Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles, l'histoire continue. Ils sont redescendus en courant, Léo, Véro, Bébé, Saoli. Devant la mer qui montait, le ciel qui noircissait. Les éclairs au large, Bébé glissait sur les rochers, Lélo a tenu par le bras. Et de l'autre main, il serrait l'oiseau inachevé contre lui. Celui sur lequel est gravé, à toi de finir. Et maintenant, il y a des épisodes où on court. Celui-là, non. Celui-là, on s'arrête. dans une case au village. Pendant que la pluie commence à tambouriner sur le toit de l'atome, avec un vieil homme qui va enfin tenir sa promesse. Dadabé les attend, comme s'il savait. Quand il voit l'oiseau inachevé dans les mains de Léo, ses vieux yeux se remplissent d'un coup. « Tu es monté, dit-il. Ce n'est pas un reproche, c'est presque un soulagement. » Comme si depuis onze ans, il attendait ce moment. « Alors c'est l'heure. Assieds-toi petit. » « Vérot, toi aussi. » Je fais tenir la promesse que j'ai faite à un mourant. Il serre le thé, les mains à tremblances. Il s'assoit et il commence. Razafi était mon ami, le plus grand sculpteur de l'île. On l'appelait le sculpteur des nuages parce qu'il disait « Moi, je ne crée rien. » Le bois, c'est déjà ce qu'il veut devenir. Je retire juste ce qu'il y a en trop pour libérer ce qui était dedans depuis le début. Et il a eu une fille. Anta et cette fille, elle souriait très à l'aile. Cette fille, elle taillait encore mieux que lui. Plus vivant, plus libre, lui était un maître, elle était un oiseau. Ces oiseaux à elle avaient toujours les ailes à demi ouvertes. Je lui ai demandé pourquoi, une fois, elle m'a dit, un oiseau posé c'est fini, c'est triste. Un oiseau parti, on l'a perdu. Moi, Dada B, je taillais l'instant juste avant. L'instant où tout est encore... possible. L'instant de l'espoir. Et puis, Anta a eu un bébé. Toi. Elle te posait dans un panier, dans l'atelier, pendant qu'elle travaillait. Tu ne pleurais pas. Jamais. Tu regardais. Tu regardais les copeaux tomber, les mains bouger, la lame aller et venir. Et tu t'endormais au bruit du bois qu'on libère. Chut. Chut. Ta toute première berceuse petite. Ce n'était pas une chanson. C'était ce son-là. La lame sur le palissandre. Et voilà. Voilà pourquoi ses mains se souviennent. Pas de la magie, pas de sortilèges, pas de fantômes. Juste un bébé qui a passé ses premiers mois à regarder, à écouter, à respirer la cire. Le geste était entré en lui, avant même les mots. Son corps savait ce que sa tête avait oublié. La nuit de la grande tempête, continue Zazabi. La mer est montée comme jamais de mémoire d'homme. Razafi et Anta étaient là-haut, avec toi. Anta aurait pu descendre tout de suite, seule, vite. Elle aurait été sauvée. Il s'arrête. Le tonnerre roule au loin, mais elle ne serait jamais partie sans toi. Et te porter dans la tempête sur ce sentier, c'était te perdre. Alors, elle a fait le choix le plus difficile qu'une mère puisse faire. Elle t'a mise dans les bras de Thauvin. Elle a glissé son oiseau dans ton panier et elle a dit, sauve-le. Moi, j'aide mon père. Et je vous rejoins en bas. On ne confie pas à un enfant parce qu'on ne l'aime pas, Léo. Anta t'a confié parce qu'elle t'aimait plus que sa propre vie. Et c'est exactement ce qu'elle a donné cette nuit-là. Léo pleure sans bruit. Véro, à côté, pleure aussi. Et pour une fois, elle ne dit rien. Elle pose juste sa main sur celle de Léo et le vieux dadabé. Mets ta grande main ridée par-dessus les deux. Ne pleure pas seulement parce que tu les as perdues petit. Pleure aussi parce que tu as été aimée. Comme ça, de cet amour-là, tout le monde n'a pas cette chance. Il reste une chose. Nadabé se lève lentement. Donne-moi ton premier oiseau. Celui qui est arrivé avec toi. Mais on me l'a volé. Tadabé sourit, le premier vrai sourire depuis le début, et il va vers un coffre dans le coin. Il en sort une étoffe pliée, et dans l'étoffe, l'oiseau, le sien, celui de toute sa vie. Tauve me l'a apporté il y a quelques jours, il croyait te protéger. En te retirant cet oiseau, pourquoi tu arrêtes de chercher ? Je lui ai repris. Il met la figurine dans les mains de Léo, puis il la retourne doucement, le socle vers le haut. Et maintenant, regarde, sous la marque du maître, il y a autre chose. Quelque chose que tu n'as jamais cherché. Parce qu'on ne cherche jamais ce qu'on ne sait pas exister. Un nom. Léo regarde. Il approche la bougie. Gravée tout fin, sous le petit nuage des lettres. Lanto, lit Dadabé. C'est le nom qu'Antha t'avait donné, à ta naissance. Avant tout, ton tout premier nom. Lanto. Dans notre langue, ça veut dire la beauté. Léo et Lanto. Le nom d'ici, et le nom de là-haut. Le nom qu'on lui a donné par amour dans cette maison au bord du lagon et celui qu'on lui avait donné par amour avant dans un atelier au bord du ciel. Deux noms comme on a demain. Et avec deux mains, on peut sculpter le monde entier. On frappe à la porte trois coups lourds. C'est Tovo. Trempé, le grand Tovo, large comme une pirogue, qui a l'air ce soir sous la pluie d'un tout petit homme. Il reste sur le seuil. Il n'ose pas entrer. Il n'ose pas regarder les hauts. J'ai pris ton oiseau. Je suis entrée chez toi comme un voleur. Je l'ai pris, pardonne-moi. Je voulais te protéger. Je t'ai descendu de la falaise dans mes bras cette nuit-là. Tu étais si petit. Je n'ai pas réussi à remonter. Attends pour eux. Depuis onze ans, je n'arrive pas à regarder cette falaise. Pas une seule fois. Alors je voulais qu'elle disparaisse. Qu'on la scelle. Qu'on l'oublie. Pour ne pas avoir mal. Et toi ? Tu n'arrêtais pas de vouloir y monter. Tu rouvrais la plaie chaque jour. Tu te rappelles ? Au tout début, je l'avais prévenu. Il n'y a pas de méchant dans cette histoire. Voilà pourquoi. Tovo n'a pas barré la falaise par cruauté. Il l'a barré parce qu'il n'a jamais cessé d'avoir mal. Et la peur, souvent, ressemble à de la méchanceté, vue de loin. Et c'est là que le vent change, d'un coup. La pluie redouble sur l'atoll. La porte classe contre le mur et au loin, vers la mer. Un grondement énorme monte de la nuit. Plus fort que tous les autres. Véro se précipite à la fenêtre. La grande marée, elle arrive ! Regardez la mer, elle est blanche ! Dada B se lève, le visage grave comme la pierre. Cette nuit, la falaise tombera. Et avec elle, l'atelier et les oiseaux, le dernier chef d'oeuvre de Razafi. Celui qui n'a jamais fini tout. La mer va tout reprendre. Léo regarde l'oiseau, inachevé dans ses mains. À toi de finir. Puis il regarde la dernière chose que Dada B vient de poser sur la table. Ce n'est pas une figurine. C'est un bloc de bois. Pas encore touché, pas encore né. Et dessus, gravé d'une main tremblée. Un seul mot. À toi. Léo se lève. Le moteur dans sa poitrine débarque. Mais pour la première fois de sa vie, il ne court pas. Pour attraper quelque chose, ils courent pour sauver. Au monde, disent-ils, maintenant tous, avant que la mer prenne ce qui reste d'eux. Et toi, s'il te restait une seule, pour sauver ce qui te reste, de ceux qui t'ont aimé avant même qu'ils te se souviennent d'eux, tu monterais dans la tempête ? Réponse au prochain épisode, le dernier. Je te raconte la fin.