- Speaker #0
Parler du beau ? Trop vague pour certains, trop superficiel pour d'autres. Mais le beau, c'est aussi une vision, qui anime, qui structure, qui s'incarne de façon vivante et unique dans un cheminement professionnel ou personnel. Pour en discuter, j'ai eu envie d'inviter chaque mois, dans un lieu de son choix, un artiste, un créateur ou un entrepreneur pour partager sa vision du beau comme moteur de son évolution. Alors si comme moi vous aimez vous inspirer et apprendre en écoutant les autres, en particulier dans de beaux endroits, que vous soyez professionnel ou simplement curieux, ce podcast est pour vous. Je suis Amélie Boisise, bienvenue dans Beau, le podcast. Parfois le beau, ça commence par un coup de crayon, un geste fort, un mouvement, quelque chose d'organique qui sort de soi avant même qu'on ait décidé ce que ça allait être. Pour ce deuxième épisode, je pensais rencontrer un designer. En réalité, Guillaume Delvigne est un funambule. Parce que depuis 20 ans, il avance sur ce fil. Entre grandes maisons et petits éditeurs, galeries d'art et design industriel, entre intuition et réflexion, liberté du premier coup de crayon et maîtrise de l'objet fini. Sa conviction est que le beau n'est pas une destination. C'est un apprentissage, étape par étape, qui construit notre vision avec patience jusqu'à trouver ses propres règles. C'est dans les ateliers de la Maison Pierrefrais que nous nous sommes rencontrés, au milieu des carcasses de meubles en préparation. Un lieu à l'image de ce qu'il défend et de ses valeurs.
- Speaker #1
Alors je vous laisse écouter et vous retrouve après cet épisode.
- Speaker #0
Bonjour Guillaume.
- Speaker #1
Bonjour Émilie.
- Speaker #0
Je suis ravie de t'accueillir sur ce podcast ici, dans ce lieu, donc les ateliers Pierrefrais. Alors les ateliers, ça m'intéresse en particulier parce que ça raconte un process de fabrication et on va y revenir. Moi, je vois ici cet enchevêtrement de carcasses. Pourquoi tu m'as proposé ce lieu en particulier ?
- Speaker #1
Ce lieu, pour moi, il représente justement, comme tu viens de le dire, l'endroit où naissent les objets, certains des objets que j'ai dessinés. Et du coup, ça a un sens particulier pour moi d'être là, parce qu'en plus, c'est des carcasses qui sont fabriquées, qui sont en attente pour être ensuite habillées, revêtues et puis partir chez des futurs clients. Et je trouve que c'est en plus un joli endroit. Oui,
- Speaker #0
tout à fait.
- Speaker #1
Beigné de lumière, là on distingue une partie, mais c'est immense. Et on a des carcasses de chaises, de tabourets, de tables, toutes sortes de meubles qui sont fabriqués ici. Il n'y a pas que les miens, évidemment. Je trouvais que ça pouvait être un cadre intéressant pour se retrouver et discuter.
- Speaker #0
Alors, je parlais de cet enchevêtrement de carcasses, qui sont très bien ordonnées en l'occurrence, mais c'est vrai que le fait d'être dans un atelier, d'avoir cet enchevêtrement... On a, entre guillemets, un apparent désordre, et ça m'amène à te poser une question qui m'intéresse particulièrement dans ce que j'ai pu observer de ton travail, qui est cette tension qu'il y a entre l'épure des formes que tu travailles, le calme que tu dis rechercher dans ton travail, et justement ce process créatif qui met en jeu comme ça une foule d'idées. Comment toi tu travailles cette tension entre le calme et la recherche et les idées qui émanent du travail du designer ?
- Speaker #1
C'est vrai que j'aime bien produire des formes, des objets qui apportent justement un calme au milieu souvent d'une forme de chaos. Ce n'est pas toujours vrai, mais dans nos vies, de plus en plus, j'ai l'impression qu'on a besoin de se créer des espaces où les pièces dans ces espaces peuvent nous aider à calmer un peu le jeu, à se recentrer vers des choses qui apaisent. Là, tu prends ça comme exemple, c'est assez rigolo, je n'avais pas imaginé comme ça, mais j'adore ces endroits où justement ils sont un peu chargés, mais où ça a une forme de beauté aussi. Quand on cadre un endroit très précis où on ne voit que des enchevêtrements, et on ne se comprend même pas où on est, ça devient presque abstrait, et ça j'adore.
- Speaker #0
Oui, c'est marrant que tu parles de cadre, parce qu'effectivement quand on a discuté du choix du lieu que tu voulais, Je me souviens que tu m'as parlé de l'importance, alors il y a une esthétique, du cadrage, mais il y a quelque chose qui est assez symptomatique dans ton travail, qui est cette recherche d'alignement. Je me demandais justement dans quelle mesure tu places une intention avant ou pendant le processus d'aller rechercher du calme dans cette radicalité ou bien d'y apporter plutôt de l'émotion ?
- Speaker #1
Non, je pense que tout ça est... est assez mêlée au moment où je réfléchis et ce n'est pas conscientisé totalement. Ça fait partie de ma manière de réfléchir à un objet. Nécessairement, je vais être attiré, je vais avoir des espèces de réflexes qui vont sortir où je vais rarement dessiner des choses très complexes, très confuses. Ça vient un peu tout seul. Je ne sais pas pourquoi, mais en tout cas, ça sort de moi comme ça. Ensuite, j'aime bien quand même qu'il y ait un détail, quelque chose dans la forme qui attire l'œil malgré tout. Je ne suis pas non plus dans un minimalisme absolu comme certains peuvent l'être. Au contraire, c'est là que ça rencontre peut-être l'émotion. L'œil va quand même s'attarder sur quelque chose qui va le faire réagir. J'admire beaucoup pourtant le travail d'un Donald Judd qui n'est pas vraiment un designer, mais il a quand même produit des pièces qui s'apparentent à des meubles. où là, c'est presque l'absence de détails qui est belle. C'est-à-dire qu'on est dans presque une neutralité absolue qui est parfaite. Mais moi, je ne suis pas suffisamment à l'aise pour soutenir ça. J'ai besoin d'amener quelque chose de plus personnel, de plus organique. Et c'est ça, je pense, qui transmet une forme d'émotion dans les formes que j'imagine.
- Speaker #0
D'accord. plutôt dans l'épure je pense que ça convient mieux le mot radical, c'est plus... On est vraiment dans la recherche d'une courbe qui va capter une lumière, générer des contrastes.
- Speaker #1
C'est ça, des contrastes.
- Speaker #0
Et je vois bien ce que tu veux dire. Moi, je te parlais de tension tout à l'heure, mais en fait, effectivement, il y a plutôt un contraste entre un environnement et toi, ce que tu vas amener comme justesse sur un angle précis et recherché dans ce travail-là.
- Speaker #1
Et j'en reviens au cadre, parce que c'est vrai que ça me parle beaucoup. Quand j'étais plus jeune, quand j'étais étudiant... J'étais très cinéphile et j'ai vu beaucoup de films, beaucoup de films anciens d'ailleurs. Et des gens comme Stanley Kubrick ou Wes Anderson aujourd'hui m'ont beaucoup marqué pour justement leur recherche du cadre comme ça, de cette symétrie, faire attention à ce que les choses soient bien parallèles, régulières. Et ça, ça me parle et j'essaie de le reproduire en fait dans les images que je produis aujourd'hui de mes objets. Je suis beaucoup attaché à ça.
- Speaker #0
Est-ce que c'est une volonté de contrôle de ce que tu dessines, que tu anticipes ou que tu constates ? Après coup, quand tu regardes tes projets juxtaposés les uns à côté des autres, souvent il y a des obsessions qui ressortent dont on n'a pas forcément conscience au moment où on crée. Toi, comment tu vois ça ?
- Speaker #1
Ça va au-delà même de l'objet, parce que l'objet, il a beau être harmonieux et puré, s'il est mal photographié ou en tout cas pas du bon angle de vue, il ne va pas raconter la même chose. C'est vrai que je fais attention à ça le plus possible. comment on doit le montrer, parce que ce que souvent les gens voient en premier, c'est plutôt une image de l'objet que l'objet en réel. Alors, c'est pas... Évidemment, on ne peut pas tout tourner autour de ça, parce que je fais avant tout des objets, pas des photos d'objets, mais je suis quand même conscient de cette partie-là, et pour moi, ça fait autant partie de mon travail.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
De suivre le process jusqu'à cette étape-là, pour que vraiment, le travail qu'on a fait ensemble, avec aussi l'éditeur, le fabricant, il soit mis en valeur. de la meilleure manière qui soit.
- Speaker #0
Est-ce que ça veut dire que quand tu penses à un objet, un produit, tu imagines presque... Est-ce que du coup, cette obsession du cadre fait que tu imagines l'objet dans un contexte particulier, que ce soit une typologie d'appartement, si on est comme aujourd'hui sur des meubles, ou que ce soit un produit plus industriel ? Non,
- Speaker #1
quand même pas, parce que je pense qu'il faut s'y un peu surprendre aussi, c'est souvent le cas, et en fonction des lieux dans lesquels on se trouve, c'est d'imaginer plutôt comment le mettre en scène. Mais je ne tiens pas spécialement à ce que ce fauteuil-là soit exclusivement mis dans tel type d'intérieur ou un autre.
- Speaker #0
De toute façon, c'est une forme de partie que tu ne peux pas entièrement maîtriser. De toute façon, je ne peux pas la maîtriser. Et au contraire,
- Speaker #1
je suis content de voir comment ça peut vivre dans un environnement que je n'aurais pas imaginé à l'avance.
- Speaker #0
C'est pour ça que c'est intéressant d'aller interroger justement jusqu'où on pousse le contrôle de l'objet. Et par exemple, est-ce que tu vas aborder dans ton travail de designer, les choses de la même manière selon que tu travailles pour un éditeur comme Pierre Fray sur une pièce de mobilier ou sur des éléments beaucoup plus industriels, alors je vais aller radicalement à l'opposé puisqu'on en parlait en off pour une entreprise comme Interscience, c'est ça ? Pour qui tu as conçu des appareils de microbiologie comment tu abordes comme ça des sujets qui sont radicalement différents, est-ce qu'il y a quand même des choses qui se répètent ou vraiment à partir de là on a Merci. Démarche différente ?
- Speaker #1
Non, j'ai l'impression que j'ai la même démarche, mais forcément, je ne mets pas le même... Le même engagement, je pense. C'est-à-dire quand on dessine une pièce pour l'industrie, pour vraiment qui est dédiée à un domaine ultra pointu et où le cahier des charges, les contraintes sont tellement fortes qu'on évolue un peu dans un mouchoir de poche. Après, j'essaye de faire du mieux possible pour faire en sorte que cet objet qui a priori est technique, froid, inintéressant, puisse devenir un objet agréable à regarder et à utiliser. J'essaie de faire évoluer mon travail au fur et à mesure. Et les pièces de mobilier qui vont dans la maison, en général, c'est plus un terrain de jeu propice à ça. Mais après, je suis issu de ce monde-là. L'industrie me parle et je sais travailler dedans avec les contraintes. Les premiers projets sur lesquels j'ai travaillé, c'était aussi pour le grand nombre, de grandes distributions. Donc, je ne suis pas que dans l'artisanat. Je m'y retrouve aujourd'hui davantage.
- Speaker #0
Et aujourd'hui, tu te plais à continuer d'évoluer dans ces univers très différents. Tu penses que ça nourrit la personnalité de designer ? Je pense que oui,
- Speaker #1
c'est important et je ne le fais pas assez à mon goût. Je n'ai pas assez de possibilités de travailler sur des projets très industriels. Et ce que j'aime bien, c'est que ça nous rappelle à des choses essentielles. Je ne voudrais pas, à force de travailler sur des projets trop personnels, me renfermer sur moi-même. Là, d'être en contact avec l'industrie, forcément, il y a plus d'acteurs dans le... dans le jeu, et c'est là que le designer a son rôle de chef d'orchestre, d'être à la croisée de plein de métiers différents, et c'est ça qui est passionnant.
- Speaker #0
Mon idée, ma définition personnelle du design, c'est apporter une dimension esthétique à un usage, d'où l'intérêt que je porte à ce que tu viens de dire sur l'objet essentiel. Qu'est-ce que tu penses de cette vision d'adéquation entre la forme esthétique, donc l'aspect beau extérieurement, et l'usage ? Qu'est-ce qui, d'après toi, ou même dans ta pratique à titre personnel, précède, par exemple, chez Pierre-Friant, on va te demander... qu'on soit dessine un fauteuil ou bien est-ce que justement en connaissance d'un univers ou de ce que toi tu veux amener chez Pierre Fray, tu vas te dire je veux travailler sur une collection qui va avoir ces formes-là et qui va ressembler à ça parce que je veux que ça apporte cette plus-value esthétique.
- Speaker #1
Les deux sont... C'est dur à répondre parce que c'est totalement lié pour moi. Et il faut toujours avoir les deux en tête. C'est un peu un travail d'équilibriste justement. J'ai l'impression que les gens... qui ne sont pas dans ce monde-là, voient le designer et le travail du design en général comme quelqu'un qui donne des belles formes mais qui ne réfléchit pas à l'usage, à la technique.
- Speaker #0
C'est pour ça que la question m'intéresse.
- Speaker #1
Et tout ça m'irrite beaucoup, parce que ce n'est pas censé être comme ça. On a cette image de gens qui sont un peu coupés du monde. Et ça, j'essaie dans ma pratique et dans la manière dont je travaille avec mes partenaires de casser ça. Mais ce n'est pas juste histoire de me la raconter. C'est que vraiment, j'ai besoin de montrer qu'on a un vrai rôle et que ça va au-delà de juste le coup de crayon.
- Speaker #0
C'est pour ça que c'est d'autant plus intéressant de se rencontrer dans un atelier parce que justement, ça montre aussi cette synergie qu'il y a entre le travail de celui qui pense, qui crée et qui vient quand même comprendre sur place. Comment tout se fabrique ? Et finalement, le process amène la beauté de l'objet final et raconte à travers le cheminement de l'objet final toute la pensée. Alors, j'ai vu que très jeune, tu aimais déjà beaucoup le dessin et que l'envie de devenir designer t'est venue assez jeune, autour de 12 ans à peu près, d'après ce que j'ai lu. Qu'est-ce qui fait qu'on passe si jeune finalement de l'envie de dessiner à celle de devenir designer en connaissance du process justement que ça implique ?
- Speaker #1
Alors, je... J'essaie de me souvenir, mais en fait, je pense que je dessinais des objets, finalement. Donc, je ne dessinais pas des, je ne sais pas moi, de la BD, des personnages ou tout un univers un peu que je m'inventais dans la tête. C'était déjà une application assez concrète sur des objets au sens large. Alors, c'était des choses qui m'intéressaient quand j'avais 10-12 ans, bien sûr. Mais en tout cas, j'avais une conscience déjà. J'ai demandé à mes parents quand on était au collège de... Trouver des écoles de design, parce que j'avais identifié ce mot et ce métier. C'est vrai que ça paraît jeune, mais surtout que mes parents n'étaient pas du tout dans cette partie-là. Mon père était artisan.
- Speaker #0
D'accord,
- Speaker #1
dans quel domaine ? Il avait une entreprise de peinture en bâtiment. Il refaisait plutôt des intérieurs. Alors, ce n'est pas complètement éloigné, bien sûr. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi, mais en tout cas, j'ai su assez tôt et sans avoir une fausse idée. Après, très vite, je suis allé visiter les écoles.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et justement, quand j'avais peut-être 13 ou 14 ans, j'ai vu des étudiants travailler sur leurs projets et ça me fascinait. C'est vrai que quand on dit dessin, on pense dessin au sens large, dessiner un paysage, un portrait. Ça n'a jamais trop été mon truc.
- Speaker #0
Tu as très vite été dans l'usuel.
- Speaker #1
Oui, j'ai retrouvé chez mes grands-parents dans des placards, des carnets, où je faisais par exemple la nouvelle... C'était les Peugeot 205. J'avais bien compris que c'était 204 puis 205. Forcément, j'avais imaginé la 206 avant qu'elle ne sorte. Ce n'était pas très créatif. Honnêtement, je revisitais un peu la forme des phares, mais je restais assez proche de la réalité. Après, c'est mon caractère. Je ne dessinais pas des voitures totalement délirantes. C'était plutôt du détail assez fin. Je revisitais un peu le logo, je changeais les couleurs. je me suis dit Un nouveau survêtement pour l'équipe de foot de l'équipe de France.
- Speaker #0
Donc tu étais quand même déjà assez éclectique, mais toujours sur de l'objet, du pratique, du quotidien, de l'usage. Oui, Est-ce que tu penses du coup que le design peut toucher tous les domaines et être partout ?
- Speaker #1
Oui, a priori, oui, bien sûr. Je ne vois pas dans quel domaine... Peut-être des choses où vraiment on reproduit le même objet. de décennie en décennie sans jamais le faire évoluer du tout. Là,
- Speaker #0
on est plus dans le process d'industrialisation.
- Speaker #1
Il y a quelques cas d'objets qui remplissent leurs fonctions parfaitement bien et où tout est en adéquation. C'est-à-dire que la manière de le produire, c'est le meilleur compromis entre économie et robustesse ou qualité. Si toutes les cases sont cochées, et que ça marche, et que ça continue de se vendre, on n'a pas forcément... vraiment besoin de le revoir, mais c'est quand même assez rare. En fait, le point de départ peut être soit de l'améliorer d'un point de vue pour que ça corresponde à un meilleur, que ça remplisse mieux son rôle, ou que ça soit plus contemporain.
- Speaker #0
C'est intéressant parce que, justement, on voit l'approche par l'usage. Et je parlais tout à l'heure de cet exemple de machine pour la microbiologie. On est dans un usage qui est un usage de pointe. Et toi, tu vas intervenir directement ou à titre de conseil sur l'aspect design. Donc, quelle est la part d'esthétique, si on revient à cette définition d'alliance entre usage et esthétique ? Quelle est la part d'esthétique que tu vas rechercher dans quelque chose qui est aussi fonctionnel et pointu qu'un objet comme ce lieu ?
- Speaker #1
Il y a toujours besoin. En fait, pour une entreprise comme eux, mon rôle, c'était un peu de la direction artistique. On va appeler ça comme ça. C'est de donner une harmonie aux différents objets qu'ils proposent. C'était intéressant pour eux d'essayer de construire quelque chose où on reconnaisse leurs pattes,
- Speaker #0
leurs marques de fabrique. Il y a une dimension de signature que tu apportes à un concept mécanique et technique. Exactement.
- Speaker #1
En fonction des capacités de production qu'ils avaient, je savais que comme ce n'est pas Samsung ou Philips, je ne pouvais pas faire appel à des techniques très sophistiquées. C'est plutôt rude comme esthétique, très industriel. Mais comment arriver à rendre ça quand même... suffisamment acceptable, voire même désirable comme objet. En fait, c'est de montrer qu'en ayant un œil et un sens des proportions, des placements, du soin apporté aux détails de finition, dans les assemblages entre les pièces, on arrive à rendre l'objet beaucoup plus beau que si on ne s'était pas du tout posé ces questions-là. Il y a des ingénieurs qui ont ce sens-là. C'est un peu difficile de parler de ces choses-là parce que c'est très subjectif. On peut rétorquer, ça va te sembler beau, mais si moi, je n'aime pas. Oui,
- Speaker #0
bien sûr.
- Speaker #1
Évidemment, c'est l'éternel débat, mais les architectes l'ont beaucoup développé de siècle en siècle. Il y a des règles, sans être dogmatiques, mais des choses qui fonctionnent mieux que d'autres.
- Speaker #0
C'est vrai que... Là, on parle de beauté du process, etc. Mais il y a des codes qui sont quand même attribués à ce qu'est un bel objet, ce qu'est une belle forme. Et pourquoi ? Et tout ça, ça correspond à des époques bien précises. Est-ce que pour toi, c'est essentiel d'être entouré d'objets esthétiquement satisfaisants à ton œil et donc que toi, tu trouves beaux ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Je pense que l'intérieur d'un designer, il est toujours quand même un peu soigné. Alors, je n'ai pas que des icônes du design chez moi. Forcément, j'ai beaucoup de pièces que j'ai dessinées. Et c'est parce que c'est des prototypes. Quand j'ai commencé, d'ailleurs, je craignais un peu ça. J'observais en allant chez des gens pour qui je travaillais. J'avais l'impression d'un total look chez eux. Et je me disais, mais ce n'est pas possible. Ils sont auto-centrés. Ils vivent dans un musée de leurs pièces. Et ce n'est pas quelque chose avec lequel j'étais à l'aise. Et je me disais, jamais je ne ferais ça. Et en fait, sans m'en rendre compte, finalement quand je regarde chez moi il y a quand même beaucoup de choses que j'ai faites mais il y a aussi des objets qui sont des objets hérités de la famille, et pas toujours des objets de grande valeur, mais auxquels je suis attaché. Et aussi, ce n'est pas que moi, c'est avec ma femme, on a chacun des objets qui ont une valeur affective. Et ils sont tout aussi importants qu'un objet qu'on aurait acheté dans un musée auquel je tiens absolument.
- Speaker #0
Et tu fais cohabiter ces histoires-là. En fait, c'est une histoire d'équilibre entre ce que tu fais cohabiter. Mais après, j'imaginais assez bien que malgré soi, on s'entoure des objets qu'on a dessinés parce que... en fait, il y a une implication personnelle aussi dans le dessin qui fait que nécessairement, on se reconnaît. Qu'est-ce que tu mets de toi dans un objet ? Qu'est-ce que tu penses mettre de toi ou qu'est-ce que tu es sûr de mettre de toi ?
- Speaker #1
Beaucoup, mais par contre, étrangement, je ne mettrais pas forcément tous les objets dessinés chez moi.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Il y a des choses, je les apprécie au moment où je les fais. Et après, je trouve ça presque trop présent. Et j'aurais besoin pour moi, chez moi, d'objets encore plus calmes que ça.
- Speaker #0
Plus calme,
- Speaker #1
c'est-à-dire ? Oui, c'est-à-dire des choses où il n'y a presque pas de dessin. Pas de dessin dans le sens de ne pas avoir de forme très volontaire. Je préférais avoir, à l'extrême, être assis sur juste une boîte, une table. C'est un plan, un côté presque monacal. Comme ça, me conviendrait dans l'absolu. C'est un peu un fantasme d'avoir le minimum. Je ne suis pas capable forcément de le dessiner, de le sortir. Mais par contre, à vivre, j'ai tendance à préférer les objets qui sont les plus purs possibles. Et de temps en temps, c'est des choses très courantes. Mais quand je vais acheter, je ne sais pas moi, n'importe quel objet dont j'ai besoin, une bassine, un seau, une casserole, je vais passer vachement de temps à essayer de trouver laquelle est, selon moi, la plus réussie et où il y a le moins de design dedans.
- Speaker #0
Alors qu'en fait, les purmes, peut-être un travail de designer. Oui, ça, c'est un mot,
- Speaker #1
un peu une expression, dire c'est design. Je n'aime pas, mais quand je dis ça, c'est exprès. C'est parce que justement, je trouve qu'il y a plein d'objets qui sont surdessinés. Et où on sent trop la présence de la personne qui l'a imaginée, qui a voulu faire une pièce qui restera, qui marquera, qui soit très, très emblématique. Pourquoi pas ? Mais je trouve que c'est presque prétentieux de faire ça. D'accord.
- Speaker #0
Tu préfères presque, toi, que le designer réussisse à s'effacer derrière l'objet final, en fait.
- Speaker #1
Mais c'est dur de trouver le bon équilibre, parce qu'il ne faut pas non plus que l'objet... ils deviennent l'archétype de tel, la meilleure chaise, ça serait ça, le meilleur seau, ça serait celui-là, le meilleur robinet, parce qu'on n'a pas fait mieux, on n'a pas fait plus simple, plus efficace. Ça, c'est un peu une quête, d'arriver à produire cet objet-là, qui met tout le monde d'accord.
- Speaker #0
Oui, je vois.
- Speaker #1
C'est quasiment impossible, mais en tout cas, ça, je trouve ça vachement beau, d'arriver à ce point-là. Mais il faut du temps, et je pense que c'est pour ça que c'est un métier qui... Je ne m'en lasse pas parce qu'en fait, on peut sans cesse faire mieux et reprendre le travail. En fait,
- Speaker #0
c'est marrant parce que finalement, l'objet ultime, ce serait celui où effectivement, on ne se dit même pas qu'il y a eu un travail de designer presque tellement il a été… C'est ça,
- Speaker #1
on se dit que ce n'est même pas la peine d'essayer de faire mieux.
- Speaker #0
Là, après, sinon, on lâche la table, on enlève un pied et elle tombe.
- Speaker #1
Mais bon, il y aura toujours des envies, je pense, qui font qu'on a un regard. Moi, quand je regarde n'importe quel objet autour de moi, je dis… C'est pas mal, mais ça, j'aurais peut-être fait quand même comme ça. De temps en temps, il y a des designers où je me dis, bon, d'accord.
- Speaker #0
C'est marrant parce que ça m'amène à une question. Toi, justement, est-ce que dans des objets, que ce soit du quotidien ou pas, est-ce qu'il y a des tendances ou alors, ponctuellement, tu as remarqué des choses qui t'irritent en particulier ? Est-ce qu'il y a des choses...
- Speaker #1
Oui, forcément.
- Speaker #0
Même sans la notion forcément de beau ou de laid, mais...
- Speaker #1
Il y a des phénomènes un petit peu de mode, malgré tout. Il y a des tendances un peu...
- Speaker #0
Oui, quand ça se reproduit comme ça.
- Speaker #1
Et c'est vrai que quand on l'a compris et qu'on a l'impression que c'est une sorte de recette que des gens appliquent, ça, ça a tendance, comme tu dis, à mériter. Quand on commence, on a besoin de s'appuyer sur quelque chose. On n'a pas encore, je pense, suffisamment de confiance et de trouver...
- Speaker #0
Oui, il y a un besoin de montrer ce qu'on sait faire.
- Speaker #1
Voilà, et peut-être qu'on a recours à des effets comme ça, par ce qu'on chope dans l'air du temps et qu'on a compris qui étaient... qui allait plaire, qui convenait un peu à ce que les gens aimaient voir. En ce moment, on... Le mot « bold » , je ne sais pas si tu vois, c'est un mot un peu générique pour décrire tous ces objets qui ont des formes plutôt géométriques, assez épaisses, grasses. C'est ça, le mot « bold » , avec un peu un retour aux années 70, avec justement cette géométrie qui n'est pas forcément toujours avec une grande élégance. C'est plutôt une puissance de la forme brute. On ne cherche pas la légèreté, c'est autre chose. Alors, ça fonctionne presque comme une icône, comme un pictogramme. Comme si on cherchait à créer des objets comme ça, qu'on identifie tout de suite comme étant une silhouette. Oui,
- Speaker #0
comme si on mettait sur le papier, ça ferait des aplats. Il y a peu de nuances, en fait.
- Speaker #1
Voilà, et je trouve que c'est cette perte de subtilité qui... Moi, ça peut me déplaire un petit peu, même s'il y a des belles choses qui en ressortent. Mais il y a pas mal de gens qui vont sur ce terrain-là en ce moment. Et parfois, ce n'est pas toujours totalement maîtrisé, à mon sens. J'ai l'impression qu'il faut quand même essuyer un petit peu les plates. C'est essayer des choses un peu plus complexes pour essayer de comprendre ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins. Et si on va tout de suite vers des solutions comme ça, très immédiates. Alors, le canapé, ça va juste être un... Un ovale comme ça, il n'y a pas besoin de pieds, c'est juste... Bon, ok, mais c'est peut-être un petit peu pauvre aussi, si c'est mal fait.
- Speaker #0
Oui, et puis après, il y a aussi le fait d'imiter fait que tu perds un peu le sens de pourquoi tu es arrivé à cette forme. Est-ce que ça, c'est quelque chose, par exemple, que tu enseignes aussi, que tu as l'occasion de transmettre ou d'expliquer, de travailler avec tes étudiants ?
- Speaker #1
J'essaye un maximum de leur montrer d'autres objets qui ont été faits dans le passé, des références comme ça. parce que je trouve qu'il s'alimente essentiellement de ce qui sort aujourd'hui, de par les outils d'aujourd'hui. Quand j'ai fait mes études il y a une vingtaine d'années, on était encore très à aller à la bibliothèque, tout simplement. C'était le début d'Internet. Mais il n'y avait pas tout ce qu'on peut trouver aujourd'hui. Et surtout, on ne recevait pas en permanence des données de partout dans le monde. C'est ça qui marche,
- Speaker #0
c'est la tendance,
- Speaker #1
etc. J'ai encore des références de choses que j'ai découvertes pendant mes études. Des chaises que j'ai vues hier dans le métro, peut-être que je les ai déjà oubliées.
- Speaker #0
Et c'est quand même un peu bizarre, ce phénomène-là. Qu'est-ce qu'on retient ? Et c'est vrai que du coup, je leur parle beaucoup de ça. Je dis, tu sais, ce type de forme ou de principe fonctionnel, ça ne vient pas de n'importe où. Les premiers à avoir fait ça, c'est à cette époque-là. Ils ont fait ça, c'était vraiment important. Et puis après, c'est un petit peu...
- Speaker #1
Il y a des contextes historiques qui nourrissent aussi l'évolution du dessin. Je pense aussi, parce que toi, tu as commencé à travailler avec des... des designers qui sont issus du mouvement Memphis. Et j'imagine qu'aujourd'hui, la sobriété des lignes que tu recherches dans ton travail est nourrie par cette expérience-là qui a été une rupture aussi par rapport à ce qui précédait dans la recherche de formes radicales, de motifs reproductibles qui amenaient comme ça une espèce de radicalité tant par le choix des formes que des couleurs, que des motifs, etc.
- Speaker #0
Oui, d'ailleurs, c'est marrant que tu parles du mouvement Memphis, parce que finalement, il y a des moments où c'était devenu totalement has-been,
- Speaker #1
et puis là,
- Speaker #0
depuis quelques années, on en reparle. Et c'est pour ça que je raconte un petit peu que c'était venu aussi en réaction à quelque chose, avec des couleurs qui pètent dans tous les sens, des formes qui n'ont rien à voir, qu'on assemble, ce côté collage qui correspondait bien à l'époque. Et c'est intéressant de faire le pont avec d'autres mouvements. artistique, dans la musique, dans le cinéma de l'époque. Et on voit que tout correspond. Tout s'imbrique. Quand on voit le cinéma d'Almodovar, on voit aussi l'histoire du design qui évolue à travers ses intérieurs parce qu'il a un sens aigu du design. Hier soir, je suis allé voir son dernier film et c'est presque gênant pour moi parce que je regardais trop le décor. Ça m'obsédait. J'aime beaucoup parce que c'est rare, les cinéastes qui ont un sens comme ça. Moi, je le vois trop.
- Speaker #1
Et justement, quelles autres disciplines t'inspirent toi dans ton travail et au quotidien nourrissent ta personnalité dans la sphère privée mais qui forcément résonnent aussi dans la façon dont t'abordes ton travail ?
- Speaker #0
Je pense essentiellement la photo. Parce que le cinéma, c'est quand même un peu plus lointain. Je sais que quand j'ai commencé, j'étais un fan de Godard par exemple. Chez Godard, il y a dans son cinéma un rapport aussi aux objets, à la couleur. au découpage, où parfois il filmait qu'un plan sur un tableau ou un objet posé quelque part, et puis il peignait certains objets pour que tout soit en accord. Donc il y avait ce côté, ce rapport pour moi au design, mais c'est un peu plus éloigné. Mais dans la photo, et on en parlait tout à l'heure, comment on montre un objet, ça c'est la photo d'architecture notamment, des choses créées par l'homme, comment on va les montrer, les rendre plus ou moins abstraites.
- Speaker #1
je retrouve effectivement ce... Ce regard architectural aussi dans les compositions, comme la petite table d'appoint que tu as dessinée pour Ligne Rosée, où il y a une recherche au niveau d'un matériau, mais une composition aussi. Oui, plus d'un assemblage de plans. Voilà, de plans, exactement.
- Speaker #0
En fait, c'est la photo de l'architecture et aussi des éléments de détail d'architecture.
- Speaker #1
Et ça rejoint ton travail aussi de plasticien, parce que tu as vraiment une, je pourrais dire, une signature même plastique dans les dessins que tu aimes bien montrer d'ailleurs, parce qu'on les voit assez fréquemment. sur les images de ton travail que tu partages, ou même les perspectives, finalement, tu les aplatis dans ce que j'ai pu analyser pour proposer une autre vision de l'objet.
- Speaker #0
Mais ça, j'ai beaucoup évolué mon regard par rapport au dessin en général et au dessin que je produis. Aujourd'hui, c'est vrai que les gens ont tellement l'habitude de voir des images qui sont comme des photos, que le dessin, il a un autre rôle. Moi, je l'utilise au jour le jour pour trouver mes idées. C'est comme mon carnet de notes. Et puis, je montre aussi souvent à mes clients, à mes partenaires, la première fois une idée d'un projet. J'aime bien leur montrer mon dessin pour ne pas qu'on fiche trop vite un objet qui ne serait pas encore vraiment abouti. Je comprends. Et puis, quand j'ai commencé à travailler, je me suis retrouvé chez George Soden, dont l'atelier était juste à côté de celui de Nathalie Dupasquier, qui était également membre du mouvement Memphis et qui, elle, est artiste, peintre, qui a fait du design, mais qui est avant tout peintre. Et de la voir travailler, de voir comment elle interprétait des objets, parce qu'elle peignait surtout des objets. Je me suis dit, finalement, on peut dessiner comme ça. On n'est pas obligé de tous dessiner de la même manière. Ça peut être beaucoup plus libre. On n'est pas une espèce de règle à suivre. Mais il faut trouver la sienne. Et ça prend du temps. C'est souvent un mélange de plusieurs influences. Mais en tout cas, cette façon de mettre à plat les perspectives, de... Quand on dessine un cylindre, presque le haut du cylindre par un cercle, c'est absurde dans l'absolu. Mais en même temps, pour le designer, c'est intéressant parce qu'on comprend qu'on veut dire que cette pièce-là est bien un cylindre et pas une ellipse.
- Speaker #1
Oui, et quelque part, ça devient presque une indication technique.
- Speaker #0
Exactement. C'est ça que je trouvais intéressant, qui ne me sautait pas aux yeux au début.
- Speaker #1
C'est-à-dire que le dessin plastique, qui peut être une œuvre à part en soi, mais pour sa valeur plastique et esthétique, devient un dessin de conception technique. Je voyais mon
- Speaker #0
Georges Sedonne qui dessinait une cafetière, avec juste quelques crayons de couleurs, très vite fait, comme presque aurait pu faire un enfant. J'étais à la fois choqué et en même temps émerveillé. Je pense que c'est vraiment ce moment qui a été un déclic chez moi. On fait table rase de tout ce que tu as déjà appris et on repart à zéro. Rechercher cette aspérité, ce grain, ce petit tremblé, cette imperfection, c'est quelque chose qui, je trouve...
- Speaker #1
C'est marrant parce que là encore, ça crée une sorte de dualité entre ton goût pour... Tu parlais de symétrie au début de la conversation, entre la symétrie, la propreté d'un cadre, etc. Et en même temps, la recherche du petit accident. qui fait que ça va être vivant, que ça va apporter une plus-value. En tout cas,
- Speaker #0
c'est ce que j'aimerais bien. Parce que c'est vrai que mes dessins,
- Speaker #1
je les construis comme mes objets.
- Speaker #0
Ils sont très réfléchis. Mais après, je mets ça sous ma feuille et puis je repasse par-dessus. Et là, j'essaie d'être un peu plus léger, un peu plus libre pour laisser passer ce petit truc en plus, cette émotion. Le coup de crayon, on ne va jamais être parfaitement régulier. Et c'est tant mieux.
- Speaker #1
Et c'est là qu'on revient au process, en fait. Finalement, il y a certainement plus de... beauté à aller chercher dans cet accident, dans ce process, que dans la perfection de l'objet fini.
- Speaker #0
Un meuble en bois, il va se ternir, il va patiner, il va peut-être être un petit peu abîmé, mais dans ses veines, par essence, le bois, c'est ça déjà. Je dessine beaucoup d'objets qui sont en bois, du coup, c'est vrai que le crayon à papier, comme c'est le crayon de couleur, il est très bien parce que il exprime un petit peu cette matière-là.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai qu'on n'a pas abordé cette question du matériau, mais... Toi, tu as un matériau de prédilection, tout en étant assez libre de parler commun que tu reçois, mais tu as une prédilection pour un matériau particulier. C'est vrai que le bois,
- Speaker #0
c'est central quand même. Mais c'est vrai quand on fait du meuble, dans tous les cas. Après, il y a le métal qui revient beaucoup, mais le bois est quelque chose de plus immédiat. Et on va retirer de la matière comme ça, on va la sculpter, la creuser. Et je crois que c'est plus dans ma manière de réfléchir, dans ma tête, quand je vois un objet, plus que par accumulation, j'ai tendance à dégrossir, ça fait un premier volume et puis ensuite en enlever. Plus à la manière d'un sculpteur. Je pense que c'est peut-être pour ça que je l'aime tant. Et puis en plus, c'est jamais exactement pareil. On découvre des essens, on essaie d'aller en rechercher d'autres dont on ne parle plus. Et finalement, avec peut-être une manière de le travailler différente, on peut remettre en lumière tel ou tel bois. Et cette matière vivante, et puis même dans l'absolu, c'est plus écologique. Oui,
- Speaker #1
bien sûr.
- Speaker #0
Après, il y a toujours débat, parce qu'on dit oui, mais en même temps, tu coupes des arbres pour faire des meubles. C'est très compliqué. Je pense quand même que c'est mieux que l'énergie qui est nécessaire pour travailler évidemment du plastique ou même du métal. C'est assez discutable.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a dans ton approche des projets sur lesquels tu as amené à travailler, est-ce qu'il y a des valeurs auxquelles tu ne déroges pas, qui sont constitutives à la fois de ta personnalité, du regard que tu portes sur le design ? Est-ce qu'il y a des projets vers lesquels tu ne m'irais pas ou que tu te refuses à faire pour une raison ou pour une autre ?
- Speaker #0
Oui, de plus en plus. Je pense que je me suis construit un petit peu au fil du temps cette exigence-là, que je n'avais pas forcément en sortant des études. Je pense que le plus gros frein aujourd'hui, ce serait où est-ce qu'on fabrique les objets, de quelle manière, les conditions de travail. La localisation, c'est-à-dire, évidemment, ce n'est pas moi qui ai la main là-dessus, mais quand même les gens avec qui je travaille, je sais comment ils fonctionnent.
- Speaker #1
Il y a une éthique qui est alignée avec ce en quoi tu crois et des valeurs qui sont personnelles.
- Speaker #0
Oui, et je trouve une évolution depuis... Moi, je travaille depuis une vingtaine d'années. Quand j'ai commencé, beaucoup essayaient justement de partir en Asie, principalement pour aller à la recherche du coût le plus bas possible. Et on en est un petit peu revenu. Alors, ça continue, bien sûr, mais dans le domaine... un peu niche d'éditeurs de pièces de design relativement haut de gamme, c'est de moins en moins le cas et au contraire, on va plutôt valoriser un savoir-faire et une production française ou européenne. C'est principalement dans les pays frontaliers qu'on va les produire. Si ce n'est pas en France, ça va être en Espagne, au Portugal, en Italie. Un petit peu aussi en Europe de l'Est parce que, notamment au niveau du travail du bois, il y a des savoir-faire. Il y a aussi beaucoup de matières premières.
- Speaker #1
Pour toi, il faut que les savoir-faire mis en œuvre soient alignés avec un respect de l'humain et du travail accompli sur cette matière.
- Speaker #0
Ça me satisfait beaucoup plus aujourd'hui de travailler, même si on en produit moins, mais de continuer à faire vivre des usines, des ateliers localement sur des savoir-faire qui, sinon, vont finir par se perdre. J'ai quelques projets comme ça qui ont un petit peu, j'estime, ce rôle-là. Et il faut continuer à pouvoir former des jeunes à ça, parce que sinon, ça va rapidement s'épuiser. Et si on n'a pas suffisamment de production, on va difficilement attirer des plus jeunes à aller vers ce genre de métier.
- Speaker #1
C'est quelque chose que tu conscientises un peu comme une forme de mission que tu te donnes ? Oui, ça c'est un grand mot,
- Speaker #0
mais en tout cas, si je peux participer à ça, j'en suis fier. Produire absolument des pièces le plus vite possible, le moins cher possible, mais pour un effet immédiat,
- Speaker #1
ce court terme,
- Speaker #0
pour moi ça n'a aucun sens avec notre métier. On n'est pas, justement, il faut voir beaucoup plus loin.
- Speaker #1
C'est un travail sur le temps long et avec le respect de Jean Pétard.
- Speaker #0
Un beau travail, un beau projet de design, c'est celui qui va rester dans le temps. On a plus de marge de manœuvre quand on est avec des artisans, mais c'est à une échelle toute petite. Donc, j'essaye de travailler avec des gens qui ont quand même une production... on va dire un peu large, mais bien faite, dans les règles. Alors ça veut dire un prix qui va avec.
- Speaker #1
Et en termes de valeur, justement, pour toi, travailler sur des objets qui restent de l'ordre de l'accessible pour quand même un nombre de personnes importants et du coup qui vont traverser les usages, un peu tout ce qui t'a nourri même depuis l'enfance, ça reste un élément important ?
- Speaker #0
Oui, et c'est comme ça que je me suis construit.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Donc c'est quelque chose, c'est un marqueur important, mais que j'ai de plus en plus de mal à reproduire dans ma propre activité. S'il y a un choix à faire, je pense que je préfère travailler pour quelque chose de plus artisanal, mais fait de bonne manière, plutôt qu'à tout prix vouloir faire l'objet pour tout le monde, mais dans des mauvaises conditions.
- Speaker #1
Et à l'inverse, est-ce que tu pourrais dire que tu préfères travailler aussi pour quelque chose qui est accessible, même sur une clientèle un peu sélective, que pour... Une clientèle extrêmement sélective qui va être sur un objet, presque une pièce d'œuvre, une œuvre d'art. Après, je fais un peu des deux.
- Speaker #0
Parce que je fais aussi, par exemple, j'ai un travail en galerie. Là, c'est vraiment pour un public de collectionneurs.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Et pour moi, c'est un peu mon laboratoire de recherche. C'est là que j'arrive à faire des pièces les plus personnelles, les plus pointues. Typiquement, la collaboration avec Pierre Fré, elle est née comme ça. Quand ils sont venus me voir, ils avaient identifié des pièces que j'avais... proposé en galerie. On a beaucoup apprécié ce travail-là. Est-ce que tu pourrais essayer d'amener un petit peu cet univers-là chez nous, à travers des meubles, des canapés, des fauteuils ? Et ça, c'était le challenge. C'est pour ça qu'on est arrivé à ces formes un peu sculpturales.
- Speaker #1
Mais qui intègrent tout à fait un univers intérieur contemporain, et pas seulement l'environnement d'une galerie d'art. C'est là que c'est intéressant. Et on revient encore un peu la boucle sur cette question de l'usage allié à la forme esthétique.
- Speaker #0
Ça, c'est des produits qui sont fabriqués régulièrement. Ce n'est pas de la grosse production, mais c'est quand même… Non,
- Speaker #1
parce qu'on n'est pas sur du stockage. On voit autour de nous,
- Speaker #0
ils préparent des structures parce qu'ils savent qu'il y a régulièrement des commandes. Donc, c'est fabriqué en continu dans les ateliers, à l'échelle de cet atelier-là. Et c'est une grande satisfaction. Et juste une petite précision, c'est que quand tu disais des objets plus accessibles, J'ai aussi quelques clients qui... produisent des meubles qui vont être vendus par exemple dans des collectivités pour des entreprises pour des mairies qui sont à des prix pour le coup relativement accessibles pour du made in France et ça c'est un autre type de challenge montrer qu'on est encore capable de le faire d'amener une plus value design dans du mobilier à grand usage robuste, sans grande prétention mais efficace ça c'est aussi, j'essaie d'oeuvrer dans ce domaine là et alors là peut-être que les pièces c'est presque militant
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
elles sont moins signées d'un point de vue design, si on veut dire. Elles sont un peu plus sobres et correspondent à une forme d'archétype, mais bien fait. C'est le maximum que j'ai pu trouver. C'est là qu'il faut être un peu malin.
- Speaker #1
Alors, on parlait dans le courant de cet échange de ce qui peut t'irriter de temps en temps dans des objets que tu découvres. Est-ce qu'à l'inverse, il y a des objets... sur lesquels tu t'arrêtes et qu'est-ce qui peut te marquer dans un objet que tu vas découvrir et te faire dire « waouh, là, c'est beau, là, on touche à un truc quand même assez exceptionnel, carrément dans cet extrême-là » .
- Speaker #0
Ça, par exemple, tous les ans, je vais à Milan pour le salon du meuble et c'est là qu'on a toutes les nouveautés qui sortent, généralement. Là, cette année, il y avait le duo britannique Barber-Rosgerby.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
qui avaient une rétrospective donc là déjà j'adore leur travail et de voir tout ce qu'ils avaient fait en une vingtaine d'années c'est le niveau de qualité des pièces, le niveau de qualité du dessin et de la composition à chaque fois la justesse de ce qu'ils proposent pour moi est exemplaire ça correspond à ma vision là ils ont sorti une chaise par exemple je crois que c'était Bionbi Italia qui est très très belle qui est très juste parce qu'ils réutilisent le métal d'une manière un petit peu qu'on aurait pu trouver désuète. Mais ils arrivent à le faire devenir très d'actualité. Du coup, la chaise, elle est accueillante. On est tout de suite à l'aise.
- Speaker #1
Ils assument et du coup, ils ne se mettent pas de barrière. Non, voilà, c'est ça.
- Speaker #0
Si le pied, il doit avoir un recourbé à la fin parce qu'il va être plus stable. En même temps, ça va lui donner une dynamique, un style. pourquoi ne pas le faire, en fait ? C'est ça où je dis chapeau, c'est qu'ils font appel à des choses qu'on s'interdit, parfois. Ils arrivent à le faire de tellement belles manières que... Ouais, je... Moi, je me dis, ben bon, là... On ne peut pas faire mieux.
- Speaker #1
Il y a un objet, un projet que tu as dessiné dont tu es particulièrement fier.
- Speaker #0
J'adore cette chauffeuse sur laquelle on est assis. Je suis particulièrement attaché parce que c'était la première pièce que j'ai dessinée pour Pierre Fray.
- Speaker #1
D'accord, donc ça raconte aussi la collaboration. Ça raconte aussi.
- Speaker #0
Je pense que ce n'est pas anodin pourquoi cette pièce-là. Je pense qu'elle symbolise le travail qu'on a fait ensemble. Et tout est déjà dans cette pièce-là. Après, on en a fait plein d'autres. filer l'histoire, développer la collection. Cette pièce, elle est dessinée, elle est particulière. Elle ne ressemble pas à n'importe quelle chauffeuse. Mais ce n'est pas non plus un ovni, je pense. Quand on la voit, on est plutôt bien dessus. Elle est agréable. Oui, je consigne, elle est confortable.
- Speaker #1
Et puis c'est un bel objet, absolument.
- Speaker #0
C'est en ça que je trouve que je suis satisfait. ils représentent bien mon travail.
- Speaker #1
Et est-ce que du coup, tu refuserais un projet sur lequel tu n'as pas cette qualité de dialogue qui permet à la fois d'ajuster concrètement quand tu viens en atelier, ou on t'impose un cadre trop rigide dans lequel tu n'as pas la liberté d'amener ta sensibilité ou simplement ta vision même technique de l'usage de l'objet ?
- Speaker #0
Alors, on ne ressent pas dès les premiers temps, donc on le vit, surtout après coup. Et je le vis plus mal, effectivement, quand c'est comme ça. Je trouve ça dommage.
- Speaker #1
C'est très attaché justement au process dont on parlait dès le départ, d'avoir cette vision globale dès les premiers coups de crayon, la discussion initiale, jusqu'à suivre la production.
- Speaker #0
L'idéal, c'est ça. C'est quand on peut aller voir ce qui se passe, corriger le tir, et qu'on sent qu'en face, on est sur la même longueur d'onde, qu'eux-mêmes ont cette exigence. Le cas extrême, dans le bon sens, c'est un... Une maison comme Hermès, par exemple. Là, on sent qu'ils ont un tel niveau d'exigence qu'on peut y aller. Voire même, les premières fois, quand j'ai travaillé pour eux, j'étais surpris par leur... Leur demande d'implication de ta part ? Oui, mais aussi leur sens du détail. Là, pour nous, ce n'est pas du tout possible. Alors que moi, mes référents, par rapport à ce que j'avais déjà fait, 90 fois sur 100, ça serait passé large. On se serait dit, non, mais là, c'est parfait. Pour eux, ce n'était pas parfait, à tel point qu'ils ont dit, soit on... on trouve quelqu'un d'autre, soit on ne le fait pas du tout. C'est vraiment radical. Alors, pour un designer, c'est l'idéal, parce qu'on sait qu'on peut aller chercher le maximum, parce qu'eux-mêmes sont dans cette quête-là. Mais c'est très, très rare. Mais je suis très heureux d'avoir pu participer à des projets de ce type-là. Oui,
- Speaker #1
j'imagine que ça élève le niveau d'exigence, le regard, la sensibilité.
- Speaker #0
Mais il faut après savoir revenir, garder les pieds sur terre, et s'adapter, effectivement, à qui, avec qui on travaille.
- Speaker #1
Oui. Pour finir, j'aimerais te poser une question qui est, est-ce qu'il y a un objet ou un environnement ou quelque chose qui n'est pas forcément en lien avec le design et qui, pour toi, relève de ta vision du beau ?
- Speaker #0
Je ne sais pas si ça va vraiment répondre à ta question, mais ça me fait penser à ça. Quand j'étais au lycée, j'étais à Saint-Nazaire.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
qui est une ville qui a été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, donc reconstruite en années 50, assez vite, beaucoup de béton, d'immeubles que la majorité des gens estiment comme moches. En tout cas, moi, c'est ce que j'ai entendu pendant toute mon enfance. Et puis en plus, il y a les chantiers, les chantiers navals, on fabrique des avions, c'est quelque chose, c'est l'industrie. Moi, je voyais une forme de beauté là-dedans.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Alors que pourtant, je ne la conscientisais pas parce que j'étais encore que lycéen. Donc c'était de l'environnement scientifique. Mais j'aimais bien me balader à côté du lycée. C'était la base sous-marine, ces murs énormes. Il y avait quelque chose d'un peu impressionnant. Et j'aimais bien ça, les grues et cette esthétique de l'industrie. On peut y voir une poésie dedans. Mais c'est étrange parce qu'il y a plein de gens qui la rejettent. En fait, juste ce qu'ils voient, c'est la laideur. Mais on peut voir de la beauté là-dedans, et on peut en voir dans tout. Comme j'en vois là, autour de nous, sur ces enchevêtrements, des choses qui sont destinées à être cachées après. Mais finalement, cette répétition de pièces, ça crée des motifs, ça raconte, on voit les assemblages. Moi, je peux m'attarder sur plein de petits détails comme ça. Je fais souvent des photos de choses que je repère dans la rue quand on se promène et qu'on est en famille. Souvent, je me dis « Attendez, je... » Et puis, tu vas prendre... prendre encore une photo. Ils ont l'habitude, mais je m'arrête et je vais prendre cette bouche d'aération ou ce truc. Peut-être que je n'en ferai rien, mais c'est ce que je repère.
- Speaker #1
Merci pour cet échange. J'ai été ravie de t'entendre et d'échanger avec toi aujourd'hui.
- Speaker #0
Je te remercie.
- Speaker #1
Et voilà, c'est tout pour cet épisode. On peut chercher l'équilibre d'une vision et d'une pratique entre exigence et spontanéité. Voilà ce que Guillaume Delvigne est venu me partager aujourd'hui. Parce que sa conviction, c'est qu'avancer selon ses propres règles n'est pas une perte de repère, bien au contraire. Merci aux ateliers de la Maison Pierrefrais de nous avoir offert le cadre de cet échange. Et merci à vous, bien sûr, d'avoir écouté beau le podcast. Si cette conversation vous a donné envie de regarder différemment ce qui vous entoure, que ce soit un objet, un espace ou un choix, C'est exactement pour ça que ce podcast existe. Alors abonnez-vous pour ne pas manquer la suite, et surtout, si un épisode vous a touché plus particulièrement, laissez-moi un commentaire, ça compte vraiment. Mon certitude aujourd'hui, c'est que nous entretenons tous un rapport singulier au beau, à travers notre vécu et nos expériences. Je suis convaincue que le beau n'est pas un luxe, mais une nécessité et le moteur de notre vie. Si cette rencontre vous a parlé, je vous invite à vous abonner sur Spotify, Apple Podcasts ou Youtube pour ne manquer aucun épisode. Et venez me dire ce que vous en avez pensé sur le compte Instagram Les Codes du Beau. Je vous retrouve le mois prochain pour un nouvel épisode.