Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand les oreilles, l'histoire commence. Approche, encore un peu. Voilà, parce que cette histoire-là, il faut que je te la raconte tout près. C'est l'histoire d'une petite fille qui a trouvé quelque chose qu'elle n'aurait jamais dû trouver. Ou alors, au contraire, quelque chose qui l'attendait depuis toujours. Si tu croises Mila dans les rues d'Arras, Voilà ce que tu verras. Une fille de presque 9 ans. Des baskets qui ont sauté dans toutes les flaques entre l'école et la grand-place. Une mèche qui s'échappe, toujours du même côté. Et des yeux noirs qui remarquent tout. C'est ça le truc de Mila. Elle remarque tout. Elle remarque quand la boulangère a changé de boucle d'oreille. Elle remarque quand son copain Théo a triché au billet. Toujours. Elle remarque que le marchand de journaux donne des morceaux de croissant au chien du voisin quand il croit que personne ne le voit. Et elle remarque que sa maman dit « ça va » avec la voix qui dit le contraire. Les adultes appellent ça être curieuse. Mais là, elle sait que c'est autre chose. C'est qu'elle cherche. Elle ne sait pas exactement quoi, mais elle cherche. Ah ! Et il y a quelque chose que tu dois savoir sur Arras pour comprendre cette histoire. Arras est une ville qui sonne. Au milieu de la grande place, il y a une tour immense, le Beffroi. Et tout en haut, un carillon. Il sonne. Les cloches sonnent au-dessus des toits. Mila a grandi là-dedans. Pour elle, le temps ne passe pas. Il sonne. Retiens ça. Les cloches. Ça aura de l'importance, je te le promets. Et puis, il y a le carnet. Un carnet rouge, caché sous son matelas. Côté mur, dedans, Mila n'écrit pas son journal. Non, elle écrit des questions. Toutes les questions qu'elle n'ose pas poser à voix haute. Celles qu'elle laisse coincées dans sa gorge. Juste là. Comme un morceau de pain trop gros. Question 12. Est-ce qu'il pleut pareil en Inde-Caharas ? Question 31. Est-ce que quelqu'un là-bas a le même nez que moi ? Question 47. Est-ce que quelqu'un pense à moi le jour de mon anniversaire ? La question 47. Elle l'a écrite l'année dernière. Au cran de bois. Effaçable. Au cas où. Parce qu'il faut que je te dise une chose sur Mila. Ce n'est pas un secret. Elle le sait depuis toujours. On le lui a toujours dit. Avec des mots doux. et des albums photos. Mila est née très loin, en Inde, tout au sud, dans une ville immense et pleine de jardins qui s'appelle Bangalore. Elle est arrivée en France à 7 mois, dans les bras de Marlène et Julien, sa maman et son papa. Et depuis, elle grandit ici, entre la pluie fine du nord, l'odeur du pain au chocolat, le samedi matin, et les cloches du beffroi. Mila a deux pays. Comme on a demain. Sauf que l'une des deux, elle ne l'a jamais vue. Tout commence un mardi soir, la veille de ses 9 ans. Mila descend l'escalier en chaussettes. Mission, un dernier verre de lait avant de dormir. Et là, dans la cuisine, elle entend ses parents qui parlent. Pas fort, trop pas fort. Tu sais ce volume spécial que prennent les adultes quand le sujet est interdit aux enfants. Ce volume-là. Mila s'arrête. Troisième marche. Celle qui ne craque pas. Elle le sait, évidemment. Pas encore, Julia. Elle est trop petite. Mais elle aura neuf ans demain, Marlène. Neuf ans ? Un jour, il faudra bien. Un jour, pas demain. Range-la. Range-la ? Range quoi ? Le cœur de Mila fait un bond de kangourou. Elle remonte l'escalier sur la pointe des chaussettes, en évitant la cinquième marche, celle qui craque évidemment. Se glisse dans son lit, remonte la couette jusqu'au menton, fixe le plafond. Dehors, le baie-froid sonne. Dix heures. Dix coups, lents, qui roulent sur les toits. Et dans sa tête, une seule pensée, qui clignote comme une ancienne du pharmacie. Range-la. Range-la, range-la, cette nuit-là, à la lumière de sa lampe des poches. Mila sort le carnet rouge et crie. Question 48. Qu'est-ce que mes parents me cachent ? Le lendemain, jour de ses 9 ans, il y a un gâteau au chocolat avec le glaçage qui a un peu coulé sur le côté. 9 bougies et la chanson chantée faux par papa. Tellement faux que c'en est devenu une tradition. Julien chante faux exprès, pas exprès. Et tout le monde rit. Mila sourit. Souffle ses bougies, ouvre ses cadeaux. Des rollers, une boîte de feutres. Le dernier tome de Yoko Tsuno, sa BD préférée. Mais tu la connais maintenant. Elle remarque tout. Elle remarque que sa mère a les yeux qui brillent un peu trop quand elle la regarde souffler. Elle remarque que son père pose la main sur l'épaule de sa mère. Juste une seconde. Comme on dit, courage. Et elle remarque surtout que personne... personne ne regarde vers le grand placard du couloir. Tu sais ce que ça veut dire ? Quand quelqu'un fait très attention à ne pas regarder quelque chose, c'est le meilleur moyen du monde de montrer exactement où c'est. Erreur de débutant ! Le samedi suivant, ses parents partent faire des courses. On revient dans trois quarts d'heure ma puce ! 45 minutes ! 45 minutes. Mila connaît le trajet par cœur. Le supermarché, la file à la caisse. Plus long que le samedi, le retour. 45 minutes. Peut-être 50, si maman croise quelqu'un de l'école. Elle colle son front à la fenêtre. La voiture descend la rue. Ralentit, tourne au coin. Disparu, le beffroi sonne. Top chrono. Elle ouvre le placard du couloir. Des manteaux d'hiver qui sentent la noctaline. Des draps pliés. La valise des vacances. L'aspirateur qui bascule et qu'elle rattrape de justesse. Oh, chut ! L'aspirateur ! Elle écarte les draps. Grimpe sur la chaise de la cuisine. Tâte l'étagère du haut, tout au fond. Là où sa main touche à peine. Rien. De la poussière et une vieille guirlande. Elle redescend. Souffle, réfléchis, range-la, réfléchis Mila. Si toi tu avais quelque chose à cacher, à une fille qui remarque tout, tu le mettrais où ? Pas en haut, tout le monde cache en haut, tout en bas, tout au fond, derrière quelque chose d'ennuyeux, peut-être. Mila s'allonge sur le ventre, sur le carrelage froid du couloir. Elle pousse le carton des décorations de Noël, celui que personne n'ouvre onze mois par an. Sa joue touche presque le sol. Elle tend le bras dans le noir, tout au fond. Et là, ses doigts touchent quelque chose. Du métal ! Froid. Une boîte. Pas une boîte à chaussures, non. Une boîte en métal, ancienne, comme une grande boîte à biscuits, avec des coins cabossés et un couvercle qui a connu d'autres mains que les siennes. Elle la tire vers elle. Doucement. Centimètres par centimètres. Elle racle un peu sur le carrelage. Et elle la pose sur ses genoux. Sur le couvercle, un autocollant à moitié effacé. Des lettres qu'elle ne connaît pas. Une écriture ronde, étrange, magnifique. Des lettres, toutes en boucle et en courbure. Comme des petites lunes, comme des coquillages dessinés par la mer. Et en dessous, au stylo, en français, une écriture qu'elle reconnaît entre mille. Celle de sa mère. Ban-ga-lor. Les mains de Mila tremblent un petit peu. Tu peux comprendre. Elle soulève le couvercle. À l'intérieur du papier de soie, jauni par les années, ça sent le vieux papier, le renfermé. Et autre chose, tout au fond de l'odeur, quelque chose de doux qu'elle ne connaît pas. Elle égarte le papier. D'abord, un bracelet. Mais pas un bracelet de poignée, une chaînette d'argent, fine. Comme un fil de pluie. Avec des petites clochettes rondes tout autour. Un bracelet de cheville minuscule. Une cheville de bébé. Mila le soulève dans la lumière du couloir. Les clochettes s'entrechoquent doucement. Elle le secoue, tout doucement, pour les entendre chanter. Rien. Elle fronce les sourcils, secoue encore un peu plus fort. Rien. Pas un tintement, pas un son. Les clochettes sont muettes. Toutes ! Comme si quelqu'un leur avait volé leur voix. Une ville. pleine de cloches qui sonnent et la seule clochette qui lui appartienne vraiment ne sonne pas. Retiens ça aussi. Elle le pose sur ses genoux, délicatement, comme un oiseau tombé du nid. Et sous le bracelet plié en quatre, il y a un carré de tissu, doux, usé, lavé mille fois, couleur de sable chaud. Et dessus, brodé au fil rouge, en tout petit point serré. Si régulier qu'on dirait une écriture. Trois oiseaux. Trois oiseaux qui volent. Deux vont vers la droite. Et le troisième regarde bien. Le troisième vole dans l'autre sens. Pourquoi ? Qui broderait un oiseau à l'envers ? Un oiseau qui tourne le dos aux deux autres ? Ce n'est pas une erreur. Pas avec des points aussi parfaits. Quelqu'un a voulu ça. Au fond de la boîte, il reste une dernière chose, une photo. Un bébé de quelques mois, aux cheveux noirs en bataille, enroulé dans ce tissu. Elle le reconnaît, les trois oiseaux dépassent près de la petite joue. Et au poignet du bébé, le bracelet à clochettes, accroché au poignet, parce que trop grand pour sa cheville de bébé. Au dos de la photo, la même écriture bleue, celle de sa mère. Notre fille. Premier jour, Mila s'assoit par terre, dans le couloir, le dos contre le placard, la photo dans une main, le tissu dans l'autre, le bébé, c'est elle. Et ces deux objets, ils viennent d'avant. Avant Arras, avant maman et papa, avant la France, avant le pain au chocolat, avant les cloches du Béfroi. Avant tout ce qu'elle connaît, quelqu'un là-bas a accroché ce bracelet à son poignet. Quelqu'un l'a enveloppé dans ce tissu. Quelqu'un l'a tenu contre lui, le premier jour. C'est la première fois de sa vie que Mila touche quelque chose qui vient de là-bas, de son autre main, celle qu'elle n'a jamais vue. Elle approche le tissu de son visage, doucement. Il sent la lessive de maman, maintenant. Mais elle se dit que peut-être avant, il sentait autre chose, une autre maison, un autre air, plus chaud, quelqu'un d'autre. Et là, il se passe un truc bizarre. Ses yeux piquent. Pas pleurer, hein, Mila, ne pleure pas. Tout le monde le sait. Juste, ça pique, comme quand on regarde le soleil, une seconde de trop. Et une question monte dans sa poitrine. Une question qui ne ressemble à aucune des 48 questions du carnet rouge. Une question trop grande pour le carnet. Qui m'a enveloppée dans ce tissu ? Dehors, une portière claque. La voiture, déjà ? Maman n'a croisé personne de l'école. Pour une fois, il fallait que ce soit aujourd'hui. Mila replie le tissu à toute vitesse. La photo, le papier de soie, le couvercle qui refuse de fermer du premier coup. Ferme-toi, ferme-toi ! La boîte au fond, le carton de Noël par-dessus, la chaise à sa place. Et elle se jette dans le canapé. attrape sa BD à l'envers, la retourne, la clé tourne dans la serrure. « Ça va ma puce ? » demande Marlène, les bras chargés de course. « Ça va » , dit Mila, avec la voix qui dit le contraire. Mais ça, dans cette maison, il n'y a qu'une seule personne capable de le remarquer. Et ce soir, cette personne a d'autres choses en tête. Sauf que, tu me crois, toi, si je te dis que Mila a tout remis dans la boîte ? Presque tout, cette nuit-là, sous sa couette, à la lumière de sa lampe de poche, Mila déplie le carnet de tissu qu'elle a gardé serré contre elle. Dehors, très loin, le beffroi sonne, onze heures. Elle suit du doigt les trois oiseaux, le fil rouge, les petits poings impatients, un par un. Quelqu'un a passé des heures sur cette produire. Des heures entières ! Des heures à penser à... À qui ? À elle ? Elle retourne le tissu pour regarder l'envers des oiseaux. C'est là qu'on voit les secrets d'une broderie à l'envers. Et c'est là que ses doigts s'arrêtent. Là, dans l'ourlet, le petit bord du tissu replié et cousu. Il y a quelque chose. Quelque chose de dur. De tout petits plats et ronds à la fois, comme un caillou poli ou une pièce. Ou elle ne sait pas, elle palpe encore. Le cœur qui cogne, ça glisse sous ce tissu, ça roule sous son doigt. On ne sent pas ça dans un ourlet normal. Ça, c'est quelque chose que quelqu'un a cousu à l'intérieur, exprès pour le cacher ou pour qu'un jour, quelqu'un le trouve. Et toi, tu aurais décousu le fil ? Réponse. au prochain épisode. Je te raconterai !