- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans Brume littéraire. Aujourd'hui on s'attaque à une figure qui a largement dépassé la littérature comme Frankenstein et sa créature qu'on connaît même sans avoir jamais lu le livre de Mary Shelley. Aujourd'hui au programme le fantôme de l'opéra de Gaston Leroux, une légende devenue littérature avant de trouver écho dans les autres arts que ce soit le théâtre, les comédies musicales ou encore le cinéma. Tous ces autres arts interprètent plus ou moins librement le livre. Alors aujourd'hui, je vous propose de revenir à la base, au texte même de Gaston Leroux, de découvrir exactement de quoi il parle. Et pour ce faire, qui de mieux Océane, qui est libraire à Paillot-Rive-Gauche. C'est elle d'ailleurs qui m'a conseillé de lire ce livre et d'en parler. Alors c'est ma discussion avec elle que vous entendrez tout au long de cet épisode. On aura l'occasion de résumer le livre, de l'analyser. Et pourquoi pas, c'est l'objectif toujours, d'essayer de vous... donner envie de le lire. Alors, sans plus attendre, je propose qu'on rejoigne Océane. Aujourd'hui, on parle du Fantôme de l'Opéra, un roman qui est quand même à la lisière entre le policier et le fantastique. C'est comme ça que Gaston Leroux le décrit. Mais pour commencer, de quoi parle vraiment ce livre, le Fantôme de l'Opéra, Océane ?
- Speaker #1
Eh bien, on va dire que ce roman parle d'une légende, parle d'une figure qui entrait les sous-sols de l'Opéra Garnier. qui est ce fameux fantôme de l'opéra. On est en fait sur une présence qu'on imagine comme surnaturelle, mais qui se révèle au fur et à mesure être potentiellement autre chose, et qui va en fait avoir une influence notamment sur une personne qui s'appelle Christine Daé, qui est donc une tentatrice de l'opéra. Parfois, le soir, on entend une voix qui la pousse en fait à améliorer son art, à améliorer son chant, et petit à petit, on se rend compte que ce fameux fantôme... a une influence sur toute la vie de l'opéra. Il va mettre des lettres de menace, par exemple, dans le bureau des directeurs, demander une pension, demander qu'on lui réserve une loge. Et si ses souhaits ne sont pas exaucés, il maudit l'opéra et il provoque des accidents. Et tout le roman tourne autour de ça, justement. Qui est ce fantôme ? Comment le démasquer ? Et qu'est-ce que Christine risque à entretenir quelque chose avec cette entité ?
- Speaker #0
Il y a quand même aussi cette question de... Justement, est-ce que ce fantôme existe en même temps ? Dès la première phrase du texte, on dit « oui, il existe et je vais vous le prouver » .
- Speaker #1
Oui, tout à fait, parce qu'en plus, il faut savoir que Gaston Leroux n'a pas totalement créé la légende du fantôme. Il n'est pas complètement un personnage de son invention, mais il s'est plutôt servi d'une légende urbaine déjà existante, d'un musicien, je dirais Ernest, qui visiblement a existé, même si, bien entendu, tout le mythe autour de ce personnage-là a grandement été romancé. Il va prendre cette figure d'un musicien torturé et défiguré déjà par un incendie et va en faire ce personnage du fantôme, Eric. Mais effectivement, même au sein du roman, on comprend très rapidement qu'il ne s'agit pas juste d'un esprit.
- Speaker #0
On comprend qu'il ne s'agit pas juste d'un esprit. On va y revenir aussi sur l'aspect gothique du texte, parce qu'il est clairement presque un peu un gothique tardif d'ailleurs.
- Speaker #1
Oui, exactement.
- Speaker #0
Mais pour y revenir peut-être, dans le podcast Brume littéraire, souvent je parle de ces grands classiques, dans ces hors-séries que je fais avec... Avec Payot, on a pu parler de Fritz Thorn, aussi d'un lauréat du prix Payot. J'ai aussi pu parler avec Martin Bougeol de Alamout de Vladimir Barthol. Et là, en voyant aussi ce que je fais, tu t'es quand même dit, ah bah tiens, je vais proposer Le fantôme de l'opéra. Mais en allant le chercher en librairie, en fait, je me suis surpris à ne pas le trouver et qu'il fallait que je parte du côté policier pour le trouver.
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
Mais alors pourquoi avoir choisi cette œuvre ?
- Speaker #1
Peut-être parce qu'elle a vraiment eu une résonance très particulière avec moi. Je ne m'attendais pas. à lire cette histoire-là. Je connaissais le fantôme de l'opéra comme une figure encore très romanesque d'aujourd'hui, adaptée par Hollywood, adaptée par Broadway, et qui a un côté très romantique.
- Speaker #0
Il y a 21 pièces de théâtre qui ont été faites, 7 films, 16 comédies musicales. Donc oui, en effet, ça a inspiré des choses.
- Speaker #1
C'est vraiment quelque chose qui a dépassé très largement le cadre du roman. Et je voulais un petit peu revenir à la base, voir qui est véritablement ce fantôme sous forme. romanesque. J'ai lu ce roman à la fois en comprenant pourquoi est-ce que cette figure était devenue aussi prégnante dans la culture populaire et en même temps en me demandant pourquoi est-ce que toutes les adaptations semblaient volontairement éviter ou oublier certaines notions dans l'histoire.
- Speaker #0
On va y revenir très vite. En fait, moi, ça me rappelle aussi l'histoire de Frankenstein. C'est exactement la même chose. On a tous et toutes cette image de ce monstre ou de cette créature, certains diraient. issus souvent du film et on ignore parfois même le texte, un texte magnifique d'ailleurs de Marie Shelley. Mais donc venons-en à ce que tu disais. Qui est ce fantôme ? Qu'est-ce qui nous fascine dans ce fantôme alors ? Et pourquoi aussi les adaptations ? l'adapte différemment, on va dire.
- Speaker #1
Résumé, Eric...
- Speaker #0
C'est donc le nom du fantôme de l'opéra.
- Speaker #1
Exactement, tout à fait. Eric est donc ce fantôme qui se trouve être un être de chair et de sang, mais de chair, il n'en a plus beaucoup. C'est vrai qu'il a été victime d'un incendie et qu'autrefois, il était vraiment un prestidigitateur, en tout cas, un homme aux mille tours. qui d'ailleurs a connu un personnage qu'on évoque très peu dans les adaptations et même dans les résumés, j'en entends très peu parler et pourtant c'est mon personnage préféré, c'est le persan qui en fait est le mentor de l'histoire, qui va aider notamment Raoul, Raoul de Chani qui est le prétendant de Christine, qui va le conduire dans les dédales de l'opéra, va lui apprendre qui est réellement le fantôme, mais effectivement on comprend en fait que ce fameux Eric était un homme est un artiste torturé, mais... Dans le roman, on le dépeint vraiment comme l'ombre de lui-même, l'ombre d'un véritable être humain, qui est squelettique, qui est masqué, qui est presque l'image de la mort. Mais dans beaucoup d'adaptations, on le rend beaucoup plus romantique, justement, voire séduisant. Parfois, on a même juste un demi-masque et quelqu'un de tout à fait normal et absolument pas brûlé derrière. Parce que je pense aussi que ce qui a beaucoup marqué dans le fantôme de l'opéra, c'est cette espèce de triangle amoureux un petit peu étrange entre Eric, Raoul... et Christine. Parfois, certaines adaptations veulent plutôt mettre ça en avant. Ce n'est pas le cas de toutes. Certaines prennent le parti de l'horreur
- Speaker #0
100%. Donc on a vraiment des adaptations qui sont très différentes. Ces deux personnages, en fait, qui veulent épouser la même personne. Raoul aussi, qu'on décrit souvent, ou presque comme une sorte de personnage principal qui va enquêter, mais qui a constamment besoin d'aide. Il ne va rien pouvoir faire tout seul. Il tombe dans les pommes dès qu'il y a quelque chose qui se passe. C'est quand même une sorte de triangle très étrange.
- Speaker #1
Exactement. Pour moi Raoul en fait n'est là que pour effectivement enquêter sur Eric mais pour surtout donner un prétexte au lecteur d'avancer dans les couloirs de Garnier comme justement un personnage à part entière, comme s'il suivait Raoul. Mais lui-même en tant que personnage romanesque n'est pas forcément très intéressant je dois avouer. Il a quelque chose de très plat, de très ordinaire en vérité. C'est un bourgeois, il est amoureux d'une chanteuse, et oui, il va faire peu de courage en voulant aller la sauver, mais au final, les personnages les plus intéressants ne sont pas forcément ceux auxquels on pense au départ, parce qu'Eric est très important, bien entendu, c'est lui qui donne le nom à l'histoire, mais Christine aussi, je trouve, est un personnage qui, bien entendu, fait partie de son époque, c'est une femme écrite par un homme au début du XXe siècle, elle entretient quelques clichés, mais en vérité, ça va au-delà de ça. ça reste une artiste qui justement est intéressé par l'acmé de son oeuvre est intéressé justement parce le mystère de ce fantôme qui l'aide à faire entendre sa voix et le persan également est ce personnage là qui est présent quasiment tout au long de l'histoire et
- Speaker #0
qui donne des réponses sans pour autant est celui qui saura tout il est aussi perdu kraoul mais plus intéressant c'est celui qui va en fait poser aussi les bonnes questions et amener aussi à différents endroits donner des explications à la fin du texte d'ailleurs c'est le récit du du persan qu'on lit, qui est retranscrit, une sorte de récit enchâssé. En fait, l'enquêteur, c'est plutôt le narrateur que Raoul.
- Speaker #1
C'est vrai. Lui, il est le pantin de l'histoire. Il est notre projection, peut-être.
- Speaker #0
Super, c'est très positif pour nous. On est le personnage le moins intéressant de l'histoire.
- Speaker #1
On peut le rendre plus intéressant en s'incarnant dedans.
- Speaker #0
Gaston Leroux décrivait ce roman comme étant à la lisière entre le policier et le fantastique. Le policier, c'est vraiment ce côté enquête. Essayer de trouver qui est le fantôme de l'opéra. Est-ce qu'il existe ? Le fantastique, il y a une question plus générale. Il y a Todorov qui le décrivait selon trois critères. Le fantastique, éviter une lecture allégorique. Mais aussi, un point central, c'est de ne pas pouvoir vraiment distinguer s'il y a des effets de magie ou si tout est explicable. Et ici, c'est vraiment le cas. On ne sait pas vraiment s'il a des forces surnaturelles ou s'il est juste extrêmement intelligent et qu'il arrive à tout manipuler.
- Speaker #1
Tout à fait. Justement, le mystère même du fantôme, c'est qu'il était magicien. Mais un magicien, dans notre monde, est juste quelqu'un d'extrêmement doué de ses mains, d'extrêmement doué avec justement l'illusion, mais ne va pas vraiment faire intervenir de forces surnaturelles. Et Eric va aller un tout petit peu au-delà, va provoquer des accidents, des événements qui pourraient relever du fantastique, mais en effet on flirte toujours sur cette ligne très mince. Et en plus, il entretient volontairement cette aura de mystère.
- Speaker #0
Océane, tu parlais au début de cet épisode aussi de l'origine réelle du texte, avec aussi les rumeurs qui circulaient. Mais quand même, pourquoi avoir choisi l'opéra ? C'est un texte qui se passe quasiment exclusivement au sein de l'opéra.
- Speaker #1
À mon avis... C'est un des meilleurs décors qu'on puisse choisir pour ce genre d'histoire, parce que l'opéra en particulier, l'opéra Garnier, est un endroit baroque, qui en plus va receler plein de couloirs, de trappes, de machineries, d'endroits cachés. On sait même qu'il y a vraiment un lac en dessous, là où justement le fantôme va se réfugier. C'est comme ça qu'il survit d'ailleurs, en pêchant les poissons du lac. et donc il y a vraiment au sein même d'un lieu qui existe, toute une aura qui donne presque un côté château de Dracula, mais en plein milieu de la ville de Paris.
- Speaker #0
Il y a aussi ce côté presque contradiction aussi, parce que l'opéra aussi a plutôt cet aspect lyrique, mais dans son sous-sol, il y a tout un labyrinthe sombre où il y a aussi des choses terribles qui se passent, des personnes qui se font torturer justement par le fantôme de l'opéra. Mais Eric lui aussi est un personnage plein de contrastes, et qu'en fait, un de ses autres surnoms, c'est aussi l'ange de la musique.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Alors que c'est un personnage qui est défiguré. Gaston Leroux fait même une blague, il dit « Je n'ai pas pu tomber nez à nez avec lui parce qu'il n'a pas de nez. » Mais au final, c'est aussi lui qui apprend tout à Christine. Donc est-ce que le fantôme de l'opéra n'est pas l'opéra lui-même ? N'est pas l'âme de l'opéra ?
- Speaker #1
Certaines interprétations vont clairement dans ce sens-là. Comme si, après avoir été véritablement un être incarné, un être humain, il s'était infusé dans les murs de l'opéra et était l'esprit de la musique. et l'esprit de... être de l'art lyrique de manière générale. Ça aurait totalement du sens de dire qu'il a dépassé cet état d'âme errante pour devenir une allégorie lui-même.
- Speaker #0
C'est un livre dont on peut parler très longuement, mais tout de même, il y a aussi son processus d'écriture, dont on n'a pas encore parlé. Il faut savoir que c'est un livre paru d'abord en feuilletant dans le journal Le Gaulois de septembre 1909 jusqu'à 1910, avant de sortir en volume en mars 1910. Ça crée aussi une particularité, Océane, dans l'écriture de ce texte-même.
- Speaker #1
Oui, effectivement, c'est vrai que nombre de ces romans, un petit peu comme Belphegor de Arthur Bernays, une autre figure justement presque fantomatique, qui date à peu près de la même époque, c'est qu'on suit comme des épisodes d'une série de l'époque, bien entendu, avec les codes de l'époque, mais c'est écrit non pas de manière hachée, mais de manière à nous tenir en haleine. En effet, l'aspect feuilleton rajoute aussi une expérience d'écriture qui peut-être diffère des romans d'aujourd'hui.
- Speaker #0
Et aussi ce côté, on veut donner envie d'acheter le prochain journal. Il y a aussi ce qu'on voit très souvent dans nos séries, des fins de saison.
- Speaker #1
Cliffhanger.
- Speaker #0
Cliffhanger, comme on dit, qui reste ouverte. Et puis aussi des titres presque aguicheurs, parce qu'il ne faut pas oublier que quand une personne se procure un numéro d'un journal, il faut aussi qu'elle s'arrête à ce niveau-là. J'en ai une qui me tombe dessus. Où messieurs Firmin Richard et Armand Moncharmin ont l'audace de faire représenter Faust dans une salle maudite. et de l'effroyable événement qui en résulta.
- Speaker #1
Effectivement.
- Speaker #0
C'est quand même étonnant comme titre de chapitre, non ?
- Speaker #1
Oui, mais c'est un peu comme certains autres romans. Moi, je pense aussi au Nom de la Rose. Alors, Nom de la Rose a un côté moins joueur. De Umberto Eco. De Umberto Eco, exactement. Mais où le chapitre lui-même est presque une phrase descriptive. La différence, c'est que justement, dans le fantôme de l'opéra, ça ajoute du mystère, de l'humour, de l'étrange. Et vraiment, ça nous donne... un condensé de ce qui se passera dans le chapitre, mais ça ne nous donne pas forcément la clé de ce qui va vraiment se passer. Il faut le lire pour comprendre.
- Speaker #0
Exactement, les titres en fait nous donnent juste envie de le lire et c'est donc une mode aussi héritée de l'avènement des journaux au XIXe siècle. Et puis il y a beaucoup de grands textes qui ont été, en tout cas de textes très connus, très célèbres, qui ont été publiés d'abord en feuilleton. Je pense notamment à Bellamy, beaucoup de textes de Zola aussi, notamment du Dumas. Est-ce qu'on peut quand même en tirer un classique, s'il y a ce côté quand même très mercantile de se dire « Ah ben voilà, il faut publier, il faut toujours avoir quelque chose pour le lecteur d'un journal » . On est quand même loin de cette image de l'auteur qui écrit son manuscrit dans son coin, dans sa tour d'ivoire.
- Speaker #1
C'est une excellente question, mais déjà il faudrait réussir à déterminer qu'est-ce qu'un classique. Parce qu'au final, chaque écrivain a sa manière propre de dérouler son œuvre, de l'écrire, soit... en un seul morceau et le proposer à son éditeur soit justement sous forme de feuilleton. Mais au final, je pense qu'on peut juger surtout de la qualité littéraire par rapport à l'œuvre finale, par rapport à ce que on tirait nous en tant que lecteurs, même si effectivement l'auteur a pu écrire, comme Conan Doyle, il écrivait quasiment sur commande, on en avait marre de Sherlock ou d'un moment, mais c'est tout de même passé à la postérité.
- Speaker #0
Donc c'est plutôt du côté de la réception que ça se trouve ?
- Speaker #1
Je pense que oui.
- Speaker #0
Merci beaucoup Océane pour cette magnifique discussion. C'est vrai qu'elle a toujours des excellents conseils. Donc si un jour vous passez à Genève, allez au paillot de Rive Gauche et demandez Océane. C'est sûr qu'elle arrivera à vous trouver une petite perle cachée, pourquoi pas. En tout cas, c'est un plaisir d'échanger avec elle sur Le fantôme de l'opéra de Gaston Leroux. Un texte plus complexe que ce que l'on croit. On pourrait en parler pendant encore des heures. Mais comme vous le savez, et toujours l'objectif de Brume littéraire, c'est de vous donner envie de lire le livre. Rien ne remplacera jamais la lecture du livre. Donc foncez en librairie, pourquoi pas pour lire Le Fantôme de l'Opéra, une fois que vous l'aurez lu. N'hésitez pas à m'écrire pour partager vos impressions de lecture. Vous pouvez aussi m'écrire directement sur ma page Instagram, Luc Vinge, vous trouverez toutes les informations dans la bio. Je tenais aussi à remercier les librairies Paillot d'avoir participé à ce nouvel épisode hors série. Nous, on se retrouve tout bientôt pour un épisode classique. Donc n'hésitez pas à vous abonner pour ne rien rater, que ce soit mes épisodes plus habituels sur les grands classiques de la littérature. ou pour découvrir d'autres hors-série. Certains sont déjà en préparation et je me réjouis de vous les présenter à nouveau. Merci d'avoir écouté Brume littéraire et à bientôt.