- Speaker #0
Et donc il y avait ce mec qui devait avoir 25-28 ans, tu vois, qui était là. Donc je lui raconte. Et puis il arrêtait pas de me parler. Il me disait « Non, mais nous, ce qu'on veut, c'est de la croissance. On veut de la croissance exponentielle. » Et je lui disais « Mais je pense qu'il y a des boîtes qui sont vouées à faire de la croissance exponentielle. » Nous, je pense qu'à Amstel, on est une boîte, on pourrait faire 50, 100 millions, mais je ne pense pas qu'on soit une boîte qui va faire 500 millions de chiffres. C'est déjà énorme. Non, mais tu vois, c'est déjà énorme. Tu vas trouver une marque pour ça. Moi, si je faisais 50 millions avec une boîte qui est hyper saine, et donc je n'arrêtais pas de lui dire, on a une croissance qui est organique. Donc, on se finance avec la santé financière de la boîte, ce qui est déjà extraordinaire. Mais à côté de ça, je sais qu'aujourd'hui, pour grossir, il faudrait déjà chercher plus de retail. que j'ouvre des boutiques, ça c'est des capex que je n'ai pas envie de faire moi avec ma trésor, j'ai besoin d'être financée, machin. Et il n'arrêtait pas de me parler de la croissance exponentielle. Je lui dis, oui mais attends, nous on a un EBITDA positif, on a une boîte qui est profitable. Le mec, ça ne l'intéressait pas.
- Speaker #1
Incroyable.
- Speaker #0
Et il n'arrêtait pas de me parler des licornes. Et donc à un moment, je me suis un peu, moi je l'ai dit en rigolant, mais je me suis quand même un peu énervée, je lui dis, non mais arrête de me parler de licornes. Je lui dis, mais déjà, par le principe, le licorne est un animal qui n'existe pas. Moi, ma boîte, c'est une lionne. C'est une boîte qui est forte. Il y a un vrai bagage, il y a un ancrage, il y a de la rentabilité. Il y a tout ce qu'on appelle ces boîtes-là des lionnes. Et vraiment, je sentais que nos conversations ne pouvaient pas se croiser un moment. C'était vraiment sur deux langages différents.
- Speaker #1
Incroyable. OK. Donc ça, effectivement, en France, tout à fait, tu as raison. Le capital risque, nos finances, c'est quand même absolument dingue. parce que parmi nos meilleurs fleurons économique, industriel, il y a quand même LVMH, Hermès, Kering, des tas de boîtes dans l'art de vivre, dans la mode, etc. Donc c'est absolument dingue qu'on soit aussi mauvais pour financer ces projets quand ils sont encore petits, entre guillemets.
- Speaker #0
Ils sont mauvais pour les financer surtout quand ça va mal, parce que les LVMH et tout ça, ils voyaient bien qu'il y avait des tensions qui arrivaient. Donc je pense qu'ils sont aussi très précautionneux de ce qu'ils font. Mais moi, ce que je trouve hallucinant... et qui est vraiment en train de changer maintenant parce que les investisseurs maintenant sont très très intéressés par la rentabilité. Moi, c'est toujours un truc que je n'ai jamais compris. Quand tu parles de boîtes qui font 150 millions de chiffres, qui sont passées de 0 à 150 millions, tout le monde t'en parle en disant « Mais tu te rends compte le succès ? 150 millions, mais il y a combien de pertes derrière ? » Parce que moi, tu mets 15 millions sur la table. mais je te fais 50 millions facilement, enfin facilement non, mais en tout cas plus facilement qu'en étant en croissance purement organique combien il y a de pertes derrière c'est quelque chose si tu veux que mon cerveau ne recoupe pas,
- Speaker #1
pour moi c'est un non-sens de dingue donc tu n'arrives pas à lever des fonds parce que ça ne rentre pas dans le modèle ça ne rentre pas dans leur cas, ils ne sont pas intéressés par une boîte qui fait de l'argent et donc après tu vois ce type par exemple qui veut te proposer des subventions Mais en fait, tu réalises que la boîte, pareil, ne rentre dans aucune case de subvention en France.
- Speaker #0
Je ne rentre dans aucune case parce que je fais du made in France, mais il fallait que je fasse, je ne me souviens plus des chiffres, mais il fallait que je fasse plus de 50% de ma production en France alors que j'en faisais 45%. Mais que des trucs comme ça. Et surtout, j'ai l'impression que le plus tu as de data sur ta boîte, le plus tu as de chiffres, parce que moi, tu me donnes des chiffres, je te déroule, j'ai tout ce que tu veux. J'ai tous les taux de transfo, j'ai tout. J'ai passé un temps fou pour mettre ma boîte sur un système sain. J'ai l'impression que plus j'avais de data, et plus j'étais précise dans mes chiffres, plus je me tirais dans les pattes moi-même. J'avais cette espèce de frustration de me dire, mais attends, aussi comme je suis directrice artistique de ma marque, que je suis grande, que je suis blonde, tu as intérêt quand même quand tu vas parler à des investisseurs, à des financiers, ils te parlent comme une neuneu. ça veut dire que moi J'étais vraiment dans les trucs. J'étais obligée de leur aligner des chiffres et trucs pour qu'ils comprennent que je ne m'étais pas juste déclarée CEO de ma boîte, mais que je savais gérer une boîte. On en est encore là. On en est vraiment encore là.
- Speaker #1
Quel enfer.
- Speaker #0
Je ne dis pas que c'est un problème qu'il n'y a qu'avec la France, mais tu sens vraiment qu'il y a ce rapport de force et que moi, ils me voyaient. Dans les rendez-vous, je suis en train de te séduire sur la marque et à quel point la marque est sexy. Et en même temps, il faut que je te recoupe ça à coups de chiffres pour montrer que je sais ce que... Et ça, je pense que ça a toujours été aussi quelque chose de compliqué, parce que j'endosse les deux rôles à tort ou à raison. Moi, c'est mon histoire, elle est comme ça. Donc après, on peut dire oui, mais... Quand il y avait ça, les mecs me disaient, ouais, mais nous, ça nous pose un peu problème que du coup, tu sois la seule à la tête de ta boîte. J'ai quand même 25 personnes en dessous. En plus, j'avais restructuré toute la boîte. J'avais une CEO. J'avais ensuite tous les red-offs de chaque pôle. J'avais vraiment structuré toute la boîte avant de partir en levée de fonds. Et je me suis dit, attendez, je ne comprends pas. J'ai l'impression que ce qui vous plaisait, vous m'avez dit il y a cinq minutes, c'est d'avoir une marque hyper incarnée, avec une créatrice, qui est une femme, qui est dans l'air du temps, qui a des enfants. C'est-à-dire que je suis la meilleure cliente, la meilleure vendeuse de ma marque parce que je suis la marque en fait. À un moment, ça vous pose problème. Enfin, à un moment, ça vous plaît. Puis deux secondes après, ça vous pose problème. En fait, vous voulez que je fasse quoi du coup ? Donc vous voulez que je m'occupe que de la création, pas de problème, vous reprenez toute la partie business, mais avant ça je vous explique un peu ce qui se passe et tout le business model qu'on a mis au point. Et donc je me suis toujours retrouvée dans cette espèce de gouffre de en même temps ça plaît et en même temps ça pose problème. Peu importe que j'ai une équipe de 25 personnes, je dis attendez, moi je gère...
- Speaker #1
Tu penses que c'est de la misogynie de la part des investisseurs ?
- Speaker #0
Alors pas tous, pas tous, mais j'en ai clairement eu quelques-uns, ouais. Mais d'ailleurs, il y a eu beaucoup dans la banque. Mais j'ai recadré en deux secondes.
- Speaker #1
T'as un souvenir comme ça, une anecdote d'un gars complètement qui osait des trucs absolument... Non mais attends.
- Speaker #0
J'en ai un qui m'a fait un truc extraordinaire. C'est que quand on a commencé... Donc quand on était en levée de fonds, j'ai mon mari qui... Alors il n'est pas associé avec moi dans la boîte. Mais c'est vraiment... On a toujours travaillé ensemble sur nos projets. Donc il connaît très très bien. Et je lui dis pour ce projet de levée de fonds, je veux pas faire face au même problème. Donc ce qu'on va faire, c'est que tu vas venir avec moi sur tous les pitchs. On était accompagnés par une banque d'affaires. Ce n'était pas juste nous, on avait une banque d'affaires qui nous a accompagnés, qui était top d'ailleurs. Et je lui dis, on va changer le discours. On va arrêter de se taper la tête contre le même mur. Moi, je suis la directrice artistique de la marque. Je m'occupe de l'image, du côté glamour, etc. Toi, tu es le businessman. Et comme ça, on va faire les levées de fonds ensemble. Et on vient régler ce problème-là. C'est alors pour ce problème que je gère les deux. Mon mari ne parle pas français, donc en plus on faisait les rendez-vous en anglais aussi, parce que nous ce qu'on veut c'est être une marque française mais internationale. Donc on voulait aller directement, nous on avait Paris, Saint-Tropez, moi ça ne m'intéressait pas, Lille, pas du tout. Nous on veut aller Paris, Saint-Tropez, Bruxelles, Dubai,
- Speaker #1
New York, Lisbonne.
- Speaker #0
Et donc on s'est dit c'est très bien qu'on faisait les rendez-vous en anglais, donc il y avait une espèce de... Alors en plus il y a mon mari qui est très très bon sur les chiffres, qui est vraiment hyper smart, en plus qui s'exprime très bien, etc. Clac, On faisait des rendez-vous ensemble et un jour, le mec arrive en retard, donc il file plutôt du rendez-vous et je lui dis écoute, vas-y, je finis le rendez-vous avec lui. C'était un rendez-vous dans notre showroom. Le mec en deux secondes a switché. Donc déjà, tout d'un coup, il me tutoie et il me dit ok, bon, après, moi, le seul problème que je vois là, on est hyper intéressés, mais bon, tu vois, le fait que tu sois une femme, Merci. vraiment je me suis arrêtée comme ça je pense que c'est une maladresse qu'il est en train de faire donc je l'ai laissé, il s'est mis les pattes dans un sujet, dans un terrain mais hyper misogyne, hyper glissant et il m'a sorti des aberrations il m'a dit vraiment par contre il va falloir que tu sois accompagnée parce que tu sais comme t'es une femme il faut que t'as un homme à côté je lui dis mais t'as pas vu qu'il y avait mon mari à deux ans je lui dis mais pareil c'est marrant que tout d'un coup mon mari parte et tu me tutoies euh... Et on ne s'est plus jamais revu évidemment après ça.
- Speaker #1
Je ne sais pas bien. Sur ce sujet de l'entrepreneuriat féminin, tu t'as dit un truc quand même que les gens ne sont pas trop confiants. Mais par exemple, quand tu es entrepreneur femme et que tu es enceinte, en fait, tu as zéro protection. Est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu comment ça marche ?