- Speaker #0
Parler du beau ? Trop vague pour certains, trop superficiel pour d'autres. Mais le beau, c'est aussi une vision, qui anime, qui structure, qui s'incarne de façon vivante et unique dans un cheminement professionnel ou personnel. Pour en discuter, j'ai eu envie d'inviter chaque mois, dans un lieu de son choix, un artiste, un créateur ou un entrepreneur pour partager sa vision du beau comme moteur de son évolution. Alors si comme moi vous aimez vous inspirer et apprendre en écoutant les autres, en particulier dans de beaux endroits, que vous soyez professionnel ou simplement curieux, ce podcast est pour vous. Je suis Amélie Boisise, bienvenue dans Beau, le podcast. S'il y a bien une chose à retenir de mon invité, c'est qu'il n'aime pas les cases, ni les questions qui l'obligent à en choisir une plutôt qu'une autre. Stéphane Fouenkinos préfère raconter une histoire, et elle commence toujours par une rencontre. C'est en suivant les lumières pour reprendre ses mots qu'il navigue ainsi d'un univers à un autre, de l'enseignement au casting, de l'écriture à la mise en scène, en passant par la photographie, sans jamais vraiment trancher. trancher entre ces expériences. Son moteur, c'est la confiance, cette vision du beau qui tient à la sincérité qu'on y met, aux engagements qu'on choisit de tenir. Alors autant le dire, se rencontrer dans un lieu aussi emblématique que le Grand Palais, qui a fait du croisement des disciplines et des thématiques son identité, c'était une évidence. C'est donc dans le salon scène, entre deux expositions et les allers-retours des installations en cours, que nous nous sommes retrouvés pour une conversation rafraîchissante. Je vous laisse la découvrir dans ce nouvel épisode de Beau, le podcast. Bonjour Stéphane.
- Speaker #1
Bonjour Émilie.
- Speaker #0
Je suis ravie de te rencontrer ici. On a choisi ce lieu. J'aimerais bien que tu nous en parles, que tu nous dises où on est et ce que ça représente pour toi.
- Speaker #1
Alors aujourd'hui, nous sommes au Grand Palais. Alors c'est un endroit qui m'a toujours fasciné et enfin qui est lié à toutes les étapes de ma vie. Alors je suis un jeune garçon parisien, même si j'ai fait incursion en banlieue. Et donc je venais d'abord au Palais de la Découverte. quand j'étais petit, qui maintenant est en réaménagement. Et ensuite, c'est un endroit où on venait à la fois au musée, qui s'est transformé. Et ce qui me plaît, c'est que toutes ces mutations, positives comme négatives, elles sont un concentré de toutes les aspirations ou les inspirations, peut-être, je ne sais pas, dans mon existence, mais surtout c'est la pluridisciplinarité.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Et je pense que comme à chaque fois qu'on essaye de... me définir ou que les gens me demandent qu'est-ce que tu fais, ce qui est la pire question pour moi. Alors, je ne vais pas dire que je suis le grand palais totalement mégalo, mais voilà, en tout cas, aujourd'hui, c'est un endroit qui propose à la fois des œuvres physiques, des installations, de l'art vivant, du numérique, qui fait appel aussi à toute la création dans le sens le plus polysémique.
- Speaker #0
Ce qui m'intéresse dans la pluridisciplinarité que tu évoques, c'est l'histoire de cette rencontre ici, on en a parlé. Initialement, on avait envisagé un lieu qui puisse aussi évoquer le voyage, qui visiblement caractérise pas mal ton parcours, et notamment tes activités actuelles, où tu m'as dit que tu te déplaçais beaucoup. Et en étudiant, en regardant un peu ton parcours, et tu parlais de pluridisciplinarité, je vois aussi justement que tu as voyagé. d'un univers à un autre, de sorte que c'est difficile de définir aujourd'hui ce que tu fais, parce que tu fais plein de choses, réellement, dans des univers très variés, culturels, artistiques, c'est peut-être une constante. Est-ce que toi, tu vois un fil rouge, a posteriori, aussi, parce que je vois bien que tu as construit ce parcours sans plan,
- Speaker #1
ça c'est vraiment... Ah ça c'est clair ! Je m'étais posé en disant, alors ça, tu fais ça dans 5 ans, je pense que déjà tout le monde m'aurait pris pour un dingue. Non, non, je suis vraiment mu par, d'abord, le... D'abord l'humain, parce que moi c'est les gens qui me font avancer, c'est ça qui m'intéresse vraiment. Et donc voilà, c'est les univers dans lesquels j'ai évolué, ils sont aussi liés aux personnes avec qui j'ai travaillé et qui m'ont amené parfois soit à me déplacer, soit à me dépasser. Et j'aime aussi être en contact avec des disciplines que je pense que je n'ai pas du tout les compétences pour, à savoir tout ce qui est science, tout ce qui est architecture. Et le Grand Palais c'est aussi ça. C'est une architecture qui me fascine parce que, pareil, elle a dû bouger au fur et à mesure des années, des mouvements et de l'histoire. Et voilà, donc j'aime aussi me faire un petit peu bousculer. Je ne suis pas du genre à me faire peur parfois un peu, mais c'est vrai que j'aime bien être un peu aussi bousculé par des univers dans lesquels je ne serais pas aventuré.
- Speaker #0
Alors, justement, dans ce parcours. Je passe un peu rapidement sur l'étape professeur d'anglais.
- Speaker #1
Oui !
- Speaker #0
Donc tu parlais des rencontres, j'ai bien compris que tu étais arrivé dans l'univers artistique d'abord par le casting, grâce à la rencontre avec Jacques Doyon. Et justement, dans ce côté d'exploration, quand tu recherches, quand tu travailles en casting, donc quand tu recherches une personnalité, qu'est-ce que tu cherches au-delà de l'apparence physique qui peut correspondre à l'image qu'on peut avoir d'un personnage, etc. Qu'est-ce que tu vas rechercher ?
- Speaker #1
C'est intéressant parce que c'est vrai que même si je ne fais plus ce métier stricto sensus depuis quelques années, ça m'arrive dans des événements de le faire, mais ce qui m'importait toujours, alors encore une fois, on revient sur l'humain, parce que la beauté pour moi est d'abord humaine, puisqu'on parle de beau avec toi. Et surtout, alors là vraiment, ce que j'ai appris en faisant du casting, c'était que la caméra... La caméra ? et peut être à la fois un ami, une amie, une ennemie, peut être trompeuse. Donc l'apparence physique peut être par exemple complètement anodine ou exacerbée ou un peu détournée parce que quelqu'un qui va selon ce qu'on imagine, ce qu'on attribue au jambot, la caméra ne va pas imprimer. Ça c'est un truc extraordinaire, c'est un truc vraiment que je peux aujourd'hui attester. Et d'autres personnes qui vont paraître plus transparentes, plus anodines. C'est incroyable parce que la lumière, quand une lumière vient de l'intérieur, ça je peux le dire parce que c'est un truc réel, on le voit. Donc déjà il y a ça, il y a une histoire de photogénie, mais qui n'a rien à voir avec l'esthétique. Il y a une ciné-génie qui... Et après il y a l'adaptabilité. Il y a quelqu'un qui va prendre une information, qui va s'en emparer, et qui va le transformer de telle manière qu'il va fondre sa personnalité dans le personnage. Donc l'idée c'est quelqu'un qui va quand même avoir un... peu quand même de vécu ou une grande intériorité. Voilà, en fait, l'intériorité, je pense que c'est ça qui passe l'écran. Au final, c'est ce qu'on retient. Et il m'est arrivé plusieurs fois d'être épaté sur le moment, peut-être parce qu'il y a un peu d'esbrouf, qu'on rigole, qu'on s'amuse. Je donnais souvent la réplique, donc parfois j'étais peut-être moins concentré, mais le verdict, il se faisait toujours au revisionnage.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
toi tu vas revisionner, tu vas écouter, tu feras tes modifications. Le revisionnage en casting, il est primordial. Et puis surtout, c'est là où tu es détaché de ton émotion première. Tu le regardes aussi avec le ou la metteur en scène, parfois. En tout cas, il y a un échange qui fait que tu as le regard extérieur d'une personne qui ne devait pas dans la pièce avec toi. Ou même si cette personne était là, même si le metteur en scène assiste, revoir ensemble, c'est aussi se confronter à... C'est magnifique de voir un sous-texte que tu n'as pas découvert en le faisant. Donc d'abord, le casting, c'était ça que... La beauté de ce métier, c'était aussi ça.
- Speaker #0
Et ça t'est arrivé de te tromper ? De ton point de vue, ou toi d'avoir pensé avoir trouvé justement cette intériorité chez quelqu'un, et soit ça ne matchait pas avec justement le ou la metteur en scène pour qui tu travaillais, son univers ?
- Speaker #1
C'est évident, puisque quand tu fais du casting, il faut accepter d'être au service de quelqu'un. T'es au service d'une histoire, t'es au service de personnages. que quelqu'un d'autre a créé. Donc, en fait, parfois, tu as un metteur en scène qui est, quand tu travailles avec des Godard, quand tu travailles avec Valérie Lemercier, quand tu travailles avec Ozon, leur personnalité imprègne complètement ce qu'ils ont écrit, ce qu'ils font, et leur univers est très clair. Donc, en fait, la route est assez facile et assez balisée. Mais quand tu travailles pour des primo-réalisateurs, je me suis rendu compte, parfois, déjà, C'est toi qui as plus, entre guillemets, d'expérience, mais c'est que tu es un intermédiaire. Et souvent, il y avait des réalisateurs qui avaient peur des acteurs. Donc ça, pour moi, c'était une aberration, mais je pouvais conseiller à certains de faire des dessins animés.
- Speaker #0
Peur de se faire dépasser par justement ce que l'acteur a mis ?
- Speaker #1
Il y a des créateurs qui ont des visions très claires de ce qu'ils veulent, qui sont à la fois soit des gens très techniques, et il en faut, soit des gens très cérébraux, au contraire, mais pour qui ? La présence d'un comédien, c'est un peu un pion qui rentrerait dans ton univers. Mais l'idée, c'est que ça serait bien que cette personne fasse ce que j'ai envie, mais la communication n'est pas le fort de ces gens-là. Donc c'est vrai que parfois, quand ça arrivait, ou quand on me disait la phrase terrible à laquelle tu réponds qu'une fois au début, tu prendrais qui si c'était moi ? Je dis non. En fait, à chaque fois que tu le fais, on te le reprochera.
- Speaker #0
Ah oui, il y a un moment...
- Speaker #1
Toi,
- Speaker #0
tu te mets au service d'un univers ?
- Speaker #1
Tout à fait. Donc voilà, l'idée c'est que toi t'es au service d'un rôle, t'es au service, comme je disais, d'une narration, et... Tu t'imprègnes, tu parles beaucoup avec le metteur en scène, c'est important. Mais parfois, tu ne peux pas être... Je répète que tu ne seras pas avec eux sur le plateau. Ton travail de casting, il se termine le premier jour du tournage. Normalement. Sauf quand il y a des catastrophes et qu'il faut remplacer quelqu'un. Donc se tromper pour répondre à ta question, sans doute, bien sûr. Pourquoi je me trompais ? Si par exemple, je mets ma sensibilité en avant, avant cette du metteur en scène, ou qu'on n'impose personne, on propose, mais en tout cas... on peut influencer. Alors ça, c'est une erreur. Et ça ne veut pas dire que l'acteur n'était pas bon. C'est que je n'ai pas écouté profondément le désir, ou que le désir n'a pas été bien exprimé du metteur en scène. Après, il y a des erreurs qui deviennent aussi des succès ou qui peuvent être drôles. Là, je ne vais pas un exemple précis, mais le plus drôle, c'est souvent les gens que les metteurs en scène ne choisissent pas. Ça, c'est plus de trop.
- Speaker #0
Alors, dans quelles circonstances, par exemple ?
- Speaker #1
Par exemple, ça me fait toujours rire de voir que dans certains films, on va me dire, il y a peut-être 25 ans, devant Marion Cotillard ou Audrey Tautou, « Arrêt sur on jamais à rien » , ça c'est très très drôle. Alors évidemment, on s'en amuse après, mais j'ai vu des gens éclorent, que je proposais, ça ne marchait pas du tout. Par exemple, Cécile de France, les premiers castings, c'était... Ça marchait jamais, moi on était à fond. Et c'est vrai que c'était... Toi, quand t'as une conviction telle, tu te dis mais c'est pas possible, cette personne elle est faite pour ça.
- Speaker #0
Je sens de l'intuition que...
- Speaker #1
Mais voilà, ça va aussi dans l'autre sens, c'est-à-dire qu'on se trompe pour certaines personnes, pour certaines associations je dirais. Oui, oui, oui. Ou alors, je cite beaucoup cet exemple parce qu'il m'en a fait le reproche, mais en plaisantant, un garçon comme Jean Dujardin, je suis passé à côté, voilà par exemple. Il faut admettre ses erreurs par exemple. D'accord.
- Speaker #0
C'était même avant Un gars, une fille ? Oui, quand ils faisaient Les Nous,
- Speaker #1
c'est nous avec Bruno Solomène, que j'aimais énormément, et pour qui j'ai écrit Fais pas ci, fais pas ça après. Mais qui me disait toujours « Ah ouais, tu te rappelles ? Tu venais pas nous voir jouer quand ils faisaient Les Nous, c'est nous ? » On ne sait pas pourquoi. Mais ce qui est formidable, c'est que justement, on était tous avec des goûts différents ou des attirances différentes. À ce moment-là, je ne l'ai pas vu.
- Speaker #0
donc ça j'admets oui il y a des facteurs contextuels aussi qui fait qu'on perçoit à un moment la possibilité d'association autour d'un projet et il y a des facteurs modes aussi c'est-à-dire que nous on va s'intéresser à quelqu'un même dans le choix d'un humain voilà et hop cette personne elle va faire 10 films dans l'année voilà
- Speaker #1
les collègues casting parce qu'on était aussi attentifs de ce qu'on faisait les uns les autres c'était important tout en ayant sa propre personnalité donc voilà il y a des modes comme dans tous les autres domaines culturels artistiques Mais c'était passionnant, c'est un métier que j'ai adoré faire. Et surtout, avec des gens, pour moi c'était très important, c'était l'éclectisme total. Quand tu passes de Alexandre Arcadi à Zémi Chris, ou à James Bond dans la même journée, c'est ça qui est beau.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce qui t'a fait arrêter cette expérience-là ? Est-ce que c'est de nouveau à la faveur d'une rencontre qui t'a fait prendre un pas de côté, même si tu en fais encore aujourd'hui pas de la même manière ? Donc là, je parle du passage du casting, par exemple, quand tu es arrivé vers les expériences dans la photo. Ah oui, ça c'est un autre délire. Il y a eu des transitions, mais justement, je veux bien que tu me racontes, entre les deux, comment justement tu as navigué ce sens du détour dans ton parcours qui est assez frappant.
- Speaker #1
Donc, alors, j'ai toujours l'image, alors c'est très drôle parce que ça peut être un peu réducteur, mais tu sais, parfois... C'est des petits personnages dans les jeux vidéo. Je vois bien. Tu avances et puis tu vas à droite ou tu vas à gauche. Et puis il y a une petite lumière. Ah bah tiens, j'y vais. Moi, je suis les lumières. S'il y en a, j'y vais. Alors, c'est pour ça que quand tu me dis la conscience d'arrêter, ça, c'est absolument jamais ce qui intervient dans mon cerveau. C'est-à-dire que... Jamais, oui. D'ailleurs, ça m'a... On va dire que ça m'a mis face à de l'incompréhension. Parce qu'en fait, on est dans un univers et dans un monde où tu dois faire des choix, où tu dois être un peu... on va dire reconnaissables. Moi, au départ, j'en étais un peu malheureux parce que j'avais même un peu honte de me dire... Donc, en fait, j'ai commencé... Le casting, il se trouve que on m'a proposé de commencer à écrire. Donc, en fait, c'est ce que m'avait proposé même Jacques Doyon. Il me dit, tu pourrais écrire avec ton frère. Mon frère avait publié un roman qui n'avait dans aucun monde... Enfin, on s'était dit peut-être qu'un jour on le ferait, mais ce n'était pas du tout. Moi, je faisais du casting. Donc, on s'est mis à... collaborer à écrire ensemble et puis ça, ça a amené à une autre amie qui était directrice littéraire showrunneuse d'une série à nous dire vous pourriez peut-être écrire et donc l'écriture est venue pour moi de manière totalement un peu naturel mais c'était pas... Et je continuais le casting. Et tous mes collègues me disaient « Ah donc tu fais plus de casting ? » Je fais « Bah non ! »
- Speaker #0
En fait c'était plus un constat presque, on t'a amené à constater que tu n'en faisais plus et tu t'es rendu compte...
- Speaker #1
Oui, mais je continuais à en faire. Pour moi je ne voulais pas faire ce choix, ça c'était important. Mais on te renvoie à l'idée que tu ne pouvais pas faire les deux. Déjà l'écriture, on sait très bien que dans ces métiers tu vas pouvoir... beaucoup fournir et puis bah que ça se concrétise c'est quand même très rare il a fallu très longtemps nous toutes les séries qu'on a initié ou à laquelle on a participé ça s'est pas fait il a fallu attendre de faire notre film mais ça aussi c'est pareil la réalisation c'était pas du tout dans ma ligne de mire je travaillais avec des réalisateurs toute la journée et je voyais très bien j'ai travaillé avec des génies avec des gens moins géniaux et je me disais oh la la mais il faut maîtriser tellement de choses il faut maîtriser la technique c'était je me disais que j'étais incapable de faire ça donc Il a fallu la confiance aussi de mon frère pour faire des courts métrages, d'aller suivre aussi un film pour faire un making-of, du début à la fin. C'était le film de Stéphanie Murat qui s'appelle Victoire, avec Sylvie Testu, qu'on a tourné au Luxembourg. Et puis j'ai vu une famille, parce que c'est ça qui m'intéresse encore et toujours. Donc ce parcours, c'était pas consciemment disant « Le 3 mars, j'arrête le casting, je commence le scénario. » le 6 juillet, j'arrête le scénario. Oui,
- Speaker #0
c'est ça. C'est ce qu'on disait, il n'y avait pas de plan. C'était vraiment que des séries d'opportunités. Et ce que je trouve assez intéressant, c'est que tu parlais tout à l'heure de voir l'intériorité des gens, d'aller chercher comme ça quelque chose de plus profond que la surface. Et finalement, dans ton parcours, le tien s'est fait sur des gens qui ont vu, au-delà de ce que tu faisais à l'instant T, et qui sont venus chercher autre chose que ce qui était visible.
- Speaker #1
Alors ça, c'est une constante. Et c'est une constante dans la vie, et que je... C'est ce que j'essaye de transmettre, parce que la transmission est très importante pour moi. C'est ce que je dis toujours, il y aura toujours des personnes qui vont voir chez toi ce que tu ne vois pas toi-même. Et ça, c'est un truc incroyable. Et en fait, notre choix dans la vie, c'est d'accepter ça ou de ne pas l'accepter. Donc, je pense que c'est aussi une histoire de moments, d'instants, voilà. Mais vraiment ça, je pense que c'est... De la même manière que j'ai commencé dans l'événementiel, où j'ai travaillé avec Hermès, où quelqu'un m'a dit « Tiens, toi, tu devrais faire ça » . Je me suis dit « Mais je n'ai jamais fait ça » . Souvent, c'est ce que je dis à Julie. Mais je n'ai jamais fait ça.
- Speaker #0
Mais les gens savaient que tu allais te retrouver.
- Speaker #1
On a une peur, mais on a à la fois la peur et la confiance de l'autre. Pareil, me lancer dans le théâtre et de la mise en scène, si je n'avais pas rencontré Tania de Montaigne, je pense que je ne serais pas allé. Il faut que ce soit une évidence et que les circonstances soient là pour que ça fonctionne. Mais ce qui est très important, c'est de toujours dire que parallèlement à ça, c'est comme l'amour, tu vas toujours dans la mauvaise direction. Par contre, tu penses que celle-ci est bonne. Il y a toujours des murs que tu veux franchir. Toi, en disant, je vais faire ça, je vais faire ça, je vais faire du macramé, je vais faire de la poterie, je vais faire du saut au parachute, ce n'est pas pour toi.
- Speaker #0
Et on te dit, fais du trapèze.
- Speaker #1
Voilà. En fait, il faut écouter. Déjà, tu t'écoutes mieux toi, mais il y a des gens qui vont te dire, toi, tu devrais faire ça.
- Speaker #0
Qui voient des potentialités auxquelles toi-même, tu n'as pas forcément accès, ces filtres, etc.
- Speaker #1
Et qui n'ont pas d'interrogation. C'est-à-dire que c'est vraiment épique. Et puis qu'ils te mettent à l'aise en te disant « On essaye, ça marche, ça ne marche pas. » Et si ça ne marche pas, ce n'est pas grave. En fait, c'est ça le truc. Et quand ça fonctionne, c'est beau.
- Speaker #0
Quelle transition, c'est magnifique ! J'en arrive à cette question autour des expositions 5-5 photos que tu as faites.
- Speaker #1
Ça, c'est vraiment un projet à part. Oui. Parce qu'il s'est construit de manière très graduelle. Au départ... Ce qui compte, c'est d'abord une intuition et comment est-ce que je peux faire pour retrouver mes amis le plus souvent possible, en créant quelque chose.
- Speaker #0
Donc le point de l'aventure, c'est l'amitié ?
- Speaker #1
C'est l'amitié.
- Speaker #0
L'amitié, incroyable.
- Speaker #1
C'est vraiment ça, c'est vraiment l'idée, c'est l'amitié.
- Speaker #0
Et à ce moment-là, dans ton parcours professionnel,
- Speaker #1
t'en es où ? Je fais du casting et j'ai peut-être commencé à écrire.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Oui, c'était avant que je réalise.
- Speaker #0
Donc cette réflexion te vient. C'est une réflexion. Qu'est-ce que tu as créé pour retrouver le ami ?
- Speaker #1
Mes amis, mais c'est pas, encore une fois, ce n'est pas ça. Le premier, c'est d'abord, je vais secourir une amie qui ne va pas bien. Voilà, une amie qui est en rupture. Et je vais chez elle. C'est un dimanche de novembre. C'est vraiment triste. J'essaie, je ne sais pas, de lui remonter le moral. J'ai le cheveu gras. J'ai un gros pull.
- Speaker #0
Tu n'es pas à l'archétype de la beauté.
- Speaker #1
Tout à fait, mais c'est très important d'en parler. C'est bien alors. Et là, je suis sur le canapé, j'ai un gros pull, col roulé, j'ai froid, je mets un plaid, et elle me regarde et me dit comme une vision, et elle me dit ne bouge pas. Je lui dis mais qu'est-ce qui se passe ? Elle me tend des lunettes fumées, elle me dit « on dirait Marguerite Duras » . Alors, on sait, je savais que mon amie n'allait pas très bien, donc on ne la contredit pas.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Après, je ne sais pas comment prendre cette information. Et donc, elle va chercher un appareil photo, elle prend plusieurs clichés, j'en rigole, en même temps je suis un peu sidéré parce que je… Et puis, on réfléchit pas. Et en fait, elle imprime cette photo. Et cette photo sort dans une imprimante où il… quasi plus d'encre, un peu jaunie. Et là, il y a une chose complètement folle et miraculeuse qui se passe, c'est qu'on voit sortir, je pense toujours au visage de Mitterrand en pixel, quand il était élu sur les Minitel, là, je vois, et on reste interdits, tous les deux, peut-être cinq minutes sans parler, parce qu'on voit Marguerite Duras sortir de l'imprimant. Voilà, comme un fantôme, comme une présence. Et donc, ce qui était une blague, c'était une intuition, cette photo, donc. Après, on en a énormément ri parce que c'était un truc qui était absurde. Et tous les gens qui voyaient ça disaient « Ah, c'est une photo de Marguerite Luraz » . Et on fait « Non, non, c'est Stéphane » . Et en fait, les gens nous encourageaient « Pourquoi on n'en fait pas d'autres ? » Mais ce n'était pas un plan, ça s'est fait comme ça. Et un jour, je me suis réveillé, j'ai appelé Stéphanie Murat, la photographe, et Raphaël Despleuchins qui agit comme une tête pensante en direction artistique. Et on s'est dit « On y va ? » On ne sait pas où on est allé. On allait le dimanche. Une autre amie venait faire le stylisme, on prenait dans les placards de Stéphanie, je regardais des photos pour m'inspirer. L'idée c'était que je n'allais pas faire du mimétisme. À la fois c'était donc le plaisir de retrouver tes amis pendant un an les dimanches. On ne savait même pas ce qu'on allait en faire, ne serait-ce que les photos, peut-être qu'elles seraient restées. Pour nous, ça nous aurait suffi, je pense. Et puis, notre amie venait faire à manger, et puis on a commencé un peu à... Pas professionnalisé, mais on disait, ça serait bien d'avoir des perruques, ça serait bien d'avoir quelqu'un pour coiffer, pour maquiller. Et l'équipe a grandi comme ça, mais c'était d'abord se retrouver. Et de cet univers, à la fois qui est vraiment une histoire d'amitié, on s'est rendu compte, et je pense que c'était aussi des convictions qu'on avait en nous, c'était en 2010, donc voilà, la première exposition, c'était pas comme si c'était un homme qui se grimait en femme. Pour moi, c'était un hommage. C'était d'abord un hommage aux femmes, parce que je suis engagé, mon terrain...
- Speaker #0
Tu devances mes questions, mais... Mais voilà,
- Speaker #1
c'est mon vrai terrain d'engagement, c'est l'égalité homme-femme, de toute façon, c'est la base de tout. Et puis, on n'a jamais pensé plus loin que ça. Et donc, c'était très drôle, parce qu'on s'est retrouvés dans une galerie, il y a eu des journalistes... C'était absurde.
- Speaker #0
Donc le projet qui était un projet entre copains. Oui,
- Speaker #1
dans une chambre, vraiment.
- Speaker #0
Vous l'avez transposé dans une galerie en vous disant on va quand même lui donner un peu de portée,
- Speaker #1
on va voir ce que ça donne. Encore une fois, c'est en rencontrant les gens qui s'occupaient de cette galerie de l'école de l'atelier de Sèvres qui ont dit, nous on peut faire des tirages et on peut montrer ici. Mais on n'avait pas encore même pensé à ça. Et nous voilà créé une exposition où je suis 55 fois une écrivaine. Et c'est en voyant les photos, je me dis, on est complètement dingue. Et les gens venaient. Ce qui était fou, c'était que c'était rue Dupin, dans le 6e, et c'était l'immeuble où Marguerite Duras s'était cachée pendant la guerre et avait eu sa rencontre avec François Mitterrand. Donc ça, c'était fou, parce qu'il y avait une évidence qui nous avait même dépassé à ce niveau-là. On avait mis en vitrine le portrait de Marguerite, et là, il y avait ce que j'appelle les Jurassic Park, les irréductibles qu'on adore, parce que Stéphanie Murat, qui est la première fan de Marguerite Duras, mais qui étaient là, ah mais vous n'avez pas le droit, vous vous moquez, on s'est vraiment posé la question. Est-ce qu'on s'était pas... Je pense que c'était pas se moquer, puisque c'était vraiment... Oui, nous on a fait ça dans le plaisir, dans la joie, et au final, derrière, il y a un vrai hommage.
- Speaker #0
Oui, et puis, alors je me suis un peu documentée sur... J'avais pas tout l'aspect anecdotique personnel, mais sur la façon dont tu as travaillé pour cette exposition sur les 55 écrivaines, et puis après les 55 femmes politiques, et... Et je vois une constante aussi, et ça revient encore, alors il y a encore beaucoup de chemin, mais au début de ton parcours qu'on évoquait, cette volonté d'aller, non pas dans la surface, l'imitation, etc., mais d'aller creuser en profondeur. Tu t'es documenté sur la vie de ces écrivaines, sur leur mode de pensée, leur biographie, etc. Et il y avait vraiment cette volonté d'incarner, bien au-delà de l'image qui était produite, et qui était visible au plus grand nombre, en fait.
- Speaker #1
Et c'était aussi une chose à laquelle je n'ai pas réfléchi. J'étais moi-même dans un circuit où j'avais voulu être comédien quand j'étais jeune. Mais dès l'instant où j'avais trouvé ma place derrière, ça m'allait complètement. Donc là, il s'agissait de revenir devant. Mais ce n'était pas l'idée de reprendre cette place devant, c'était encore une fois rendre hommage à des femmes et être avec mes amis. Et ce qui était merveilleux, c'est que je me souviens être à l'expo, et il y a un monsieur qui était là, il me dit... C'est dingue, elles se ressemblent toutes ces écrivaines en me regardant et en ne cartant pas du tout. Et même je me souviens d'Agathe Godard qui était comme la chroniqueuse bourbaine de Paris Match qui nous avait interviewé et qui m'avait dit en me regardant, « Et vous, vous faites quoi dans ce... ? » Et ça j'ai adoré, je me suis dit « Si je peux me fondre complètement dans ces portraits, ben oui, quelqu'un qui ne vous connaît pas... » Bon après, oui, elles ont toutes le même nez, c'est un peu bizarre. Ce qui a été évidemment dans toute cette histoire-là... Une des plus belles issues, ça a été quand certaines écrivaines et puis après les femmes politiques sont venues. Que ce soit des rencontres inoubliables avec Benoît de Groux, avec Edmond de Charlerou, plus tard avec Eva Joly, avec Yasmina Reza. C'est vrai que c'était quand même très étonnant parce que ça a pris une dimension que je n'imaginais pas. Comme je n'imagine pas parfois en entrant dans des appartements ou dans des toilettes me voir. sur un mur. C'est vrai. Oui. Donc, les gens disent, j'étais déjà vu quelque part. Parce que ces photos ont circulé. Et en même temps, c'est devenu... Ça a été une bulle, un peu comme ça, folle, mais ce n'était pas spéculatif. Ce n'est pas notre métier. On ne savait pas en faire. On ne savait pas comment faire tourner tout ça. Et c'est ce que j'aime aussi. Parfois, c'est aussi le côté un peu éphémère des choses.
- Speaker #0
Et le choix des personnalités que tu as incarnées, du coup, que ce soit de côté écrivaine, côté femme politique, il s'est fait comment ?
- Speaker #1
C'était à la fois de proposer un panel.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Alors, après, on entrait aussi dans une autre... Je pense qu'aujourd'hui, je ne pourrais peut-être pas le faire, parce que forcément, il y a des histoires de diversité, des histoires d'appropriation, qui n'étaient pas dans nos codes de l'époque. Donc, je pense que je me serais réfréné, on se serait réfréné. C'était d'abord des gens qui avaient marqué l'histoire, qui nous avaient marqué nous aussi. D'ailleurs, c'est pour cette raison, et c'est vraiment Raphaël Desplechin qui ajoutait pour les portraits d'écrivaines et des femmes politiques, une citation. C'était aussi un moment. C'est absurde pour nous d'avoir à l'inauguration François Hollande, qui est un président d'exercice, qui vient regarder les portraits de Martine Aubry, de Ségolène Royal, d'Hillary Clinton.
- Speaker #0
Incarnée par un homme.
- Speaker #1
Oui, voilà.
- Speaker #0
Quelle est la réaction d'ailleurs ?
- Speaker #1
Ce qui nous plaisait, c'est quand ils disaient « vous avez bien chopé un geste ou quelque chose » . Je me souviens pour Sagan.
- Speaker #0
Oui, je vois la photo.
- Speaker #1
Sylvie Testu, qui a incarné Sagan quelques temps avant, elle vient, et c'est très étonnant parce que elle dit, ah, c'est incroyable, c'est bizarre. Elle ne savait plus si elle se voyait elle ou elle voyait Sagan, mais elle me dit par contre, tu sais, ce n'est pas les bonnes cigarettes. Et ça, j'ai adoré. J'ai aussi ce moment avec la fille de Françoise Giroux. D'accord. Elle me voit en Françoise Giroux et elle me dit, ah, c'est marrant parce que... Ma mère, elle mettait plus de bracelets. Mais ce qui est fou, c'est qu'elle a pris ce portrait, par exemple. Elle a acheté ce portrait pour elle. C'était assez bouleversant. Donc ça a dépassé la blague.
- Speaker #0
Je me demandais, dans ce travail de recherche de la personnalité des gens, au-delà de leur apparence, est-ce que tu te dis aujourd'hui que c'est une manière d'aller rechercher ce qu'il y a de beau en eux, et est-ce qu'on peut incarner le beau de quelqu'un, du coup ? Alors le beau, là je ne te parle de personne, mais tout à l'heure on parlait au niveau du casting, incarner ce qu'il y a de beau dans l'univers de quelqu'un et que toi tu vas rechercher.
- Speaker #1
Le beau, vraiment, je ne peux pas le dissocier de la personne. Pour moi, c'est... Aujourd'hui, je pense que depuis toujours, mais c'est ce qui réside... Alors après, je suis aussi capable d'apprécier une esthétique, on parle ici de l'endroit où nous sommes, mais oui, je pense que c'est... Et ça va paraître très Miss France, mais... oui, les qualités humaines. La qualité humaine, c'est aujourd'hui le plus important. Être à l'endroit que tu prônes, parce que ça aussi, on est dans des métiers où j'ai côtoyé tellement de gens qui... Alors peut-être qu'il m'est arrivé moi aussi de prêcher quelque chose que je ne faisais pas. Mais en fait, ça c'est... La beauté, c'est ça, c'est d'être à l'endroit où tu parles. Je ne peux pas exprimer autrement que ça. Je n'aime pas les... J'aime la complexité humaine, mais plus t'avances, plus t'as pas envie. de perdre de temps avec la duplicité, avec la complexité, si elle est liée à quelque chose d'un peu toxique ou pervers. Tu veux que les liens que tu as, ils soient ancrés dans quelque chose de sincère, de réel. En fait, la beauté, c'est la sincérité.
- Speaker #0
Oui, oui, oui. Mais c'est marrant parce que finalement, c'est un peu ce que tu expliquais dans la façon dont tu as pris ces chemins de traverse. Finalement, c'est d'autres qui sont venus trouver un endroit où tu devais être, où tu ne t'imaginais pas. Et toi, tu as créé cette justesse et cette adéquation. Comme tu as pu la rechercher pour l'univers de quelqu'un d'autre, tu l'as créée pour toi-même, en fait, entre la vision que quelqu'un avait de toi et un univers dans lequel tu as atterri et tu as trouvé ta place, finalement.
- Speaker #1
Oui, c'est...
- Speaker #0
C'est aussi très agréable de me dire que je suis encore en mouvement. Depuis cinq ans, je fais une activité que je n'aurais jamais imaginé faire, travailler dans les nouvelles technologies, dans le numérique. Ça, c'est encore une histoire de rencontre. Et c'est encore aussi des liens différents, des compétences différentes, et d'apprendre toujours, d'apprendre, d'apprendre, de transmettre, et d'apprendre, c'est toujours pareil, d'enseigner et de transmettre. C'est les deux pôles qui sont pour moi... Vraiment, moi j'ai jamais cessé d'être prof, mais j'ai jamais cessé d'être un élève. Je crois pas, je pense que c'est ce qui nous fait avancer, encore plus dans le monde dans lequel on vit aujourd'hui.
- Speaker #1
J'avais envie de t'interroger sur le parallèle qu'on peut faire entre le travail que tu fais auprès d'Hermès depuis plusieurs années et le travail que tu as fait avec Tania de Montaigne autour de Noir, parce que je me demandais quel point commun tu pouvais faire entre ces deux formes d'engagement. à travailler pour une maison pour qui, justement, le beau est une exigence permanente, et travailler sur Noir, ce spectacle avec Tania de Montaigne, où là, la recherche du beau, en fait, est une révélation, déjà d'une histoire méconnue, d'une identité qui a été effacée. Quel lien on peut faire entre ce qui est montré comme une exigence affichée, même au-delà du logo, ce que tu m'expliquais tout à l'heure, et le fait de révéler. quelque chose qui a été effacé.
- Speaker #0
C'est un parallèle audacieux. Bravo, Émilie. Alors, d'abord, pour Hermès, encore une fois, c'est une histoire d'un éclairage qui ne vient pas de moi et on me dit, tiens, je te vois bien en train de faire ça. Donc, c'est des personnes, en l'occurrence, Rebecca Sotovski, Antoine Plateau, Bailly Barret, Anne Berest, qui sont des gens que je connais dans des univers très différents, qui se rassemblent pour faire un projet et qui me disent, tu peux t'inscrire là-dedans. Tu peux t'inscrire dans cette histoire. Et moi qui me dis, je ne suis pas sûr, mais je fais confiance à votre regard. Je vais faire confiance à votre regard. Ce qui me plaît, c'est la confiance que vous me donnez qui va m'inciter à le faire. Et là, je vais déplacer donc ça, et avec Tania, c'est moi qui ai ce regard. Qui lit noir, je suis censé être angliciste, je suis censé avoir étudié... la civilisation américaine et en particulier les droits civiques aux Etats-Unis, je n'ai jamais entendu parler de Claudette Colvin. Pourquoi je n'ai jamais entendu parler de cette femme ? Tania met à jour l'histoire de Claudette, qui est donc celle qui n'a pas été Rosa Parks, parce qu'elle a fait le même geste quasiment un an avant, et je dis, il faut raconter cette histoire. Et Tania vient me solliciter en me disant, est-ce que tu pourrais peut-être penser des lectures avec des acteurs pour raconter l'histoire ? Et je lui dis... Mais vraiment, j'ai absolument pas de doute, je lui ai dit « Non, parce que la seule personne qui va le faire, c'est toi. Tu vas aller sur scène, tu vas raconter cette histoire, on va le faire ensemble. » Et elle me dit « Jamais de la vie. »
- Speaker #1
« Je ne suis pas comédienne, où me vois-tu, voyons. »
- Speaker #0
Et en fait, j'ai pu voir les deux parallèles. C'est-à-dire que là où Hermès vient me chercher en me disant « Tu vas lire l'avenir dans les carrés Hermès. » Je leur dis « Vous êtes complètement fous. » Et à Tania, je dis « Tu vas être une heure, un quart sur scène. » Alors qu'elle n'avait jamais fait ça. Et bien, c'est peut-être deux miracles qui se sont passés à des échelles différentes, mais à chaque fois c'est vraiment une histoire de confiance. De confiance et de conviction. Et vraiment, pour Noir, je savais qu'il fallait que ce soit elle qui... J'avais envie que ce soit sa voix. Et je lui dis, justement j'ai rétorqué, tu n'es pas actrice, c'est pas grave. Moi je ne suis pas metteur en scène de théâtre, et surtout je ne suis pas acteur, et j'ai été... J'ai été faire ça pour Hermès de manière occasionnelle. Mais, en fait, il y a un endroit qui était celui où je pouvais m'exprimer et un endroit où je savais qu'elle, elle allait être bien. Et je lui ai dit, tu n'es pas actrice, tu es une conteuse. En fait, tu es une passeuse. C'est exactement ce que nous faisons, nous. On veut que cette histoire, elle soit connue, donc tu vas la raconter. Donc ne pense pas à faire des effets. Je veux jouer, etc. Je pense à ce que je veux transmettre. Surtout, j'ai créé l'environnement avec un pupitre, avec le texte, le pupitre qui... évidemment était symbolique de toute l'histoire du sud des Etats-Unis, de l'église, à l'école. Et je dis, il y aura le texte qui sera toujours là. Tu peux totalement aller te référer au texte, si jamais tu le perds, que tu n'aies pas cette angoisse. Comme c'est une très bonne élève, elle a appris son texte. Mais par contre, c'était très beau, parce que c'est des moments qu'on n'imagine pas. Comme elle apprenait son texte, et que le déplacement était lié, comme au début, c'est un peu les débuts, c'est ça qu'on adore voir. Quand tu joues la comédie, tu as joué la comédie, tu sais ce que c'est. L'idée c'est que quand tu as fixé un texte par rapport à un mouvement, si on te dit « Ah, on va essayer l'autre mouvement » , tu fais « Coupes, l'autre pas, pas de gué » , le texte ne revient pas. Et comme si Hermès me dit « C'est intéressant, on va faire cette lecture de carré, mais cette fois-ci ça sera dans un autre environnement, tu seras au milieu d'une soirée. » Je me suis dit « Je vais perdre le mémoire. » Donc en fait, c'est comment est-ce que, si ta base et la confiance de l'autre, elle est réelle, comment est-ce que tu peux la... La transformer.
- Speaker #1
Ton parcours quand même, au début de notre échange, je te demandais si tu voyais un fil rouge dans les expériences que tu as traversées. Moi, ce que je vois, c'est quand même des thématiques qui reviennent, qui sont très présentes. Et j'aimerais que tu me parles un petit peu de la manière dont tu as amené volontairement dans le travail, ou bien dont tu as amené, toi, ce fil rouge de thématiques. Moi, je vois la thématique évidemment de l'identité. Du travestissement aussi. Avec tout ce que ça recouvre, qui ne se limite pas à l'image et à l'apparence, mais aussi à l'intériorité du travestissement, et de l'engagement dont tu m'as parlé, que ce soit l'engagement féministe ou l'engagement pour l'égalité plus largement homme-femme. J'aimerais que tu me parles de la manière dont tu as amené ça dans les univers que tu as traversés.
- Speaker #0
Je vais rajouter une autre donnée dans le fil rouge. Avec plaisir. C'est le duo.
- Speaker #1
Le duo,
- Speaker #0
le trio. Parce que je pense que j'aurais déjà... je dois à mon frère le fait d'avoir fait des films. C'est une force motrice.
- Speaker #1
Parce que ça partait de son écriture.
- Speaker #0
Pour La Délicatesse, en l'occurrence, oui. Même si c'est moi qui ai eu l'idée. On avait fait un court-métrage, on avait retravaillé sur deux autres projets qui ne s'étaient pas faits. C'est en lisant La Délicatesse que j'ai dit pourquoi est-ce qu'on cherche un sujet, c'est ça qu'on doit faire. Lui n'était pas convaincu, mais ce qui était normal, parce qu'en fait, c'était assez frais. Il n'avait pas encore l'envie de transformer ses récits en films. Et donc, il y a l'identité forcément aussi dans cette histoire. Parce que c'est un petit frère qui a beaucoup agi en grand frère pour moi et qui m'a vraiment, je lui dois d'avoir fait des films parce que je pense que je n'aurais pas passé le pas tout seul. Donc il y a l'histoire de duo que j'ai ensuite connu à la fois avec mon trio, en tout cas avec Stéphane Murat, Raphaël Desplechin, et aujourd'hui avec Tania Demontagne et Pierre Allergiro avec qui on a transformé les expériences théâtrales en expériences immersives. Voilà, donc c'est aussi, voilà, dans ce fil rouge, il y a ça. Il y a le fait que…
- Speaker #1
Il y a un côté noyau dur.
- Speaker #0
Voilà, j'avance pas seul. J'avance pas seul. Et l'identité s'affirme encore plus quand tu es soutenu, parce que c'est toujours pareil. Pour ce qui est des engagements, des combats, c'est quelque chose qui, à la fois, transparaît d'abord, comme je dis souvent, dans ta vie. Si c'est pour aller en faire que la publicité et ne pas gérer, donc il y a beaucoup de choses que tu ne racontes pas. Mais c'est vrai que de très longtemps je me souviens, que ce soit, moi j'ai été un jeune gay dans les années 90, c'était pas évident, je suis né avec le SIDA, j'étais avec les mouvements de revendication des droits des homosexuels à un moment donné, on les était stigmatisés. Donc d'abord je me suis engagé là-dessus, mais très vite je me suis rendu compte qu'en fait tout ce qui fonctionnait ou ne fonctionnait pas dans notre monde était parce que les hommes et les femmes n'étaient pas traités de la même manière. Pour moi, ça a été une évidence de... Je ne dirais pas que c'est la cause qui englobe toutes les autres, mais je pense que oui. Donc, comment est-ce que tu inscris tes convictions sans marteler ? Oui, sans être un porte-drapeau. Sans être un porte-drapeau, parce que je pense que, un, ce n'est pas ma nature, que je ne suis pas... Il y a des gens qui font ça beaucoup mieux. J'essaye d'être tous les jours la personne que j'espère être. Sinon, en tout cas, qui... qui vit ces convictions plutôt que de les afficher en étendard sur les réseaux sociaux. Donc, ce qui me plaît en revanche, c'est quand il y a des ponts qui se font entre à la fois toutes ces convictions, toutes ces choses qui m'animent. Et pour parler de la transmission, je fais un petit pas de côté, mais c'est intéressant. Quand on a fait les photos où j'incarne les écrivaines, il y avait beaucoup aussi la confusion. Il me parlait beaucoup de Cindy Sherman, de Nan Goldin. Je dis maintenant, ce ne sont pas des autoportraits, c'est très important. C'est le résultat d'un soin d'amour, de rire et d'amitié. C'est vraiment ça qui compte. Ce n'est pas le fait d'être... Cette mise en avant ne m'intéresse pas. Et donc en fait, ça c'est un fil rouge. Et quelques années plus tard, je me retrouve à faire des parodies de séries avec mon comparse Benoît Pétret pour des bandes annonces. Le Série Mania, le grand festival de série. Et Laurent Serzberg me demande de venir. Pareil, je dis, mais je ne sais pas faire ça. Je dis, comme toujours, il faut avoir une idée. Je dis, dans ces cas-là, OK. On sort un peu le carnet d'adresses, mais on sort aussi la jugeote. Je dis, moi, ce qui me plaît, c'est que toi et Frédéric Lavigne, vous qui sont les deux têtes pensantes du festival, je vous fais jouer. Et on met des guests réels d'autres séries qui existent. Donc là, on se laisse porter dans cette folie. Et une année, elle me dit... Mon rêve, c'est de faire The Crown. Je dis, bon, donc tu veux être la reine d'Angleterre, très bien. Frédéric fera Premier ministre. Il me faut un guest qui est la reine, qui incarne les reines aujourd'hui, les drag queens. Donc c'était la première saison de Drag Race et je suis tombé en pamoison devant Paloma, Hugo Bardin. Et je dis, il faut qu'on ait sa participation parce que ça sera à la fois, c'est un lien qui est réel et puis ça englobe finalement encore une fois des thématiques que j'aime. Parce que c'est l'identitaire, on dépasse l'homme-femme, c'est les droits LGBT, mais c'est fait de manière ludique. Et ce qui est très beau, c'est qu'il dit oui très vite, on se retrouve à déjeuner, et il y a comme un truc un peu étrange, et je me dis peut-être, je ne sais pas, à la fois je le sens un peu impressionné, je ne suis pas toujours en train de me dire, je ne suis pas sur un pied d'estade, donc ce n'est pas cette mise en avant, je ne suis pas aussi connu, il y a un fois une kinos dans la famille, c'est mon frère et je suis tellement fier et content, ça me va très bien. Mais là, Hugo me dit finalement à la fin du repas, il me dit, il faut que je te dise quelque chose, tes photos. Elles m'ont inspiré et elles m'ont inspiré un nombre de drag queens incroyable. Mais ça, comment est-ce que tu peux imaginer que ce fil, il a été tendu ? Mais je me dis, voilà, cette sincérité, elle a pu perdurer dans ton travail. C'est comme là, aujourd'hui, avec Tania de Montaigne, quand on se retrouve aussi jury à l'école du TNB, au Théâtre National de Bretagne. Voilà, il y a des gens qui ont vu nos spectacles et il y a même des jeunes, j'en ai des frissons parce que c'est joli qu'ils sont venus. On a fait beaucoup d'ateliers. avec des associations en milieu carcéral ou en milieu hospitalier et dans les écoles et donc c'est formidable quand un jeune qui est arrivé un peu comme ça, ne sachant pas se retrouve acteur professionnel à l'école du TNB donc en fait c'est ces fils là qui me plaisent parce qu'ils dessinent une cohérence on essaye d'être cohérent et quand vous travaillez à la fois avec la génération qui arrive la génération qui vous a précédé que vous admirez aussi Merci. Vous faites les ponts entre tout ça, et là, t'es dans ton alignement, parce que c'est ça qu'on cherche, c'est ça le beau. Je sais pas ce que t'en penses.
- Speaker #1
Est-ce que tu crois que du coup, le beau est nécessairement un engagement ? Enfin, implique en tout cas un engagement, qu'il soit de nature politique, sociétale, ou c'est avant tout un engagement personnel, par rapport à tes convictions personnelles, les attachements thématiques que tu as ? Est-ce que le beau peut se passer d'un engagement fort comme ça ?
- Speaker #0
Non, il ne peut pas s'en passer.
- Speaker #1
Je te donne presque la réponse en posant la question.
- Speaker #0
Bien sûr, mais je pense sincèrement qu'en tout cas à mon endroit, parce qu'il y a aussi, pour parler stricto sensu d'esthétique, il y a aussi, je pense, des artistes qui arrivent à transférer d'une certaine manière la beauté dans ce qu'ils font. dans ce qu'ils sont. Et ça, il faut l'accepter. Il faut l'accepter, mais ça, ça m'intéresse moins. En tout cas, pas de mon point de vue. Voilà, je vais pouvoir... Encore une fois, j'arrive à faire les distinctions, mais je pense qu'il y a un truc intérieur qui fait que, oui, je ne peux pas détacher...
- Speaker #1
Il faut être un peu habité.
- Speaker #0
Oui, voilà, de ce que tu fais. Tu vas d'autant mieux faire quelque chose si c'est... Voilà, si tu sens qu'il y a à la fois la nécessité, mais qu'elle est nue par ta conviction profonde. On a tous besoin de travailler, on a tous besoin de faire des compromis, il ne faut pas être angélique là-dessus. Mais en fait, ce qui est incroyable, c'est que quand tu te retrouves dans une voie qui est balisée, où tu essayes de ne plus avoir peur, forcément en fait... Une vie vécue dans la peur est une vie à moitié vécue. C'est pas moi, c'est Oscar Wilde. C'est dur, mais on essaye d'y penser.
- Speaker #1
Je voudrais terminer cet échange sur une question. Je voudrais que tu me parles de quelque chose qui pour toi est beau et qui n'a rien à voir avec le casting, ou les thématiques que tu as traversées, ou qui seraient complètement différents.
- Speaker #0
Alors, forcément... Justement, on a parlé à la fois d'artistique, à la fois des convictions et à la fois de l'humain. Mais je suis obligé de parler d'un endroit. Comme je voyage, j'ai eu cette chance inouïe dans mon métier de voyager beaucoup. En fait, c'est étrange de se dire qu'on a une espèce d'épiphanie,
- Speaker #1
comme ça,
- Speaker #0
ou ce syndrome de Stendhal. C'est ça qu'on dit quand on arrive dans un endroit. Eh bien, j'ai envie de parler du Pays Basque.
- Speaker #1
Ah mais, avec plaisir !
- Speaker #0
Je ne sais pas si tu connais le Pays Basque.
- Speaker #1
Si, un petit peu.
- Speaker #0
Moi, j'ai découvert le Pays Basque pendant le confinement. C'était le premier voyage que j'ai fait et... Je ne sais pas pourquoi j'avais besoin, je n'étais pas du tout bien comme le monde entier. C'était l'hiver et on avait le droit de pouvoir voyager un petit peu. Et donc je me suis retrouvé à Saint-Jean-de-Luz. À Saint-Jean-de-Luz l'hiver, sur cette promenade, de voir cette plage protégée, parce que c'est la seule où il n'y a pas les vagues pour surfeurs, parce qu'elle est la plage familiale. Mais j'ai eu un coup de cœur pour cet endroit. Vraiment, c'est rare de se dire... Voilà, j'ai un peu de famille à côté, mais je n'avais pas du tout de lien avec cette région. Et voilà, je n'y vais pas tout le temps non plus, mais je dois donner une définition du beau à un moment donné, à un moment T. C'était le beau après quelque chose qui était vraiment moche. Ça a été une période qui était tellement dure, tellement triste, qu'on pensait vraiment plein de choses terminées. Je pense que j'ai eu besoin de cette beauté, à la fois très verte, très luxuriante, beaucoup. beaucoup de la pluie, le soleil, tout mélangé. J'adore le Pays Basque.
- Speaker #1
Et depuis, tu y retournes régulièrement ?
- Speaker #0
J'essaie de y retourner régulièrement.
- Speaker #1
Je te remercie beaucoup pour cet échange. Merci à toi. Et pour ta sincérité.
- Speaker #0
On essaye.
- Speaker #1
Merci Stéphane.
- Speaker #0
Merci Émilie.
- Speaker #1
Cet épisode est terminé. Merci de l'avoir écouté. S'il vous a plu, n'hésitez pas à me le dire en laissant un commentaire et à le partager. Ça permet vraiment de faire grandir ce podcast. Je remercie encore Stéphane Fouenquinos de s'être livré avec autant de sincérité et d'humour sur son parcours, ainsi que le Grand Palais de nous avoir accueillis dans ce cadre exceptionnel. Ma certitude aujourd'hui, c'est que nous entretenons tous un rapport singulier au beau, à travers notre vécu et nos expériences. Je suis convaincue que le beau n'est pas un luxe, mais une nécessité et le moteur de notre vie. Si cette rencontre vous a parlé, je vous invite à vous abonner sur Spotify, Apple Podcasts ou Youtube pour ne manquer aucun épisode. Et venez me dire ce que vous en avez pensé sur le compte Instagram Les Codes du Beau. Je vous retrouve le mois prochain pour un nouvel épisode.