Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles, l'histoire continue. Quelqu'un dans ce village ne veut pas que tu saches. Léo a retourné cette phrase toute la nuit. Quelqu'un a rentré chez lui, quelqu'un a volé son oiseau, le seul objet qui lui restait d'avant. Et sa mère, sa mère, si calme, celle qui ne lui hausse jamais la voix, a eu peur, une peur qui venait de loin. Mais tu commences à connaître Léo. Lui dire arrête de chercher, c'est comme dire à la marée de ne pas monter. Le lendemain, en cachette, il part voir Dadabé. Sauf que cette fois, il n'y va pas seul. Cette fois, il a appelé Véro. Véro, c'est sa meilleure amie. Et son exact contraire. Lui, il fonce, elle, elle réfléchit. Lui, il croit qu'on attrape la vérité en courant. Elle, elle sait qu'on l'attrape en posant les bonnes questions. Elle connaît chaque sentier de la côte, chaque marée, chaque vieille histoire que les grands se racontent à voix basse. Et elle a un carnet, un petit carnet usé, où elle dessine des cartes du village et note tout ce qu'elle entend. Donc, dit-elle, en marchant sur le sentier, récapitulons. Quelqu'un te donne des leçons et des figurines. Et quelqu'un te vole ton oiseau. Elle s'arrête. Et toi, tu crois que c'est la même personne ? Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à ça. Bien sûr que tu n'y as pas pensé. Tu ne penses jamais, Léo. C'est pour ça que tu m'as moi. Allô, sans carnet ? Celui qui donne veut que tu trouves. Celui qui vole veut que tu arrêtes. Ce sont deux camps. Et toi, tu es au milieu. Léo s'arrête net. Il n'avait pas vu les choses comme ça. Deux camps, l'un qui pousse vers la falaise, l'autre qui l'en éloigne, et lui, le ballon entre deux. Dadabé les attend. Il a appris pour l'oiseau volé. Son visage est sombre, comme un ciel avant l'averse. « Ça commence ! » murmure-t-il. « Quelqu'un veut t'arrêter, alors il faut aller plus vite, mais vite et bien petit. Pas vite et mal, comme tu sais faire. » L'épreuve du jour, Dada B pose un bloc de bois devant Léo. Aujourd'hui, tu sculptes un visage, mais pas n'importe quel visage, un visage que tu aimes. Parce qu'on ne taille bien, petit, que ce qu'on aime. La main suit le cœur, jamais l'inverse. Léo réfléchit, et puis il sait. Il sculpte le visage de maman. Le plie au coin de ses yeux quand elle rit. La façon qu'elle a dépensé la tête sur son métier à tisser. Et il le remarque, étonné. Plus il pense à elle, plus sa main va bien. Plus c'est lent, plus c'est juste. À la fin, Dadabé regarde le petit visage de bois. Et il hoche la tête. Tu as tout compris. Et il lui tend la troisième figurine cachée. Celle qu'il gardait pour ce jour. Un visage. Un visage de femme. A peine épochée, inachevée comme interrompue en plein travail. Jeune, beau et au dos gravé, trois mots. La fille de la falaise. Ce soir chez Léo, la vieille écoute sa radio grésillante dans son fauteuil. La vieille du village, elle mélange tous les jours les saisons, les noms des vivants, mais jamais les visages des morts. Léo s'assoit près d'elle. Il lui montre la figurine. Le visage de la femme inachevée dit « Bébé, tu sais qui c'est ? » Et les yeux de Bébé Saoli, d'habitude perdus dans un lointain que personne ne voit, s'éclairent. Une seconde. Une seule. « Ah, la fille de Razafi ! » Elle sourit. Elle taillait plus vite que les garçons, plus vite que son père même. Et lui, c'était le maître. Elle riait tout le temps. Et ces oiseaux, son sourire s'agrandit, tournaient vers un souvenir que personne d'autre ne peut voir. Ces oiseaux avaient toujours les ailes à demi ouvertes. Elle disait, un oiseau posé, c'est triste, elle disait. Et un oiseau parti, on l'a perdu. Moi, je taillais l'instant juste avant. Léo se fige. Le sang lui bat dans les oreilles. Les ailes à demi ouvertes. Comme un oiseau à moi ! Mais déjà les yeux de la vieille se sont voilés à nouveau. La porte s'est refermée. Elle se tourne vers sa radio. Tu fais un peu de riz mon enfant ? Il fait froid ce soir. La fille de Razafi, la fille du sculpteur des nuages, elle riait, elle taillait vite, et elle sculptait des oiseaux aux ailes à demi ouvertes, exactement comme celui de Léo. L'instant juste avant, Léo regarde son propre oiseau dans sa tête, celui qu'on lui a volé. Et pour la première fois, il a l'impression d'entendre une voix derrière le bois. Cette nuit-là, Léo n'arrive pas à lâcher la figurine. Le visage de la femme inachevée, la fille de Razafi, il la pose sur son oreiller tout pris. Et il la regarde dans le noir jusqu'à ce que ses yeux piquent. Il ne sait pas qui elle est. Il ne sait pas pourquoi son cœur cogne quand il la tient. Mais il y a une chose qu'il sait, maintenant, au fond de lui, sans oser encore se le dire. Cette femme, qui taillait des oiseaux comme les siens, elle ne lui est pas étrangère. Et il pense à un truc, un tout petit truc. Depuis toujours, quand Léo tient un couteau et un morceau de bois, il se sent chez lui. Plus que partout ailleurs. Plus qu'à l'école, plus qu'au marché, parfois même plus qu'à la maison. Comme si le bois était le seul endroit où personne ne lui demandait d'où il venait. Il y a des enfants qui cherchent leur maison dans un village, dans une langue, dans un visage. Léo, lui, sans le savoir, l'a cherché dans ses propres mains. Les jours passent, la marée d'équinoxe approche, Véro, l'archange dans son carnet, chaque matin une croix de plus, et un matin le village bruit d'une nouvelle. Le sentier de la falaise, celui qui mène à l'atelier, a été barré, condamné, des planches clouées en travers, un panneau à la peinture rouge. Danger interdit par décision du village. Mais qui a fait ça ? s'écrit Léo. Vérons qui sait toujours tout avant tout le monde répond à voix basse Tovo ! Tovo ! Mais c'est qui Tovo ? Un homme du village grand fort, il pêche au gros tout seul loin Il parle peu et il répète depuis toujours qu'il faut sceller la falaise Que c'est dangereux, que personne ne doit monter Elle hésite, elle baisse encore la voix Il a dit ça depuis la grande tempête Depuis 11 ans. Ce soir-là, Léo n'arrive pas à dormir. Encore ! Et par la fente du volet, dans la lumière de la lune, il voit deux silhouettes dehors, près du puits, sa mère et un homme. Immense ! Large d'épaule, comme une pirogue, le dos envoûté pourtant, comme s'il portait quelque chose de lourd depuis très longtemps. Tout vaut. Léo se glisse dehors, pieds nus, sans bruit. Comme il a appris à tout faire en cachette, il s'accroupit derrière le mur de pierres séchées et il écoute. Il a une figurine, il en a. Il voit un évaulte tous les jours. Tu sais où ça le mène ? Il va vouloir monter là-haut. Il est petit au vent. Il ne comprend pas ce qu'il cherche. Justement, il ne doit pas comprendre. Un silence, puis plus bas, et la voix se brise. « Cet enfant ne doit jamais monter sur cette falaise ! Jamais tu m'entends, Vololola ! Tu m'entends, Vololola ! Jamais ! » Léo, derrière le mur, le cœur qui cogne si fort qu'il a peur que l'on tente, est au veau continu. La voix qui se défait. « Tu sais ce qu'il y a là-haut ! Tu sais ce que ça lui ferait de voir ça ! » Et maman, Vololola dans un souffle. Tu ne pourras pas le protéger éternellement de sa propre histoire, Tovo. Un jour, il saura. Un long silence. Le vent dans les flaques. Le clapot du lacon. Et puis Tovo dit une chose que Léo n'oubliera jamais. Je l'ai descendu dans cette falaise une fois, dans mes bras, un bébé, la nuit de la tempête, la pluie, le vent, la mer qui montait, et lui contre ma poitrine, qui ne pleurait même pas. Je ne le laisserai pas y remonter. Jamais. Descend de la falaise, dans ses bras, un bébé qui ne pleurait pas, la nuit de la tempête, cet homme, cet homme qui veut tout cacher, qui a barré le sentier, qui a peut-être volé ce oiseau. Et toi, quand celui qui te cache la vérité est celui qui t'a sauvé la vie, tu lui en veux ou tu essaies de comprendre la peur qui se cache derrière son silence ? Réponse au prochain épisode, je te raconterai la suite.