- Speaker #0
Parler du beau, trop vague pour certains, trop superficiel pour d'autres. Mais le beau, c'est aussi une vision, qui anime, qui structure, qui s'incarne de façon vivante et unique dans un cheminement professionnel ou personnel. Pour en discuter, j'ai eu envie d'inviter, chaque mois, dans un lieu de son choix, un artiste, un créateur ou un entrepreneur pour partager sa vision du beau comme moteur de son évolution. Alors si comme moi vous aimez vous inspirer et apprendre en écoutant les autres, en particulier dans de beaux endroits, Que vous soyez professionnel ou simplement curieux, ce podcast est pour vous. Je suis Émilie Boisise, bienvenue dans Beau, le podcast.
- Speaker #1
Je dois vous avouer quelque chose,
- Speaker #0
je n'avais pas du tout prévu, quand j'ai contacté mon premier invité, que notre conversation serait enregistrée après les polémiques récentes auxquelles on a assisté autour de l'opéra et son accessibilité au plus grand nombre. Pourtant, s'il y a bien une chose que je retiens de cet échange, c'est la facilité, la simplicité d'accès. et la générosité avec laquelle Paul-Antoine Benoistian est venu me parler de sa vision du beau à travers son métier de chanteur d'opéra contre-ténor. Un contre-ténor, c'est une voix exceptionnelle, hors norme, qui nous met face à l'inouïe pour reprendre les mots de Paul-Antoine. Mais au-delà de l'exposition personnelle et individuelle que lui permet son talent, Paul-Antoine est venu partager son amour pour le spectacle vivant, et comment la puissance du collectif à travers le travail et le soutien partagé a contribué à nourrir sa vision et enrichir son évolution. Et je dois dire que ces comparaisons sportives ont eu de quoi nous faire rire. Je vous laisse écouter et vous retrouve après cet épisode.
- Speaker #1
Antoine, je te remercie d'avoir accepté cette première expérience de podcast pour moi. Déjà, j'aimerais que tu nous dises où on est.
- Speaker #2
On est au château de Versailles. On est précisément du côté de l'Opéra Royal du château et encore plus précisément dans le grand foyer de l'opéra. dans un décor qui est contemporain à la création de l'opéra, c'est-à-dire 1770. Et voilà, c'est un endroit assez dingue, assez chargé en déco, et qui est un endroit qui est utilisé pendant les représentations pour permettre au public de venir un peu se détendre à l'entracte, et aussi un endroit de répétition. Souvent, quand on fait des productions à l'opéra, on vient ici répéter parce qu'il y a de l'espace, et une belle réverbe. d'ailleurs, on se croirait presque dans une chapelle. Et voilà. Donc c'est assez impressionnant et c'est un très bel endroit.
- Speaker #0
Alors quand je t'ai proposé de choisir un lieu pour converser aujourd'hui, pourquoi celui-là ?
- Speaker #2
J'ai étudié, j'ai fait une partie de ma scolarité musicale à Versailles, pas très très loin d'ici. Et puis mes premiers concerts, en fait, se sont déroulés dans le château de Versailles, à l'Opéra Royal et aussi à la chapelle. Donc Versailles, sur plan perso, pour moi, C'est un symbole assez fort. C'est mes premières vraies émotions de chanteur professionnel, je dirais. Et c'est un lieu que je fréquente à chaque saison maintenant, à peu près.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #2
La grande salle est aussi un endroit absolument merveilleux et très inspirant.
- Speaker #0
J'ai hâte d'aller voir.
- Speaker #2
Et donc voilà, on est là.
- Speaker #0
Alors tu sais que moi, la connexion au lieu, elle est très importante dans mon parcours. Et il y a une question que j'ai envie de te poser. pour commencer cet échange, c'est dans quelle mesure, dans ton travail de chanteur, le lieu influence la façon dont tu vas interpréter une œuvre ?
- Speaker #2
Je pense que je suis une nature assez curieuse, je suis assez passionné aussi par l'histoire et tout ça. Et du coup, évidemment, l'opéra, qui est mon métier, a une dimension, je pense, patrimoniale quand même. Donc moi, le cœur de mon répertoire, C'est la musique ancienne, ce qu'on appelle aujourd'hui la musique ancienne. On va dire, grosso modo, qui part du 16e siècle, pardon, pas du tout, du 17e au 18e siècle, de à peu près jusqu'à 1750. Et dimension patrimoniale importante, parce que je chante à la fois de l'opéra et aussi de la musique sacrée. Et qui dit musique sacrée, dit musique que je suis amené aussi interpréter dans des églises notamment, dans des lieux assez somptueux en fait. Donc l'opéra en soi déjà est un lieu patrimonialement très fort. les églises ou les cathédrales dans lesquelles on est amené aussi à chanter de la musique sacrée sont aussi très chargées, historiquement. Et il est évident que, puisque l'histoire me parle, puisque le patrimoine me parle, puisque l'architecture me parle aussi, c'est évidemment fort pour moi que de venir à chaque fois dans un lieu et d'y chanter une musique, a fortiori qui... peut avoir été créé dans ce lieu-là aussi. Il m'est arrivé de chanter dans des opéras où les pièces avaient été créées quelques siècles auparavant dans ces mêmes lieux. Donc il y a quand même, comme on dit, il y a une charge. émotionnelle assez puissante.
- Speaker #0
Et toi, tu sens que ça participe pleinement ? Tu te sens investi presque dans ta façon de chanter d'une certaine mission ?
- Speaker #2
Je ne sais pas si on peut parler de mission, mais en tout cas, oui, il y a clairement une dimension aussi de passation, je dirais, de génération en génération. Se dire que c'est assez vertigineux en fait, et en même temps complètement dingue de se dire qu'il y a quelques siècles de cela, quasiment au même moment, on a chanté la même musique. Dans un contexte, évidemment, historique et politique totalement différents. Mais voir comment la musique traverse les siècles alors que l'histoire a été chamboulée dans tous les sens, ça, je trouve que c'est chouette. Là, maintenant, où j'essaie de faire attention, c'est que ça peut être aussi une petite source de stress et de pression, aussi, pour nous, en tant qu'interprètes, de se dire qu'on est dans un lieu qui est très chargé. typiquement par exemple on va fouler une scène qui a été foulée par plein de chanteurs magnifiques auparavant, des stars qui sont arrivés avec leurs propres bagages et ça aussi je l'ai noté par exemple il y a des salles où je sens vraiment des vibes très particulières je prends l'exemple du Théâtre de l'Elysée ou à Barcelone qui est un théâtre pareil qui est très impressionnant, qui est une des plus grandes salles que j'ai faites c'est un grand opéra Merci. Et chaque fois que je foule le sol de cette scène-là, je sais que c'est un public qui est un public d'habitués, un public d'abonnés, un public avec des gens pour qui l'opéra occupe une place très importante. Et du coup, là, je me dis, waouh, je suis dans un lieu qui est très chargé. Tu rentres dans une salle, tu passes par l'entrée des artistes, et puis il y a un peu ce qu'on appellerait un hall of fame, comme tu peux voir dans une salle de basket. Et tu as des affiches de La Calas, qui est venue chanter ici en 1956. Montserrat de Caballé, une autre grande chanteuse qui est venue chanter dans les années 70. La truc est dédicacée. Et puis tu te retrouves dans des loges aussi, qui ont été partagées par des chanteurs. Et donc, en fait, c'est vertigineux parce que tu te dis que là, tu te trouves dans un lieu qui a une histoire. Et en vrai, tu vas te retrouver face à un public qui a une attente par rapport à ça.
- Speaker #0
C'est cette question de l'émotion, justement. Et là où je trouve ça passionnant, ce que tu es en train de raconter, c'est que tu es en train de me parler déjà de l'émotion que toi te procure le lieu quand tu sais que tu vas l'investir avec ta voix. Et je me demandais si, par rapport à la façon dont toi-même, tu perçois ton travail, ta voix dans ce lieu, tu as conscience de l'émotion que tu vas apporter ? Est-ce que tu en prends conscience comme une espèce de ligne directrice de ce que tu vas interpréter, de l'émotion que tu vas... transmettre à un public ? Ou bien est-ce que c'est quelque chose que tu constates a posteriori quand tu as interprété une œuvre, le retour que tu en as et la façon dont toi, ça peut enrichir ton interprétation ?
- Speaker #2
Oui, alors bien sûr, tout interprète est vecteur d'une émotion. À partir de là, moi je pense que si je le conscientise, je trahis un peu ma mission parce que précisément, je sortirai je pense, je sortirais un peu de moi-même. C'est-à-dire que j'aurais déjà un regard extérieur sur ce que je suis en train de véhiculer comme information. Je serais en tout cas dans une posture un peu analytique. L'émotion, elle se transmet par la spontanéité du moment et puis aussi par le fait que justement, on ne s'attache pas à véhiculer au moment présent une émotion. On dit, l'émotion finalement n'est que la finalité. de ce que toi, tu es en train de créer. Tu vois ce que je veux dire ? Donc, je vais chanter, par exemple, un très bel air. Au moment où je le chante, je ne me dis pas, tiens, là, je suis en train de véhiculer une émotion dingue, donc je vais m'y atteler. Tu vois ce que je veux dire ? Je sais qu'a posteriori, il peut s'être passé quelque chose.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #2
Et c'est d'ailleurs très intéressant parce que très souvent... il y a une vraie dichotomie entre ce que typiquement par exemple à la fin d'un concert on va aller voir un être qui nous connait bien qui était dans le public une personne peut être son propre de chant, ça peut être un ami ça peut être sa compagne, son compagnon on lui dit là t'as vu à ce moment là c'est quand même tu vas pas le dire directement mais tiens qu'est-ce que t'as pensé de cet air là pensant que toi il s'est passé quelque chose de très fort et en fait tu te rends compte que la personne de là Pas du tout reçu de la même manière. Elle peut y avoir été presque insensible ou ce n'est pas forcément le moment qu'elle va retenir de ta performance ou de ton interprétation. Là où toi...
- Speaker #0
Où toi, tu as travaillé à charger d'une manière particulière.
- Speaker #2
Alors, je ne dirais pas que ce n'est pas dans l'instant, ce n'est pas dans le moment. J'ai senti qu'il se passait quelque chose. Je me suis senti bien à ce moment-là.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #2
J'ai senti que, très précisément, vocalement, tout était plutôt bien aligné, la voix était là. Je me suis senti bien dans ma voix, je me suis senti bien dans mon corps, et j'ai senti ce que je pourrais appeler un peu l'alignement, qui est peut-être un peu la finalité de ce qu'on recherche. L'alignement, c'est-à-dire là où la voix répond présent, et je vais l'appeler moi la justesse.
- Speaker #0
Est-ce que tu dirais que c'est là que, si on devait mettre des mots sur une vision que tu as de la beauté qu'il y a dans ton interprétation ? dans ton travail de chanteur d'opéra, est-ce que tu dirais que ça part justement de cette justesse qui se traduit par l'alignement de ces éléments ?
- Speaker #2
C'est ça, en fait, qui ne sont pas conscientisés, qui ne sont pas voulus, mais quand on parle de...
- Speaker #0
Qui se ressentent.
- Speaker #2
Oui, alors exactement. Mais c'est toujours compliqué, encore une fois, parce que je suis assez persuadé que l'interprète reste un passeur d'émotions, quand même. Donc, il est effectivement traversé par une émotion, mais ce qui importe... Ce n'est pas ce qu'il ressent lui. C'est ce qu'il va procurer chez le spectateur. Là, on fait appel vraiment à des... Je pense que c'est l'ordre du primitif. Mais c'est qu'est-ce qui se passe à ce moment-là pour que l'auditoire qui est autour soit traversé par quelque chose qui, évidemment, est très personnel et éminemment, je veux dire, divers en fonction des personnes que tu as en face de toi. En fait... Moi,
- Speaker #0
je m'interroge sur l'intention que toi, tu peux avoir au moment où tu vas interpréter et le constat que tu fais d'un décalage qui peut y avoir sur cette sphère. Est-ce que tu travailles avec une intention d'amener quelque chose de précis ? Non,
- Speaker #2
parce qu'en fait, je pense que c'est trop vertigineux, en tout cas pour moi, à titre personnel. Ça reviendrait sans doute à conscientiser quand même ce que je suis en train de faire. Mais si tu me demandes pourquoi est-ce que je chante, je ne peux pas te répondre. Et donc... Ça revient à ta question. J'ai une partition devant moi. Je suis à un instant T, je suis sur scène. Je suis en train de chanter une musique, d'interpréter une musique que moi, à titre personnel, j'estime être somptueuse. Et je vais l'interpréter avec mes outils à moi.
- Speaker #0
Et sa sensibilité.
- Speaker #2
Et ma sensibilité à moi, qui ne sera pas celle de demain, mais pas celle d'hier. C'est ça aussi qui est magnifique. Et en fait, là, on touche du doigt à ce qui est l'essence de notre métier, Merci. le spectacle vivant. Ce que je fais là, aujourd'hui, et ce que je dis là, maintenant, ce que je vais faire en répétition ne sera pas du tout ce que je ferai en concert.
- Speaker #0
C'est là que c'est super intéressant, parce qu'on est vraiment sur de la matière vivante.
- Speaker #2
Complètement.
- Speaker #0
On n'est pas dans un regard figé sur « je réponds à des codes » , de « ça doit être chanté comme ça » , « ça doit produire telle émotion » . Il y a toujours une partie qui ne m'intéresse pas et qui est personnelle à chacun.
- Speaker #2
Complètement. Même si, attention, il ne faut pas se tromper, L'opéra est extrêmement codifié.
- Speaker #0
Oui, certainement, comme pourrait l'être un ballet classique.
- Speaker #2
Ce qui pose d'ailleurs beaucoup de questions, ce qui effraie aussi beaucoup. Mais l'essence même, je parle de l'émotion brute, c'est pour ça que j'invite tous les gens à venir un jour à passer les portes d'une salle d'opéra, parce qu'on est dans l'ordre du sensoriel, dans l'ordre du vibratoire. On ne sait pas vraiment l'expliquer, mais une voix, un timbre de voix. le son d'un instrument, évidemment, le son d'un orchestre, a une telle charge vibratoire que là, à ce moment-là, on crée une émotion et là, ça crée une empreinte chez le spectateur. J'ai fait un peu de médiation culturelle en allant dans les écoles pour sensibiliser le jeune public et un public qui n'avait pas forcément... Alors, je ne vais pas dire accès à l'opéra parce que... Je pense que maintenant, et on pourra en reparler aussi, c'est une question qui m'anime beaucoup, je pense qu'on peut accéder à l'opéra, on en a peur, mais l'opéra est accessible. L'opéra Garnier est ouvert H24. Évidemment, il fait peur. Il est impressionnant. Il impressionne.
- Speaker #0
Oui, il impressionne.
- Speaker #2
Donc là, à partir du moment où c'est moi qui vais dans les salles de classe, qui me retrouve face à un parterre d'élèves, qui n'est jamais à l'opéra, et où je chante, en plus moi, pareil, on pourra en reparler aussi, je chante d'une manière particulière, et puis je vois qu'il se passe quelque chose. Ils ne savent pas ce qu'ils ont en face d'eux, ils ne savent pas forcément ce que je chante. On est à des degrés de compréhension qui sont très divers, mais... ce qui se passe, c'est que j'ai mis un son qui se transmet comme ça dans l'espace et il y a une vibration avec ça. Et là, chacun le reçoit différemment.
- Speaker #0
Et là, tu m'offres sur un plateau la transition que je voulais faire parce qu'on peut revenir plus précisément à toi. Si aujourd'hui, tu dois expliquer à des gens qui ne savent pas ce qu'est un contre-ténor, si tu dois expliquer ce que tu fais et la particularité de... de ta voix à des gens qui n'ont jamais entendu ce type de voix. Qu'est-ce que tu vas amener ? Que ce soit des enfants ou un public tout simplement, même d'adultes, mais non initiés à cette particularité de la voix de contre-ténor.
- Speaker #2
On est tous différents et on a chacun une tessiture, c'est-à-dire une hauteur de voix plus ou moins différente, que l'on soit homme, que l'on soit femme. La voix avec laquelle je parle, ce qui fait la spécificité... de ma voix et de la voix de contre-ténor, c'est qu'elle va être différente de ma voix chantée. Là, je parle avec ma voix comme ça.
- Speaker #1
Mais je chante avec ma voix comme ça.
- Speaker #2
Donc, qui est une voix qui est plus aiguë et qui est celle qu'utilise, par exemple, Alex Lutz.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #2
On ne l'a cité que lui. Oui. Lorsqu'il l'imite dans Catherine et Liliane.
- Speaker #1
Il parle comme ça et qu'il était super content, en tout cas, d'aller voir ses copines et de passer une très belle journée. C'est cette voix-là. Il utilise cette voix-là
- Speaker #2
Exactement Donc cette voix-là Qu'on pourrait en fait qualifier de voix artificielle C'est pas une voix artificielle Parce que précisément c'est une voix naturelle C'est juste qu'on ne l'utilise pas couramment En fait on l'utilise soit pour blaguer Soit pour imiter Et ben moi je l'utilise pour chanter Pourquoi ? Parce qu'en fait Je chante une musique qui était créée A l'époque pour des hommes Les casseras Clic. Castrati en Italie, et qui étaient vraiment des superstars à l'époque. Et là, on pourra encore en brancher à un autre niveau, aujourd'hui, sur cette question du virilisme et compagnie. C'était la voix virile par excellence. Chanter très aiguë, c'était tutoyer les étoiles. C'était atteindre un sommet et toucher à quelque chose de l'ordre du religieux, du dieu, en tout cas de l'ordre de l'inouï, de l'ordre de la puissance. Et donc à chaque fois qu'un compositeur voulait composer un rôle d'un héros, il faisait appel à ces voix-là, à ces voix d'homme sur aiguë.
- Speaker #0
Moi tu vois, ce qui m'avait aussi donné envie de venir en parler avec toi aujourd'hui, c'est justement l'émerveillement que j'ai pu ressentir de ce décalage. Tu vois, le décalage entre la personne que je connais, et puis voilà, il y a quelque chose de l'ordre de l'émerveillement. et moi je trouve que c'est ça qui donne un caractère vraiment spéciale et qui élève l'image qu'on peut avoir de ce que serait une belle voix.
- Speaker #2
J'ai été un peu rompu à l'exercice, mais la première fois que je l'ai fait, je me suis retrouvé devant un parterre de petits garçons qui ont ri aux éclats.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #2
Bien sûr. Ça crée un petit malaise, et en même temps, on se laisse aller à une paroissie de magie. C'est juste qu'effectivement, on fait appel en tout cas pour cette tessiture, pour cette voix. d'opéra. Là, il y a quelque chose d'étrange, quelque chose qui n'est pas usuel.
- Speaker #0
Alors, justement, c'est intéressant parce que tu parles des petits garçons et ça m'amène à cette question qui remonte forcément à la façon dont toi, tu t'es mis à travailler cette voix. Tu es passé par la mue que connaissent tous les petits garçons dans ton parcours, dont tu as encouragé finalement à un moment, à opter pour cette voix qu'on appelle de faussée. Et tu as travaillé cette voix-là. Alors, j'ai deux questions par rapport à ça. Tu me disais finalement c'est une voie naturelle, mais est-ce qu'on peut dire que quand la mue intervient, ça reste une voie naturelle ? Ou est-ce que ça devient une voie qu'on travaille comme un outil fabriqué finalement ?
- Speaker #2
Je m'efforcerais en tout cas de toujours défendre cette tessiture de contre-ténor comme une voie naturelle. Parce que, encore une fois, c'est une voie qui fait partie de notre mécanisme physiologique. C'est juste qu'en fait, on l'utilise très peu après, évidemment. elle se travaille. C'est comme tout artisan qui a affaire à l'objet qu'il travaille. Nous, notre instrument, c'est la voix. Mais ta question, elle est évidemment, éminemment intéressante au sens où je pense qu'une partie du public vient pour voir aussi cette étrangeté.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #2
J'ai souvent eu des retours de gens qui me disaient, dans le public, même mes professeurs de chant, « Tiens, toi, c'est drôle parce que tu chantes avec cette tessiture de contre-ténor. » Mais on n'entend pas forcément que tu es contre-tenant parce qu'il y a justement quelque chose de naturel dans ton émission vocale, comme si on ne se posait pas vraiment la question.
- Speaker #0
Mais ça, ça veut dire que c'est justement à cet endroit que tu apportes quelque chose de toi, en tant que contre-ténant, ta personnalité dans ce type de voix.
- Speaker #2
Je trouve qu'effectivement, c'est un compliment qui est juste magnifique. Et encore une fois, quand on est chanteur d'opéra, on est aussi des diseurs, on est des passeurs d'émotions, passeurs de mots aussi. Et dès lors qu'il y a une imbrication entre un texte qu'on veut dire et une voix, et que le spectateur ne se pose plus la question de savoir s'il est en train de chanter ou s'il est en train de parler, Ça fait un écho aussi au répertoire que je chante parce que la musique baroque est très axée là-dessus.
- Speaker #0
Et oui,
- Speaker #2
c'était surnaturel. On allait un peu à l'opéra, pas comme on va à la foire, mais il y avait cet aspect. Heureusement, la castration n'existe plus. Et moi, j'en viens aussi à ma voix et ma tessiture. À titre personnel, j'ai une tessiture de contre-ténor qui n'est pas si éloignée d'une voix de ténor. C'est-à-dire qu'en fait, ce n'est pas une voix si aiguë que ça. Aujourd'hui, quand tu vois à l'opéra... tu peux avoir des contre-ténors qui chantent avec des voix qui sont beaucoup plus aigües que la mienne qu'on appelle des mezzo-sopranos ou même des sopranistes, c'est ahurissant la confusion est telle que tu ne sais pas si c'est vraiment un homme ou une femme qui chante.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #2
Moi je pense que quand on entend ma voix, t'es presque à la frontière je suis quand même à la frontière et on peut entendre que j'ai quand même une voix dite d'homme, donc ma voix si je devais la qualifier de ce que disent les gens c'est qu'il y a des résonances plutôt graves ce qui donne une certaine couleur chaude à la voix, mais j'ai aussi un peu de brillant, et plus je monte dans les aigus, plus ma voix aussi se modifie, tu vois. Là, vraiment, la balance est assez dingue. Et donc, effectivement, là, on peut retrouver ce côté un peu spectaculaire. Mais donc, j'en reviens à ce que tu disais, parce qu'on touche du doigt quelque chose qui, moi aussi, a pu, à un moment donné, m'impacter de temps en temps, c'est que, vu que les gens trouvaient que j'avais une voix naturelle, elle était tellement qu'en fait, les gens ne se posaient pas vraiment la question de ma technique. Les gens ne se posaient pas vraiment la question de savoir si en fait, je chantais aiguë. C'était presque un peu normal.
- Speaker #0
Du pain béni pour toi.
- Speaker #2
Exactement, mais en même temps, je me disais, tiens, mais donc ça veut dire qu'en fait, ils n'ont pas forcément décelé chez moi aussi le fait que c'est une voix qui était quand même travaillée.
- Speaker #0
Super intéressant.
- Speaker #2
Et qui était une voix aussi que j'avais quand même, oui, que j'avais travaillée, que j'avais façonnée pour obtenir une certaine technique. Et donc, C'est un truc qui est assez paradoxal et pour lequel aujourd'hui je n'ai pas la réponse, mais j'ai envie de dire que moi, ma voix, j'ai trop envie de cultiver ce côté naturel et simple parce que je trouve que c'est magnifique. Et en même temps, de temps en temps, j'aime rappeler que c'est une voix qui n'est pas si naturelle que ça aussi, comme toutes les autres voix d'opéra, précisément parce qu'il faut qu'on acquiert cette technique juste. La base de l'opéra, c'est quoi ? Par rapport à toutes les autres musiques, c'est que quand tu vas dans une salle d'opéra, je le dis à tous les gens qui nous écoutent, c'est que c'est une voix qui n'est pas amplifiée. Donc quand tu vas voir Céline Dion en la salle, si tu as la chance d'aller la voir l'an prochain, elle aura un micro pour passer dans une salle, certes de 15 000, 20 000 places, mais elle aura un micro. Et donc, pas quand tu es chanteur d'opéra, tu te retrouves dans une salle qui est certes plus petite. qui est certes fait acoustiquement pour accueillir aussi des chanteurs sans. Tu dois passer la rampe avec parfois 50, 60, 70 instrumentistes qui jouent pleine balle dans une fosse d'orchestre.
- Speaker #0
C'est-à-dire que tout à l'heure, on parlait un peu de la charge émotionnelle qu'il y a dans le travail de la voix, mais il y a une charge technique et une importance du travail justement qui est loin d'être négligeable.
- Speaker #2
On est aussi là dans de l'acoustique pure.
- Speaker #0
Bien sûr.
- Speaker #2
Je ne sais pas si tu as entendu, mais un violon joué, ça peut devenir assez fort. la puissance d'un corps de tous les cuivres. C'est assez énorme. Et ça, le chanteur, il se doit de chanter au-dessus de ça. Donc voilà, ça, c'est la magie de l'opéra, mais c'est aussi ce qui fait que ça demande un bagage technique énorme. Donc ça, c'est une donnée aussi très importante à prendre en compte. C'est ce qui demande aussi beaucoup de travail au chanteur, le côté acoustique de sa voix.
- Speaker #0
En tant que contre-ténor, toi, est-ce que ça a représenté des choix particuliers dans ton parcours de chanteur d'opéra ? Merci. impliquant nécessairement des renoncements. Et aujourd'hui, comment tu regardes, a posteriori, ou peut-être même, quel regard tu portes sur ce parcours-là et ces choix, éventuellement, ces renoncements que tu as dû faire ?
- Speaker #2
Alors, il faut être quand même très honnête. Tu démarres une carrière dans le milieu de l'opéra. Mes premières vraies productions professionnelles, c'était en 2018. Moi, j'avais envie de tout bouffer. Clairement, j'étais à l'affût, mais tout bouffé, pas du tout au sens de rayer le parquet, tout bouffé au sens d'être avide, vraiment, de chanter mille et une choses différentes. Tu étais dans la découverte de ta propre voix. Dans la découverte, et puis il y a cette notion de devoir faire ses preuves et tout. Tu arrives dans le milieu de l'opéra. Moi, j'avais commencé à me faire un peu un réseau parce que j'avais aussi une formation un peu classique. C'est-à-dire que j'étais passé d'abord à Versailles par la maîtrise des chantres de musique baroque, qui est une maîtrise un peu spécifique, mais qui m'amenait ensuite au Conservatoire supérieur de Paris. Donc, j'avais fait ces études-là. J'avais commencé à me construire un peu un réseau. J'avais commencé à avoir un agent artistique qui m'avait pris sous sa coupe, donc qui commençait à me faire des propositions et tout ça. Et donc là, évidemment... J'ai tout accepté, la question ne se posait pas parce qu'il fallait que je travaille aussi. Donc on est artistes, on est des intermittents, il faut faire 16 heures.
- Speaker #0
C'est bien de ramener certaines réalités.
- Speaker #2
La voix de contre-ténor aujourd'hui, elle est excessivement évolutive. Et un directeur d'opéra qui te parle de cette voix aujourd'hui, t'en parlerait différemment. Je pense que même les directeurs d'opéra se sont rendus compte que la voix avait beaucoup évolué. Il faut savoir que c'est une voix qui est très spécifique. et une voix de chanteur qui est très spécifique. On était très très peu il y a 5-10 ans, encore moins les pionniers l'été, il y a 20-30-40 ans, qui nous ont montré la voix à nous chanteurs aujourd'hui, contre ténors. Donc c'était une voix qui restait encore un peu peu connue du grand public et puis aujourd'hui qui a pris un essor considérable. Mais donc on a pu me proposer des choses qui n'étaient pas adaptées pour ma voix, parce qu'on s'est dit, il est contre ténors. Donc ça par exemple, j'ai refusé.
- Speaker #0
Ah, tu as refusé d'emblée ? Clairement, clairement. C'est en t'apercevant que tu ne pouvais pas l'interpréter ?
- Speaker #2
Je vais... un fil conducteur pour moi, qui m'a un peu toujours aidé, que ce soit pour passer des auditions. On ne se retrouve pas du jour au lendemain sur une scène d'opéra. Évidemment, il faut passer des auditions devant des directeurs d'opéra, dans des petites salles, il faut se faire entendre, parfois il faut envoyer des enregistrements. C'est le monde du casting. Et puis, comme tout artiste aussi, il faut faire ses preuves. Comme le dit Didier Deschamps. Et la vérité, c'est sur la scène que ça se passe. On se crée aussi son propre chemin. Moi, je m'estime... excessivement aussi chanceux de chanter dans cette tessiture. J'ai commencé à faire mes classes dans les maisons d'opéra, et même en étant au conservatoire, un électron libre. J'étais le seul contre-tenor dans la maison, parmi tous les élèves. Mais s'il y a des choses que j'ai refusées, oui, quand même. Je pense que c'est important pour tout artiste, et c'est ce que j'adore dans notre métier. On n'a jamais assez fini d'en apprendre sur nous-mêmes. Et le chant est très lié aussi à ça, parce que Il n'y a pas d'intermédiaire entre nous et l'instrument. Nous sommes notre propre instrument. Apprendre à se connaître, c'est apprendre à connaître son hygiène de vie, quelles sont ses faiblesses, comment est-ce qu'on évolue aussi avec le temps. Moi, en tant que contre-ténor, j'ai une voix qui est encore plus fragile qu'une voix de ténor ou une voix de bariton, pour des raisons techniques.
- Speaker #0
On se permet de refuser aussi des projets consciemment quand on sent qu'ils ne sont pas en cohérence avec ce qu'on défend. J'imagine que dans cette façon d'explorer ta voix, toi, tu en as une vision, tu portes des valeurs. C'est un peu ce que tu disais que tu défends aussi à l'occasion d'un casting. C'est un renoncement conscient.
- Speaker #2
Techniquement parlant, déjà, il y a des rôles que moi, je ne pouvais pas aborder parce que techniquement, je n'en avais pas les capacités. Aujourd'hui, je chante de l'opéra. L'opéra, c'est la culture. La culture, qu'on le veuille ou non, aujourd'hui, même si on a cette chance. inouï d'avoir ce statut d'intermittent en France et d'avoir une offre culturelle qui est pléthorique, qui est énorme et qui a des acteurs qui font le max pour que la culture bouge, il y a moins d'argent qu'avant, quand même. Donc s'il y a moins d'argent qu'avant, il y a moins de spectacles qui sont proposés, donc en tant qu'artiste, s'il y a moins d'offres, tu as moins de choix. Donc tu te dois, de temps en temps, d'accepter des choses. Alors moi, je parle à titre personnel. J'ai acquis maintenant ce bagage qui fait que Merci. On va m'appeler pour des choses un peu spécifiques. Et donc, je commence à avoir le luxe absolutissime de pouvoir faire des choix.
- Speaker #0
Des choix sur tes affinités.
- Speaker #2
Exactement. Donc, je vais devoir aussi réduire la voilure. Je ne peux plus me permettre d'accepter tous les projets parce que j'ai une vie de famille. Mais c'est très compliqué pour tout artiste. Et moi, là, je m'estime excessivement privilégié. Mais la majeure partie des artistes aujourd'hui, ils se retrouvent... dans une situation où ils n'ont pas forcément le choix. Et donc, c'est très intéressant, mais tu parles d'éthique. On en revient un peu à toutes ces polémiques qu'on a eues beaucoup avec « doit-on séparer l'homme de l'artiste ? » Si un grand réalisateur, quel qu'il soit, a eu des affaires et qu'il me propose un film, je suis en droit évidemment de le refuser, mais s'il faut que je bouffe, qu'est-ce que je fais ? Si c'est l'opportunité d'une vie, qu'est-ce que je fais ? tu vois ce que je veux dire ? c'est très dommageable mais une dichotomie entre
- Speaker #0
faire des projets d'envergure dans des grandes maisons d'opéra et faire des projets plus dits de musique de chambre, donc qui sont moins bien payés. Moi, en fait, j'essaie de cultiver les deux. C'est-à-dire de continuer les projets avec mes amis que je connais depuis très longtemps, qui n'ont pas forcément la même aura médiatique, qui ne sont pas forcément payés de la même manière que des gros projets d'opéra. Mais voilà, je m'attèle en tout cas à essayer aussi de cultiver les deux parce que c'est important pour moi et parce qu'ils vont être peut-être... plus enrichissant encore artistiquement que d'autres gros projets d'envergure.
- Speaker #1
Est-ce que tu as une personne, une figure en particulier dans ton parcours qui est assez symbolique de la direction que tu as choisi de prendre, de la façon dont tu as travaillé, dont tu pourrais dire, ou pas d'ailleurs, que c'est une figure de mentor ?
- Speaker #0
Moi, évidemment, il y a des gens qui m'ont transmis des choses. Ça va commencer par le cercle familial, avec mon grand-père maternel, papy Marcel, chez qui il y avait un piano, chez qui j'ai commencé à faire mes premières petites notes et à balbutier quelques sons et quelques musiques. Et puis après, à Montpellier, il y a eu des personnes qui m'ont fait confiance, ma prof de solfège. Et puis après, Patrice Baudry, Claire Garonne, qui m'ont dit de partir, de monter à la capitale. ce petit côté rastignac dont je te parlais tout à l'heure en off, mais voilà moi je crois pas du tout, en tout cas c'est à titre personnel tu sais, l'apprentissage à la dure, en mode sanction moi j'ai été élevé dans un nid je pense que je peux dire un nid d'amour un nid de confiance, j'ai aujourd'hui ce cercle privilégié de confiance qui me donne de la confiance tous les jours et moi je ne peux avancer qu'avec ça donc les gens qui sont venus à moi, qui m'ont fait confiance, qui m'ont dit « Honnêtement, je pense que c'est ta voix. Fonce ! » Oui, bien sûr. Là, j'ai dit « Ok, bon, il y a quelque chose à jouer et je vais y aller. » Mais je n'aurais pas pu le faire si j'avais été, je pense, dans un environnement beaucoup plus négatif. Quand on me dit... « C'est bien ce que tu fais, mon fils, ou c'est bien ce que tu fais, mon frère, ou c'est bien ce que tu fais, mon ami, continue là-dedans. » Oui, c'est beaucoup plus moteur que de me dire « C'était pas mal, mais quand même, on peut mieux faire. » Tu as une énorme marge de progression. Ça, à titre personnel, pour moi, je pense que ça va être beaucoup plus destructeur.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Et puis aujourd'hui, je veux dire, voir quand même le verre à moitié vide, c'est super chiant. Et surtout, nous, dans notre milieu de l'opéra, qui est un milieu de l'ordre du performatif comme les sportifs, mais aussi qui est très lié à la critique. Pas que des critiques qui sont dans la salle, qui peuvent bosser pour n'importe quel journal, mais ça va être aussi...
- Speaker #1
Mais la critique du public, déjà, ça peut commencer...
- Speaker #0
Attention, des gens qui bossent aussi autour de toi. Je ne veux pas dire que tous les chefs sont critiques, mais à chaque fois que tu démarres une nouvelle collaboration avec un chef, il ne te connaît pas, tu ne le connais pas, il a des attentes. Et ça, tu dois y répondre. Et puis... Dernier point, nous chantons avec notre propre voix. Quand quelqu'un va critiquer ton timbre de voix, c'est encore plus destructeur. Donc, moi, je ne vois pas. On peut me la faire à l'endroit, à l'envers, en diagonale. La bienveillance, c'est un mot tellement battu aujourd'hui, mais même la gentillesse des gens qui t'entourent, le fait d'être rassuré, le fait d'être mis en confiance par certaines personnes. et soutenu, comme moi j'ai pu l'être depuis que je suis né en tout cas, parce qu'évidemment il y a le cercle familial qui a cru en moi et puis après des professeurs, et puis après des gens du milieu de l'opéra et tout ça, des collègues aussi, voilà,
- Speaker #1
ça c'est franchement c'est super salvateur et c'est ça qui fait avancer Il y a quelque chose qui me frappe dans ce que tu dis et que je trouve incroyable en fait, c'est qu'on parle de ta voix on parle de ton identité Mais en fait, on se rend compte que dans ce que tu apportes finalement, c'est surtout du collectif.
- Speaker #0
Complètement.
- Speaker #1
Et que finalement, ta singularité et la qualité, la satisfaction, la beauté de ce que tu crées, elle ne peut pas se faire sans le collectif autour et le fait de… On en revient au sport,
- Speaker #0
le sport d'équipe, le collectif. Est-ce que tu imagines la synergie ? En fait, toute cette concordance des forces pour faire du spectacle de ce soir un moment… unique. Mais on s'est tous alliés pour une cause commune, en fait. Pas une juste cause. Quelque part dans ton travail. Et nous, nous ne sommes que les maillons d'une chaîne. Et en plus, quand tu défocalises le truc, et c'est un énorme enjeu aujourd'hui qu'est celui de l'opéra, mais de temps en temps... C'est bien aussi de cultiver quelque chose de tout autre, parce que je parle au niveau des pensions, au niveau des hobbies, le milieu de l'opéra, qu'on le veuille ou non, c'est un milieu qui est super niche. Et moi, j'évolue dans le milieu de la musique ancienne, qui est lui-même issu d'un milieu de l'opéra qui est niche. Donc moi, je fais de la niche dans de la niche. On en revient à ce qu'on disait au début. J'en ai un peu parlé avec les copains et tout. À l'opéra, on cultive le salut individuel. Ce qui n'est pas le cas... Au théâtre, par exemple.
- Speaker #1
Carrément, enfin, parfois, il y a des petits groupes quand il faut que tu vas distinguer les personnages principaux.
- Speaker #0
Moi, je parlerais à mon humble niveau, parce qu'encore une fois, je n'ai pas chanté. Je suis allé voir récemment un Wagner à l'Opéra Bassi. J'en ai pris plein ma claque avec des chanteurs qui chantent pendant deux heures et demie, trois heures sur scène, quasiment non-stop. Ce sont des performances vraiment olympiennes. On est vraiment au jio. C'est comme un couvreur de fond qui se retrouve sur scène. Bon, on est aussi quand même des performeurs. Mais moi, si demain, tu me dis... Ton salut individuel, on ne le fait pas parce que je préfère qu'on fasse un salut collectif et qui pourrait mettre en avant aussi l'intégralité d'un cast qui a contribué à faire de cette soirée que ce soit une belle soirée. Moi, je signe de suite. J'aimerais qu'une salve tous ensemble. On y va, on salue tous ensemble. À la fois,
- Speaker #1
ça te remet à ta place de maillon.
- Speaker #0
Je ne me suis jamais fait huer. Mais bon, il y a des moments où tu as été moins content de toi, où tu as été moins salué. Bon, écoute, en vrai, on a contribué à une œuvre qui reste une œuvre chorale, que tu le veuilles ou non. Et donc, vas-y, on salue tous. Ça prend moins de temps. Et puis, on est tous contents, on rentre chez nous. Et le public, il vient saluer ça aussi.
- Speaker #1
J'aime beaucoup qu'on ait cet échange, finalement, de façon spontanée. Mais il y a quand même un sujet auquel je voudrais revenir. C'est la beauté dans ta discipline.
- Speaker #0
Oui, oui.
- Speaker #1
À quel moment intervient quelque chose de ta sensibilité personnelle qui est de l'ordre de la vision de travailler pour quelque chose qui est beau ? Comment ça te construit dans ton cheminement et dans le choix que tu fais et dans l'interprétation que tu vas en proposer ?
- Speaker #0
Il se peut qu'on ait affaire à des œuvres qu'on ne connaissait pas auparavant et qui, même en les travaillant, dont on se rend compte que ce n'est pas une œuvre qui nous touche particulièrement. voilà le défi de l'interprète c'est l'humilité par essence de base, avoir à faire une partition la travailler comme s'il fallait en extraire la plus belle des substances alors évidemment même si on n'aime pas forcément l'air qu'on est en train de chanter ça m'est arrivé des milliards de fois c'est que tu mets ta voix au service de l'oeuvre parce que il ne faut pas s'inventer une life si je fais de l'opéra C'est pas pour... Enfin, je veux dire, j'aurais pu rester chanter dans la douche de ma mère Brigitte. Ça a l'air que je chante dans des opéras. Donc, il y a effectivement cette dimension de lumière qui est antinomique avec cette volonté de s'effacer. En revanche, effectivement, on est dans des œuvres qui sont... Faut pas se tromper, quand même. Tous ces compositeurs qui ont écrit des œuvres, c'est monumental. C'est des cerveaux... qui sont quand même un petit peu plus élevés que la moyenne. Il y a de l'ordre du génie. Et donc, dans la construction de ces œuvres-là, oui, quand ils font appel à des interprètes, l'œuvre, elle survivra à ces interprètes. Et c'est normal. C'est normal. Je veux dire, nous ne sommes pas immortels, par définition. Donc, nous sommes des mortels. Une œuvre, elle, c'est de l'art immatériel. Elle l'est. Donc, le Carmen qui a été créé il y a 150 ans. temps, il va nous survivre. Et puis, c'est pas mal d'ailleurs, parce que ça nous permet aussi de temps en temps de relativiser un petit peu. Oui,
- Speaker #1
ça force à l'humilité.
- Speaker #0
Et ça force à l'humilité. Et puis, donc, j'en viens à toi en tant qu'interprète. Non, tu ne conscientises pas que tu es en train de créer quelque chose de beau. Tu le fais quand je chante un air d'amour, composé par Endel, par exemple, qui est le compositeur que je chante le plus. Je vais vraiment Mouah m'immiscer dans la dramaturgie de l'œuvre. Ce qui est chouette, c'est que quand même, il ne faut pas l'oublier. Mais à l'opéra, on raconte des histoires avant tout. Donc, il y a des intrigues et nous jouons des personnages. On reste dans l'ordre de la fiction quand même. Donc, c'est génial parce que, comme on le fait dans une série, dans un film, on a des personnages qui allons vivre des actions. On va tomber amoureux sur scène, on va mourir sur scène. Donc, ça, c'est génial parce que c'est un... moteur aussi émotionnel qui est génial. On fait une déclaration d'amour, une dulcinée, ou alors, comme tout récemment je l'ai fait, je vais prendre du poison parce que je dois me suicider. Évidemment, l'intensité dramatique est très différente d'un air à un autre. Donc, les compositeurs vont écrire des airs d'amour, c'est souvent un air plutôt élégiaque, alors soit mélancolique, soit très très dramatique, mais il y a ces dimensions-là qu'il véhicule par sa musique. Et toi, tu vas chanter une mélodie qui en elle-même déjà sera très puissante, mais par ton timbre, par la manière. dont tu vas l'interpréter, là, oui, tu peux avoir, par exemple, dans Carmen, il y a cet air somptueux qui est la fleur que tu m'avais jetée, un moment ultra poignant où Don José fait sa déclaration à Carmen, selon que c'est interprété par un ténor A ou un ténor B, évidemment. Moi, je vais chanter avec ma voix de contre-ténor cet air-là, qui sera chanté de manière différente par un autre contre-ténor. Et ne serait-ce que par ce prisme-là, par le timbre de ma voix, par la manière dont je vais vivre cet air-là, je vais véhiculer une émotion particulière. Mais tu parles de beau dans l'absolu.
- Speaker #1
Je pense aussi à ce décalage qu'il y a en particulier dans l'opéra, et tu en parlais au début, qu'il y a entre le fait que c'est très codifié, j'ai envie de dire comme le ballet classique, piqué, pas de bourré, etc. Il y a une gamme... d'émotion qui a été codifiée et qui a été écrite pour devoir être présentée d'une certaine manière pour répondre au code d'un type d'œuvre. Et là-dedans, tu amènes ce que tu es, Paul-Antoine, l'individu mais aussi le chanteur avec sa technique, sa voix, sa tessiture, son travail et le parcours professionnel que tu as fait derrière et là, tout d'un coup, on sort du code. où en tout cas, on amène de l'individualité et une vision qui était complètement propre, en fait, et que tu vas chercher à transmettre d'une certaine manière.
- Speaker #0
Non, mais c'est cette intentionnalité que moi, je trouverais un peu vertigineuse. C'est-à-dire, encore une fois, je pense que moi, je n'ai pas l'intention de créer quelque chose, j'agis.
- Speaker #1
En fait, c'est le moment où tu te désaxes de la discipline que représentent les codes liés à l'interprétation de l'opéra qui va quelque part créer Merci. un peu cette étincelle.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
En tout cas, c'est comme ça dans ce que tu me racontes, que je l'interprète et que j'imagine qu'il y a quelque chose qui se dessine.
- Speaker #0
Mais alors, ce qui est... C'est que je pense qu'elle n'est, encore une fois, jamais dénuée de toute collectivité.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
C'est-à-dire que toi, tu peux penser véhiculer quelque chose d'assez extraordinaire au moment où tu le véhicules, mais si l'orchestre n'est pas forcément au rendez-vous. Ou si l'écoute du public n'est pas au rendez-vous. Cet alignement dont on parle, il n'a pas vraiment lieu.
- Speaker #1
On ne peut jamais complètement maîtriser ce qui va se produire.
- Speaker #0
Et c'est ce qu'on adore, non ?
- Speaker #1
Voilà, je pense que tu as tout dit.
- Speaker #0
C'est ce qu'on adore.
- Speaker #1
Je pense que c'est agilité maitreuse.
- Speaker #0
C'est se laisser prendre par surprise. Tiens, il m'a eu. Tiens, il m'a fait dresser les poils. Au moment où je m'y attendais le moins. C'est souvent comme ça, d'ailleurs, que ça se passe. Oui, évidemment, cet effet de surprise, il est juste magnifique. Mais il est rendu... magnifique parce qu'il s'est passé quelque chose à ce moment-là. Mais attention, c'est aussi immédiatement personnel. Donc, c'est de trouver cette balance entre ce truc qui va te happer, même pour le plus profane des profanes, et en même temps, est-ce que tu peux être happé si tu n'en as pas les codes ? Je reviens à ta question des codes. Et ça, je dois avouer que pour l'instant, je n'ai pas vraiment la réponse.
- Speaker #1
Mais c'est peut-être bien de ne pas avoir la réponse. Oui,
- Speaker #0
parce que du coup, je pense que c'est un peu un alliage des deux. Mais en même temps,
- Speaker #1
avoir les codes finalement n'amène pas toutes les réponses.
- Speaker #0
Les codes n'amènent pas toutes les réponses. Elles offrent quand même des clés de compréhension de l'œuvre et aussi d'émotion.
- Speaker #1
Ça offre des clés, mais pas des réponses.
- Speaker #0
En tout cas, la grille de lecture peut être nécessaire pour aller à l'opéra. Elle peut être nécessaire, mais c'est certainement pas indispensable. Et il y a une personne A qui va aller à l'opéra pour voir une mise en scène, une personne A qui va aller voir un opéra parce qu'elle veut entendre une histoire. qui est mon cas par exemple, souvent je vais entendre des chanteurs plus que je ne veux entendre d'histoire une personne D qui veut entendre qui veut voir ce spectacle d'art total et qui va littéralement se laisser imbriquer là-dedans mais en fait oui, c'est lire à chaque spectateur un peu son opéra
- Speaker #1
Écoute, pour conclure, j'ai envie de te poser une petite question, est-ce que tu aurais dans ton quotidien, quelque chose un objet, un lieu, une image que tu trouves beau et qui n'a rien à voir avec la musique ?
- Speaker #0
que je trouve beau et qui n'a rien à voir avec la musique. Soit on parle vraiment dans l'ordre de l'intime et je commence à balancer le visage de mon fils, de ma femme et compagnie. Ça, ce n'est pas du tout...
- Speaker #1
Mais ça peut, ça peut être une réponse.
- Speaker #0
C'est drôle que tu me poses cette question. Alors, une vision de beauté que j'avais eue, que j'ai partagée justement avec ma compagne, quand je me suis retrouvé... Face au Taj Mahal, c'était 6h du matin, les portes venaient d'ouvrir, et je me suis retrouvé face à ce bâtiment, suffisamment loin duquel je pouvais en voir déjà les mirages, mais vraiment c'était le comte d'Émilie Nuit, tel que je me l'étais décrit, et en m'approchant voir les réflexions du soleil sur cette pierre, complètement dingue, cette espèce de blanc comme ça, et je me suis dit là Le beau était lié à une certaine magie, évidemment. Là, j'aurais pu dire vraiment, wow, qu'est-ce que c'était beau. Mais qu'est-ce que c'était dingue en même temps. Le beau est relié aussi, pour moi, à cette notion de jamais vu. On trouve ça beau parce qu'aussi, on est surpris.
- Speaker #1
Voilà comment même dans un cadre aussi chargé historiquement que celui de l'Opéra Royal du Château de Versailles, on peut se retrouver à parler de football avec un chanteur lyrique. et comparer l'esprit d'équipe des sportifs à celui qui relie les artistes d'un spectacle vivant. Et c'est bien de ce décalage que peut commencer le beau, comme celui qui existe entre l'idée qu'on se fait parfois de l'opéra avec les personnes, les artistes et les voix qui les font vivre. Merci d'avoir écouté Beau le podcast. Je remercie encore Paul-Antoine Benoît-Sdjan pour sa présence et sa sincérité, ainsi que l'Opéra Royal de Versailles de nous avoir accueillis pour enregistrer cette conversation.
- Speaker #0
Ma certitude aujourd'hui, c'est que nous entretenons tous un rapport singulier au beau, à travers notre vécu et nos expériences.
- Speaker #1
Je suis convaincue que le beau n'est pas un luxe, mais une nécessité et le moteur de notre vie. Si cette rencontre vous a parlé, je vous invite à vous abonner sur Spotify, Apple Podcasts ou Youtube pour ne manquer aucun épisode. Et venez me dire ce que vous en avez pensé sur le compte Instagram Les Codes du Beau. Je vous retrouve le mois prochain pour un nouvel épisode.