Speaker #0Il a toujours existé. Mais il n'est pas au nom de Mila. Rouane, cher Chacha, ferme les yeux. Ouvre grand tes oreilles. L'histoire continue. Trois jours. Voilà combien de temps Rouane a mis à rappeler. Trois jours pendant lesquels Mila a vécu comme on marche sur la pointe des pieds. À l'école sans y être. À table sans manger. Au lit sans dormir. Trois jours pendant lesquels, dans une cave de Bangalore, un archiviste aux lunettes qui glisse à soulever des cartons, en éternuant dans la poussière, à la recherche d'un prénom qui veut dire « espoir » . Et le mercredi soir, 19h, à Arras, 22h30 là-bas, l'ordinateur de la cuisine sonne. Visio, toute la famille s'assoit. Même Madame Anjali est là. Invité officiel de la cellule d'enquête. Le visage de Rouane apparaît. Il ne dit pas bonjour. Il ne fait pas de blague. Il tient une feuille à deux mains. Comme on tient une chose vivante. Registre des entrées. Pouponnière. Sainte-Marthe. Banque d'alors. Achat. Petite fille. Arrivé à l'âge de trois jours. Confié par l'hôpital. Point. 2,9 kg. En bonne santé. Ne pleure pas. Observe beaucoup. Observe beaucoup. À trois jours, certaines choses, visiblement, ne s'apprennent pas. Elles arrivent avec toi. Et Rohan tourne la feuille. Il y en a une deuxième. Le suivi, mois après mois, de l'écriture appliquée de quelqu'un qui prenait son travail au sérieux. Deux mois. Sourire au visage. Quatre mois. Refuse de dormir si on est un trop tôt. Refuse de dormir si on est un trop tôt. Aime regarder la veilleuse. Cinq mois. Rie quand il pleut fort sur le toit. Six mois. Aime être porté face au monde, jamais contre l'épaule. Sept mois. Rouane s'arrête. Sept mois. Il n'y a que trois mois. Il approche la feuille de la caméra, comme une preuve. Partie. Manque déjà. Dans la cuisine d'Arras, plus personne ne regarde l'écran. Maman, regarde Mila. Papa, regarde maman. Et Mila, regarde le mur. Très fort. Parce que regarder le mur très fort, c'est la technique pour ne pas pleurer. Et ce soir, la technique ne marche pas terrible. Quelqu'un là-bas écrivait qu'elle riait quand il pleuvait fort. Quelqu'un savait qu'il fallait la porter face au monde. Quelqu'un a eu de la peine quand elle est partie. Elle l'a écrite dans un registre officiel entre deux colonnes parce qu'il n'y avait pas d'autre endroit où le mettre. Et Rohan continue, plus bas. L'établissement a 7 mois. Adoption internationale France. Et en marge au crayon. Il y a deux lettres, veillées par KD. KD ? Deux lettres au crayon dans la marge d'un registre ? Retiens-les bien. Toute la fin de l'histoire tient dans ces deux lettres. Ce soir-là, après la visio, Mila demande à prendre son bain plus tôt. Mais elle ne prend pas de bain. Elle ferme le verrou. Elle s'assoit sur le rebord de la baignoire, face au miroir, et elle fait une chose qu'elle n'a jamais faite. Elle se présente à elle-même. « Ah, chat ! » Elle le dit une fois, du bout des lèvres, comme on goûte. Puis une deuxième. « Ah, chat ! » C'est doux. Ça commence comme un soupir, et ça finit comme un souffle. Ça ressemble à rien de ce qu'elle connaît. Et pourtant, ça ne lui va pas si mal. Comme un pull trouvé au fond d'une armoire qui serait pile à sa taille. Je m'appelle un chat bizarre. Je m'appelais un chat triste. Elle cherche la bonne phrase. Là, toute seule, face au miroir embué. Elle m'a appelé un chat. Et maintenant, on m'appelle Mila. Voilà, celle-là, elle tient debout. Deux prénoms comme demain. On peut obtenir beaucoup de choses avec demain. Le miroir est tout embuyé maintenant. Elle a fait couler l'eau chaude pour le décor au cas où on lui demandait des comptes sur ce bain fantôme. Alors, du bout des doigts, dans la buée, elle écrit. Quatre lettres rondes, maladroites, qu'elle recopie de mémoire depuis l'amulette. Ausha. Et derrière les lettres, dans ce miroir, il y a son visage. Pile derrière. Comme si le mot était écrit sur elle. Elle reste là à longtemps, à se regarder à travers son premier prénom. Jusqu'à ce que la buée s'efface. Et qu'il ne reste plus que Mila. Mais maintenant, elle le sait. Sous Mila, quelque part, il y a toujours Asha. Comme une écriture sous la buée. Il suffit de souffler dessus pour qu'elle revienne. Elle reste encore un moment dans la salle de bain, les bras croisés sur sa poitrine, à écouter la maison. En bas, papa fait la vaisselle. On entend le bruit de l'eau, les couverts qui s'entrechoquent. Maman, elle range quelque chose dans le couloir. Le béfroid sonne 9h. Tout est pareil. Et tout a changé. Il y a une heure, elle s'appelait Mila. Maintenant, elle s'appelle Mila et Asha. Ce n'est pas deux fois moins, c'est deux fois plus. Le lendemain, à la récré, elle le dit à Théo. Juste le prénom. Théo le répète une fois, deux fois, en connaisseur. Il pèse les prénoms comme il pèse les billes. Et il rend son verdict. Achat, ça te va. C'est comme Mila, mais enlevé de soleil. Champion du monde, je te dis. Dans le carnet rouge, ce soir-là, sur la page des chaussures. Deuxième ligne. Pendant sept mois. Quelqu'un m'a appelé Espoir. Le mercredi suivant, Mila retourne à la bibliothèque. Seule. C'est son tour de garde dans l'enquête, comme dit papa. Et madame Anjali l'attend avec une feuille de brouillon et deux crayons. Viens là. Aujourd'hui, leçon d'écriture. Et pendant une demi-heure, dans le coin des langues du monde, une bibliothécaire de 68 ans apprend à une fille de 9 ans à écrire son prénom, son premier prénom, dans sa propre langue. Le Canada, ça s'écrit en rondeur. Des boucles, des petites lunes, des vagues. La main de Mila Tatton recommence, dérape. Doucement, le Canada ne se dessine pas avec les doigts. Il se dessine avec le poignet. Au cinquième essai, les quatre lettres tiennent ensemble. Au huitième, elles sont presque belles. « Tu sais, » dit Madame Anjali en regardant la feuille, « la plupart des gens ne se souviennent pas du jour où ils ont écrit leur prénom. » pour la première fois. Ils étaient trop petits. Elle pose le crayon. Toi, tu l'auras eu deux fois. Et la deuxième, tu t'en souviendras toute ta vie. Mila plie la feuille en quatre et la range dans le carnet rouge. Entre la page des questions et la page des choses sûres, pile au milieu, c'est sa place. Restait l'énigme des deux lettres KD. Et là, je dois te dire, Juan a fait un travail de fourmi. Il a retrouvé d'anciens employés de la pouponnière, une cuisinière, une infirmière, à la retraite. Et il a posé partout la même question. Qui veillait les bébés à Sainte-Marthe ? Qui signait KD ? La cuisinière a souri, avant même la fin de la question. KD ? Mais c'est Laïa ! Voyons, la nounou des tout-petits ! 30 ans de service ! Le bâtiment aurait tenu debout rien que par elle ! Kamala, Kamala, dévie. Et puis la cuisinière a ajouté quelque chose. Quelque chose qui a fait que Juan a cessé de prendre des notes. Vous savez ce qu'elle faisait Kamala ? Pour chaque petit qui partait, chaque petit, monsieur, et en 30 ans, il y en a eu des centaines, elle brodait un carré de tissu la nuit après son service. Des oiseaux, toujours des oiseaux. On lui demandait pourquoi. Elle répondait... C'est entre l'enfant et moi. Personne n'a jamais su lire ces oiseaux. C'était son langage à elle. Et la cuisinière a ri, d'arriver plein de souvenirs. Une nuit, le directeur l'a trouvé à 2h du matin dans la salle des biberons avec sa lampe et son fil rouge. Il lui a dit « Kamala, rentre chez toi, ce n'est pas ton travail ça » . Vous savez ce qu'elle a répondu ? « Mon travail, c'est qu'aucun enfant ne parte les mains vides » . Le reste, c'est ce qu'il y a écrit sur ma fiche. Le directeur n'a plus jamais rien dit. Et le matin, on trouvait des fois une tasse de thé posée à côté d'elle. C'était lui. Des centaines d'enfants. Des centaines de tissus brodés en cachette la nuit à la lampe. Des centaines de messages que personne n'a jamais su lire, envolés aux quatre coins du monde, dans les valises des familles. Et quelque part... A Arras, dans une maison près du Beffroi, il y en a un, recousu au fil orange, qui vient enfin d'être entendu. « Il faut la retrouver, dit Mila ! Kamala, il faut ! » « Et elle doit être très âgée, ma puce, dit maman. Prudente, si elle est... » Elle ne finit pas sa phrase. Personne ne veut la finir. À Bangalore, Juan repart à la chasse. Et là, je vais te dire la vérité. Cherchez une dame de 74 ans. Dans une ville de 12 millions d'habitants, c'est chercher une bille précise dans toutes les cours de récré de France. Les registres du personnel, l'adresse date de 20 ans, la rue a changé deux fois de nom. Kamala ? Laquelle ? Ici des Kamalas ? Il y en a par étage ! Une fausse piste l'envoie à l'autre bout de la ville. Chez une Kamala Devi, qui a passé sa vie à vendre des saris, et qui lui offre quand même le thé. Chaque soir, le message de Juan arrive à Arras. Pas encore, demain. Et chaque soir, la famille répond la même chose. C'est devenu leur formule magique. On a attendu 9 ans, on sait attendre. Une semaine passe, le beffroi égrène ses quarts d'heure. Mila relit chaque soir la page des choses sur 3 lignes maintenant, c'est déjà un trésor. Le 3ème dit, quelqu'un a écrit « manque déjà » dans un registre. Et le samedi suivant, à la bibliothèque, l'écran s'allume pour la 3ème fois. Je l'ai trouvé ! 4 mots. Et plus personne ne respire dans la bibliothèque d'Arras. Elle s'appelle Kamala Davis. Elle a 74 ans. Elle vit chez sa fille dans le sud de la ville, tout près de l'ancien marché aux fleurs. J'y suis allée hier. Je m'étais préparée. Un grand discours. Vous savez, l'histoire complète. La France, le tissu, l'ourlet, l'amulette. Je n'ai rien pu dire du tout. Je me suis assise devant elle et j'ai juste dit « Achat, trois oiseaux. Un qui vole à l'envers. » Et alors, chuchote Mila, Et alors ? Elle m'a posé une seule question. Elle s'est levée, doucement. Ses genoux sont vieux. Elle est allée dans sa chambre. Et elle est revenue avec une boîte en fer. Elle l'a posée sur la table devant moi. Elle a mis sa main dessus et elle a dit « Content que je garde leur voix. » Dis à la petite que la sienne l'attend. Et toi, si tu avais eu un autre prénom avant celui-là, tu voudrais le connaître ? Réponse au prochain épisode, le dernier, je te raconte tout.