Speaker #0La semaine dernière, je suis descendue dans la salle où je donne cours habituellement le vendredi après-midi. Je me suis assise sur mon coussin et j'ai observé tous mes élèves en face de moi. Et je me suis rendue compte que c'était ma 16e année dans cet espace, face à ces élèves, entourés d'un décor qui m'est tellement familier, dans lequel je me sens bien. Et pendant quelques instants, j'ai eu comme un... Retour en arrière sur tout ce que j'avais traversé pendant ces 15-16 ans, comment j'avais enseigné ce même cours de yin tout au long de ces années avec des élèves qui viennent, qui repartent. Certains, ils sont là depuis très longtemps et je les vois de temps en temps revenir. Et là, une chose était claire, le cours de yin que j'enseigne aujourd'hui ne ressemble plus en rien à celui que je donnais il y a 16 ans. Et on va parler de ça aujourd'hui. Je suis Sandrine Martin, enseignante et formatrice en Yin Yoga et Yoga fonctionnel depuis 2013. J'ai formé plus de 300 professeurs et animé plus de 25 formations. Et j'ai le sentiment d'avoir encore plein de choses à apprendre et à transmettre. C'est aussi pour cela que j'ai créé Blabla Yoga il y a plus de 3 ans maintenant, pour partager avec les profs et les pratiquants des thèmes, des sujets, des réflexions que l'on n'aborde pas en cours et en formation parce qu'on manque de temps ou parce que cela ne se met pas en place à ce moment-là. Si vous écoutez pour la première fois ce podcast, vous avez plus de 180 épisodes dans lesquels plonger pour y trouver de l'inspiration et des pistes d'exploration. Et donc, fort de mon expérience, courte et longue à la fois, je partage aujourd'hui mon parcours d'enseignante en Yin Yoga. Et une chose est claire, je n'enseigne plus du tout le Yin comme je l'enseignais il y a 15 ou 16 ans. Quand je me suis formée en 2009, la pratique du Yin mettait l'accent sur les tissus Yin. que l'on regroupait notamment sous les ligaments et les tendons. Donc c'était pour faire une comparaison avec les tissus yanks qui regroupaient essentiellement les muscles. Donc l'accent a été mis sur des zones proches des articulations, même au cœur de l'articulation, qu'on cherchait à étirer, à assouplir directement. Sauf qu'après quelques années, je n'ai plus du tout défendu cette idée. Parce qu'étirer un ligament, c'est jouer sur la structure elle-même. Un ligament n'est pas fait pour être... étirer contrairement à un tissu musculaire. Un ligament est fait pour maintenir une structure articulaire, permettre la mobilité de cette structure, le fait de pouvoir bouger, se déplacer, ne serait-ce que dans les gestes du quotidien, mais en aucun cas, étirer ces structures-là va rendre l'articulation plus souple, peut-être même bien au contraire. Et à force d'étirer sur les ligaments, on peut créer des blessures. structurelles où finalement l'articulation lâche un peu et on a du mal à gagner en rapidité, on a du mal à se tenir et on finit par fragiliser l'articulation à force de trop tirer sur les ligaments. L'intention du yin et du yang appliquée aux différentes structures, aux différents tissus du corps, ça s'explique aussi par la compréhension de ce que c'est le yin et le yang dans la médecine traditionnelle chinoise. Mais structurellement, physiquement, fonctionnellement, ce n'est pas la bonne idée à faire, ce n'est pas la bonne chose à faire. J'utilise d'ailleurs en formation une expression qui revient très très souvent, c'est l'idée d'un vieil élastique de slip. Un élastique de slip est fait pour tenir le slip sur la taille, notamment pour ne pas qu'il glisse et qu'on le retrouve au niveau des chevilles. Mais après quelques années d'usage, parfois des machines un petit peu trop chaude ou exposée trop longtemps au soleil. Et tout simplement, à force d'utilisation et de vieillesse, cet élastique de slip devient complètement mou, lâche, et on n'arrive pas à récupérer son élasticité. C'est exactement la même chose avec un ligament. Quand on l'a trop étiré, quand on l'a malmené, quand on l'a emmené dans une direction qui n'est pas la sienne, c'est-à-dire s'étirer, eh bien ça devient comme un vieil élastique de slip qui... en pathologie correspond à une entorse. Et parfois, l'entorse a été tellement grande qu'il faut passer par une opération pour pouvoir récupérer une forme de stabilité dans l'articulation. Donc, ce n'est pas du tout ce que l'on cherche à faire avec la pratique, puisque l'idée, c'est que les ligaments puissent assurer une certaine stabilité, une certaine forme dans l'articulation pour qu'elle reste mobile et stable. Si on revient dans comment c'était enseigné il y a une quinzaine d'années, c'était par exemple se mettre dans la posture du dragon. La posture du dragon, c'est une fente. Pour partir dans la posture, on commence à quatre pattes. On avance une jambe en avant comme un chevalier servant, c'est-à-dire le pied posé sur le sol, le genou fléchi. Et la jambe de derrière est emmenée le plus loin possible en arrière avec... le genou posé sur le sol. Une fente. Et l'idée, la consigne en tout cas à ce moment-là, c'était d'aller chercher l'étirement dans le pli de laine pour pouvoir assouplir. Parce que souvent, la pratique est quand même présentée comme assouplir les différentes zones du corps. Et on reste plusieurs minutes à aller chercher cette sensation en profondeur dans l'articulation. Et j'ai enseigné comme ça pendant très longtemps. mais J'ai eu un déclic à un moment donné, notamment après plusieurs lectures, une formation d'anatomie fonctionnelle avec Blandine Caligermain et surtout avec mon ressenti. Cette sensation d'étirement dans le pli de laine, toujours dans cette posture de dragon, était très agréable, très confortable parce que ça donnait l'impression, encore une fois, de gagner en souplesse, de gagner en mobilité, ce qui permettait par exemple d'avoir un pas beaucoup plus ample, beaucoup plus souple dans la vie quotidienne. Mais je me suis rendue compte, à force de pratique, c'est que mes articulations devenaient trop lâches. Je ne sais pas si je peux utiliser ce mot-là, le fait d'être lâche, mais je reviens sur mon image d'élastique de slip un peu trop étirée. J'avais l'impression de ne plus être en mesure d'avoir des articulations au niveau des hanches qui permettaient de répondre à des mouvements rapides, à des mouvements amples. J'avais l'impression d'être toujours un petit peu trop souple, un petit peu comme un paresseux, si vous voyez un petit peu cette image-là. Et j'ai fini par changer ma manière d'enseigner et de ne plus travailler sur les articulations parce que je voyais bien qu'au fur et à mesure, dans ma propre pratique, mon corps perdait en rapidité, en force, en puissance, à force de travailler sur les articulations pour soi-disant les assouplir. Et je sentais bien que ce n'était pas la meilleure des choses à faire. en tout cas pour mon corps, donc j'ai changé aussi dans mon enseignement. Je suis donc passée à un travail centré plutôt sur l'étirement musculaire, alors je dis l'étirement musculaire mais je pense aussi au fascia, cet ensemble muscles et fascia qui travaillent ensemble et qui me correspondait beaucoup mieux. Donc si on revient sur cette notion de dragon, de posture de dragon, au lieu d'aller chercher la sensation dans le pli de laine, c'est de trouver la posture, de s'installer dans la posture avec les supports nécessaires pour sentir un étirement qui va être plutôt sur le ventre du muscle, donc va englober une bonne partie du dessus de la cuisse. Peut-être qu'il y aura encore un petit peu d'étirement dans le pli de l'aile, mais ce n'était plus du tout l'action prioritaire à mettre en place. Les consignes que je pouvais donner à ce moment-là, c'était d'aller chercher dans le ventre du muscle. Et ça semblait beaucoup plus juste parce que le tissu musculaire ainsi que les facia sont faits pour pouvoir être étirés. Alors bien sûr, dans une certaine limite, la souplesse de ces tissus-là est limitée aussi dans leur construction et c'est quelque chose qui peut varier d'une personne à une autre. Mais ce qui fait que la sensation qui est recherchée va être peut-être plus étendue, beaucoup plus large, beaucoup moins ténue, beaucoup moins précise. Peut-être moins aiguisée parce qu'elle est sur une surface beaucoup plus grande du quadriceps que sur le pli de laine pour aller jouer avec une partie de l'articulation. Et ça change par conséquent la manière aussi dont on se met dans la posture. Donc on va choisir la posture de manière à travailler plutôt la partie musculaire. Et peut-être qu'on va aussi jouer avec des intensités qui vont être plus ou moins importantes, plus ou moins fortes. Donc ça change aussi notre rapport à la posture quant à l'attention et à l'intention que l'on met à l'intérieur. Et puis bien plus tard, ça a encore changé dans ma manière de faire. Il y a, je dirais, au moins 7 ou 8 ans, j'ai commencé à quitter cet effort musculaire aussi de vouloir toujours être dans une posture, dans la sensation physique. Tout simplement parce que, étant moi-même une junkie de la sensation physique, c'est-à-dire se mettre dans une posture pour étirer une zone, pour sentir une zone, pour ressentir quelque chose, je suis partie un petit peu dans une autre direction qui était de ne pas forcément créer de la sensation à l'intérieur du corps. Donc se mettre dans la pose, se mettre dans la posture et ne pas attendre un étirement spécifique. Parce que sinon, la posture, elle se transforme toujours à aller chercher plus loin. à aller titiller une zone, à aller toujours étirer, étirer, étirer, alors que la posture, elle peut chercher autre chose. Elle peut, même dans sa forme, nous emmener à observer la respiration, observer les réactions du mental, observer aussi notre état d'esprit. Est-ce qu'on est tranquille dans la posture ? Est-ce qu'on s'agite ? Est-ce qu'on arrive à rester... est-ce qu'on a besoin de bouger tout le temps pour s'adapter à la posture ? Et quand on ne vient pas jouer sur l'aspect physique ou l'aspect étirement, l'aspect sensation, eh bien ça libère aussi de la place pour aller observer autre chose. Et je trouvais ça vraiment plus intéressant sur du long terme, de jouer avec l'immobilité, de jouer avec l'inconfort, plutôt que la sensation physique d'étirement corporel. Et donc, petit à petit, La forme a pris beaucoup plus d'importance que finalement l'intention de la posture. À quoi elle sert ? Si elle sert à étirer une zone spécifique, à se mettre dans une zone spécifique, elle a beaucoup moins d'importance dans ces cas-là. Et la posture ne devient qu'un support pour aller travailler une respiration, une attitude, une émotion, un ressenti, plein d'autres choses encore. Et là encore, ça change notre rapport à la posture. On a peut-être moins d'attente. sur ce que devrait être la posture ou la finalité de la posture pour être pleinement présent dans l'expérience que l'on vit dans la posture. Et ce qui est génial aussi, c'est de se dire, tiens, je suis dans la posture du dragon, qu'est-ce que je ressens physiquement, mais comment ça se passe au niveau de mes émotions, est-ce que j'arrive à rester longtemps dans cette posture, est-ce que je m'agite, est-ce que ma respiration change, est-ce que je peux la calmer, est-ce que je peux mettre mon attention sur une zone spécifique du corps. Et puis, hop, on change de posture. on rentre dans une autre partie du répertoire et est-ce que j'ai les mêmes observations ? Est-ce que ma respiration est la même que dans la posture précédente ? Est-ce que mon attitude est la même ? Est-ce que je garde mon calme de la même manière ? Est-ce que l'immobilité se présente aussi de la même manière ? Est-ce que j'ai besoin de tenir mon souffle ou pas ? Et la forme, elle est là pour nous emmener aussi à expérimenter au fil de la pratique les différents changements qui peuvent venir et repartir grâce aux postures. Et aujourd'hui, je continue à enseigner de cette même manière. Alors oui, parfois j'insiste sur les différentes structures du corps qui vont être travaillées dans la posture, parce que certains élèves se posent la question « Mais à quoi elle me sert physiquement ? » parce que l'approche physique est la première approche de la posture du yoga. Mais ce n'est pas la finalité. Donc une fois qu'on s'installe dans la posture, si je reviens ici par exemple dans une posture de dragon, en disant, ben voilà, vous partez du quatre pas, vous avancez la première jambe, la jambe de derrière reste dans une fente, vous pouvez sentir un étirement sur le dessus de la cuisse ou dans le pli des laines, l'intensité, si elle est là, c'est bien, si elle n'est pas là, c'est bien, si elle est trop importante, revenez un petit peu en arrière, refermez un petit peu vos jambes. Si vous avez des sensations qui sont trop importantes au niveau du genou, ce n'est pas la meilleure des sensations, donc revenez pareil un petit peu en arrière. Donc ça permet de donner des critères d'observation de ce qu'est la posture, là où on peut avoir de la sensation ou encore là où la sensation n'est pas celle que l'on attend et il vaut mieux changer la posture. Donc ça permet aussi de prévenir certaines sensations ou certaines manières d'aborder le corps qui ne seraient pas justes. Et puis après, c'est de placer l'attention soit sur le souffle, soit sur le regard posé sur le sol, soit sur le so-hum qui peut être répété à l'intérieur de la tête. Donc il y a plein, plein, plein d'autres façons de faire. Si je reviens sur mon cours de vendredi dernier, mon intention était de travailler sur la méditation autour du cœur. Ce sont des méditations que je fais beaucoup et qui viennent de mes lectures de Sally Goodhart. Je vous mettrai ça en... en descriptif pour que vous puissiez vous en inspirer aussi. Et donc toutes les postures qui ont fait partie de la séquence ont servi à ouvrir toute la région du cœur, donc à l'avant, sur les côtés, à l'arrière, donc redonner de la mobilité, de la sensation, de la présence dans cette zone-là, même si bien sûr les postures avaient une action sur les hanches, sur les jambes, sur les épaules, etc. Mais l'idée était vraiment de focaliser l'attention autour du thorax. Et ensuite, j'ai apporté des respirations, des prises de conscience sur la région du cœur. Tout simplement. Donc les postures, notamment dans la forme, étaient là pour accompagner cette thématique autour de la méditation sur le cœur. Et il n'était pas forcément question d'aller étirer, d'aller plus loin dans la posture et de jouer avec les intensités de la posture. Donc vous voyez en 15 ans comment... Tout ça a changé et aujourd'hui, aussi bien dans ma propre pratique que lors des cours et des formations, j'essaie de transmettre cette possibilité d'utiliser la posture uniquement dans sa forme pour quitter un petit peu le monde corporel. le monde physique pour être plus dans une observation de l'état mental, de l'état émotionnel, de l'état énergétique et ce qui permet aussi tout doucement d'emmener les élèves à être plus stables, à se poser et à être prêts pour la méditation dans un deuxième ou un troisième temps. Donc voilà mon parcours en 15-16 ans et comment mon enseignement a changé, mon intention, mes intentions ont aussi changé. Et j'espère que le parcours que j'ai partagé avec vous vous donnera envie d'aller essayer d'enseigner avec des intentions différentes, des propositions différentes. Et peut-être de vous dire aussi que la forme de la posture n'est pas une finalité, elle est là comme support pour diriger l'attention et l'intention dans une autre direction. Si cette manière d'enseigner le Yin Yoga vous parle, je vous propose deux formations. Celle de Yin Yoga et posture qui permet d'apprendre les postures et leurs intentions. et comment transmettre. Et il y a l'autre formation qui est Yin Yoga Approfondie. Celle-ci s'adresse à ceux qui sont déjà formés en Yin Yoga, peu importe le formateur que vous avez au départ. Et elle permet d'aller approfondir sa pratique, son enseignement, se poser des questions aussi, comment évoluer pour pouvoir nourrir son enseignement. Vous retrouverez tous les liens dans la description de l'épisode. Vous pouvez également retrouver Et... Plusieurs épisodes qui parlent du Yin Yoga sur le podcast. Merci d'avoir écouté jusqu'au bout. J'espère que vous avez trouvé de l'inspiration à jouer dans votre pratique et votre enseignement du Yin Yoga. Et j'espère vous retrouver bientôt pour un prochain épisode. Et d'ici là, que votre pratique puisse être libre et décomplexée. A bientôt !