Speaker #0ferme les yeux ou grand les oreilles voici la fin de l'histoire et son commencement retourne la tomas les mots du vieux photographe faible dans la chambre d'hôpital thomas sort la photo reculée le bébé sa mère jeune et en larmes les deux moitiés enfin réunis et lentement très lentement il la retourne au dos sous l'écriture bleue de sa mère un vieux notre petite presque effacée il est autre chose une autre écriture plus récente l'écriture tremblait celle des enveloppes celle de son grand père Et c'est une adresse. Une adresse en France. Don Ernesto n'a jamais déposé ses enveloppes au hasard. Chacune préparait celle-ci. Chacune préparait Thomas à comprendre une seule chose. Qu'au bout du chemin, il n'y a pas un trésor à recevoir. Il a une lettre à envoyer. Ton grand-père murmure. Ton grand-père savait qu'un jour, la petite chercherait. Là-bas, de l'autre côté de l'océan. Tous les enfants confiés finissent par chercher Thomas. Toujours. Alors il a gardé cette adresse précieusement. L'organisme qui garde le lien entre les familles séparées. Et pendant dix ans, j'ai attendu que tu sois assez grand, pas assez grand pour courir. Ça, tu as toujours su le faire. Assez grand pour t'arrêter, pour écouter, pour écrire. Il ferme les yeux, une seconde. On croit qu'il s'endort. Puis il sourit, les yeux fermés. La sixième enveloppe Ausha. Va l'écrire avec eux, tous. Et après ça, ce vieil homme pourra se reposer tranquille. Cette nuit-là... Dans la cuisine, sous la lampe, la famille se réunit Rosa, Gloria, Thomas et une feuille blanche Pose au milieu de la table La page la plus difficile à remplir de toute une vie Personne n'ose commencer La feuille reste blanche, comme le cadre du couloir Depuis toutes ces années Et c'est là qu'on frappe à la porte C'est Tio Alvaro, l'oncle Celui qui a confisqué la première enveloppe Celui qui a menacé le vieux Celui qui a signé la démolition de la galerie Il se tient sur les pas de la porte Trempé de pluie, les épaules basses Et pour la première fois de sa vie, il a l'air petit Rosa ? « Je viens d'apprendre pour le vieux pour l'hôpital. » Il baisse les yeux. Il n'arrive pas à rentrer. « Je voulais protéger ta famille depuis le début. Je croyais que si on ne parlait pas, si on effaçait tout, ça ferait moins mal. » Sa voix se brise. « Je me suis trompée, Rosa. Pendant toutes ces années, je me suis trompée. » Rosa le regarde lentement. Très lentement. Puis elle fait une chose que Thomas n'oubliera jamais. Elle prend la photo recollée sur la table. Et elle l'attend à son frère. « Regarde-la, Alvaro. Regarde son visage. Regarde le mien à côté. » Ce n'est pas une honte, ça ne l'a jamais été. C'est juste une petite fille qu'on a trop aimée pour la garder dans la misère. L'oncle prend la photo, ses grosses mains tremblent. Il regarde le bébé et il regarde la jeune Rosa qui pleure. Et cet homme dur, cet homme qui parlait toujours trop fort, qui savait toujours mieux que tout le monde, cet homme se met à pleurer, debout, sur le pas de la porte, sous la pluie. Tu te souviens ? Au début de cette histoire, je t'avais dit qu'il n'y a pas de méchant ici. Voilà pourquoi. Diagvaro n'a jamais été méchant. Il avait juste eu honte. Un jour, il y a très longtemps, et il s'était enfermé dans cette honte, comme dans une pièce, sans fenêtre, jusqu'à ce soir, jusqu'à cette photo dans ses mains. Alors ils écrivent tous, chacun son tour, chacun sa ligne autour de la table, sous la lampe, pendant que la pluie tombe. Gloria dicte la première, les yeux clairs, pour quelques minutes précieuses. Tu es née, un jour de pluie. Et tu riais. Rosa écrit, en pleurant et en souriant à la fois. Je n'ai jamais cessé de respirer en pensant à toi. Alvaro d'une main maladroite. Trois mots qui lui coûtent tout. Pardonne-moi d'avoir eu peur. Et Thomas à la fin, sa toute première phrase. A une sœur qu'il n'a jamais vue. On me dit que tu aimes la pluie. Moi je cours dedans. On va bien s'entendre. Dans l'enveloppe, il existe tout. La moitié de photos, le petit ruban d'hôpital et les mots de chacun. Et cette fois, pour la première fois, sur l'enveloppe, il colle un timbre. Pendant six épisodes, les enveloppes arrivaient sans timbre. Déposées en cachette dans la nuit, sous la porte honteuse, celle-là, elle part au grand jour, par la poste, avec un timbre, un vrai, collé bien droit vers la France. Et puis, on attend, des semaines, les saisons de pluie passent sur Bogota. La galerie est tombée. Oui, les bulldozers sont venus, un matin gris, en une heure. 43 ans réduits en gravats. Mais les mille photos, elles, elles ont été sauvées. La veille de la démolition, Thomas, Valentina et la moitié du quartier les ont décrochées une par une à la lampe de poche. Elles sont chez les gens, maintenant, une dans chaque maison. Distribuées, vivantes, la mémoire de la Candelaria n'a pas disparu. Elle s'est juste répartie. Et Don Ernesto, il va mieux. Sa toux s'est calmée. Il a même retrouvé un coin de mur dans un café de la plaza. pour punaiser ses photos préférées. Une galerie, dit-il. À qui veut l'entendre ? Ce n'est pas un toit et quatre murs, c'est des yeux qui regardent. Et un matin, un matin tout ordinaire, on frappe à la porte. Le facteur, un vrai facteur cette fois, en uniforme, il tend une enveloppe. Jaunie, mais avec un timbre. Un timbre français et une écriture que personne dans la maison ne connaît. Une écriture jeune, ronde, appliquée. Thomas prend l'enveloppe. C'est ben lui qui ne trompe jamais. Lui qui a des mains de gardien de but, ses mains tremblent, il l'ouvre. Dedans, il y a une photo. La photo du bébé, mais entière, vraiment entière. Les deux moitiés réunies, non pas à la copie recollée au ruban adhésif, mais une vraie photo. Refaite, propre, complète, recollée par une autre main. Une main à 10 000 kilomètres. Et un mot, quelques lignes seulement. Moi aussi, je cherchais. Moi aussi, j'avais la moitié d'une photo. Depuis toujours. Et je croyais que l'autre moitié n'existait plus. « On me dit que j'ai un petit frère. » « Très rapide ! » « On me dit qu'on ne m'a jamais oublié là-bas, de l'autre côté de l'océan. » « Signez Luz. » Thomas répond à la lettre. Il regarde par la fenêtre, dehors, comme chaque après-midi. La verse de quatre heures commence à tomber. La pluie, celle que Luz aimait. Celle qui, disait Gloria, devait la ramener un jour. Et le garçon, au moteur dans le cœur. Celui qui passait sa vie à courir après les choses, à foncer, à ne jamais tenir en place, reste là, immobile. devant la fenêtre, souriant, une lettre à la main. Et pour la première fois, il n'a nulle part où courir. Parce que ce qu'il cherchait vient d'arriver jusqu'à lui. J'ai une grande soeur, elle aime la pluie, et moi je sais déjà ce que je lui apprendrai. Courir entre les gouttes. Et ce soir-là, dans le couloir, sur le mur, le cadre vide n'est plus vide. Dedans, il y a une photo. Une photo entière, un bébé. Une jeune mère qui pleure, mais on sait maintenant qu'elle pleurait d'amour. Et en dessous... glissait dans le cadre un petit mot de l'écriture de Thomas. On était quatre, on est cinq. L'histoire de Thomas s'arrête ici. Enfin, s'arrête. Tu commences à me connaître. L'histoire ne s'arrête jamais vraiment. Elle passe le relais. Parce qu'au moment précis où une averse tombait sur Bogota, très loin de là, de l'autre côté de l'océan Indien, sur une grande île où la terre est rouge et le bois sent le miel, un garçon taillait un morceau de bois avec un vieux couteau. Il s'appelle Léo. Il a onze ans. Et quand ses mains sculptent, il se passe quelque chose d'étrange. Ses doigts savent, des gestes que personne ne lui a jamais appris. Comme s'il se souvenait de quelque chose, de quelqu'un. Près de lui, sur l'étagère, il y a une petite figurine de poids. Un oiseau, arrivé avec lui, le premier jour. Sculpté comme rien d'autre sur l'île. En dessous, sous le socle, gravé, si fin qu'on ne voit à peine une marque. Lui non plus, ne connaît pas encore son histoire. Mais son prénom là-bas, veut dire quelque chose. La beauté. Et au village... Quand le soir tombe, les anciens parlent tout bas d'un homme qui vivait sur la falaise, avant la grande tempête, celui qu'on appelait le sculpteur des nuages. Son histoire commence bientôt, et crois-moi, tu n'es pas prêt. Et toi, quelque part ? Est-ce qu'il y a quelqu'un que tu cherches ou quelqu'un qui te cherche ? Sans que tu les saches encore, merci d'avoir écouté jusqu'au bout. A très vite, on se retrouve avec Léo.