Speaker #0ferme les yeux, ouvre grand les oreilles. L'histoire continue. Quinze jours, écrit en bas de la fiche rouge. Thomas a couru tout dire à Don Ernesto. La dispute, le mot honte, le cadre vide et la fiche ni Alvaro. Le vieux a écouté, longtemps, sans rien dire, en époustant une photo qui n'avait pas besoin de lettres. Puis il a hoché la tête, lentement, comme quelqu'un qui n'est pas surpris. Ton oncle a peur, dit-il. Et les gens qui détruisent ont toujours peur de quelque chose. Retiens bien ça, petit. Mais on n'a plus le temps d'attendre une enveloppe par semaine. La galerie tombe dans quinze jours. Alors aujourd'hui, tu vas mériter la quatrième, tout de suite. Quelle épreuve ? donne Ernesto sourit. Il se lève. Il va jusqu'à la porte de la galerie. Et il pointe le doigt, vers la fenêtre, vers le fond de la ville, vers la montagne tout là-haut. Mont Serrat. Mousserat, la montagne qui domine Bogota, 3152 mètres tout en haut, une église blanche et une vue à couper le souffle sur la ville entière. Là-haut, dit Don Ernesto, vit une vieille dame, Donna Carmen, une amie de sa famille autrefois, la sage-femme du quartier dans le temps. Elle a mis au monde la moitié des gens de la Candelaria. Il marque un temps. Elle posait quelque chose, une photo, la même que la tienne. Merci. Mais l'autre moitié, va la chercher. L'autre moitié ? La moitié qui manque ? Le bras arraché, la personne effacée, là-haut sur la montagne, quelqu'un a le morceau qui manque, le visage qu'on a fait disparaître. Thomas et Valentina prennent le funiculaire. Le petit garçon grimpe, grimpe, accroche à son câble comme une luciole à un fil. Et la ville rétrécit en dessous, les toits rouges, les rues comme des fils emmêlés, la brume qui s'accroche au flanc de la montagne. Valentina se sert la barre. Les jointures blanches, elle déteste le vide et elle a apporté son carnet quand même, au cas où. Thomas, lui, le nez collé à la vitre, rit. De si haut, Bocotta ressemble à une carte. Une immense carte des toits et de rues. Mais quelque part là-bas, minuscule, invisible, il y a une maison. Avec une machine à coudre, un cadre vide. Thomas la cherche des yeux. Il ne la trouve pas. De si haut, toutes les maisons se ressemblent. Toutes les familles ont l'air d'aller bien. En haut, l'air est froid et fin. À 3000 mètres, on respire deux fois. pour un seul souffle. Donna Carmen les attend devant l'église, enmitouflée dans un grand châle, les mains comme des feuilles d'automne, fines et tremblantes. Elle regarde Thomas s'approcher et ses yeux s'embûchent. « Mon Dieu ! » murmure-t-elle. Elle pose une main sur sa bouche. « Tu lui ressembles tellement, tellement ! » « À qui, madame ? » Elle ne répond pas. Pas tout de suite. Elle sort de sous son châle un morceau de papier. plié en quatre, protégé par un petit sachet transparent. Comme on protège une chose précieuse, une demi-photo, jaunie, déchirée, Thomas sent la sienne, celle qui ne le quitte plus. Et lentement, lentement, ses doigts tremblant autant que ceux de la vieille dame, il approche les deux moitiés. Elles s'emboîtent. Le déchirement de l'une épouse le déchirement de l'autre. Parfaitement. La déchirure disparaît. La photo redevient entière. Pour la première fois, depuis 10 ans peut-être. Et maintenant, Thomas voit tout. Le bébé qu'il connaissait déjà, et la personne qui le tient. Celle qu'on avait arrachée, celle qu'on avait fait disparaître. Une jeune femme, très jeune, 20 ans, peut-être moins, le ventre rond, enceinte. Elle tient le bébé contre elle, tout contre, et elle pleure. Mais pas des larmes de joie, des larmes qui font mal à regarder. Des larmes de quelqu'un qui dit au revoir. Thomas. fixe le visage de la jeune femme. Et son monde s'arrête de tourner. Parce que ce visage, il le connaît. Plus jeune, plus mince, sans les rides autour des yeux. Mais c'est elle, aucun doute, aucun. C'est sa mère. Sa mère, jeune, enceinte. De lui peut-être à cet instant même, et dans ses bras, un autre bébé. Un bébé qui n'est pas lui. Un bébé d'avant, qu'elle sert, comme on sert quelque chose. « Qu'on va devoir lâcher. » « Tu ne savais pas ? » La vieille dame pose sa main légère sur la joue de Thomas. « Oh, petit, petit, avant toi, il y a eu une petite. » Thomas redescend la montagne, sans un mot. Valentina à côté n'ose rien dire. Et pour une fois, elle sait qu'il n'y a rien à dire. Elle pose juste sa main sur son bras. La ville remonte lentement vers eux, à travers la vitre. Mais pour Thomas, tout est à l'envers. Tout ce qu'il croyait vrai vient de se déchirer en deux, comme la photo. Sa mère a eu un autre bébé avant lui, une petite. Et elle ne lui a jamais dit, jamais, dix ans de silence, dix ans de cadre vide, dix ans de va jouer d'or. Il rentre. Il pousse la porte. Sa mère est là, dans la pièce du fond. La machine à coudre. Comme tous les jours. Comme si le monde n'avait pas basculé. Thomas traverse la pièce. Et il pose la photo entière sur la table, juste devant elle. La machine s'arrête nette. « Où as-tu ? » « Pourquoi tu m'as menti ? » Sa voix tremble. « Monte ! » « Toute ma vie, tu m'as menti ! Il y avait une petite, une sœur, et tu l'as... Tu l'as donnée ! Tu l'as laissée partir, et moi alors ? Hein ? Est-ce que tu m'aurais donnée, moi aussi ? » Et là, il n'y a plus de... Tac, tac, tac. Plus de pluie. plus de klaxon d'or plus rien le monde entier retient son souffle juste le visage de rosa qui ne se ferme pas cette fois pour la première fois qui se brise ne dit jamais ça jamais tu m'entends jamais elle se lève ses jambes la porte à peine thomas se recule d'un pas effrayé parce qu'il a déclenché effrayé par cette mère qui ne reconnaît plus Mais Rosa ne crie pas. Elle ne le gronde pas. Elle marche, lentement, vers l'armoire du fond. Celle qui est toujours fermée à clé. Celle où Thomas n'a jamais eu le droit de fouiller. Elle l'ouvre. Elle lance sur une boîte, une vieille boîte à couture, en métal, cabossée au coin. Elle ouvre la boîte. Et dedans, Thomas retient son souffle. Il y a une enveloppe, jaune, sans timbre, exactement comme les autres. Mais celle-là, il ne l'a jamais vue arriver. « C'est une enveloppe ! Comme celle du vieux ! Comment elle est arrivée là ? » Je l'ai interceptée Thomas. Depuis le début, depuis la première, je me lève avant toi chaque matin. Celle-là, je l'ai prise sous la porte il y a trois jours, avant que tu te réveilles. Elle la pose sur la table. Entre deux, le chiffre 5, tracé dessus, de la même écriture tremblée que toutes les autres. Thomas regarde l'enveloppe numéro 5, puis sa mère, debout qui tremble. puis la photo entière entre eux deux avec la jeune femme qui pleure et Rosa fait quelque chose qu'elle n'a jamais fait elle tire une chaise, elle s'assoit en face de lui à sa hauteur, elle prend une grande inspiration ça elle comprend avant de plonger sous le froid et elle dit assieds-toi Thomas, tu as voulu savoir depuis ton anniversaire tu cherches, alors je vais te raconter tout, tout depuis le début et toi dis-moi, si tu étais à la place de Thomas serais-tu prêt ? A entendre la vérité. Réponse au prochain épisode. Je te raconte la suite.