Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles, l'histoire continue. Cette fois, on change de pays, on change de ciel. Oublie la fine pluie du nord, oublie les cloches d'arras. Ferme tout ça et ouvre grand sur une ville accrochée à la montagne, tout là-haut, à 3000 mètres d'altitude. Une ville de murs jaunes, bleus, rouges, briques, de ruelles en pentes si raides qu'on dévale plus qu'on ne marche. Une ville qui sent les arpaces le matin et la pluie chaude l'après-midi. Parce qu'ici, à Bogota, il pleut presque tous les jours à la même heure. 4 heures. Retiens ça. L'averse de 4 heures. Elle reviendra tout au long de cette histoire. Bogota, en Colombie. Et dans un quartier qui s'appelle la Candelaria, des ruelles pavées. Des graffiti géants sur les murs. Une montagne verte, tout au bout, qui s'appelle Montserrat. Il y a un garçon. Et ce garçon, il court. Il s'appelle Thomas. Il a 10 ans. Enfin, il les aura demain. Et s'il y a une chose à savoir sur lui, c'est celle-là. Thomas est rapide. Rapide à courir, rapide à parler, rapide à se faufiler là où les autres ne passent même pas. Il connaît tous les raccourcis du quartier. Le passage entre les deux murs jaunes, la chaîne qu'on saute derrière l'église, l'escalier secret qui descend vers la plaza, gardien de but le dimanche, champion des paris stupides, incapable de tenir en place plus de 12 secondes. Un jour, il a parlé qu'il descendrait toute la rue Soares sur un chariot à roulettes sans freiner. Il a gagné le pari. Il a aussi perdu un bout de son pantalon et gagné trois points de suture. Et le lendemain, il recommence autre chose. Parce que Thomas, quand une idée entre dans sa tête, ses jambes parlent avant que son cerveau ait fini de réfléchir. Sa grand-mère, Gloria, dit toujours « Mais cet enfant ne marche pas ! Il a un moteur à la place du cœur ! » Retiens ça, le moteur ! Parce qu'un jour, bientôt, Thomas va devoir apprendre à l'éteindre. Et ce sera la chose la plus difficile de sa vie. Thomas vit dans une maison des femmes. Il y a Rosa, sa maman, couturière. Du matin au soir, sa machine à coudre fait tac, tac, tac, tac, tac, dans la pièce du fond. Les gens du quartier viennent lui apporter des ourlets, des boutons, des robes à reprendre. Et Rosa coud, toujours. Comme si, tant que ses mains bougeaient, elle n'avait pas le temps de penser à autre chose. Et il y a Gloria, sa grand-mère, qui vit avec eux. Elle confond les jours de la semaine, elle oublie où elle a posé ses lunettes. Souvent sur son nez, mais elle n'oublie jamais les chansons d'autrefois. Elle passe ses après-midi près de la fenêtre, avec sa vieille radio qui grésille à regarder la pluie tomber. Et c'est tout. Le papa, parti. Quand Thomas était bébé, on n'en dit pas de mal, on n'en dit rien en fait. C'est juste une chaise vide à table, depuis toujours. Thomas a appris très tôt à ne pas poser de questions dessus. Dans cette maison. Il y a des sujets qui sont comme la cinquième marche de l'escalier. On sait qu'ils craquent, alors on les évite. Mais il faut que je te dise quelque chose sur cette maison. Il y a des photos partout. Thomas bébé, Thomas à l'école, une dent en moins, la grand-mère jeune avec une fleur dans les cheveux. Partout, sauf à un endroit. Sur le mur du couloir, il y a un cadre. Un beau cadre en bois. Et dans ce cadre, il n'y a rien. Juste un rectangle de papier blanc. Thomas a demandé une fois. Il devait avoir six ans. Pourquoi le cadre était vide ? Sa mère s'est arrêtée de coudre. Une seconde. Juste une. Et elle a répondu, on le remplira un jour. Et sa voix fait ce truc bizarre. Cette voix un peu trop douce, un peu trop rapide. Celle qui veut dire ne pose plus de questions. Un quatre-vides sur le mur d'un couloir, qu'on croise dix fois par jour sans le regarder, retient-le. Cette histoire tient dans ce cadre. Le matin de ses dix ans, il y a une arepa toute chaude avec une bougie plantée dedans. Parce que dans cette maison, on fait avec ce qu'on a. Et l'amour, ça n'a jamais eu besoin de gâteau. Gloria chante. Faux, mais de tout son cœur. La machine à coudre, c'est tu, pour une fois. Et Rosa embrasse Thomas sur le front. Et elle le serre, un peu trop fort, un peu trop longtemps, comme si elle avait peur, en le lâchant qui s'envole. Et c'est là, pendant qu'elle le serre, qu'on entend le bruit. Un frottement, léger, du papier qui glisse sur le carrelage. Thomas tourne la tête. Sous la porte d'entrée, quelque chose vient d'apparaître. Une enveloppe ? Thomas est déjà debout. Le moteur démarre. Il traverse la pièce, il attrape la poignée. Il ouvre la porte d'un coup. La rue, elle est vide. Vide ? Mouillée, silencieuse. Personne, ni à droite, ni à gauche. Comme si l'enveloppe était tombée du ciel. Mais on ne glisse pas une enveloppe sous une porte depuis le ciel. Quelqu'un était là, il y a trois secondes. Et il a disparu plus vite que Thomas. Et ça, crois-moi, ça n'arrive jamais. Il ramasse l'enveloppe. Elle est jaune, vieille. Le papier est doux à force d'être vieux. Pas de timbre, pas d'adresse. Pas de nom, juste au dos, en travers. Trois mots, une écriture qui tremble, comme si la main qui les avait tracées avait hésité longtemps. Pardonne-nous, cherche. Thomas l'ouvre, dedans un seul objet, la moitié d'une photo. Déchiré, pas coupé aussi d'un nom. Déchiré, à la main, en plein milieu. Sur la moitié qui reste, un bébé, quelques mois, emmailloté dans un tissu clair, et au bord de la déchirure, on devine un bras. Le bras de quelqu'un qui tenait ses bébés. Quelqu'un qu'on a arraché de la photo. Qui déchire une photo en deux ? Et pourquoi garder la moitié avec le bébé ? Et faire disparaître la personne qui le tenait ? Quand on déchire une photo, c'est qu'on veut oublier quelqu'un. Mais quand on garde l'autre moitié ? Ben, c'est qu'on n'y arrive pas. Thomas entre dans la pièce du fond, la photo à la main. Maman, c'est quoi ça ? Rosa lève les yeux de son tissu. Et je voudrais que tu entendes ce qui se passe sur son visage. Parce que Thomas, lui, le voit. Il voit tout quand c'est important. D'abord, elle ne comprend pas. Puis, elle voit la photo. Et son visage se ferme. Comme une porte à double tour. Où as-tu trouvé ça ? Sa voix est calme. Trop calme. Le genre de calme qu'il y a juste avant l'orage de 4 heures. Bah, sous la porte, dans une enveloppe, où il y avait écrit « Pardonne-nous, cherche. » « Maman, c'est qui le bébé ? » Rosa se lève. Elle prend la photo. Ses mains. Thomas le remarque. Il remarque tout. Ses mains tremblent un tout petit peu. C'est rien. C'est une vieille photo. Quelqu'un qui s'est trompé de porte. Mais il y avait mon adresse, forcément, sinon comment ? Thomas ! Seul mot, le ton qui ferme tout, va jouer dehors. C'est son anniversaire. Et elle se retourne vers sa machine. Mais avant qu'elle se retourne, Thomas voit une dernière chose. Une chose qu'il n'oubliera jamais. Les yeux de sa mère brillant. Ce n'est pas de la colère. Sa mère a envie de pleurer. Thomas recule, le cœur cognant. Et c'est en passant devant le fauteuil de Gloria qu'il l'entend. La vieille dame regarde par la fenêtre. La pluie qui commence. Il est presque quatre heures et elle se murmure pour elle comme un rêve. La petite, elle aimait la pluie, elle aimait la pluie. Thomas se fige et se retourne. Quelle petite, grand-mère ! Mais déjà, les yeux de la vieille dame se sont brouillés à nouveau. La porte s'est refermée. Elle sourit. Elle tapote la main de Thomas. Tu veux un bonbon mon cœur ? Et dans la piste du fond... La machine à coudre repart. Tac, Plus fort quand même. Plus fort, beaucoup plus fort. Comme pour couvrir quelque chose. Dans cette maison, tout le monde a entendu Gloria. Et tout le monde a fait semblant de ne rien entendre. Tout le monde. Sauf Thomas. Cette nuit-là, Thomas n'arrive pas à dormir. La moitié de photos est cachée sous son oreiller. Les bébés, les bras arrachés, les trois mots, le visage fermé de sa mère. Ses yeux qui brillent et la phrase de Gloria qui tourne et tourne et tourne. La petite aimait la pluie. Quelle petite ? Dans cette maison, il n'y a pas de petite. Il n'y a que lui. Alors pourquoi son cœur bat-il comme s'il connaissait déjà la réponse ? D'ailleurs, la verse de nuit tambourine sur le toit. La maison dort et puis un bruit. Le même bruit que ce matin. Un frottement du papier qui glisse sous la porte. Maintenant... Thomas Bondy Pieds nus sur le carrelage froid, il traverse la maison sans faire de bruit. Il attrape la poignée, il ouvre. Et cette fois, cette fois, il y a quelqu'un. Une silhouette. Au bout de la ruelle, sous la pluie, qui se retourne une demi-seconde. Du spin et qui détale. Des pas qui dévalent la pente sous la verse. Tac, tac, tac, tac, tac, tac. Et par terre, sur les pas de la porte, une deuxième enveloppe. Thomas ne réfléchit pas. Bien sûr qu'il ne réfléchit pas. Le moteur démarre. Il se lance pieds nus, sous la verse, dans la nuit de Bogota. derrière une silhouette qui connaît sa rue aussi bien que lui. Il court vers la vérité. Il ne sait pas encore que la vérité, ça ne s'attrape pas en courant. Et toi, tu aurais couru après les pas dans la nuit ou tu aurais d'abord ouvert l'enveloppe ? Réponse au prochain épisode. Je te raconterai la suite.