Speaker #0Bonjour et bienvenue dans le podcast Au-delà de la bouse, un espace où l'on ose dire ce qu'on Ici, on ne parlera pas uniquement de médecine. de protocoles ou de guidelines, mais plutôt de ce qui vit derrière. L'épuisement, les doutes, les blessures invisibles. Parce que quand la blouse tombe, il reste l'essentiel, un être humain en quête de sens. Je suis Shama Ramouni, médecin traumatologue, urgentiste et également formée en médecine fonctionnelle. Ici, on part de ce qui vous épuise pour avancer vers plus de clarté, d'apaisement et d'alignement dans votre vie de soigneur. Bonjour à tous, très heureuse de vous retrouver pour ce premier épisode et pour être honnête un peu nerveuse aussi. J'ai longtemps hésité, longtemps repoussé ce moment et puis me voilà, je m'autorise enfin à lancer ce podcast qui me tient vraiment vraiment à cœur. Dans ce premier épisode, j'aimerais d'abord vous expliquer pourquoi j'ai décidé de créer cet espace. En fait, ce podcast est né de ce que j'ai vécu dans ce métier. et de ce que j'ai vu autour de moi. Et très vite, une évidence s'est imposée, il manque un espace où l'on puisse parler du quotidien des soignants de façon, je dirais, juste précise et honnête. Et quand je parle du quotidien des soignants, je parle de choses très simples et qui reviennent tout le temps. Je parle de la fatigue qui devient chronique et qu'on finit par normaliser, je parle du manque de sommeil, je parle de cette impression de jamais faire assez, pression de devoir rassurer, quelles que soient les conditions. Je parle de la culpabilité qu'on ressent quand on dit non. La liste est longue, on pourrait en faire tout un épisode. Par contre, je aimerais poser le cadre tout de suite. Je ne suis pas là pour faire un procès au système de santé, ni pour passer l'épisode où le podcast a apporté du doigt tout ce qui va mal dans notre système. Ce n'est pas du tout l'objectif du podcast. L'objectif, c'est plutôt de parler de ce que ça nous fait à nous, soignants, et de ce qu'on peut faire concrètement, individuellement, dans notre quotidien, pour ne pas s'y perdre. Et oui, vous allez me dire, il faut bien des gens qui tiennent, qui font tourner les services et les hôpitaux. Effectivement, et heureusement d'ailleurs. Par contre, tenir ne devrait pas se payer par l'épuisement ou la perte de soi. Donc, l'objectif ici, encore une fois, c'est pas de chercher un coupable, c'est plutôt de regarder la réalité en face et de se demander qu'est-ce que ça nous fait et qu'est-ce qu'on en fait. Parce que, qu'on le veuille ou non, ce métier nous traverse et si on ne met jamais de mots dessus, ça finit par nous rattraper. Et le problème, je trouve, c'est que la plupart du temps, ces sujets-là, soit on les traite entre collègues en mode blague, soit on n'en parle pas du tout. Ou alors, on les banalise en mode, de toute façon, c'est ça la médecine, on savait pertinemment que ça se passerait comme ça quand on a choisi de faire médecine, c'était notre choix, donc maintenant, on n'a plus qu'à assumer. Et si on banalise, c'est aussi parce qu'on a été entraîné à faire ça. On est limite conditionné à banaliser. En fait, dans notre métier, on apprend très tôt à être fiable. à ne pas faire de vagues, à envoyer une image stable. On apprend très tôt à encaisser. Et petit à petit, encaisser devient la preuve qu'on est entre guillemets un bon soignant, qu'on est à notre place, qu'on est digne de ce métier. En fait, rien qu'à dire ça à haute voix, j'en ai des frissons parce que c'est tellement loin de la réalité. Donc, dès qu'on commence à flancher, on se sent faible, différent. On se compare à nos collègues qui... eux arrivent à tenir, on se sent même indigne de ce métier et on commence à se demander si on est carrément fait pour ce métier-là. Et c'est là que commence le sac vicieux. On est viscéralement attaché à ce métier, mais on se rend compte qu'il nous bouffe de l'intérieur, qu'il nous consomme. Et donc, qu'est-ce qui se passe dans la majorité des cas ? On culpabilise. On culpabilise de ne pas être à la hauteur ou du moins de penser qu'on n'est pas à la hauteur. On culpabilise de ne pas avoir les nerfs assez solides, on culpabilise d'être faible entre guillemets, on se juge, on se parle mal, c'est la descente aux enfers. Et c'est là que mettre des mots sur ce qu'on ressent, sur ce qu'on vit, prend toute son importance. juste pour arrêter de confondre surcharge et faiblesse. Moi, ce qui m'intéresse ici, c'est pas de faire un épisode ou un podcast en mode plainte. J'ai pas envie de passer 20 minutes à dire que tout va mal et ensuite vous laisser avec ça. J'ai pas non plus envie de faire de la motivation vide en mode « Allez, courage, vous allez y arriver. » De toute façon, j'ai pas besoin de faire ça. Vous savez déjà tenir, vous y arrivez déjà, vous le faites tous les jours. Comme je l'ai dit plus tôt, vous êtes conditionnés à tenir. Donc si j'ai créé ce podcast, c'est pour que vous arrêtiez de penser que le problème c'est vous, alors que ce que vous vivez est fréquent dans ce métier, qu'on peut le comprendre, le nommer et agir plus tôt. Donc très concrètement, qu'est-ce qu'on va faire ici ensemble ? Déjà, on va mettre des mots justes sur ce que beaucoup vivent en silence. Fatigue, pression, culpabilité, perte de sens, impression de ne jamais faire assez. Parce que tant que c'est flou, on se sent seul et on se juge. Et ça, c'est un vrai problème chez les soignants. En fait, quand c'est flou, on ne se dit pas « je suis en train de tirer sur la corde » , on se dit plutôt « c'est moi, moi je suis lent, moi je suis trop sensible, moi je gère mal, moi je ne suis pas assez solide » . Alors qu'en réalité, ce flou, il fait juste une chose, il transforme quelque chose de réel en défaut personnel. et au flou. se rajoute aussi l'incompréhension. Pour l'avoir vécu moi-même, je sais que même lorsque j'ai fini par reconnaître et mettre le doigt sur ce qui n'allait pas, quand j'ai essayé de verbaliser ça, que ce soit avec mes collègues ou avec mon entourage, la plupart du temps, je me prenais un mur. On me regardait avec de grands yeux, en mode « Pourquoi ? » « Pourquoi tu dramatises ? Pourquoi tu es fatiguée ? Pourquoi tu te compliques la vie ? » Et j'ai toujours trouvé ça révoltant, parce que le pourquoi est tellement évident, il crève les yeux, la question ne se pose même pas en fait. Et malgré ça, on se prend un pourquoi, et à la rigueur que ça vienne de la part de son entourage, on se dit, c'est pas grave, ils ne sont pas dans le domaine, ils ne peuvent pas comprendre. En revanche, quand ça vient de la part des collègues, en fait, tu as juste envie de leur crier, mais les gars, vous êtes aveugles ou quoi, vous vous foutez de ma gueule, vous vivez dans une autre réalité. et ça vient juste encore plus renforcer le décalage, tu te dis, ok, donc, en fait, le problème, c'est vraiment moi. Et une fois qu'on a intégré ça, c'est fini. On s'en met encore plus, on continue d'encaisser, on serre les dents, on fait bonne figure, et petit à petit, on s'isole, on s'éloigne de ses collègues, on s'éloigne de ses proches. Et donc, je me répète, c'est justement là que mettre des mots devient important. Parce que, quand je dis mettre des mots, C'est pas pour intellectualiser sa vie pendant trois heures, ni pour tout analyser sous tous les angles. C'est... En fait, c'est pas non plus pour rajouter une autre couche de prise de tête, mais c'est pour arrêter de se raconter que c'est dans la tête, pour arrêter le réflexe de se juger au lieu d'essayer de comprendre, pour arrêter de se dire que c'est juste une mauvaise période et que ça va passer, alors que ça dure depuis beaucoup trop longtemps. C'est pour enfin se dire, ok, ce que je vis, ça a un nom. ça veut dire quelque chose. Je suis moi-même passée par là. De toute façon, on en reparlera dans un prochain épisode. Et pendant longtemps, la seule chose que je savais reconnaître, c'était mon irritabilité. En fait, je ne me disais pas je suis en train de craquer ou juste il y a quelque chose qui cloche. Mon manque de sommeil, mon épuisement, la pression, l'endurance, tout ça, ça s'exprimait par une seule émotion, c'était la colère. Et cette colère, elle cachait derrière une bonne frustration. Et... Tout ça, ça finissait par se traduire tout simplement par de l'irritabilité à l'hôpital, comme avec mes proches. Et je pense que beaucoup vont se reconnaître dans ça. On ne se dit pas, je suis en train d'aller mal. On se dit juste, je suis irritable, je suis à cran, je n'ai plus de patience, je ne supporte plus rien. Et on finit par se juger en mode, je deviens mauvaise, je suis dure, je ne suis plus la même. Il y avait des moments où je trouvais vraiment mon comportement mais exécrable. Sauf que la plupart du temps, ce n'est pas un problème de... caractère, c'est juste un signal. Un signal que le réservoir est vide, que le sommeil est insuffisant, que la pression est trop constante et qu'on est en train de fonctionner en mode survie. Et c'est exactement là que beaucoup de soignants se retrouvent coincés. On continue, on s'adapte, on encaisse et comme on continue à assurer au travail, on se convainc que tout va bien jusqu'au jour où ça déborde. Ou jusqu'au jour où on n'a plus d'énergie pour sa vie perso, plus de patience, plus de joie, plus rien. Donc, l'objectif ici, ce n'est pas juste de raconter, c'est de vous aider à repérer plus tôt ce que vous vivez, à arrêter de vous juger et à comprendre ce qui se passe. Et surtout, à ne plus attendre le point de rupture pour prendre ça au sérieux. Si en m'écoutant tu t'es reconnu à certains moments, la seule chose que j'aimerais que tu fasses pour l'instant, c'est pas de tout changer, mais c'est juste de remarquer. Remarquer quand tu t'es dit « allez, je tiens encore un peu » , remarquer quand tu minimises, remarquer quand tu te parles comme si t'étais le problème. On aura le temps dans les prochains épisodes d'entrer dans le concret, comment ça commence vraiment, quels sont les signaux qu'on balaie, et comment se protéger un minimum sans culpabiliser. Dans le prochain épisode, justement, j'aimerais te raconter comment ça s'est passé pour moi. La pente, les signaux que j'ai ignorés en me disant ça va encore, je peux encore tenir. Et le moment où j'ai compris que non, ça n'allait pas du tout. Donc on va s'arrêter là pour aujourd'hui. Merci d'avoir écouté ce premier épisode d'Au-delà de la blouse. Et je vous dis à très très vite.