- François Bernard
S'autodéterminer, c'est être l'auteur de sa vie. Je suis François Bernard, directeur général du GAPAS et d'Agir pour l'inclusion, organisme de formation, conseil et recherche. Donc pour ce nouvel épisode, je suis toujours avec Martin. Bonjour Martin.
- Martin Caouette
Bonjour François.
- François Bernard
Alors aujourd'hui, on va parler des cycles d'adoption des innovations. Alors qu'est-ce que tu veux dire ? par cycle et puis surtout sur les innovations. Sur qui on peut compter ?
- Martin Caouette
Effectivement, les cycles d'adoption des innovations, en fait, c'est quelque chose que je trouve très intéressant, mais c'est quelque chose qui ne vient pas du secteur de l'innovation sociale. À l'origine, ça venait du cycle d'innovation technologique, comment on adoptait des technologies dans notre vie. Donc, peut-être qu'un jour, vous avez eu votre premier smartphone, puis que ça fait partie progressivement de votre vie. Maintenant, cette théorie-là, on l'élargit un peu. C'est une théorie qui vient de Moore, qui est quelqu'un qui a décortiqué un peu en processus là où les gens vont se situer à l'intérieur de ce grand cycle-là. Et ce cycle d'adoption d'une innovation, là ici évidemment, on le regarde, on l'utilise pour s'intéresser à comment on s'approprie l'autodétermination comme innovation au sein d'une organisation.
- François Bernard
Alors, donc il y a plusieurs groupes dans ce cycle.
- Martin Caouette
Il y a plusieurs groupes, puis les premiers, c'est ceux qu'on va appeler justement les innovateurs. Les innovateurs, c'est ceux qui vont être, je dirais, sur le plan des valeurs, rejoints profondément par ce qu'est l'autodétermination et qui vont porter cette innovation-là de façon majeure au sein des organisations. C'est ceux qui ont les idées, en fait, qui se disent, oui, ça, c'est quelque chose d'important qu'il faut mettre de l'avant. Et leur motivation, elle est très intrinsèque. Pour ceux qui connaissent l'autodétermination, vous savez très bien ce que ça veut dire. On pourrait même dire qu'ils ont une motivation autodéterminée, justement. Donc, c'est en cohérence avec ce qu'ils sont. Ils vont porter le changement. Et ces innovateurs-là, en fait, vont rapidement être rejoints par le deuxième groupe, qui est le groupe des premiers adoptants.
- François Bernard
Les premiers adoptants.
- Martin Caouette
Les premiers adoptants, en fait. c'est ceux qui vont dire, qui vont mettre de l'avant le fait qu'ils vont se sentir rejoints par ce qui est porté comme innovation, qui vont dire, moi, je trouve que c'est une excellente idée et j'embarque avec toi dans cette idée-là, dans ce projet-là que tu as, parce que je trouve ça significatif, je trouve ça important, c'est en cohérence avec ce qu'on porte, c'est en cohérence avec notre mission. Donc, les innovateurs et les premiers adoptants, ils partagent quelque chose de commun, c'est que leur motivation par rapport au changement est d'abord liée aux valeurs, à leur identité, à ce qu'ils considèrent être essentiel dans leur travail. Donc, c'est des gens qui vont avoir une énergie importante parce qu'ils sont portés par quelque chose qu'ils considèrent comme étant essentiel dans leur vie.
- François Bernard
Mais alors, ça veut dire qu'en pourcentage, on a combien dans nos établissements, comme ça, 50 % ?
- Martin Caouette
On voudrait en avoir 90 %, mais en même temps, pas nécessairement, parce que ça peut être épuisant. Mais en fait, c'est assez difficile d'arriver avec un... pourcentage très précis. Mais généralement, quand on combine ces deux groupes-là, on peut s'imaginer à peu près un 15 %.
- François Bernard
C'est pas beaucoup quand même.
- Martin Caouette
C'est pas beaucoup, puis pour une raison importante, parce que le groupe suivant, lui, c'est le groupe qui nous ramène à la réalité.
- François Bernard
Ceux qui ont les pieds sur terre.
- Martin Caouette
Ceux qui ont les pieds sur terre, c'est pour ça qu'on les appelle les pragmatiques. Les pragmatiques, c'est ceux qui vont, et là je caricature un peu, mais qui vont regarder les innovateurs, les premiers adoptants et qui vont leur dire oui, mais. Oui, mais est-ce que c'est vraiment possible ? Oui, mais comment on va faire ça ? Oui, mais il faudrait essayer, il faudrait tenter l'expérience. Oui, mais il faudrait peut-être le faire à petite échelle pour commencer. Donc, c'est tous ces oui, mais là qui nous font passer d'une idée, d'une innovation qui peut être emballante à quelque chose de pragmatique, de concret et surtout d'opérationnel. c'est pour ça que Les pragmatiques, ça représente un groupe qui est beaucoup plus important que celui des premiers adoptants, des innovateurs. Et heureusement qu'on les a, parce que c'est les gens qui vont être en capacité d'actualiser les changements, qui vont être capables de réfléchir sur le plan tactique, opérationnel, comment on va faire et comment on peut mettre en œuvre ce changement-là.
- François Bernard
Et ils sont combien, les pragmatiques ?
- Martin Caouette
On va parler peut-être de 30 à 40 %. Ah oui, quand même. En fait, les pragmatiques, oui, ils sont… plus nombreux, heureusement d'ailleurs. Et là, ça nous amène à un aspect qui est quand même assez intéressant. C'est que souvent, entre les innovateurs et les premiers adoptants et le groupe des pragmatiques, il y a un phénomène qu'on appelle le gouffre. Le gouffre, c'est quoi ? C'est que on peut porter une excellente idée, on peut avoir une idée de génie, on peut mobiliser des premiers adoptants autour de cette idée-là, mais si on n'a pas l'aspect opérationnel, en fait, si notre bonne idée ne peut pas... pas s'actualiser parce qu'on a oublié des éléments du contexte, parce qu'on n'a pas les ressources, parce qu'on n'a pas le temps, on n'a pas les moyens, bien, notre idée va sombrer dans ce gouffre-là. Et là, il y a plein d'histoires en marketing, en innovation sociale, d'excellentes idées, finalement qui n'ont pas changé d'échelle, qui sont restées à un état pilote, qui n'ont pas été, qui n'ont pas passé à une autre échelle. Pourquoi ? Parce que, justement, on n'a pas eu cette vision-là pragmatique du euh... de l'innovation. C'est pour ça que si on s'imagine dans un comité de pilotage autour de la question de l'autodétermination, on a besoin autour de la table de ces gens-là qui vont dire « oui, mais » , qui vont avoir ce regard-là très pragmatique. Ils sont même indispensables, des fois, pour ralentir les innovateurs et les premiers adoptants qui sont portés par leur fougue et qui veulent aller vite, puis faire en sorte qu'on puisse aller de l'avant et aller vers le prochain groupe aussi.
- François Bernard
Bon, alors si je compte bien, on n'est pas très loin de la moitié. Ça veut dire qu'on a encore une autre moitié qui ne sont pas des mêmes groupes.
- Martin Caouette
Ben voilà, il y a une autre moitié, en fait, c'est le groupe qu'on va appeler les conservateurs, en fait. Les conservateurs, en fait, c'est le groupe qui est un petit peu plus sur la réserve, qui a besoin, en quelque sorte, de voir.
- François Bernard
Donc, Martin, on parlait des conservateurs qui ne sont pas... Donc, pas un groupe politique, les conservateurs.
- Martin Caouette
Non, absolument pas. Pas dans ce contexte-là, du moins. Peut-être qu'on pourrait d'ailleurs les renommer pour éviter la confusion, mais en fait, les pragmatiques, on l'a nommé, ce sont eux qui cherchent à opérer les choses, à les rendre concrètes, à les rendre opérationnelles. Les conservateurs, en fait, c'est ceux qui vont regarder les pragmatiques en se disant, bien, si ça fonctionne, nous, ensuite, on verra pour se joindre à ce mouvement-là. Si je reprends, en fait, les innovateurs, les premiers adoptants disent « Oh, on a une excellente idée, oui, on embarque » . Les pragmatiques disent « Oui, mais on va essayer de cette façon-ci, de cette façon-là » . Les conservateurs ajoutent « Bien, quand vous nous aurez fait la démonstration que ça peut marcher, ensuite, on embarquera » . Donc, c'est un groupe, en fait, qui va regarder peut-être un petit peu plus à distance le changement, va vouloir s'assurer que c'est vraiment possible que la démonstration a été faite. avant de s'y engager. Donc, ce n'est pas nécessairement le groupe qui va vouloir tester dès le départ les changements qu'on met en œuvre. C'est plutôt les gens qui, lorsqu'ils vont constater que le changement fonctionne, vont petit à petit se l'approprier.
- François Bernard
Est-ce qu'ils peuvent freiner un petit peu le changement ?
- Martin Caouette
Ils peuvent parfois un peu le freiner dans la mesure où ils regardent un petit peu plus à distance. Ils ne sont pas certains et ils ont besoin d'avoir des preuves. En même temps, c'est important de compter aussi et de considérer ce groupe-là parce que c'est un groupe qui, parfois, peut avoir vu plusieurs changements se réaliser dans l'organisation. C'est parfois les personnes aussi qui vont nous dire, « Moi, je suis là depuis un certain temps. J'en ai vu passer des trucs. » Ils vont des fois dire, « Moi, je veux être sûr que ce n'est pas un effet de mode et que vraiment, ça va durer. » Donc, il y a tous ces questionnements-là. Donc, eux ont besoin de voir concrètement. comment ça va se passer, comment ça va s'opérer avant de se joindre à leur tour finalement au changement.
- François Bernard
Alors, si on les dénombre en pourcentage, ils sont à combien les conservateurs ?
- Martin Caouette
On peut penser à peu près à un tiers, encore une fois. Là, c'est autour d'un 30 %. Mais encore une fois, ça va varier selon les contextes, selon les changements, ça va être différent.
- François Bernard
Donc, on a un dernier groupe.
- Martin Caouette
On a un dernier groupe qui est peut-être un petit peu plus compliqué. Dernier groupe qu'on peut appeler un groupe un peu plus réfractaire au changement. Et on les qualifie de réfractaires, mais il ne faut pas nécessairement faire une lecture négative de cette posture-là. C'est des gens qui... Sur le plan des valeurs, de la vision, ne se reconnaissent pas dans ce changement-là. C'est des gens qui peuvent en arriver à dire, « Moi, je comprends la direction que vous voulez prendre, mais moi, je veux aller ailleurs. Moi, je ne me reconnais pas dans ce changement-là. »
- François Bernard
Ce ne sont pas des mauvais pros.
- Martin Caouette
Ce ne sont pas nécessairement des mauvais professionnels. Ils ont peut-être même déjà été d'excellents professionnels à différents moments, mais dans cette nouvelle vision-là, ils ne s'y retrouvent pas. Et ça peut être des gens qui vont parfois se réorienter. aller vers autre chose. Et c'est des pros qui vont être accompagnés, non pas dans une logique de tenter de les convaincre, mais dans une logique de tenter de les aider à trouver leur place en fait, à l'intérieur des changements qui sont en train de s'opérer. Donc, c'est des gens qui effectivement, s'ils ne sont pas considérés, peuvent devenir un peu compliqués, je dirais, à manager, qui peuvent être compliqués à accompagner, à gérer. Mais c'est des gens pour qui qui la rupture se fait sur le plan des valeurs, sur le plan de ce qu'ils ressentent, de ce qu'ils voient. Ils n'y croient pas, ils ne se sentent pas concernés, ils ne voient pas la pertinence, l'intérêt. Il y a une rupture qui est en train de s'installer.
- François Bernard
Et alors, en termes de management, sur quel groupe, finalement, il faudrait mettre le plus d'énergie ?
- Martin Caouette
On peut parfois être tenté de s'imaginer que les gens qui sont le plus éloignés du changement, on devrait aller les chercher et les convaincre. Mais il y a un effet que j'aime bien, un effet qui va sonner très québécois, qui est l'effet boule de neige. L'effet boule de neige, c'est quoi ? C'est de se dire qu'on a besoin du premier tiers, en fait, de gens qui vont s'engager dans le changement pour que le changement devienne durable et puisse, qu'il y ait une certaine pérennité à ce changement-là. Donc, nos innovateurs, nos premiers adoptants, c'est souvent ceux qui vont lever la main. On est des gens pragmatiques aussi qui vont vouloir s'engager dans ce changement-là. Il faut d'abord aller les chercher. C'est le premier groupe avec qui… On peut mettre en place des projets pilotes, tenter finalement certains changements avec qui on peut créer, concevoir le changement. Et ces gens-là, finalement, engagés dans le changement, vont avoir un effet d'attraction sur ceux qui sont un petit peu plus à distance, les conservateurs, qui petit à petit vont venir s'approprier à leur tour ce changement-là. Donc, c'est important de voir ce groupe-là et de considérer aussi que selon là où on se retrouve dans le processus, on est peut-être à des niveaux de responsabilité différents. C'est-à-dire qu'il peut y avoir des gens, des directions qui sont un peu plus conservatrices. Il peut y avoir des membres du conseil d'administration aussi qui peuvent se situer ailleurs. Donc aussi, tout dépendant de qui je suis et de mon rôle dans l'organisation, il faut tenir compte aussi de toute cette dimension-là pour voir même dans une équipe de management qui sont les gens sur qui je peux compter, qui sont peut-être des porteurs d'innovation, son tête aussi plus pragmatique.
- François Bernard
Merci Martin.
- Martin Caouette
Merci François.
- François Bernard
Si vous souhaitez être formé ou conseillé sur les sujets de l'autodétermination ou encore de la transformation de l'offre, n'hésitez pas à contacter toute l'équipe d'Ager pour l'inclusion à l'adresse mail contacte agerpourlinclusion.org