- Speaker #0
Bleu Blanc Bled va vous faire connaître Kinda Garman, une franco-syrienne directrice générale de l'association Les Bureaux du Coeur. L'idée est simple, ouvrir les bureaux des entreprises aux sans-abris le soir et le week-end. On l'a rencontrée lors de la présentation du bilan 2025 de son association.
- Speaker #1
Je souhaitais donner la parole à CLC-SEU. Le projet a un impact très concret,
- Speaker #2
d'organisation haute, mais aussi des organismes sociaux partenaires. L'organisme social.
- Speaker #1
Les bureaux du coeur, c'est un projet qui est né en 2020 avec pour objectif de développer l'accueil de personnes en situation de précarité dans des bureaux d'entreprise quand les bureaux sont inoccupés la nuit et le week-end. Donc très concrètement, on permet à une personne d'être accueillie pendant 3 à 6 mois dans un bureau d'entreprise pendant que le bureau est inoccupé la nuit et le week-end.
- Speaker #2
Vous avez présenté des rapports, des chiffres. Est-ce que tu peux nous rappeler justement quel était l'objet de cette soirée ?
- Speaker #1
C'était la sortie de notre première mesure d'impact. Dans le milieu sociétique, une mesure d'impact, c'est un peu un incontournable. Mais c'est vraiment un moment où on vient se poser sur quels sont les résultats de l'action qu'on mène. Et au-delà des résultats chiffrés, c'est vraiment comprendre l'impact, notamment qualitatif de ce que l'action produit et ce que l'action apporte globalement à ses bénéficiaires. Aujourd'hui, on le voit avec les parcours des bureaux du cœur, donc on a accueilli un peu plus de 1000 personnes en situation de précarité, grâce au réseau confédère qui est aujourd'hui composé de pas loin de 400 entreprises qui, chaque soir, ouvrent leurs portes pour nos invités. Ces petites choses, finalement, parce que ce n'est pas grand-chose pour une entreprise, elles permettent vraiment de stabiliser les parcours. Pour regoucler avec la mesure d'impact, ce qu'on avait identifié dans notre mesure d'impact, à l'issue des bureaux du cœur, 90%. des personnes qui ont été accueillies sortent en logement stable ou en hébergement. Donc c'est un chiffre qui est immense et par ailleurs quelque chose qu'on a identifié et qu'on n'avait pas du tout imaginé comme étant une conséquence directe de notre projet. Mais en fait, il s'avère que oui, 70% de nos invités sortent en emploi. Donc en fait, ils ont un emploi à l'issue des bureaux du cœur. Donc ça veut dire qu'en ayant posé ces valises quelque part pendant un certain temps donné, en ayant, et c'est ce que dit aussi vraiment la mesure d'impact, en ayant repris confiance en soi, créé du lien avec les salariés des entreprises, Eh bien... Les invités arrivent à pérenniser leur parcours, à se reprocher dans une vie avec un emploi et un logement.
- Speaker #3
Des bureaux du cœur, vous avez convaincu 350 entreprises dans 40 villes de France et en Europe de mettre à disposition une pièce pour offrir un toit temporaire à des personnes en réinsertion.
- Speaker #2
Comment toi t'arrives personnellement sur ce projet magnifique, les bureaux du cœur ?
- Speaker #1
Moi je ne viens pas du milieu associatif, je viens d'une école de commerce, je pense très poussée par mes parents pour avoir un bon diplôme. Donc j'ai fait l'université Paris-Dauphine. Je me souviens même que pendant mes études, je me questionnais régulièrement sur mais qu'est-ce que je vais pouvoir faire avec ce diplôme ? Et en fait, j'ai compris que j'avais vraiment envie d'avoir une certaine utilité dans notre société. Et j'ai exploré vraiment plein de choses en me rapprochant un petit peu de cet impact, mais jamais vraiment en m'approchant concrètement du milieu associatif. Et il se trouve qu'un jour à la radio, alors que j'avais monté divers projets, je me qualifierais peut-être même d'un peu perdue à ce moment-là, j'entends parler des bureaux du cœur et vraiment j'ai tout arrêté pour rejoindre le projet et je m'y suis donnée à corps perdu comme j'aime le faire depuis 5 ans. Je ne sais pas si je dirais que c'est une évidence, mes parents sont donc tous les deux syriens, ils sont arrivés en France à ma naissance. Et c'est vrai que du peu que je me souvienne, notre enfance, on l'a passée en manifestation, à aller combattre pour tout un tas de trucs que je ne mesurais pas du tout. Ou juste moi j'aimais trop me glisser sous les drapeaux, en général il y avait des drapeaux géants dépliés et nous on était en dessous à faire du vent. Et on a fait ça mais je pense tous les samedis pendant à peu près 10 ans. donc je pense que Sans trop savoir ce pour quoi je combattais, j'avais quand même cette racine d'engagement qui était hyper forte. Après mes parents, au-delà de ces manifs, ils ne concrétisaient pas grand chose. Et ce n'est pas un reproche, mais c'est qu'ils avaient cette action que certains pourront... On va dire active, pour moi c'était un peu, voilà, ils faisaient leur part en étant dans ces actions-là. Puis mes parents m'ont quand même vraiment poussée à faire ces études parce que je pense qu'ils avaient vraiment envie que je m'intègre en France, etc. Et donc je pense que c'est quand même ces différentes briques qui font qu'aujourd'hui, ça peut paraître assez logique, entre guillemets, que j'ai cette action de solidarité, etc.
- Speaker #2
Donc là, je me trouve dans les locaux de l'entreprise Pragma 9, donc c'est l'une des entreprises qui travaille avec les bureaux du cœur. Donc on va m'expliquer tout simplement le fonctionnement. Bonjour.
- Speaker #4
Oui, bonjour. Moi, je suis Frédéric. Alors, on collabore avec les bureaux du cœur depuis plusieurs années. Plusieurs années. Là, on accueille le quatrième monsieur qui s'appelle Jamel. Ils ne nous doivent rien, c'est-à-dire qu'ils sont logés en soirée.
- Speaker #2
d'accord
- Speaker #4
Et le week-end. Et donc la salle de réunion qui sert à sa chambre est la mezzanine.
- Speaker #2
D'accord, on peut aller voir ?
- Speaker #4
Bien sûr. Allez, je vous suis. Bonjour.
- Speaker #2
Ok. Maintenant, on monte à l'écran.
- Speaker #4
On a installé un lit qui est un canapé en journée.
- Speaker #2
D'accord.
- Speaker #4
Et quand Jamel revient...
- Speaker #2
Donc c'est là qu'il va dormir ce soir.
- Speaker #4
C'est là qu'il va dormir. On a installé des stores. Il a le coin kitchenette. Puis on a fait installer cette magnifique douche.
- Speaker #2
Magnifique, ok. Vous avez déjà échangé un petit peu, notamment avec certains d'entre eux, notamment avec Jamel, justement, sur sa vie dans la rue ?
- Speaker #4
Ah oui, oui. Moi, quand je reste jusqu'à 18h30, je le vois et puis on discute un peu.
- Speaker #2
Tu l'as dit à l'instant, tu es l'enfant d'immigrés, d'immigration syrienne. Est-ce que tu peux nous retracer le parcours justement de ta famille, de tes parents syriens ?
- Speaker #1
Eh bien j'ai trois grands-parents syriens, syriens, mais qui avaient quand même des deux côtés un lien avec la France. Mon grand-père maternel était ingénieur et il avait fait une partie de sa thèse en France. Mon grand-père paternel, que je n'ai malheureusement jamais connu, lui avait fait une partie de ses études de médecine en France. Donc je pense qu'il y avait quand même ce bain français et puis par ailleurs aussi avec l'histoire française. Mon père lui-même, alors même qu'il était complètement syrien, il était dans l'école franciscaine d'Alep, etc.
- Speaker #2
Il était francophone ?
- Speaker #1
Non, il ne l'est toujours pas d'ailleurs. Je vais quand même le préciser. Il galère pas mal en français. Et en fait, ma mère quand même, sa mère était française bretonne et elle a rencontré mon père en France et ils ont décidé de s'installer en Syrie. Et je sais que du parcours de ma mère, elle a toujours su qu'elle reviendrait en Europe, et précisément en France. Elle, elle a eu pour français sa langue maternelle, et donc elle a beaucoup lu, même en étant en Syrie, etc. Mais c'était un peu un rêve lointain qu'elle apprivoisait, juste un peu comme quelque chose de loin et de rêvé. Mon père, lui, je pense qu'il ne s'était jamais vraiment posé la question, c'était l'aîné de sa famille. Et donc au décès de son père, il a été poussé à faire des études de médecine, notamment pour aller aussi après répondre aux besoins financiers de sa famille. Et donc il a été envoyé en Espagne à 16 ans. Et donc quand mes parents se sont rencontrés une vingtaine d'années plus tard, ils se sont d'abord installés en Syrie, puis installés en Espagne. Je pense qu'ils expérimentaient un peu, ils ne savaient pas trop où aller. Jusqu'au jour où ma mère a dit non mais en fait si on va en Europe, allons en France. Et je pense que c'est tombé... Sous le sens pour les deux, même si mon père ne parlait que très peu français et aujourd'hui c'est à peu près toujours le cas. Du coup je suis née là, ma soeur est née en Syrie, ma grande soeur. Et donc moi je me considère complètement française alors que je le suis pas tant et...
- Speaker #2
Pourquoi tu dis que t'es pas tant française que ça ?
- Speaker #1
Parce que j'ai vite compris en grandissant qu'être française c'est pas juste être née là et c'est qu'il y a tout un tas de codes, de vocabulaire. Parfois moi je me suis rendu compte, non mais c'est vrai au collège, j'ai toujours trouvé que mon vocabulaire était assez pauvre. J'en voulais trop à mes parents. Parce que moi je disais, c'est quoi le manger ce soir, et c'était le truc, on fait la douche nous chez nous, on prend pas une douche. Et donc c'est des trucs où en fait je trouve que quand tu te construis en te pensant française et qu'on te renvoie quand même toujours à un truc où tu sens que c'est pas pareil. Moi assez tard, je me suis rendu compte que mes parents avaient ce qu'on appellerait un accent. Il y a ce truc un peu de distance qui se crée et qui m'a fait me dire régulièrement... Je ne suis pas française, je ne mange pas de fruits de mer, je ne connais pas le vin. Cette culture n'est pas française. C'est vrai qu'aujourd'hui, un repas à la maison avec mon mec, c'est de se faire des mezzés, comme on mangerait en Syrie. Ce sont des petites choses qui font que je me rends compte qu'il y a une différence culturelle, je ne qualifierais pas d'hyper importante, mais qui peut quand même te construire dans un parcours où tu te sens toujours un peu à côté.
- Speaker #2
T'es élevée dans la langue française, un peu en français, un peu en arabe, dans les traditions syriennes, comment ça se passe ?
- Speaker #1
C'est assez rigolo parce que c'est un mélange de tout ça. Mes parents m'ont toujours... Quand on est nés, mon père était dans une phase d'apprentissage du français, donc il voulait lui parler français, ma mère voulait elle nous parler arabe. Et ils ont toujours essayé de nous parler arabe. quand on grandissait, parce qu'ils voyaient qu'on maîtrisait le français et qu'ils avaient envie qu'on apprenne la langue. Et je me souviens que ma mère, donc mon père et ma mère, bossent ensemble dans un cabinet médical. Et tous les matins, elle avait un rappel. Parler arabe aux enfants dans son agenda. C'était son truc tous les matins. Je pense que ça n'a pas beaucoup aidé. Mais ils ont essayé d'instaurer des trucs. Tous les midis, on devait parler en arabe. Et juste qu'il n'y a pas si longtemps que ça, il y a 2-3 ans, tous les dimanches, j'avais rendez-vous avec ma mère pour reprendre l'alphabet et pour essayer de pratiquer, etc. Ça n'a pas trop marché, je n'ai pas de mentissère, je comprends beaucoup, mais j'ai du mal à répondre. Je ne suis peut-être aussi pas très forte en langue, donc ça n'aide pas. Mais il y a quand même cette mixité. Par exemple, ma sœur a été beaucoup plus intéressée par la culture orientale dès son plus jeune âge. Après, très investie, notamment aujourd'hui pour la cause palestinienne. Elle fait énormément de choses. dû et voulu maîtriser très tôt l'arabe. Aujourd'hui, on est soeurs, mais on ne parle pas les mêmes langues.
- Speaker #2
C'est quoi ton lien avec la série depuis que tu es petite ?
- Speaker #1
On y est allé tous les ans jusqu'en 2011, 2010 peut-être pour la dernière fois. Et puis plus rien. Plus rien et c'est assez fou parce que c'était une époque où mes parents se disaient qu'ils voulaient se rendre compte quand même de la chance qu'ils avaient de ces deux cultures. Eux, je pense qu'ils le voyaient comme une chance parce que... Bien intégrés en France, bien établis. Et donc c'est vrai que je pense qu'ils étaient vraiment heureux de cet équilibre-là. Et donc ils avaient décidé en 2009-2010 de lancer des espèces de tours touristiques où ils voulaient réussir à amener des potes. Des potes au début et puis en fait des gens pour leur montrer ce que c'était vraiment la Syrie et de faire vivre un peu cette culture qu'eux maîtrisent des deux côtés. Et en fait il se trouve que la guerre a éclaté et donc ils avaient beaucoup un vesti là-bas, tout s'est envolé. On a vécu une espèce de douleur immense qui a duré des années parce qu'au début, beaucoup d'espoir de ce changement du printemps arabe, de ce que ça pourrait permettre. Et puis, en fait, des désillusions progressives très lentes, qui s'infusent doucement et qui font vraiment perdre tout espoir. C'est très dur de voir mes parents accrochés aux infos, à la télé, savoir ce qui se passait, etc. Je pense que je ne m'envisage pas à retourner en Syrie sans mes parents. Parce que j'ai l'impression de ne pas maîtriser suffisamment le pays. Je n'ai pas envie de me sentir étrangère là où je pense que j'ai des racines. Et je pense que je me sentirais complètement étrangère en Syrie si j'y allais aujourd'hui, sans en parler la langue, sans maîtriser aucun des codes. Donc voilà, c'est ce lien un peu complexe que j'entretiens avec la Syrie.