Speaker #0Madame Anjali repose le tissu sur la table, avec une douceur infinie. Et quand elle parle enfin, sa voix est devenue un murmure. « Cette broderie, petite, je sais d'où elle vient. » Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles. L'histoire continue. Mila ne respire plus. « Comment ça ? Vous savez d'où elle vient ? » Madame Anjali pose un doigt sur les petits points rouges. Ça, c'est du cassoutis. La broderie de chez moi, du kanataka. On compte les fils de tissu un par un et on ne triche jamais. Regarde comme les croix sont régulières. Une broderie de cassoutis, c'est des heures, des journées parfois. Elle remonte ses lunettes. Et je connais les motifs du cassoutis comme tu connais ta rue. Les temples, les chars de procession, les pans. Mais trois oiseaux, dont un qui vole à l'envers, elles secouent la tête lentement. Ça, ça n'existe dans aucun livre, dans aucune tradition. Personne ne brode un oiseau à l'envers, Mila. C'est comme écrire un mot à l'envers dans une dictée. On ne le fait jamais, sauf si on le fait exprès. Exprès ? Exprès, ce motif-là n'est pas un motif. C'est une signature, quelqu'un qui l'a inventée. Et si quelqu'un l'a inventée, quelqu'un peut s'en souvenir. Et c'est là que Madame Anjali prononce la phrase qui va faire basculer toute cette histoire. J'ai un neveu à Bangalore, Rohan. Il travaille aux archives de la ville. Il est bavard, il est têtu et il me doit environ 200 services. Samedi, on l'appelle. Mais avant de laisser partir Mila, Madame Anjali fait une chose de bibliothécaire. Elle disparaît entre deux rayons. On n'entend ses pas. Le frottement d'un livre qu'on tire. Et elle revient avec un grand album à couverture de toile. Proderie du sud de l'Inde. Elle l'ouvre à plat sur la table, à côté du tissu de Mila, page après page. Des pans à queue géométrique. Des éléphants en escalier, des temples en triangle, des chars de fête, des merveilles. Bila penche la tête. « Compare, cherche, des oiseaux, il y en a, oui ! » « Par couple, par rangée entière, tous dans le même sens, bien disciplinés comme à l'école. » « Aucun, nul, pas. » « Pas un seul qui tourne le dos aux autres. » « Tu vois ? » « C'est doucement, madame Anjali. » Dans tous les livres du monde, les oiseaux volent ensemble. Quelqu'un, quelque part, a décidé de désobéir au livre. Pour toi, sur le chemin du retour, ce mercredi-là, Mila marche d'une drôle de façon. Tu l'aurais remarqué toi aussi. Elle tient son sac contre sa poitrine, à deux bras, comme on porte un chat qui dort. Dedans, plié dans une tédoreillée propre, le tissu. Et dans sa tête, une pensée toute neuve qui prend toute la place. Quelqu'un a inventé un oiseau pour moi ? Il faut que je t'explique un truc sur l'attente. Attendre, ça me dit. Quand on a 9 ans et un secret gravé en Canada dans la poche, c'est comme attendre Noël dans une maison sans calendrier. Les jours collent. Le beffroi n'a jamais sonné aussi lentement. Et pendant que Mila compte les quarts d'heure, Il se passe quelque chose dans la maison. Quelque chose qu'elle n'a pas vu venir. Vendredi, le jour des draps propres. Tu te souviens du jour des draps propres ? Sauf que cette fois, Mila est à l'école. Et c'est Marlène, sa maman, qui soulève l'oreiller. Et sous l'oreiller, il y a un carnet de tissu beige brodé de trois oiseaux. Un tissu qu'elle reconnaîtrait entre mille, puisqu'elle l'a plié elle-même, il y a neuf ans, dans une boîte en métal marquée Bangalore. Sauf qu'il y a une chose qu'elle ne reconnaît pas. L'ourlet, roucou du travers, au fil orange. Quand Mila rentre de l'école, ce soir-là, il n'y a pas de cri, pas de punition, pas de... On peut savoir ce que c'est que ça ? Il y a pire. Il y a le silence. Maman qui remue la soupe, sans rien dire. Papa qui met la table en regardant ses mains. Et sur la table, posée bien à plat entre les assiettes, comme un invité, le tissu. Mila s'arrête sur le seuil de la cuisine. Son cartable glisse de son épaule. Et tu sais quoi ? Dans sa tête, à cet instant précis, Il n'y a qu'une seule pensée. Et ce n'est pas une excuse. Et ce n'est pas un mensonge. C'est... Enfin ! La suiteur va plus, dit maman. Sa voix tremble un peu. Comme une acier qu'on poisse trop vite. Mila s'assoit. Elle regarde le tissu. Et les mots sortent tout seuls, en désordre, comme des billes qu'on renverse. La boîte, les placards, la nuée de la lampe des poches, les ciseaux, la mulette, la bibliothèque. Tout. Et à la fin, la vraie phrase. J'avais peur de vous faire de la peine. Silence. Maman ferme les yeux. Une larme passe, quand même. Et c'est papa qui parle. Julien, l'homme qui chante faux, qui ne fait jamais de grandes phrases. Il pose sa main sur la table. Paume ouverte. Au milieu. Comme un pont. Mais là, on n'a pas peur de son histoire. On a peur de ne pas savoir t'aider à la porter. Alors, maman se lève. Elle va au placard du couloir. Le grand placard. Et elle revient avec la boîte en métal. Elle la pose sur la table, au milieu de tout le monde. Couverture, ouvert. Plus de placard, dit-elle. Plus de bon moment. On l'attendait depuis neuf ans. Le bon moment. C'était une bêtise ! Le bon moment, c'est toi qui viens de choisir. Elle essuie sa joue d'un revers de main. Et elle sourit pour de vrai. Bon, il paraît qu'on n'a pas El Banga, alors samedi, on vient avec toi ? Ce soir-là, après le dîner, Mila remonte dans sa chambre. Elle s'assoit sur son lit, la boîte devant elle. Ouverte cette fois. Couvercle ouvert, posé à côté comme une porte qu'on laisse faire. Elle sort le tissu, l'amulette, la photo. Elle les valigne sur sa couette comme on prépare un exposé. Et elle les regarde longtemps, sans toucher. Comme si regarder suffisait ce soir. Comme si les objets pouvaient sentir qu'ils avaient le droit d'exister au grand jour. En bas, elle entend maman fermer les volets de la cuisine. Papa qui met de la musique. Pas fort. Le béfroid qui sonne, qui sonne neuveur. La maison sonne et respire autour d'elle. et Mila réalise un truc. Un truc qu'elle ne savait pas avant ce soir. Le secret pesait plus lourd que les objets. Les objets, ils ne pèsent rien. La photo, la petite clochette. Dans ses deux mains, c'est léger comme une poignée de cailloux. C'est l'histoire qu'on porte seule qui pèse. Partagée, elle devient autre chose. Une boîte qu'on ouvre à plusieurs. Une enquête. Elle ouvre le carnet rouge. Page après page des questions. 49 maintenant. Et sur la première page, qu'elle n'a jamais osé relire depuis le début. Question 1. Est-ce que tout le monde a une histoire comme la mienne ? Mille à sourire. Elle a 9 ans. Elle ne sait pas encore que la réponse est non. Mais que ça ne veut pas dire qu'elle est seule. Simplement qu'elle a une histoire qui vaut la peine d'être racontée. Samedi 10h, bibliothèque d'Arras, autour de l'écran. Mais là, maman, papa, madame Anjali. À Bangalore, il est déjà 2h30 de l'après-midi. Là-bas, on a 3h30 d'avance, comme si l'Inde vivait toujours un petit morceau de futur. Avant que l'écran s'allume, il se passe une petite chose que personne ne remarque, sauf moi. Et maintenant toi. Maman tient la boîte en métal sur ses genoux. Elle lisse le couvercle du plat de la main, là où s'écrit Bangalore, de son écriture bleue. d'il y a neuf ans. Et elle souffle tout bas comme on saute dans l'eau froide. Neuf ans qu'on n'a pas prononcé ce mot à voix haute dans cette famille. Papa lui prend la main et lui dit « Il est temps. » L'écran s'allume et apparaît Rohan. Trente ans, des lunettes qui glissent, un ventilateur qui brasse l'air derrière lui et un débit de mitraillette. « Tati, alors c'est elle ! C'est la fameuse Mila ! Montre-moi les tissus ! » « Non, attends, montre-moi l'amulette d'abord ! Non, le tissu ! Oh là là ! » Il colle son œil à la caméra, comme si ça l'aidait à voir. « Trois oiseaux ? Mais le troisième, il vole vers l'ouest ! » « Vous savez ce qu'il y a à l'ouest de Bangalore quand on vole très très loin ? » Mila secoue la tête. « Vous ? » Alors Mila approche l'amulette de la caméra et Juan se tait. pour la première fois depuis le début de l'appel. Et Tatiana Jali dira plus tard que c'est un événement historique. Et regarde les petites lettres rondes longtemps. Puis il dit doucement, tu sais Mila, je travaille aux archives. Mon métier, c'est les vieux papiers. Les gens croient que les archives, c'est des chiffres et de la poussière. Mais moi, je sais ce que c'est vraiment. C'est des gens qui ont laissé des traces en espérant que quelqu'un les suivrait un jour. Toi, on t'a laissé une trace en métal, cousue dans un anorlé. Il remonte ses lunettes. C'est la plus belle archive que j'ai jamais vue. Bon, au travail. Juan note tout. La date d'arrivée de Mila. Le nom sur les papiers officiels. L'hôpital. La pouponnière qui s'occupait des bébés de cet hôpital. Je la connais. Enfin, je la connaissais. Son visage change. Elle a fermé il y a cinq ans, Mila. Le bâtiment a été vendu. Mais il lève un doigt et son sourire revient comme un soleil après l'alerte. Les papiers, eux, ne disparaissent jamais. Quand un endroit comme ça ferme, les registres sont transférés. Quelque part dans une cave de Bangalore. Il y a des cartons. Et dans un des cartons, il y a toi. Donnez-moi une semaine. Une semaine ? Tu te souviens de ce que j'ai dit sur la tente ? La semaine passe. Et c'est une semaine pas comme les autres. Parce que pour la première fois, Mila n'attend pas toute seule. Lundi, à la récré, elle a tout raconté à Théo. Tout. La boîte, l'ourlet, achats, bangalore. Théo a écouté sans tricher une seule fois. Du jamais vu. Et à la fin, il a sorti de sa poche sa vie préférée, l'œil de tigre. Celle qui n'échange contre rien. Et il l'a tenue dans son poing fermé. Je te jure, sur l'œil de tigre. « Motus, chez Théo, c'est plus sérieux qu'un papier signé. » En repersant Valerclasse, il s'est retourné une fois. « Hé Mila, ta bibliothécaire, elle est vraiment née là-bas ? » « À Bacalar, oui. » Théo a hoché la tête, très sérieusement, comme si c'était une information cruciale. « Bien. » Donc elle connaît les codes. Mila n'a pas su quoi répondre. Mais dans sa poitrine, quelque chose de chaud. C'est mis à briller. Quelque chose qui ressemble à de la confiance. Mardi, maman a acheté un cahier neuf pour l'enquête. Parce que les mamans institutrices croient au cahier. Et elle a écrit au tableau de la cuisine en lettres de maîtresse. Ce que l'on sait, ce que l'on cherche. Mercredi, papa qui n'essaie pas attendre sans rien faire a réparé le clipin, l'étagère du couloir et un vélo qui ne grinçait même pas. Jeudi, Mila a relu trois fois ses pages des choses sur... Vendredi, rien. Samedi, rien. Dimanche, rien. Juan ne répond plus au message d'Anjali. Et la tante, qui était douce au début, commence à peser sur la maison comme un ciel trop bas. Dimanche soir, Mila écrit sur le carnet rouge. Question 50. Est-ce que les cartons savent qu'on les attend ? Et puis... Il est 3h du matin, nuit de dimanche à lundi. La maison dort. Et dans la cuisine, le téléphone sonne. Tu sais ce que c'est ? Un téléphone qui sonne à 3h du matin dans une maison endormie ? C'est un bruit qui réveille même les murs ! Papa descend en pyjama, les cheveux en bataille, maman derrière. Et Mila, évidemment ! Déjà assise dans l'escalier. Troisième marche, celle qui ne craque pas. Allô ? Juan ? Mais quelle heure il... Quoi ? « Attends, attends, je me l'en parleur ! » La voix de Juan emplit la cuisine. Elle n'a plus rien de la mitraillette joyeuse du samedi. Elle est essoufflée, comme s'il avait couru dans les couloirs des archives. « Pardon pour l'heure, ici il est déjà le matin. J'ai passé la nuit dans les cartons, je viens de finir, je ne pouvais pas attendre. J'ai retrouvé le registre de la pouponnière. Tous, la nuit de Mila, le mois de Mila, la semaine de Mila. J'ai tout lu, trois fois. » Hé ! Souffle maman ! Et il y a un problème. Sa voix descend tout bas. Il n'y a aucun bébé au nom de Mila. Aucun. Ce dossier n'existe pas. Juan, dit papa, on te rappelle demain matin. Repose-toi. La cuisine retrouve son silence ordinaire. Le frigo qui ronfle. Le béfroi au loin. Maman et papa échangent un regard au-dessus de la tête de Mila. Un regard qui dit beaucoup de choses sans mots. Et maman dit doucement, « Ma puce, il faut aller dormir. On verra ça demain. » « Mais Mila ne peut pas dormir ! » Elle remonte sur sa marche. Troisième, celle qui ne craque pas. Elle reste là dans le noir, les genoux contre la poitrine. « Ce dossier n'existe pas ! » Elle tourne la phrase dans tous les sens. « Pas de dossier au nom de Mila ! » Et dans sa tête, très lentement, comme une lampe qui s'allume par palier. Et si ce dossier existait, mais sous un autre nom ? Elle reste là. Le beffroi sonne trois heures, puis trois heures et demie. Et quelque part dans la nuit, entre deux coups de cloche, quelque chose commence à prendre forme. Pas encore tout à fait clair, mais là, elle sourit dans le noir. Pas de dossier au nom de Mila, mais elle, elle existe ! Donc le dossier existe aussi, il est juste caché sous le mauvais prénom. Et toi, est-ce qu'il y a une question que tu n'as jamais osé poser ? Tu n'es pas obligé de répondre, juste d'y penser. Réponse au prochain épisode, je te raconterai tout.