Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles, l'histoire continue. Je l'ai descendu dans mes bras la nuit de la tempête. Léo n'a rien dit cette nuit-là. Il est rentré et se couchait, le cœur en mille morceaux de bois. Mais une chose est sûre maintenant. La réponse est là-haut, sur la falaise, dans l'atelier interdit. Tout ce qu'on lui cache est dans cet arbre, creux au bord du vide. Et la falaise tombe dans quelques jours. Alors tant pis pour l'interdit, tant pis pour le sentier barré, tant pis pour Thoreau. Léo va monter à l'aube avant que le village s'éveille. Avant même les coques, Léo se glisse dehors. Et au bout du chemin, Véro l'attend déjà. Sac sur le dos, gourde, corde, l'air pas content du tout. Je savais que tu ferais une pétise, je le savais. Alors va-t'en. C'est dangereux. Justement, si tu y vas seule, tu vas mourir. Bêtement. Si on y va à deux, il y en aura au moins un qui réfléchira. Et elle a juste son sac. J'ai pris une corde de l'eau et mon carnet. Toi, t'as pris quoi ? Lé, ouvre la bouche. Là, referme. Mon couteau. Véro lève les yeux aussi. Évidemment. Ils contournent les planches clouées. Ils prennent le vieux sentier des chèvres. Celui que Véro a repéré sur sa carte. Celui que Tovo a oublié de barrer. Ça grimpe. La forêt rouge d'abord, humide, pleine de cris d'oiseaux. Puis les rochers, nus. Puis le vent. Le grand fond du large, qui sent le sel et la pluie qui vient. Et tout en haut, le cap. Au sommet, battu par le vent. Il y a un baobab immense, vieux comme l'île elle-même. et creux. Quelqu'un autrefois en a fait un atelier. « L'arbre qui sculpte le ciel ! » murmure Véro. « Ma grand-mère m'en parlait. Je croyais que c'était une légende ! » L'entrée est une fente sombre dans le tronc. Léo hésite une seconde, puis il entre. À l'intérieur, le temps s'est arrêté. Il y a onze ans. De la poussière épaisse, douce comme de la farine. Des outils alignés au mur, rouillés mais rangés avec soin, par taille. une tasse encore posée sur l'établi, avec au fond la trace d'un café bu il y a onze ans, des copeaux par terre devenus gris comme des feuilles mortes, et partout, partout, partout, des oiseaux. Des oiseaux de bois, des dizaines sur les stagiaires, suspendus à des fils qui tournent doucement dans le courant d'air, posés sur le rebord de la fenêtre, taillés dans le tronc, et tous, tous, ont les ailes à demi ouvertes, exactement comme le sien. Léo tourne sur lui-même lentement au milieu de ces dizaines d'oiseaux figés, à l'instant juste avant l'envol. Et il sent quelque chose monter dans sa poitrine, quelque chose qu'il n'a jamais ressenti. Toute sa vie, on lui a dit qu'il taillait bizarrement, comme un fantôme, comme personne. Et là, dans cet arbre au bord du vide, il découvre une pièce entière pleine de sa propre main. Pour la première fois de sa vie, Léo ne se sent pas étrange, il se sent chez lui. Il prend un oiseau et le retourne. La marque sous le socle, le nuage traversé d'un trait. Et il en prend un autre, la même marque, un autre, et là, une marque un peu différente, plus ronde, plus vive, une deuxième signature, à côté de celle du maître, comme deux mains qui auraient travaillé côte à côte. Un bruit derrière lui. Léo sursaute, le couteau déjà à la main. Mais ce n'est pas tout, ces bébés sont au lit. La vieille, montée seule, lentement. sur ses pauvres jambes, en suivant de loin l'enfant qu'elle a vu partir à l'aube. Elle est essoufflée, ses pieds saignent un peu, mais ses yeux, cette fois, restent clairs longtemps, comme si l'air de la falaise lui avait rendu d'un coup toute sa mémoire. Elle entre, elle regarde les oiseaux, et elle pose la main sur sa bouche. « Ravie ! » « D'Estelle en un souffle, le sculpteur des diages, c'était son atelier. Cinq ans qu'il taillait ici face à la mer. » Elle prend l'oiseau, il nage fait sur l'établi, celui à qui il manque une aile. « Elle, c'était sa fille, Anta. » « Anta ? » Elle taillait à côté de lui depuis qu'elle savait marcher. « Là, sur ce petit tabouret, tu vois les deux signatures, la sienne à côté de celle de son père. » La vieille souris, les yeux mouillés, et puis Anta, elle vit un bébé. Un petit garçon, elle se tourne vers Léo, longtemps, et sa voix tremble. Un petit garçon qu'elle posait dans un panier, là, dans un coin de l'atelier, pendant qu'elle sculptait. Tu dormais dans la sillure, petit, bercé par le bruit des larmes. Puis, la grande tempête est venue, le vent en dehors. semble se taire pour l'écouter. La pire que l'île ait connue. La mer est montée jusqu'ici, jusqu'au cap. Le vent a arraché les arbres comme des herbes. Anta savait qu'elle ne pourrait pas descendre avec toi dans ses bras. Pas dans cette tempête. Te porter dans le vent sur le sentier, c'était vous tuer tous les deux. Alors elle a fait la chose la plus difficile du monde. Elle t'a confié. à thovo le plus fort du village montez pour les aider elle a glissé son oiseau dans ton panier son oiseau à elle celui qu'elle venait de finir et elle a dit descends le sauve le je prends mon père et je vous suis thovo t'a descendu dans ses bras à travers la tempête il t'a sauvé mais anta et le vieux razzafi ils sont restés une minute de trop pour attacher l'atelier pour sauver les oiseaux du vent la vieille ouvre les yeux la falaise a cédé cette nuit-là un port hanty est tombé à la mer ils ne sont jamais redescendus Léo serre l'oiseau, inachevé contre sa poitrine. Sa mère, Anta, celle qui riait, celle qui taillait l'instant juste avant l'envol, elle ne t'a pas abandonné, elle t'a sauvé. Elle a mis son propre oiseau dans son panier pour qu'un jour, il sache. Et elle est restée, pour sauver le travail de toute une vie. Et soudain, tout prend un sens. Le geste que tu viens tout seul. Les ailes à demi ouvertes, l'instant juste avant. Ce n'est pas de la magie, ce n'est pas un fantôme, c'est elle. C'est lui, le grand-père. Ces trois générations de mains qui ont tenu la même lame, au même endroit, face à la mer. Bébé Léo a dormi dans cette sciure. Il a entendu ses gestes avant même de savoir parler. Ses mains se souviennent de ce que son cœur lui avait obligé d'oublier. La vieille lui met dans les mains l'oiseau inachevé, celui de l'établi, la quatrième figurine. Une aile finie, vivante, prête à battre, et l'autre, rien, du bois brut. Le travail interrompu par la tempête, il y a onze ans, en plein milieu d'un geste, et glissé dessous, un petit papier, écrit d'une main tremblée. La dernière chose que le vieux Razafi ait gravée avant de mourir. À toi de finir. Et à cet instant précis... Le sol tremble. Un grottement monte dessous la falaise, sourd, énorme, comme un animal qui se réveille sous la terre. La première grande vague de la marée vient de frapper le cap. Tout en bas est l'arbre antivibre. De la poussière tombe du plafond un oiseau dégringole d'une étagère et se brise au sol dans un petit claquement sec. « Léo, la mer ! » « Regarde la mer ! » « Regarde la mer ! » Léo se précipite à la fente du tronc. Il regarde en bas et son sang se glace dans ses veines. « La mer ! » Des montées noires qui mangent la base de la falaise vague après vague en arrachant les blocs de roches et au large le ciel noir d'encre, zébré d'éclairs. La tempête revient comme il y a onze ans. La grande marée n'est pas à temps. Trois jours soufflent le véro. Son carnet serré contre elle, inutile le vent la pousser. Allez, cette nuit ! Cette nuit, Léo ! La falaise va tomber avec tout ce qu'il y a dedans. Mais toi, tu viens enfin de trouver l'endroit. Où tu te sens chez toi. Et on te dit qu'il va disparaître cette nuit. Qu'est-ce que tu sauveras en premier ? Réponse. Au prochain épisode, je te raconte la suite.