- Speaker #0
Je voudrais peut-être nous dire, pour toi, quelle est ta définition de qui sont ces personnalités difficiles ? Parce que ça peut évoquer beaucoup de choses. Moi, dans mon esprit, ça m'évoque plein de choses. Dans celle des auditeurs, j'imagine aussi.
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Déjà, si on pense en matière de médiation, la vraie question à se poser, c'est en quoi cette personne est difficile et en quoi elle est difficile pour moi. C'est un mécanisme classique du conflit de se dire, quelqu'un est en train de me mettre en difficulté. je vais avoir une tendance naturelle à penser que c'est lui le problème. Ça ne veut pas dire que ce n'est pas le cas, mais la première chose à dire, c'est qu'elle est difficile pour soi. Elle nous met en difficulté. Après, c'est vrai qu'il y a certains types de comportements, certains types de personnes qui peuvent à minima nous interroger. On va se dire, mais là, il y a peut-être plus que uniquement, je considère que le problème, c'est l'autre, parce qu'on a un problème tous les deux. Et parfois, il y a... certains critères qui peuvent nous amener légitimement, j'ai envie de dire, à nous poser la question, même si on n'aura jamais la science infuse et on ne sera jamais sûr à 100% que l'autre a un problème. Le terme de personnalité difficile, il vient du monde des classifications médicales, notamment de la psychiatrie. Aujourd'hui, c'est ce qu'on appelle un trouble de la personnalité. Mais à l'époque, il y a encore quelques années, on parlait de personnalité difficile. Et donc, c'est un terme qui est resté dans le langage courant. Et puis, il y a quelques ouvrages aussi sur le sujet qui sont très intéressants aussi là-dessus, du type négocier avec des personnalités difficiles, vivre avec des personnalités difficiles. Donc, c'est ce qui fait que, évidemment, le terme est un peu rentré dans le langage courant. Ce que ça veut dire médicalement parlant, c'est des personnes qui ont des traits de personnalité qui sont tellement rigides et tellement inadaptés au contexte ou à la situation qu'ils provoquent une détresse pour la personne et pour son entourage. Donc c'est quelque chose de très précis et très intense. Ce que ça veut dire, c'est que pour diagnostiquer ce qu'un médiateur ne fera jamais, ce qu'une personne de tout venant n'a pas intérêt à faire, parce que c'est coller une étiquette sur la personne, donc c'est la réduire à un seul aspect, donc c'est ne laisser aucune chance à une moindre évolution dans la situation, et qu'un psychiatre peut éventuellement faire, mais même pour les psychiatres, il n'y a pas consensus sur la façon de poser un diagnostic. ou sur l'aspect absolu ou définitif, si tu veux, d'un diagnostic. Mais les traits en général qu'on peut observer, on ne peut que partir de ce que nous-mêmes on a vu, on a observé chez cette personne, c'est le fait que le comportement est répété dans le temps et avec l'intégralité de l'entourage. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de variation. Le problème que nous, on rencontre, on le rencontre systématiquement et il semblerait que... l'ensemble de l'entourage de cette personne rencontre le même problème. Et tout le temps, dans le temps. C'est pas une période, c'est pas une phase. On peut tous avoir des périodes dans lesquelles on est un peu poussé dans ses retranchements, et où un comportement un petit peu difficile qu'on a va être un petit peu exacerbé. Ça serait quelque chose d'extrêmement constant. Donc déjà, il faut avoir une sacrée vision de la personne pour être capable d'affirmer que c'est tout le temps, toujours, et avec tout le monde. En général, on peut observer aussi que la personne semble inconsciente de la particularité de son comportement. C'est-à-dire que même si tout le monde le lui dit, elle ne voit pas où est le problème, pour le dire simplement. Et puis le troisième point, ce n'est pas les seuls, mais c'est vraiment les plus faciles, on va dire des fois, à observer, c'est que c'est comme si la personne allait à l'encontre de ses propres intérêts. Par exemple, dans un contexte de travail, dans un contexte d'association, des partenaires en affaires, des partenaires dans une entreprise, des choses comme ça. La personne dit qu'elle veut atteindre la réussite du projet, et pourtant, c'est comme si tout ce qu'elle faisait contribuait à faire échouer le projet. Et on revient aux deux autres critères, tout le monde dit un peu la même chose. Tout le monde dit « mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi d'un côté, il ou elle dit qu'il veut que ça réussisse, et de l'autre côté, il ou elle fait ça, et continue à le faire, et persiste à le faire » . Donc, c'est vraiment une combinaison de beaucoup de choses. Il faut être très, très prudent avec ces critères. Mais c'est vrai que dans certains cas de figure, ça peut nous aider. Il ne faut surtout pas s'y arrêter comme si on avait trouvé la vérité, parce que c'est sûr que non. Et ce serait un peu dangereux de le faire, évidemment. Mais parfois, on peut se dire tiens, ça m'aide de me dire là, il y a quelque chose d'un peu particulier. Et du coup, est-ce que ça peut m'aider de me dire je vais essayer de regarder la situation différemment et je vais essayer d'adapter un petit peu la façon dont j'aurais géré. la situation avec une personne avec qui j'ai l'impression qu'on peut un petit peu plus discuter que celle-là. Par contre, ce qui reste important, c'est de se dire que personne ou personnalité difficile, dites-vous que c'est une personne en difficulté. Et que donc, c'est avant tout quelqu'un qui ne sait pas, qui ne peut pas fonctionner autrement. Et puis que vous-même aussi, ça vous met en difficulté. Donc d'essayer un petit peu de réserver son jugement sur le problème de cette personne et le problème que nous, on peut avoir et de se dire, bon ok, ça va m'amener à être un peu plus réaliste sur la situation. Qu'est-ce que je peux faire ou qu'est-ce que je ne peux pas faire ? Et en plus, oui, ça peut être un problème de personnalité, ça peut être un trouble du comportement. Ça peut être une différence cognitive, quelle qu'elle soit. Aujourd'hui, on est de plus en plus sensibilisés à ça. Est-ce que la personne est de près ou de loin dans le spectre autistique ? Est-ce qu'elle le sait ou pas ? Est-ce qu'elle a un trouble de l'attention, de la concentration, de la compréhension ? Est-ce qu'elle est porteuse d'un handicap, visible ou invisible ? Il y a quand même plein de choses qui peuvent expliquer que oui, il y a un comportement atypique. mais qu'on ne peut vraiment pas être certain de la cause. Mais par contre, parfois, ça peut nous aider à nous dire est-ce que je peux adapter un petit peu la situation ? Dans les types de profils qu'on appelle les personnalités difficiles, qu'on va retrouver à d'autres degrés dans des troubles plus communs et plus normaux que nous avons tous, en situation de conflit, on devient tous un peu compliqué et un peu difficile. On sait tous si on est honnête, on connaît tous des cas de figure dans lesquels on sait qu'on n'a pas fait d'effort et on n'avait pas envie d'en faire. et que donc... les tendances naturelles qu'on a, elles étaient particulièrement exacerbées, dans certains cas de figure. Mais en général, ça va être des personnes qui ont soit une forme d'excentricité dans leur comportement, c'est les trois grandes familles, soit un comportement assez dramatique, assez erratique, soit des comportements très anxieux. Donc au contraire, très en retrait, très dans l'introversion et dans la retenue. Donc par exemple, un exemple assez simple, ça va être des gens qui ont des... des crises de colère ou des pics de colère vraiment anormaux, atypiques, et dont tout le monde semble se plaindre, qui fait souffrir tout le monde et qui fait souffrir la personne elle-même parce qu'elle se met elle-même en difficulté. Ça peut être un trouble de la personnalité comme ça peut être d'autres choses. Mais là, c'est typiquement le genre de cas de figure où on peut se dire est-ce que cette personne s'énerve à ce point-là que avec moi ou que sur ce sujet-là ou est-ce qu'il semblerait, et je n'ai pas toujours la réponse, Miku ? c'est sa façon de réagir lorsqu'elle est poussée dans ses retranchements et elle n'arrive pas à faire autrement.
- Speaker #0
Du coup, avec l'analyse que tu as, on est confronté à ce type de situation avec un faisceau d'indices qui ressurgit. J'imagine qu'il ne faut surtout pas le dire à la personne, lui faire une sorte de diagnostic. Je pense que ça ne serait pas bon. Mais ça peut permettre peut-être à soi de se dire, peut-être Faire aussi un pas de côté, de se dire, en fait, visiblement, ce que tu disais, elle est en difficulté, elle aussi. Donc déjà, se sentir peut-être moins agressée et de la voir comme elle, le problème. Et arriver, alors je ne sais pas comment, mais arriver à adapter justement sa communication et un cadre rassurant pour elle, pour éviter justement une explosion de colère ou créer un climat favorable à l'échange avec elle.
- Speaker #1
Tout dépend si on est dans un objectif d'agir sur l'autre ou d'essayer d'éviter quelque chose. C'est se mettre beaucoup de pression. Ce n'est pas forcément l'attitude la plus favorable. Les deux grands écueils à éviter face à une personne qui nous met particulièrement en difficulté, ça va être soit de se suradapter, et donc par exemple de tomber dans l'écueil de « je vais faire en sorte que cette personne ne soit pas suspicieuse à mon égard » ou « qu'elle ne se mette pas en colère contre moi » Ou... qu'elle ne se referme pas comme une mitre à chaque fois qu'on doit parler du sujet. Mais là, on essaye d'agir sur la personne. Ça, on ne peut pas le faire. Ce qu'on peut, c'est essayer d'agir sur la situation. Donc, en général, ce que je vais dire, c'est plutôt ce que le médiateur va faire, mais qu'on peut, s'il arrive à détecter qu'il y a quelque chose de particulier, sur lequel il peut essayer quelque chose, en tout cas. Mais ça peut être valable dans les difficultés qu'on peut rencontrer dans la vie de tous les jours. C'est d'une part... baisser un petit peu ses ambitions sur ce qu'on peut attendre de la personne, sur ce qu'on peut attendre de la situation, et justement sur ce que nous, on peut espérer pour faire changer quelque chose. Donc, c'est un peu ce que j'appelle le retrait stratégique. C'est-à-dire essayer de limiter le nombre d'interactions et essayer d'abaisser un petit peu nos attentes par rapport à ce qui peut évoluer ou pas dans la situation.
- Speaker #0
Et quand tu dis nos attentes, c'est les attentes de... Toi, en tant que médiatrice, des parties ?
- Speaker #1
Ben oui, les deux. Imagine une personne hyper suspicieuse, quelque part, se dire, bon... j'arriverai jamais à lui enlever une certaine forme de suspicion. Et il ne faut pas que je m'épuise à essayer de la rassurer ou de lui prouver que je suis de bonne foi. Au contraire, et c'est un petit peu la deuxième étape, se dire je vais déjà essayer de préserver les choses. Donc déjà me préserver moi, donc ne pas m'épuiser et ne pas malmener mes propres besoins dans la situation. Si c'est une personne qui se met en colère et que je suis extrêmement sensible à ça, et que c'est très dur pour moi de le vivre, il ne faut pas que je me dise, en gros je vais m'obliger à subir ça. dans l'espoir que ça calme la personne. Si pour moi, ce n'est pas possible, la préservation de soi va être le premier élément qui va aider tout le monde finalement dans la situation. Et si c'est quelqu'un qui est extrêmement suspicieux, c'est de se dire justement, je vais essayer de préserver un peu les choses. Par exemple, un conseil qui est donné avec les profils extrêmement suspicieux, c'est de se dire justement, être rigoureux dans les formes et être rigoureux dans sa propre fiabilité, mais pas plus que ça. Ne pas chercher à rassurer l'autre. Plus vous allez dire à quelqu'un qui a, à tort ou à raison, des tendances assez suspicieuses, plus vous allez lui dire « ne vous inquiétez pas, faites-moi confiance » , plus vous allez lever sa suspicion. Donc, plutôt d'être dans la préservation de quelque chose. Donc, préserver une situation, c'est d'être dans un cadre le plus sécurisant possible, avant tout pour soi-même, pour qu'éventuellement, ça puisse être aussi sécurisant pour l'autre. Et puis, le troisième critère, c'est de s'adapter, mais s'adapter de façon réaliste. C'est-à-dire que, accepter que certaines choses ne changeront pas, et que, si c'est nécessaire, parfois, accepter qu'on va se mettre en retrait. Que, par exemple, si c'est une relation professionnelle, on va essayer, dans la mesure du possible, de limiter au maximum ces interactions avec cette personne-là, d'essayer de les cantonner au maximum à la sphère professionnelle, bien sûr, et à se retrouver le moins possible en seul à seul avec la personne. Et que, si tout ça ne suffit pas, et qu'on continue soi-même à se sentir en grande difficulté, voire en risque, en danger, dans certains cas de figure, essayer de quitter la situation. On n'a pas toujours le choix, bien sûr, on fait ce qu'on peut, mais déjà réussir à se dire « Ok, il y a quelque chose de particulier, je vais abaisser mes ambitions, je ne vais pas chercher à faire comprendre à l'autre qu'il a un problème, parce qu'au fond, c'est quand même que ma lecture, et si il a vraiment un problème, ce n'est pas en le lui disant que je vais contribuer à aider les choses, au contraire, en général, ça va contribuer à renforcer ce comportement. inconscient qu'il a, et si j'ai pas d'autre solution, d'accepter l'idée que je vais peut-être devoir me retirer de la situation. Mais évidemment, on est bien conscient que tout ça n'est pas toujours possible. Et du coup, typiquement en médiation, là ça peut apporter quelque chose, parce que c'est parfois trop difficile d'être exposé directement à la personne, pour plein de raisons, et ce qui va se passer en médiation, qui ne se passe pas toujours dans la vie de tous les jours, c'est qu'il va y avoir justement tout un ensemble de dispositifs. qui vont peut-être contribuer, vous, à vous sécuriser, parce qu'on arrive rarement en médiation en disant c'est moi la personne difficile, protégez l'autre de moi, bien sûr. Donc on va plutôt arriver en médiation en disant l'autre a un problème, aidez-moi. Et en médiation, chacun va avoir un moment avec lequel il va pouvoir discuter en seul à seul avec le médiateur. Et ça, l'écoute active du médiateur... Ça va être des rares moments dans lesquels on n'est pas contredit dans ce qu'on est en train de dire. On ne va pas être challengé dans ce qu'on est en train de dire. Et on va déjà pouvoir s'exprimer pleinement et être reçu par quelqu'un. Et le médiateur va essayer de comprendre, malgré la rationalité parfois atypique de certaines personnes, ce qui, pour cette personne-là, est important et ce qui va lui permettre d'envisager une discussion dans des conditions de confort qui soient suffisantes pour que ça ne l'amène pas à... à ce que son comportement, qui est considéré comme problématique par l'autre, vienne empêcher la discussion.
- Speaker #0
Merci, c'est très intéressant sur les personnalités difficiles. On voit qu'il y a beaucoup d'enjeux et beaucoup de précautions peut-être à prendre. En tout cas, l'espace de médiation permet un cadre peut-être plus sécurisant que de laisser les deux personnes face à face en conflit et qui vont être un peu démunies dans la situation et ne pas savoir comment interagir. On arrive au terme de l'épisode. Merci beaucoup Léonore d'avoir accepté cette invitation.
- Speaker #1
Merci, merci à toi.
- Speaker #0
Merci à vous auditeurs d'avoir écouté. C'était Apaisé, on se retrouve bientôt.