Speaker #0Bienvenue dans la reco de Brume Littéraire, le nouveau rendez-vous mensuel consacré aux livres qui viennent de paraître. Chaque mois, je vous proposerai une sélection de nouveautés que j'ai envie de vous faire découvrir. Parfois, ce sera un seul livre, parfois plusieurs, à l'occasion des grands rendez-vous littéraires de l'année. L'idée est simple, vous présenter des nouveautés sans trop vous en dévoiler pour savoir si ces livres pourraient vous plaire. Au programme de ce premier épisode, on commencera avec... une histoire d'amour, ou plutôt plusieurs, qui nous font voyager entre notre époque et le XIXe siècle au cœur du Morvan. On découvrira ensuite le récit assez incroyable d'un voyageur français arrêté en Iran qui va trouver dans la poésie, la musique et son propre imaginaire une manière de résister à l'enfermement. Puis, direction le Cameroun avec un roman qui raconte le destin de plusieurs femmes prise. dans les rouages d'un pouvoir autoritaire. Et pour terminer, on parlera du nouveau roman de Sylvain Prudhomme, une mystérieuse disparition en haute montagne qui devient peu à peu une réflexion sur notre fascination pour le sauvage. Vous écoutez la reco de Brume littéraire. On commence donc avec une histoire d'amour. Le nouveau roman de Serge Jeancourt, paru aux éditions Albain Michel. Le livre s'ouvre en 2024. Franck et Léa ont quitté Paris avec leur enfant pour s'installer dans un ancien moulin, dans une région de Marais, aux confins du Morvan. C'est un massif de moyenne montagne en Bourgogne-Franche-Comté. Léa continue de faire régulièrement des allers-retours à Paris pour son travail, tandis que Franck, lui, est illustrateur et traverse une période où l'inspiration se fait plutôt rare. Très vite, ils font la connaissance de leurs voisins, Joss et Kelly, qui vivent près d'un vieux château. Et Frank va peu à peu se retrouver attiré par Kelly, mais aussi intrigué par un autre élément du domaine, une petite chapelle parfaitement entretenue, alors que tout aux alentours semble presque tomber en ruine. Cette chapelle est liée à une ancienne histoire d'amour, et c'est là que le roman se dédouble. parce que Sergeancourt nous ramène deux siècles plus tôt, en 1824, au même endroit. On découvre alors Joséphine, la fille d'un aristocrate, et Rodolphe, un jeune officier de santé d'origine beaucoup plus modeste. Deux personnages que la société veut séparer, mais comme bien souvent, c'est ce qu'on veut empêcher qui se produit. Vous l'aurez compris, toute la construction du roman repose sur ces deux temporalités, séparées par exactement 200 ans. mais qui sont décrites en parallèle dans le livre. Et je dois d'ailleurs reconnaître qu'au début, ce procédé m'a un peu dérouté. J'étais assez rapidement pris par l'histoire contemporaine, et à chaque retour en 1824, ça me donnait presque l'impression de devoir abandonner un récit au moment où il commençait à m'emporter. C'est vrai que quand on commence le texte, on ne fait pas forcément le lien entre les deux époques, mais une fois bien lancé, on se rend compte que les deux histoires avancent en parallèle, mais surtout. qu'elles s'entrelacent, notamment à travers leur thématique. Ce passé n'est pas juste là pour ajouter une intrigue historique au roman. Il donne une profondeur supplémentaire au présent, et inversement, ce qui se passe en 2024 nous pousse à regarder autrement l'histoire de Joséphine et de Rodolphe. Et je vous le disais, deux époques, mais un même lieu, qui renforce encore davantage ce jeu de miroir. Il y a cette chapelle, parfaitement entretenus, mais aussi les marais qui sont omniprésents et permettent de lier le tout. Au XIXe siècle, ces marais sont associés aux maladies, et notamment à ce que l'on appelait alors la fièvre des marais. Rodolphe, qui est officier de santé, tente justement de soigner les habitants dans un monde où la médecine moderne doit encore composer avec les croyances populaires qui ont plutôt tendance à se méfier. Je vous rassure, on est loin d'un traité sur l'histoire de la médecine. Tout reste intégré au récit et permet surtout de montrer un monde en transition. Et c'est aussi ce que j'ai le plus aimé dans Une histoire d'amour. Cette manière de faire dialoguer les deux époques jusqu'à ce qu'elles finissent par s'éclairer l'une l'autre. Et le style de Jean-Cour, on ne peut pas passer à côté, il est pour beaucoup dans notre plaisir de lecture. Je vous propose un court extrait. Aimez ! C'est toujours se raconter une histoire, mais s'aimer comme ça, par séquences brèves, c'est sortir du réel pour en redéfinir les contours. C'est inventer du temps qui n'existe pas, en ce qui les concernait. Tous les deux, c'était pour suivre ce conte qui les avait fait se retrouver, cette histoire du cavalier soignant et de la princesse esselée. C'est un livre que je recommande donc à celles et ceux qui aiment les romans très romanesques, les histoires qui racontent l'amour dans toute sa complexité, et quand Décor devient un personnage, on peut dire que le texte est réussi. Il faut simplement accepter au début les allers-retours entre 1824 et 2024 qui peuvent donner une impression de coupure, mais assez vite. On se rend compte que c'est de là que le récit tire sa force. Et si vous aimez Serge Ancourt, vous pouvez vraiment y aller les yeux fermés. « La liberté, dans un fourgon blindé, je l'ai reconnue. Elle prenait forme, s'échappait de moi comme un nuage. » Cette phrase, c'est celle qui ouvre Joseph dans la nuit. Le premier livre d'Olivier Grandot, paru aux éditions de l'Iconoclast. Et autant vous le dire tout de suite, c'est une vraie pépite. Ça commence déjà avant même qu'on ouvre le livre. On voit ce titre, Joseph dans la nuit. C'est tout, sauf anodin. Joseph, ou Youssef, c'est cette figure du prisonnier innocent, enfermé, sans avoir commis de fautes. Une image qui accompagne Olivier Grandot pendant sa détention, et qui donne... immédiatement au livre cette dimension presque poétique qu'il va conserver jusqu'au bout. Parce que oui, ce texte raconte une histoire bien réelle, celle de son auteur. A l'automne 2022, Olivier Grandot voyage en Iran. Il a l'habitude de parcourir le monde en autostop, avec souvent assez peu de moyens, sans téléphone, et il se trouve alors à ce moment-là à Shiraz, au moment où le pays est secoué par le mouvement Femmes, Vie, Monde. Liberté. Un matin, il est arrêté, sans explication, par les services de renseignement iranien. On l'accuse de collecter des informations pour des puissances étrangères. On ne lui présente aucune preuve et il est placé en détention au secret. Ni sa famille, ni l'ambassade de France ne sont avertis de son arrestation. Il restera finalement prisonnier en Iran pendant 887 jours avant d'être libéré en 2025. Voilà pour l'histoire réelle. Maintenant, ce qui est intéressant, c'est qu'Olivier Grandot choisit de ne pas raconter ses 887 jours. Joseph, dans la nuit, se concentre principalement sur les 72 premiers jours de sa captivité, presque l'équivalent de sa garde à vue. Pendant cette période, il est détenu au secret, déplacé de cellule en cellule, interrogé sans savoir réellement ce qu'on lui reproche, ni ce qui va lui arriver. Et personnellement, je trouve que ce choix donne énormément de force au livre. Parce que ces 72 jours nous semblent déjà interminables à la lecture. On ressent l'attente, la peur, l'absence d'informations, cette impression que le temps ne passe plus. Et puis, on referme le livre en réalisant que tout ce qu'on vient de lire, toutes ces craintes, celles de notre personnage, eh bien elles représentent moins d'un dixième de la durée totale de son arrestation. Alors oui, ce que le texte raconte est terrible, mais ce qui m'a surtout marqué, c'est le contraste entre ce qu'il vit et la manière dont il choisit de le raconter. Évidemment, il y a la peur, avec tout ce qu'on peut imaginer quand quelqu'un se fait arrêter. Le texte n'essaye jamais de minimiser cette violence. Mais quand même, il ne se transforme pas non plus en récit documentaire froid ou en succession d'épreuves. C'est plutôt le contraire, même. Olivier Grandot cherche constamment... ce qui peut encore lui permettre de rester lui-même. Et très souvent, ce sont les souvenirs qui vont jouer ce rôle. Il se rejoue mentalement des films, il pense à des chansons, à des personnes qu'il aime, à des moments vécus avant son arrestation. Tout ce qu'il possède encore se trouve finalement dans sa mémoire. Et une autre chose qui lui reste, c'est les souvenirs de la littérature. À un moment du texte qui m'a particulièrement marqué, il décide de reconstituer un poème de Gérard de Nerval. sur le mur de sa cellule. Un mot après l'autre, jour après jour. Nerval devient alors un symbole, celui de la résistance intérieure. La culture, finalement, que ce soit dans une situation extrême ou même dans notre quotidien, c'est une manière de conserver un espace à soi, même quand on nous prive de presque toute liberté. Mais revenons-en au texte. L'angoisse qu'il peut provoquer est très vite remplacée. Parfois par des moments absurdes, par des moments drôles. Et aussi la relation avec les autres détenus qui ne parlent même pas sa langue. qui montre une certaine solidarité quand on est confronté au pire et qui dépasse toutes les barrières. Et j'y reviens, parce qu'on ne doit pas passer à côté, l'écriture d'Olivier Grandot est juste parfaite. De la poésie et de la légèreté sans pour autant embellir l'horreur. Donc, si vous avez envie de lire un livre assez court, je dirais même, si vous voulez vivre une expérience particulière, ne passez pas à côté de Joseph dans la nuit. Et poursuivons avec nos vies sauvages le nouveau roman d'Emley Boum paru chez Gallimard. On est passé par la France avec Serge Ancourt, par l'Iran avec Olivier Grandot, et cette fois c'est du côté du Cameroun qu'on se tourne. On est en 2018. Ndolo Elimbi, personnage central du livre, est avocate, engagée dans l'opposition, et elle vient d'être emprisonnée pour s'être élevée contre un pouvoir autoritaire. Autour d'elle... on découvre peu à peu tout un réseau de personnages. Sa mère, son ancien grand amour, désormais en exil. Il y a aussi Zeynabou, commissaire de police au cœur même de l'appareil d'État. Et c'est vraiment comme ça qu'Emile Boum raconte le Cameroun. Non pas à travers un grand récit historique ou politique, mais à travers des vies individuelles. Le contexte, lui, est bien réel. Paul Bia dirige le Cameroun depuis 1982. et est toujours président en 2026. Mais si le roman utilise le monde réel comme théâtre, on est loin de l'essai politique. Ce qui semble intéresser l'autrice, c'est plutôt de montrer comment un système finit par s'infiltrer partout. Que ce soit dans les familles, les relations amoureuses, les amitiés, et même jusque dans les ambitions personnelles et les choix les plus intimes. Une autre chose qui est géniale dans ce texte, C'est que c'est un roman qui suit principalement des protagonistes féminines pour enfin mettre en avant celles que l'on oublie parfois trop souvent. Ndolo est évidemment au centre, mais les femmes qui gravitent autour d'elle prennent progressivement énormément de place. Zeynabou, notamment, est un personnage particulièrement intéressant parce qu'elle appartient au système tout en essayant de conserver une forme de liberté intérieure. Et si, pourra, la mère de Ndolo prend elle aussi de plus en plus d'épaisseur, à mesure que le récit avance. Ça m'amène aussi à vous parler de la narration, qui est très intéressante, car tout le roman fonctionne par déplacement de point de vue et par retour dans le passé. Comme pour le livre de Jean-Cour, il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Beaucoup d'informations arrivent très vite, certains liens restent flous, et plusieurs temporalités se superposent. Mais quand on s'accroche un peu, et qu'on passe quelques dizaines de pages, la construction... finit par payer tous ses clercis et en réalise ce bel exploit réalisé par l'autrice, utiliser un contexte politique pour progressivement dévoiler une fresque collective. Et puis bien sûr, ce qui charme aussi, c'est ce titre, nos vies sauvages. Je trouve qu'il devient de plus en plus intéressant à mesure qu'on avance. Parce qu'il y a évidemment une première forme de sauvagerie, celle du pouvoir, de la violence, de la corruption, une sauvagerie qui s'exerce contre les autres. Mais il y en a une autre, plus perfide encore, qui apparaît dans ce texte, surtout chez les personnages féminins. Ces vies intérieures, indomptées, qui permettent de résister à ce monde extérieur si cruel. Être sauvage, ici, a un double sens. Il y a la violence, mais aussi le fait de conserver quelque chose en soi que ni le pouvoir, ni la famille, ni les hommes ne parviennent complètement à domestiquer. Cette tension. entre l'intime et le politique se retrouvent très bien dans l'écriture d'Aimé les Boum. Par exemple, lorsque Ndolo pense à son grand amour. « Aujourd'hui, quinze ans plus tard, dans cette prison horrible où je suis enfermé, je te parle sans arrêt. Tout me ramène à nous. Quinze années et pas un jour sans penser à toi. Quinze années pendant lesquelles mon engagement politique a tout occulté. J'ai accepté ma perte et renoncé à te chercher dans les regards... » Mais ma passion pour ce pays est encore un héritage, un hommage à ce que nous n'avons pas vécu ensemble. Une citation qui en dit beaucoup sur les thématiques du texte, il est impossible de séparer complètement sa vie privée, sa vie intime, de l'histoire du pays dans lequel on vit. Alors si vous avez aimé les autres textes d'Aim les Boum, vous pouvez y aller les yeux fermés. Et je dois faire un immense compliment à ce texte d'Aim les Boum. J'y ai aussi retrouvé quelque chose de la plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Bougarsar. Ça, c'est pas peu dire. Le début du texte demande un peu d'attention, mais c'est précisément cette densité qui finit par donner au roman toute son ampleur. Et pour terminer, on arrive à un des romans les plus attendus de cette rentrée littéraire, « De l'autre côté du lac » de Sylvain Prudhomme. Alors forcément, la question est assez simple, est-ce que le livre tient ses promesses ? Pour résumer brièvement, tout commence presque par hasard, avec notre narrateur, un homme qui rencontre Paula sur un parking au pied d'un massif montagneux. Elle est photographe, habituée aux régions extrêmes. Le narrateur a un coup de foudre pour elle et veut la revoir. Sauf que voilà, à peine quelques pages après le début du livre, il apprend qu'elle a disparu. Aperçue pour la dernière fois près d'un lac de très haute montagne, au bord d'une réserve naturelle interdite aux humains. Il va alors enquêter, essayer de comprendre ce qui s'est passé. Et il va nous raconter l'histoire de Paula, avec un récit parfois teinté de subjectivité et de spéculation. L'un des éléments les plus fascinants du roman est cette réserve qui est à la fois très concrète et presque mythologique. Elle est là, juste de l'autre côté du lac, d'où le titre justement. Elle est visible, mais inaccessible, comme si quelques kilomètres d'eau suffisaient à séparer notre monde d'un autre territoire. Évidemment, Paula est fascinée par cet endroit. Déjà parce qu'elle est photographe, mais aussi parce qu'elle semble animée par une quête de liberté presque insatiable, avec ce besoin d'aller toujours un peu plus loin. Mais à force d'observer le paysage, elle commence à se sentir observée à son tour, et à comprendre le lien entre l'extérieur et l'intérieur, et je vais maintenant vous lire un passage que j'aime beaucoup. Elle ne dit rien du panache de fumée, rien de sa certitude que quelqu'un est là. Tout près, rien, de son intime conviction, désormais, qu'entre les deux mondes existe un passage, qu'elle finira tôt ou tard par découvrir. Le lieu devient un personnage empli de mystères, d'autant plus qu'on sait dès le début du récit qu'il l'a fait disparaître. Bon, dit comme ça, on pourrait s'attendre à un thriller, ou au moins une enquête assez classique. Il y a bien quelques mécanismes de suspense, quelques scènes tendues, mais voilà. Sylvain Prudhomme se trouve plutôt dans une autre démarche. En réalité, le narrateur connaît assez peu Paola. Il s'est attaché à elle suite à une sorte de coup de foudre. C'est moins elle en tant que femme qu'il aime que ce qu'il imagine, que ce qu'il projette. Donc en plus de suivre cette sorte d'enquête que mène le narrateur, c'est aussi une histoire d'absence et de ce qu'on fait pour combler une incompréhension. Le titre, on gagne encore une fois en profondeur. De l'autre côté du lac, il y a la réserve interdite, mais il y a aussi cette frontière, souvent infranchissable, entre la réalité et ce que l'on imagine. Voilà, je vous en ai assez dit. C'est franchement un très bon livre qu'on lit avec beaucoup de plaisir et que je recommande à toutes celles et ceux qui aiment les romans d'atmosphère et surtout les récits qui laissent une part de mystère ouverte. Et bien sûr, si vous appréciez déjà Sylvain Prudhomme, alors là, vous serez pas déçus. Et voilà pour les recommandations de ce mois-ci. Quatre livres très différents, quatre manières aussi de raconter le monde, mais j'espère surtout que cette sélection vous aura donné envie de pousser la porte de votre librairie. Pour prolonger la discussion et partager vos propres coups de cœur du moment, vous pouvez me retrouver sur Instagram, Luc Vinch, le lien est dans la description. Brume littéraire revient chaque mois avec la reco, mais aussi avec des analyses de grandes œuvres et des hors-série. en compagnie d'invités, alors pensez à vous abonner pour ne rien rater. Merci pour votre fidélité et à très bientôt dans Brume littéraire.