Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand les oreilles, l'histoire commence. Oublie les cloches d'Arras, oublie la pluie de Bogota, ferme tout ça et ouvre grand sur une île. Une grande île, posée dans l'océan Indien, où la terre est rouge comme la brique, où la forêt descend jusqu'à la mer, et où le bois, quand on le taille, sent presque le miel. Madagascar. Et dans un village, au bord de l'eau, il y a un garçon. Et ce garçon, en ce moment précis, tient un couteau. Il s'appelle Léo, il a 11 ans. Et il y a une chose à savoir sur lui, c'est celle-ci. Léo sculpte. Depuis qu'il sait tenir une lame, il taille le bois. Des oiseaux, des poissons, des ébus, des visages. La lame chouette sur la palissandre. Et les copeaux tombent à ses pieds comme des pétales rouges. Le matin, avant l'école, il sculpte. Le soir, après l'école, il sculpte. Pendant l'école... Quand le maître ne regarde pas, il sculpte aussi. Une fois, il a taillé un petit lézard sous son banc en classe pendant la leçon de calcul. Le maître l'a confisqué et le soir, le maître l'a posé sur son bureau à lui chez lui. Parce qu'il était trop beau pour le jeter. Son père, papa Eric, est pêcheur d'Yenriant. Cet enfant est né avec de la sciure dans les veines. Mais il y a une chose étrange avec les sculptures de Léo. Une chose que tout le village remarque, sans savoir comment le dire. Son style ne ressemble à rien d'ici. Les autres sculpteurs du village taillent, droits, carrés, solides, de bons ébus bien lourds, de belles pirogues bien droites. Lui, Léo, ses oiseaux ont l'air de vouloir s'envoler. Ses lignes sont rondes, vivantes, comme si le bois respirait. Personne ne lui a appris. Personne ne sculpte comme ça à des kilomètres à la ronde. Au village, certains trouvent ça beau. D'autres, ça les met mal à l'aise. Une vieille dame a même dit un jour, en voyant un de ses oiseaux, « Cet enfant taille comme un fantôme ! » Et elle s'est signée. Léo a ri, mais au fond, la phrase est restée plantée en lui comme une écharpe. Et parfois, c'est là que ça devient vraiment étrange. Parfois, en taillant, la main de Léo fait un geste. Un geste précis, une torsion du poignet, une façon de retourner la lame et de remonter tout doux sous la plume. Un geste que personne ne lui a montré, que lui-même n'a jamais décidé de faire. Sa main part toute seule, comme si elle connaissait le chemin, comme si elle l'avait déjà fait. mille fois dans une autre vie. Comme si ses mains se souvenaient. Léo vit dans une maison de bois et de feuilles au bord du lagon avec papa Harry le pêcheur, avec maman Vololona qui tisse des nattes du matin au soir et qui sent toujours un peu le vétifilé et avec bébé Saoli, la vieille du village qui n'est pas vraiment sa grand-mère mais qui vient écouter sa radio grésillante chez eux chaque soir, toujours dans le même fauteuil. C'est une bonne maison, une maison où on rit mais c'est aussi une maison. où il y a une question qu'on ne pose pas. Et Léo, depuis tout petit, c'est laquelle. Sur l'étagère, au-dessus de son lit, il y a une figurine. Une petite figurine de bois, un oiseau. Des ailes à demi ouvertes, ni posées, ni en plein vol, juste au moment de partir. Cette figurine, Léo ne l'a pas faite. Elle est arrivée avec lui le premier jour, quand il était bébé, et qu'on l'a accueillie dans cette maison. Maman, le lona, dit toujours, quand il demande, c'est tout ce que tu avais, fils. Cet oiseau et toi. Puis elle change de sujet, toujours très vite. Léo a regardé cet oiseau mille fois. Il s'est endormi mille fois en le regardant. Ce soir, il va le regarder autrement. Tout commence un samedi, jour du marché du bois. Léo a installé ses sculptures sur une latte par terre entre la marchande de litchi et le réparateur de filets. Des oiseaux surtout. Et les gens s'arrêtent, soulèvent, s'étonnent. C'est toi qui as fait ça ? Un enfant ? Un touriste lui en achète un. Léo est fier. Il a déjà dans la tête la liste de ce qu'il fera plus tard. Le plus grand sculpteur de l'île. Non, du pays. Léo ne fait jamais les choses à moitié. Et puis un vieil homme s'arrête. Très vieux. Des mains noueuses comme des racines de palais tuvié. Une canne désuivée à moitié fermée par 70 ans de soleil. Le village l'appelle Dadabé Nevo. Le vieux sculpteur. Celui qui ne sculpte plus depuis des années. Celui qui ne parle presque plus à personne. Il prend un des oiseaux de Léo. Il prend un des oiseaux de Léo. Il le tourne dans ses doigts, lentement, et son visage change. Où as-tu appris ce geste ? Quel geste, Dada B ? Ça ? Il montre l'aile, la courbe, la façon dont la plume se retourne et remonte. Ce coup de lame, cette remontée là sous l'aile, qui te l'a montré ? Personne, ça vient tout seul. Le vieux le fixe. Longtemps, trop longtemps. Sa main sur la canne se mit à trembler. « Personne, personne, personne ! » répète-t-il tout bas, comme pour lui-même. Puis il repose l'oiseau, très doucement, comme s'il était brûlant. Et il s'en va, sans un mot, sans même prendre celui qu'il avait dans les mains. Léo reste là, le cœur qui bat. « Ça vient tout seul ! » Il l'a dit sans réfléchir, comme toujours. Mais c'est vrai, et pour la première fois, ça lui fait un peu peur. Tout ça vient alors. Un geste ne tombe pas du ciel. La phrase de la vieille revient. Cet enfant taille comme un fantôme. Quel fantôme ! Quelqu'un quelque part a forcément sculpté comme ça avant lui. Quelqu'un dont sa main se souvient et dont sa tête ne sait rien. Véro, sa meilleure amie, qui tient l'étale d'à côté, l'a vu aussi. « Le vieux névo qui parle ! » dit-elle. « Ça, c'est la première fois depuis des années. Qu'est-ce que tu l'as fait ? » « Rien. J'ai juste taillé un oiseau. » Ce soir-là, Léo n'arrive pas à dormir. La phrase du vieux tourne en rond. « Qui te l'a montré ? » Et celle de la vieille femme dessous, comme un fantôme. Il se lève, sans bruit, dans la maison endormie. Il n'y a que la respiration de bébé Saori et le clapot du lagon dehors. Il prend la figurine sur l'étagère. L'oiseau aux ailes à demi-ouverte. Celle arrive avec lui. Et il la regarde vraiment, pour la première fois. Il la regarde comme un sculpteur, pas comme un enfant. Il essuie les lignes du doigt, les courbes, la poitrine ronde et la façon dont l'aile se retourne. Et remonte juste là, sous la plume. Son souffle se coupe. Ce geste, cette remontée sous l'aile, c'est le sien. Exactement le sien. Le geste que sa main fait toute seule. Celui que personne ne lui a appris. Celui qui a fait trembler la main du vieux Névo ce matin. Celui qui a sculpté cet oiseau il y a un an faisait le même geste que Léo. Ou alors Léo fait le même geste que lui. Le même geste qu'un fantôme. Les mains de Léo tremblent un peu maintenant. Ils retournent la figurine pour regarder le socle, le dessous, la... où on ne regarde jamais. Là où, sur ses propres sculptures, lui ne grave encore rien. Et là, il avait dans le bois ses filles qu'il ne l'a jamais remarquées en 11 ans. Il y a une marque, un petit signe, comme un nuage travers ses entrées. Une signature. Léo ne la connaît pas, mais son cœur, lui, bat comme s'il la reconnaissait. Et il sait déjà qu'il ne dormira pas avant de savoir. Le lendemain, un homme Avant même les coques, il court chez le seul homme qui a réagi à son geste. Dada bénévole. Léo pose la figurine sur la table du vieux. Le socle vers Léo. « Dada bé, cette marque sous mon oiseau c'est quoi ? » Le vieil homme se penche. Il plisse les yeux. Il approche la bougie. Et soudain, il recule. Sa canne tombe et roule par terre. Son visage devient gris comme la cendre. « Où as-tu eu ça ? » « Je vous l'ai dit, c'est à moi, c'est arrivé avec moi quand j'étais bébé. » Nadabé répondait « C'est quoi cette marque ? » Le vieux s'assoit lentement, comme si ses jambes ne le portaient plus. Il regarde Léo, vraiment, comme s'il voyait quelqu'un d'autre derrière son visage et lui dit « Cette marque, petit, c'est sa signature, celle du sculpteur des nuages. » Le plus grand sculpteur que cette île n'ait jamais porté. Il vivait là-haut. Sur la falaise. Et il est mort il y a 11 ans. La nuit de la grande tempête. La nuit exacte. Où tu es arrivé dans ce village. Et toi ? Si tu découvrais que tes mains savent faire quelque chose. Que personne ne t'a appris. Tu chercherais d'où ça vient ? Ou tu aurais peur de ce que tu pourrais trouver ? Réponse au prochain épisode. Je te raconte la suite.