Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles, l'histoire continue. La nuit exacte où tu es arrivé dans ce village, Léo n'a pas dormi. Le sculpteur des nuages, la falaise, la grande tempête et sa figurine, son oiseau, signé de la main d'un mort, onze ans plus tôt. La nuit même où un bébé est arrivé dans une maison au bord du lago. Une seule personne peut tout expliquer. Et ce matin, Léo retourne chez Dadabé des veaux. Il a mille questions et il compte bien les poser toutes d'un coup très vite. Parce que c'est comme ça que Léo fait tout, vite. L'atelier de Dadabé, Léo n'y était jamais entré. C'est une case sombre au bout du village qui sent le bois ancien et la cire. Sur les murs, des outils, des dizaines, des ciseaux, des lames, de toutes les tailles, alénie et propre. mais couvert d'une fine poussière. Comme si on ne les avait pas pris depuis très longtemps. « Vous avez tous ces outils ? » dit Léo. « Et vous ne sculptez plus ? Pourquoi ? » Dadabé ne répond pas tout de suite. Il regarde ses propres mains, noueuses, qui tremblent un peu. « Parce qu'il y a des choses, dit-il, enfin, qu'on n'arrive plus à faire, une fois qu'on a perdu la personne avec qui on le faisait. » Et il lève la main. Avant que Léo pose la question. Avant les questions, petit, les règles. Mais je veux juste savoir qui c'était. Et pourquoi ma figurine ? Et pourquoi vous tremblez ? Et les règles. Le vieux s'assoit. Il prend un morceau de palissade et un couteau. Et il les pose entre deux. Le sculpteur des nuages était mon ami. Mon meilleur ami. 50 ans d'amitié, petit. Avant de mourir. et m'a fait une promesse à garder une promesse qui te concerne toi moi quelle promesse tu la connaîtras mais pas en parlant en sculptant dadabé pousse le bois et le couteau vers léon première leçon tu vas tailler cette courbe une seule du début à la fin mais lentement aussi lentement que tu peux le temps qu'une bougie mette à fondre d'un doigt lentement mais je sais déjà tailler vite regardez je peux faire un oiseau entier avant que votre bougie non les yeux du vieux ne rient pas vite tout le monde sait le faire même la mer va vite quand elle casse une pirogue mais un arbre lui met 100 ans à grandir tu veux comprendre 100 ans en 3 secondes Et là, il faut que tu saches ce que c'est pour Léo. Tailler lentement. C'est une torture. La pire qu'on puisse inventer pour lui. Sa main veut filer. Le couteau veut mordre. Il dérape une première fois. Le copeau passe. Il recommence. Il se coupe le doigt. Une petite goutte rouge sur le bois rouge. Il journe tout bas. Tadabé ne dit rien. Il regarde la bougie. Léo recommence. La main trop rapide. Encore. Le dérapage. Encore. La sueur sur le front. Le poignet qui brûle de se tenir. Encore. Et puis, à la dixième fois, peut-être la vingtième, quelque chose lâche en lui. Quelque chose se calme. Sa respiration ralentit et sa main avec elle ralentit aussi. Vraiment. Pour la première fois de sa vie, la lame ne mord plus le bois. Elle le caresse. Chut ! Chut ! Tout doucement, le copeau se soulève, long, fin, parfait, et retombe en spirale sur le sol. Et là, le geste revient. Le geste qui vient tout seul. La torsion du poignet, la remontée sous l'aile. Mais cette fois, parce que c'est lent, Léo le sent arriver. Il le sent monter dans son bras avant même de le faire. Et il comprend une chose qui lui donne le vertige. Ce geste, il ne l'invente pas, il ne le décide pas, il le retrouve. Dada B derrière lui s'est levé sans bruit. Il regarde la main de l'enfant et une larme coule dans les rides de son vieux visage. Voilà, tes mains, elles se souviennent petit, elles se souviennent de quelqu'un. Maintenant, alors apprends à les écouter. La leçon finie, Dadabé parle enfin, un peu. Toujours un peu. Le sculpteur des nuages savait qu'un jour tu reviendrais au bois. Il en était sûr. Le sang n'oublie pas, il disait. Alors, avant de mourir, il a caché des figurines, le long du chemin, qui va d'ici à la falaise. Pas pour jouer, pour t'apprendre. Chaque figurine porte un geste. Et chaque geste te rapproche de la vérité. Combien il y en a ? Assez, pour que quand tu arriveras au bout... Tu sois assez sculpteur pour supporter que tu trouves un. Il s'arrête. Et la dernière. La dernière est là-haut, dans son atelier, sur la falaise. Léo se lève d'un mot. Alors allons-y maintenant, tout de suite ! Non ! Pour la première fois, la voix du vieux claque. Puis elle retombe, lassie. Personne ne monte sur la falaise, petit. Personne ! La mère la ronge un peu plus chaque année et à la grande marie d'Ikinox, il regarde par la porte vers le large, vers le cap qu'on ne vit non loin. Dans trois semaines, le cap tout entier s'effondre en main, avec l'atelier, avec tout ce qu'il contient pour toujours. Trois semaines. Trois semaines avant que la falaise tombe et avec elle, le dernier secret du sculpteur des nuages. Une horloge vient de se mettre en marche et Léo l'entend maintenant. Tic-tac, sous chaque un de ses pas. « Pour aujourd'hui, » dit Dadabé, « tu as mérité ta première leçon. » « Alors, je te dis où chercher la première figurine cachée. » « Sous la pierre plate, près de la source, là où les femmes lavent le linge. » « Razafi l'a mise là, il y a onze ans. Vas-y. » « Léo court. » « Bien sûr qu'il court. La source, la pierre plate, et dessous, enveloppée dans un chiffon mangé par l'humidité. » « Une figurine. Une main. Une main ouverte, sculptée. » Dans le palissandre, paume vers le ciel, les doigts à peine repliés, une main qui donne, ou une main qui attend qu'on y dépose quelque chose. Et sous le socle, Léo retourne la figurine, le cœur battant. La même marque, le même petit nuage traversé d'un trait. Deux figurines maintenant. L'oiseau qui s'envole et la mât qui attend. Léo ne le sait pas encore. Mais chaque figurine est une phrase. Et mise ensemble, elle raconte une histoire. Léo rentre à la nuit tombée, la main de bois serrée contre lui. Il a hâte de la poser à côté de l'oiseau, de comparer les marques, de commencer à comprendre. Il entre dans sa chambre, il pose la main sur le lit et il la tend. Et il tend le bras vers l'étagère, vers l'oiseau, celui de toute sa vie. L'étagère est vide. Léo se fige. Il regarde mieux. Rien. Il passe la main sur le bois. Rien. Les regards sous le lit, dans le coffre, derrière la rideau, par terre, partout, encore rien. Sa figurine, l'oiseau aux ailes à demi ouvertes, celui arrivé avec lui, celui de toute sa vie, celui que sa mère là-haut avait sculpté de ses mains, a disparu. Léo dévale jusqu'à la peste commune. « Maman, l'oiseau, l'oiseau, l'oiseau a disparu de l'étagère ! » Maman se fiche. Son métier a tissé, s'arrête net. La navette reste suspendue dans sa main. Et Léo voit. Il voit tout, il a appris à voir. Il voit la peur passer sur le visage de sa mère comme une ombre sur l'eau. Quelqu'un est entré, dit-elle, tout bas, aujourd'hui, pendant qu'on est au lago. Qui entrerait dans une maison pour voler un vieux jouet de bois ? Maman ne répond pas. Elle se lève, elle va la porter. Elle regarde dehors, longtemps, vers le chemin sombre qui monte entre les cases. Le chemin qui mène tout là-haut à la falaise. Et elle dit d'une voix que Léo ne lui a jamais entendue. Une voix sans fond. Léo, écoute-moi bien. Une seule fois. Arrête-toi. Arrête de poser des questions sur cette marée. Arrête de voir Dadabé. Et ne monte jamais, jamais sur cette falaise. Mais pourquoi ? Parce que quelqu'un dans ce village ne veut pas que tu saches. Quelqu'un de bien plus fort que toi. Il se retourne et ses yeux brillent. Est-ce quelqu'un ? Est-ce quelqu'un ? Viens d'entrer dans notre maison. Et toi, si on te disait d'arrêter de chercher, pour ta propre sécurité, tu obéirais ? Ou ça te donnerait encore plus envie de savoir ? Réponse au prochain épisode. Je te raconterai la suite.