Speaker #0Ferme les yeux. Ouvre grand tes oreilles. L'histoire continue. Pieds nus sur les pavés mouillés, Thomas court. Il faut que tu saches une chose sur Thomas. À la Candelaria, personne ne court plus vite que lui. Personne. Il connaît chaque raccourci, chaque marche, chaque flaque. Il court dans ses ruelles depuis qu'il sait marcher. Alors, quand il voit devant lui une silhouette qui file dans la pente, il sourit. Dans sa tête, c'est déjà gagné. Il va l'attraper, il va voir son visage, il va tout comprendre. Sauf que la silhouette tourne à droite. Elle saute par-dessus la chaîne du passage sucré. Thomas saute aussi. Elle se glisse entre les deux murs jaunes, là où seuls les enfants du quartier savent passer. Et Thomas s'arrête net. Le souffle coupé, pas par la fatigue. Parce que ça, ce passage entre les deux murs, c'est son passage, son secret. Celui qui croyait que personne d'autre au monde le connaissait. Kiko, dans Bogota la nuit, sous la pluie, en connaissant les secrets d'un garçon de 10 ans. Quelqu'un qui connaît ce quartier, quelqu'un qui peut-être y a grandi aussi. Quand il débouche de l'autre côté, la place est vide. La pluie tombe, droite, serrée, plus de silhouette, plus de pas, rien, rien sauf. posée sur le rebord de la fontaine, bien au sec, sous l'auvent, posée là exprès avec soin, une enveloppe. La deuxième. Thomas la ramasse. Le cœur qui cogne, les pieds en sang, le t-shirt collé à la peau, les cheveux qui dégoulinent, et sur l'enveloppe, cette fois, un seul mot, tracé de la même écriture tremblée. Doucement. Doucement. La personne qui s'enfuit dans la nuit, celle qu'il n'arrive même pas à rattraper, lui dit d'aller doucement comme si elle le connaissait. Comme si elle savait déjà que son plus gros défaut, c'est de courir trop vite. Le lendemain matin, Thomas retrouve Valentina sur le banc cassé de la place de l'État. Valentina, c'est sa meilleure amie et le cerveau d'équipe. Lui, il fonce, elle, elle réfléchit. Lui, il a des jambes de lièvre. Elle, elle a un carnet où elle note tout et une carte du quartier qu'elle a dessinée elle-même. C'est d'un bon arrangement. Sauf qu'il fonce avant qu'elle ait fini de réfléchir. Ce qui arrive à peu près toujours. Il lui raconte tout. La course, la fontaine, le mot doucement. Valentine l'écoute sans l'interrompre. Un exploit ! Puis elle prend l'enveloppe. Elle l'ouvre. Dedans, une photo. Vieille, jaunie au coin. Une photo en noir et blanc d'une rue qu'ils connaissent. Mais pas tout à fait. Les murs sont les mêmes, les pavés sont les mêmes, mais les enseignes sont différentes. Les vêtements des gens sont d'un autre temps. Regarde la voiture là, et les habits. Cette photo, Thomas, elle a au moins 40 ans. Au milieu de la photo, un passage couvert, une échoppe, et devant l'échoppe, un jeune homme qui sourit. Les bras croisés, fiers, au dos de mots. La galerie. La galerie Donna Rosita, dit Valentina tout de suite. Le vieux passage près de Plaza, tu sais. Celui qu'on va démolir. Thomas fronce les sourcils. Démolir ? Il a des affiches partout depuis des semaines. Tu ne les lis jamais, c'est ça ton problème ? 30 jours, après plus de galerie. 30 jours ? Une photo vieille de 40 ans ? Un endroit qui va disparaître ? Comme si quelqu'un voulait que Thomas trouve quelque chose, avant qu'il soit trop tard. Il descend vers la plaza. La ville est réveillée maintenant. Les vendeurs d'arrêt passent. Les claques sonnent. La radio de quelqu'un qui crache une chanson. L'odeur du maïs grillé et du café. Bogota le matin, ça sent le pain chaud et l'essence, et ça monte et ça descend, parce qu'ici, rien n'est plat. Et au coin de la rue, la galerie. Un passage couvert, ancien, sombre, avec un toit de verre sale qui laisse tomber une lumière grise. Et sur la façade, collée de travers, à moitié décollée par la pluie, une grande affiche municipale. Thomas s'approche. Cette fois, il lit. Démolition, par décision du conseil de quartier. Valentina le tire par la main. « Viens, c'est là dedans ta réponse. » À l'intérieur, il fait sombre et chaud. Et ça sent le vieux papier, la poussière et un peu la cire. Et partout, partout, des photos. Du sol au plafond, sur les murs, au plafond, sur des fils tendus d'un mur à l'autre, comme du linge si sèche. Des centaines, des milliers, des mariages, des bébés, des vieilles dames, on dit manchettes, des enfants qui rient figés pour toujours dans leur rire. Des processions, des inondations, des fêtes de quartier, 43 ans de vie, punaise là, en train d'attendre les bulldozers ! Tu imagines toute la mémoire d'un quartier, toutes ses joies, tous ses morts, tous ses mariages, dans un seul passage sombre qu'on va réduire en poussière dans 30 jours. Au fond, sous une seule ampoule, un vieil homme, très vieux, une casquette, des bretelles, des manches lâchées par le temps. Il est penché sur une photo qu'il époussette avec un petit pinceau. Doucement, doucement. Quand mon caresse un chat qui dort, Thomas s'avance. Il ouvre la bouche pour parler. Mais le vieil homme parle le premier, sans lever les yeux. « Tu es plus lent que je ne croyais. » « Thomas suffit, pardon ! » Le vieil homme lève enfin la tête, des yeux qui rient au milieu d'un flisage fatigué. « Hier soir, dans la ruelle, tu courais bien petit, mais tu courais après la mauvaise chose. » C'était... « C'était vous ? C'est vous qui déposez les enveloppes ? » Le vieil homme sourit. Il tousse. Il pose son pinceau avec soin, comme tout ce qu'il fait. « Moi, je ne fais que les porter. » Quelqu'un me les a confiées, il y a très longtemps, avec une promesse. « Quelle promesse ? Qui ? » Chaque chose à son heure. Il se lève lentement, une main sur les reins. Il s'approche. Il prend le menton de Thomas entre deux doigts. Il tourne son visage vers la lumière. Et il le regarde. Longtemps. Vraiment longtemps. Comme s'il cherchait quelqu'un d'autre derrière ce visage d'enfant. « Tu as ces yeux, » murmure-t-il. « Les yeux de ton grand-père. » « Mon grand-père ? Il est mort avant ma naissance. Je ne l'ai jamais connu. On n'a même pas de photo de lui à la maison. Moi, si. Je l'ai connu. » C'était mon ami, mon meilleur ami pendant 50 ans. Le vieil homme retourne à sa table, ouvre un tiroir, en sort une troisième enveloppe, mais il la garde dans sa main, serrée contre sa poitrine. Et avant de mourir, il m'a fait promettre quelque chose à propos de toi. Thomas tend la main vers l'enveloppe. Le vieil homme la retire doucement. Non, celle-là ne se prend pas. Elle se mérite. Comment ça, elle se mérite ? C'est à moi. Vous venez de le dire. Ce qui est à toi, petit. Ce n'est pas toujours ce qu'on attrape le plus vite. Il sourit. Reviens demain et je t'expliquerai les règles. Tu sais courir Thomas ? Ça tout le monde le sait dans le quartier. La vraie question c'est, est-ce que tu sais t'arrêter ? Thomas veut protester. Mais dehors, la pluie de 4 heures se met à tomber. D'un coup, comme un rideau qu'on lâche. Et Valentina le tire vers la sortie. Viens, il a dit, demain. Et pour une fois, écoute quelqu'un. Sur le pas de la porte, Thomas se retourne une dernière fois. Elle pose la question qui lui brûle la langue depuis le début. « Monsieur, pourquoi mon grand-père voulait que je trouve tout ça ? » Le vieil homme ne sourit plus et il repose sa casquette. Il regarde Thomas à travers les milliers de visages punaisés et mûrs. Et il dit « Parce qu'une famille ne doit pas perdre deux enfants. Une par la mer et l'autre par le silence. » Deux enfants ? Thomas reste là, sous le vent. La pluie qui rebondit sur les pavés à ses pieds. Le mot qui tourne dans sa tête comme une toupie. Deux enfants ? Mais dans sa maison, dans sa maison de femme, avec sa mère qui coud et sa grand-mère qui rêve, il n'y a que lui. Alors où est l'autre ? Et toi, si un vieil homme te disait que ta famille a perdu un enfant, non personne ne t'a jamais parlé, tu poserais la question à ta mère ce soir ? Ou tu aurais peur toi aussi de la réponse ? Réponse au prochain épisode, je te raconte la suite.