des troupes et là, c'est très difficile d'y voir clair. Je m'explique. Je parle bien des personnes qui ont au moins en partie un engagement sincère concernant la question des quartiers populaires, mais qui sont tentés de faire... entièrement carrière sur la question, quitte à tomber dans certains abus pour continuer à faire « commerce » de ces cette question de ce sujet. Jusqu'à un passé proche, les figures des quartiers, s'ils voulaient faire carrière, devaient à un moment donné intégrer un parti politique. Pendant longtemps, ça a fonctionné comme ça. Les militants menaient leur combat et à un moment donné, souvent à gauche mais parfois à droite, un parti politique venait recruter cette personne, un peu comme on vient piocher dans un centre de formation. Et le problème, c'est que souvent, même si cette personne avait des qualités, elle endossait le rôle de caution lorsqu'il fallait venir capter l'électorat des quartiers populaires. Ça existe toujours, mais aujourd'hui, avec l'explosion notamment des réseaux sociaux, il y a d'autres débouchés, entre guillemets. Certains militants peuvent faire carrière autrement et investir dans d'autres domaines, mais toujours via le prisme des quartiers et le prisme des discriminations, par exemple. Et c'est là que se situe le problème. Sans aller jusqu'à faire la comparaison permanente avec SOS Racisme, il y a des abus qui sont malheureusement trop courants et trop tentants. Moi, je connais des profils qui nous vendent. les mêmes problèmes liés au quartier à résoudre depuis 20 ans. Et je n'exagère pas quand je dis ça. Ils n'ont aucun intérêt à ce qu'on arrive à résoudre ces problèmes puisque ça veut dire qu'on n'aurait plus besoin d'eux. À chaque événement lié à ces questions, on les voit tenter de se greffer et de se rendre indispensables. Ça crée des situations vraiment problématiques parfois. En fait, ces profils, ces figures publiques sont tentés de voir ces problèmes partout pour calquer leur grille de lecture et leur grille d'analyse. Je vais faire une comparaison qui ne va pas plaire à tout le monde, mais elle est parlante. Prenons le cas de Mohamed Sifawi, imposteur qui sévit en France depuis des décennies. Mohamed Sifawi se présente comme un spécialiste de ce qu'il appelle l'islamisme. Et si vous l'écoutez, il verra ses problèmes absolument partout, quitte à raconter n'importe quoi. Une révolte dans un pays étranger, le mouvement des gilets jaunes, la mobilisation des étudiants. Il est capable de voir ces fameux islamistes partout, parce que c'est son business, tout simplement. Pour toutes les causes liées au quartier populaire, sans aller jusqu'à ce tartuffe de Sifawi, on peut avoir parfois les mêmes mécanismes, avec une concurrence parfois féroce. Moi, je sais que lorsque je travaillais à Beur FM, beaucoup de militants d'organisations des quartiers populaires refusaient d'être sur le même plateau dans une émission. Et comme je le disais à l'instant, il y a une forme de concurrence, comme des entreprises qui se disputent un marché. C'est terrible de dire ça, mais c'est une réalité qu'il faut savoir entendre. Comme on n'a pas une ou plusieurs organisations conséquentes qui chapotent ces combats, on a ce morcellement. avec les abus que je viens d'évoquer dans ce podcast. Est-ce qu'il faut en finir avec ce côté militant professionnel ou est-ce qu'il faut créer une forme d'éthique dans le domaine ? Je n'ai pas la solution. Heureusement, il existe encore des militants crédibles, authentiques. Pour les autres, on n'a aucun autre choix que d'être vigilant et d'être exigeant à propos de leurs agissements. Merci pour votre écoute et à bientôt sur 80BPM.