Speaker #0Ferme les yeux, ouvre grand tes oreilles, l'histoire continue. Une famille ne doit pas perdre deux enfants. Thomas n'a pas dormi. La phrase du vieux photographe a tourné toute la nuit, comme une pièce de monnaie qui roule sans jamais tomber. Deux enfants, une par la mer, l'autre par le silence. Et lui dans cette maison, mais il est seul. Alors la première, la première enfant, c'est qui ? Une soeur, un frère, quelqu'un qui a dormi dans cette maison avant lui, et dont il ne reste qu'un cadre vide ou une moitié de photo. Il y a une seule personne au monde qui peut répondre. Et ce matin, Thomas retourne à la galerie. Donne Ernesto la temps, comme s'il l'attendait depuis toujours. Il a assis sur son tabouret au fond, sous l'ampoule. Une tasse de café fumant entre les mains. Il en a une deuxième, posée en face, pour Thomas. Comme s'il savait déjà qu'il reviendrait. « Te revoilà ! » « Bien ! Alors voici les règles, Thomas. Écoute-les une seule fois. » Thomas ouvre la bouche. « Écoute ! » répète le vieux. « Pas parle ! Écoute ! » Tu vas devoir apprendre avec moi. Il y a six enveloppes, je les ai toutes. Ton grand-père me les a confiées avant de mourir. Avec une promesse, les remettre à son petit-fils, une par une, quand il aura dix ans. Et te voilà. Donnez-les-moi alors toutes, maintenant. Non, le vieux sourit. Une enveloppe ne se donne pas, elle se mérite. Une par semaine, chacune par une épreuve. Une épreuve. Genre courir, sauter, grimper. Je suis le plus rapide du quartier, vous le savez, je peux... Non ! Les yeux du vieux rient. Tout le contraire. La première épreuve, la voici. Don Ernesto désigne le tabouret en face de lui. Assieds-toi et écoute l'histoire de ce quartier jusqu'au bout. Sans bouger, sans parler, une heure. Une heure ? Sans bouger ? Une heure. Et là, il faut que tu comprennes ce que c'est que pour Thomas. Une heure sans bouger, pour toi, pour moi, c'est long. Pour Thomas, c'est une montagne. C'est l'Everest. C'est la pire épreuve qu'on puisse inventer pour un garçon qui a un moteur à la place du cœur. La première minute, il gigote. La deuxième, il tape du pied. La troisième, il fait craquer chacun de ses doigts un par un. La cinquième, il pousse un soupir à faire tomber les photos du mur. Don Ernesto, sans s'arrêter de parler, lève juste un doigt. Et Thomas se rasse voit. Mais le vieux raconte. Et il raconte bien. La galerie, quand elle a été construite en 1960. Les grandes inondations de 1979, quand l'eau est montée jusqu'aux photos. Et qu'il a passé la nuit à les décrocher pour les sauver. Le jour où tout le quartier a dansé dans la rue, un soir d'été. Et où il a pris la plus belle photo de sa vie. Les gens qui sont nés, qui se sont mariés, qui sont morts. Tous passés devant son objectif. Et lentement, sans s'en rendre compte, Thomas arrête de gicoter. Ses pieds. s'immobilise, ses mains se posent, il écoute, vraiment, comme il n'a jamais écouté personne. C'est la première fois de sa vie que Thomas reste immobile, une heure entière. Et le plus étrange, celui qui a un moteur dans le cœur te le dira lui-même, c'est pas si vite, comme si écouter, vraiment écouter, c'est une autre façon de courir. À la fin, donne Ernesto dans l'enveloppe, la troisième, tu l'as mérité, tu vois, tu t'es arrêté. Un peu. Thomas l'ouvre. Dedans, pas une photo cette fois. Un ruban. Un petit ruban de tissu, blanc jaune nu. Le genre de ruban qu'on noue aux poignées des bébés à l'hôpital. Le jour de leur naissance. Dessus, une écriture délavée. Un prénom. Presque effacé par le temps. Impossible à lire. Et une date. Valentina, qui attendait dehors. Parce que l'épreuve, c'était pour Thomas. Lit la date par-dessus son épaule. Elle sort son carnet. Elle calcule. Elle fonce les sourcils. Elle recalcule deux fois, trois fois. Thomas. Cette date, ce n'est pas ta date de naissance, c'est trois ans avant. Un ruban d'hôpital, un bébé, trois ans avant lui. Quelqu'un est né dans cette famille, trois ans avant Thomas. Un bébé qui a eu un bracelet, un prénom, un premier jour. Et personne, personne ne lui en a jamais dit un mot. Mais voilà que Thomas ne cite pas encore. Pendant qu'il apprenait à rêver ça assis, pendant qu'il gagnait son ruban, quelqu'un chez lui est rentré dans sa chambre. Tio Alvaro, l'oncle, le grand frère de maman. Un homme qui débarque sans prévenir, qui parle fort, qui remplit toute la pièce rien qu'en entrant. Et qui sait toujours mieux que tout le monde. Et qui depuis quelques jours tourne autour de la maison. Qui surveille. Il a trouvé la première enveloppe. La moitié de la photo. Cachée sous l'oreiller de Thomas. Il l'a prise. Le soir. Thomas rentre. Et de la cuisine montent des voix. Pas des voix normales. Des voix étouffées. Serrées. Furieuses. Sa mère et l'oncle. Thomas s'arrête dans le couloir. Juste à côté du cadre vide. Il retient sa respiration. Il colle l'oreille au mur. Il finira par savoir Rosa. Quelqu'un lui envoie ses choses. Sous notre porte, il faut que ça s'arrête, tu m'entends ? Ce n'est pas à toi de décider. « C'est ma famille aussi. J'ai porté cette honte autant que toi. » « Ce n'est pas une honte ! » Le cri claque. Puis il se casse, un silence. Puis beaucoup plus bas, presque brisé. « Pas encore, Alvaro. Il est trop petit. » « Il a dix ans, Rosa. L'âge qu'elle avait quand... » « Pas encore ! » Thomas recule dans le couloir. Le cœur qui cogne si fort qu'il a peur qu'on l'entende. « Une honte ? » Sa mère a dit le mot « honte » . Son oncle aussi. « Quelle honte peut être assez grande pour qu'on arrache quelqu'un d'une photo ? » et qu'on arrête d'en parler. Et là, dans la pénombre du couloir, son regard tombe sur le cadre vide. Le cadre qu'on croise dix fois par jour. Celui qu'on remplira un jour. Et pour la première fois de sa vie, Thomas comprend quelque chose. Quelque chose qui lui fait froid dans le dos. Ce cadre n'est pas vide, parce qu'on n'a pas encore trouvé de photo à mettre dedans. Il est vide, parce qu'on a retiré celle qui était dedans. Il y avait quelqu'un dans ce cadre, et on l'a enlevé, comme sur la moitié de la photo. Comme partout dans cette maison. Le lendemain matin, Thomas court vers la galerie. Il veut dire à Don Ernesto. La dispute, le mot honte, le cadre vide, le ruban. Il dévale la pente, il saute la chaîne, il tourne au coin de la plaza et il s'arrête net. Devant la galerie, il y a du monde. Des gens arrêtés, qui regardent la façade, qui murmurent. Et sur la façade, une nouvelle affiche, plus grande que l'autre. Rouge, rouge vif. Thomas joue des coudes. Il s'approche, il lit lentement. Démolition. Date avancée. Quinze jours. Quinze jours ? Avant que la galerie tombe ? Quinze jours avant que les mille photos disparaissent en poussière. Quinze jours avant que Don Ernesto perde tout ce qu'il a. Et Thomas y pense d'un coup. Quinze jours avant que les trois dernières enveloppes disparaissent avec lui. La panique monte dans sa poitrine. Et puis ses yeux glissent vers le bas de l'affiche. Tout en bas. Là, il y a la signature. Le nom de celui qui a décidé. Le nom du conseiller du quartier qui a avancé la date. Il lit le nom. Et son sang se glace dans ses veines. Parce que ce nom, il le connaît. Ce nom. C'est celui qu'on prononce à sa table. Celui de l'homme qui dormait dans la chambre d'à côté, hier soir. Celui qui a pris la moitié de la photo sur son oreille. Dit Alvaro. Son oncle ? C'est son oncle qui veut détruire la galerie ? Son oncle qui veut faire disparaître les enveloppes, les photos, le vieux, la vérité, tout avant que Thomas ait le temps de savoir ? Et toi ? Quand tu découvres que celui qui veut tout détruire, c'est quelqu'un de ta propre famille, tu l'affrontes ou tu as peur de ce qu'il pourrait te faire à toi aussi ? Réponse au prochain épisode. Je te raconterai la suite.